Les crimes du futur (Crimes of the future) – David Cronenberg – 2022

01. Les crimes du futur - Crimes of the future - David Cronenberg - 2022Faux espoirs.

   5.0   Probablement le film qui me faisait le plus saliver depuis le début de l’année : J’étais persuadé de retrouver le Cronenberg qui me manquait, celui de Crash, de Faux-semblants, d’Existenz, de Chromosome 3 à la seule découverte du pitch : « Dans un futur proche, tandis que le corps humain est l’objet de transformations physiques nouvelles, le célèbre artiste Saul Tenser met en scène l’extraction de ses organes et tumeurs, dans des spectacles d’avant-garde ». J’en rêvais (et en tremblais) déjà. Le pire étant que ça ne s’arrête pas là : Il y a aussi ces enquêteurs du bureau des organes, le meurtre d’un enfant se nourrissant de plastique et un simili groupe terroriste sur le point de révéler l’ultime mutation génétique. J’en faisais déjà des rêves, des cauchemars. Je voyais un truc sombre dans la veine de la fin de Crash (« maybe the next time, darling ») mais à l’échelle de l’humanité tout entière. A l’échelle de la fin du monde. Je voyais le chef d’œuvre. Il restera sur le papier, malheureusement. Car le film ne m’a rien offert de plus que cette promesse sinon le relatif plaisir de la compilation. Il a glissé sur moi. L’impression d’être face à un Cronenberg de synthèse, beau mais désincarné, avec quelques fulgurances éparses (les séquences le long des ferries rouillés échoués, dans un crépuscule orangé, superbes) mais surtout beaucoup de déception (la pauvreté visuelle des machines, par exemple) et d’ennui. A vrai dire je l’ai déjà oublié.

Uncharted – Ruben Fleischer – 2022

02. Uncharted - Ruben Fleischer - 2022Trésor en carton.

   3.0   À ceux qui ont joué aux jeux Uncharted :

- Ça parle autant dedans ou ils se foutent un peu sur la tronche, parfois ?

- Était-ce déjà sur ce ton, qui reprend grosso modo la méthode Marvel ?

- Y a t-il aussi un max de référence lourdingues au cinéma d’action ?

- Le personnage de Nathan Drake fait-il aussi puceau et débile ?

     Je n’ai jamais joué aux jeux en question donc aucun moyen de m’attraper sur ce point. Je voulais juste voir un bon film d’action du dimanche soir.

     Malheureusement on est une nouvelle fois face à un produit décliné et complètement marvellisé : Ça ressemble à tout ce qui ce fait (de mauvais) dans le genre depuis vingt ans, de Benjamin Gates à Tomb Raider (alors que ça cite grassement Indiana Jones, évidemment sans lui arriver à la cheville) et on ne tremble pour aucun personnage tout simplement car on ne peut croire ne serait-ce qu’une seconde qu’ils peuvent mourir.

     Dès la première scène c’est une catastrophe : Il faut arrêter avec ces scènes d’intro qui rejouent une partie de la grosse scène centrale d’un film, ça ne sert à rien, surtout ça enlève complètement la force de cette dite-scène quand elle arrive en entière. C’est donc la scène de l’avion cargo. Celle qui aurait pu offrir un truc pour lequel on se soutiendrait un peu du film. Raté, elle est nulle.

     Un bon point néanmoins : Le film dure moins de 2h ce qui dans l’univers des blockbusters aujourd’hui fait presque office de court métrage.

     Que dire d’autre si ce n’est que je n’ai rien contre Tom Holland mais alors autant en Spiderman il est correct autant là il est nul car sans masque il a vraiment le charisme d’un bigorneau à l’agonie.

     Bref, ça démarre comme un très mauvais James Bond et ça se termine comme un très mauvais Pirates des Caraïbes. C’est nul, désincarné, aseptisé. Mais bon, fallait-il attendre autre chose de la part de Ruben Fleischer ?

Cinquième set – Quentin Reynaud – 2020

05. Cinquième set - Quentin Reynaud - 2020L’âge des impossibles.

   7.0   Il me semble avoir lu/entendu que certains trouvaient Alex Lutz trop vieux pour le rôle. D’une part c’est faux, il a quarante ans lors du tournage et incarne Thomas Edison, un joueur de 37 ans : on a connu des écarts d’âge plus considérables. D’autre part, en quoi ce serait préjudiciable, étant donné que c’est un film qui ne parle que de ça ? Du temps qui passe, du refus de vieillir, de la mélancolie d’une jeunesse dorée, de la décrépitude du corps.

     C’est un peu l’antithèse de la success story racontée dans La méthode Williams. Cinquième set c’est l’histoire d’un excellent joueur de tennis qui se démène depuis vingt ans dans les « tréfonds » des classements pro. Il est donc bien plus qu’un grand joueur de club mais pas suffisamment fort pour briguer les Grand Chelem, qu’il est obligé d’entamer par les qualifs à moins de viser la chance d’une wild card.

     Cinquième set c’est aussi un superbe portrait de couple fragilisé par leur passion commune mais chaotique du tennis. Lui a dû composer avec une demi-finale de grand chelem atteinte à dix-huit ans sans jamais réussir à briller ensuite et notamment à cause d’une blessure au genou récurrente. Elle qui a dû mettre sa carrière entre parenthèse avec sa grossesse. Le film suit davantage Thomas (excellent Alex Lutz, aussi génial que lorsqu’il incarne Guy) mais ne délaisse jamais Eve (magnifique Ana Girardot).

     Le film impressionne dans sa façon d’aborder le tennis. À la fois dans ses images, notamment parce que les matchs sont tournés in situ Porte d’Auteuil. Et aussi parce que Lutz est très crédible en joueur de tennis. Il y avait peut-être mieux à faire dans le découpage des rencontres : le montage est un peu bourrin, les cartons temps et score un peu lourds. Mais dans le match final on ressent la dramaturgie, il y a vraiment quelque chose, aussi grâce à la multiplication de sources d’images : aux côtés de Thomas, dans les gradins, sur la télé ou sur le grand écran place des mousquetaires.

     Mais surtout c’est un film qui parle incroyablement bien de tennis. Qui le décrit très bien. Je pense que ça peut être difficile pour le non initié, ne serait-ce qu’en name-dropping et termes techniques lâchés en permanence. Le film mélange par ailleurs assez bien le réel et la fiction, jusqu’à l’utilisation de cette fausse image d’archive voyant Edison perdre en demi-finale de RG en 2001 contre Alex Corretja : J’avais quinze ans seulement mais je me souviens que l’Espagnol sort Sébastien Grosjean à ce tour avant de perdre en finale contre Guga.

     Mais au delà de ça, on croit beaucoup en cette semaine de qualifs de Roland Garros. Rien d’étonnant puisque Quentin Reynaud y met beaucoup de lui-même dedans, lui qui était jadis classé 2/6. Si le film raconte beaucoup du tennis, d’un amour indéfectible pour le tennis, quasi mélancolique, il en montre surtout les méfaits, sa capacité de destruction, morale, familiale et physique. On voit beaucoup les cicatrices, bandages, les plaies et notamment les ampoules qui recouvrent en permanence cette main ensanglantée. Si le film s’ouvre sur l’examen médical d’une rotule et se ferme sur une blessure ce n’est pas pour rien.

La méthode Williams (King Richard) – Reinaldo Marcus Green – 2021

04. La méthode Williams - King Richard - Reinaldo Marcus Green - 2021Le freak, c’est chic.

   5.0   Biopic académique, calibré pour les oscars et à la conception un brin douteuse (j’y reviens) le film déploie au moins une belle idée dans son dernier tiers à savoir suivre le premier tournoi pro de Vénus Williams, à Oakland. La jeune femme a seulement quatorze ans et privilégie d’une invitation. Elle crée la sensation en éliminant sèchement Shaun Stafford (59e mondiale) au premier tour puis chute face à Arantxa Sanchez au second après avoir mené 6.2 3.1. (Il faut signaler que c’est le moment qu’avait choisi l’espagnole, alors numéro une mondiale, pour faire une pause pipi : Vénus n’a plus marqué un seul jeu ensuite). Et pour le coup, le film capte bien l’instant, ce mélange d’euphorie et d’étrangeté, l’ambiance sur le court et dans les gradins, ainsi que les émotions qui traversent la jeune joueuse. Par ailleurs, personne n’en parle, car le film est plutôt un biopic sur Richard Williams et il est donc dévoré par le jeu outrancier de Will Smith (j’y reviens, bis) mais Saniyya Sidney, qui incarne Vénus Williams (à 14 ans) est exceptionnelle.

     Bref, c’est un film que j’étais très curieux de découvrir aussi pour voir comment il allait traiter de la monstruosité en général. Moins de celle des sœurs Williams, qui sont des génies du tennis et des anomalies sportives fabriquées, que de celle de leur père, qui rappelons-le avez prévu, avant même leur naissance, d’en fabriquer des championnes de tennis. Il avait un plan. Et le film ne manquera pas d’appuyer là-dessus, de façon bien lourde, pendant le film (à travers ses dires) et à la fin du film (à travers des images d’archives et un carton parfaitement clair) : Vénus serait la première joueuse noire numéro une mondiale & Serena la plus grande joueuse de l’ère Open. Evidemment, La méthode Williams n’évoquera jamais l’étrangeté de ce plan, au contraire, il sacrera volontiers Richard en tant que héros, qui avait raison sur tout : De la conception de ce plan jusqu’à son exécution hors des sentiers battus, puisqu’il refusa d’envoyer ses filles à l’Académie, de peur qu’elles se brulent les ailes. Le contre-exemple utilisé dans le film c’est bien entendu celui de Jennifer Capriati, dont le destin fut bien plus tumultueux. Bien plus humain, en somme.

     Et si La méthode Williams est incapable de rebondir là-dessus, car il ne voit pas la freaks-story mais uniquement la success-story, il ne s’arrête pas là : En effet Will Smith est partout là-dedans, il n’y en a que pour lui – on sait pourtant que Mme Williams a eu un impact considérable dans le destin de ses filles, notamment dans celui de Serena, qui était auparavant dans l’ombre de sa grande sœur. On attendait un film à la gloire de deux femmes, mais c’est encore un film à la gloire d’un homme ayant construit le destin de deux femmes. C’est un film à la gloire du père. A la gloire de Richard Williams : Les américains auront au moins la décence de titrer le film « King Williams » quand nous, français hypocrites, lui préfèreront le titre plus ambigu « La méthode Williams ». Mais il ne faut pas s’y tromper, il s’agit surtout d’un biopic maquillé à la gloire de l’acteur qui l’incarne. Il ne faut pas trop que j’y pense car je trouve ça profondément répugnant. Alors que le film en lui-même, malgré ses lourdeurs et son académisme, je le trouve plutôt attachant et même parfois émouvant, en parti car il choisit ce match, cette défaite donc en tant qu’intro d’un conte de fées qu’il gardera hors-champ.

125 rue Montmartre – Gilles Grangier – 1959

13. 125 rue Montmartre - Gilles Grangier - 1959Noyade inédite.

   6.5   Lino Ventura y incarne Pascal, vendeur de journaux à la sauvette dans Paris, qui se lie d’amitié avec Didier (Robert Hirsch) un garçon mystérieux et dépressif qu’il sauve de la noyade. Ce dernier lui apprend qu’il a hérité d’une fortune mais que son ex-femme fait tout pour le faire interner. Pascal accepte alors de se rendre chez lui pour dérober l’argent mais se retrouve embringué dans une improbable histoire de meurtre. C’est un film noir très classique raconté ainsi. Mais le film est passionnant car il est clairement scindé en deux parties. Le début ressemble à du Duvivier, ou au Verneuil de Des gens sans importance, dans sa fine description du milieu, de cette amitié naissante, la suite davantage au Grangier que l’on connait quand il fait jouer Gabin. Les dialogues d’Audiard sont excellents et une fois n’est pas coutume ne phagocytent pas l’atmosphère du film. Mais c’est bien Ventura qui impressionne, tant il incarne une sensibilité à l’époque assez nouvelle dans son jeu, qu’il déploiera évidemment chez Melville.

Loin du périph – Louis Leterrier – 2022

09. Loin du périph - Louis Leterrier - 2022Pour Laffite.

   5.0   Aucun souvenir du premier, De l’autre côté du périph, qui était réalisé par David Charhon il y a dix ans si ce n’est que j’en avais écrit ceci : « Quelques situations/vannes pas désagréables, et la sympathie de son duo Laffite/Sy, mais dans l’ensemble c’est un buddy movie sans imaginations, calqués sur ses références qu’il ne fait que citer, de L’arme fatale à 48 heures ».

     J’oublierai probablement celui-là très vite aussi mais sur le moment j’ai vraiment trouvé ça très chouette en GRANDE partie grâce à Laurent Lafitte, qui me fait beaucoup rire. Il a vraiment un super timing comique. Omar Sy à ses côtés fait bien pitié, mais ce n’est pas très grave, leur duo fonctionne toujours bien. Grâce à Lafitte. Je l’ai déjà dit, oui.

     Autre point intéressant : Le film est globalement tourné en Rhône-Alpes, loin du périph donc, et ça offre une texture particulière au film, qui est une sorte d’Hot Fuzz à la française : C’est souvent bourrin, mais au moins la réalisation est très dynamique. Et Louis Letterier s’éclate au moins autant qu’Edgar Wright.

Oranges sanguines – Jean-Christophe Meurisse – 2021

17. Oranges sanguines - Jean-Christophe Meurisse - 2021« Il ne faut jamais être politiquement correct »

   6.0   Celles et ceux qui ont vu Apnée (2016), le premier film de Jean-Christophe Meurisse, ne seront pas surpris : Oranges sanguines en reprend clairement les codes, le ton, la méchanceté, déclinant l’humour des Chiens de Navarre (Il faut rappeler l’irrésistible titre de l’une de leurs pièces : « La peste c’est Camus, mais la grippe est-ce Pagnol ? ») de la scène à l’écran.

     Comme si les Blier et Délépine & Kervern d’aujourd’hui avaient (de nouveau) un peu de folie et d’inventivité. Celui-ci va plus loin encore, il est plus trash, plus « bête et méchant », plus dans la lignée d’une actualisation d’un C’est arrivé près de chez vous, disons.

     Et il opte moins pour le parcours initiatique et franchouillard de trois clampins (Il y avait du Peretjatko dans Apnée, qui était plus doux, poétique et absurde) que pour une mixture de film à sketchs et de film choral, au point de citer sans vergogne Pulp fiction à plusieurs reprises.

     Il y est donc question d’un couple de vieux participant à un concours de rock dans l’espoir d’éponger leurs dettes ; D’un ministre du budget plongé en pleine affaire de fraude fiscale ; de l’éveil d’une adolescente à la sexualité. Tout va se mélanger, y aura du viol, de la torture, des morts. Il, y aura Blanche Gardin en gynécologue, Patrice Laffont en présentateur d’émission de danse ; un sanglier dans le salon d’un péquenot grimé en joker ; un chien mangeant des testicules.

     C’est inégal bien entendu. C’est aussi très dérangeant, cynique et violent, mais ça fait plaisir de voir une vraie comédie méchante, un vrai film punk, tour à tour léger et grave, ignoble, euphorique et triste, à travers un mélange détonnant de farce politique et d’humour régressif.

Les pirates du métro (The taking of Pelham One Two Three) – Joseph Sargent – 1975

05. Les pirates du métro - The taking of Pelham One Two Three - Joseph Sargent - 1975« Gesundheit ! »

   8.0   New York. Un gang de braqueurs est sur le point de s’emparer d’une rame de métro. Ils sont quatre, chacun affublé d’un long carton sous le bras et ils attendent dans une station différente. En parallèle, un lieutenant de la police de New York reçoit la visite de ses homologues chinois afin de leur présenter leur quotidien, méthodes, locaux. Il y a deux espaces clairement identifiés, qui ne s’opposent pas encore directement mais révèlent déjà une opposition : Sous la ville et dans la ville ; le silence contre le verbe ; les bruits d’un souterrain de métro d’un côté, l’ambiance mortifère d’un bureau en open-space de l’autre.

     C’est une affaire de mécanique huilée et grippée, d’un côté comme de l’autre. Au sein du bureau de police où le ton y est grossier, sarcastique, si ce n’est raciste et misogyne – Il faut voir comment est reçue l’équipe de cadres chinois ou comment sont globalement désignées les femmes. Au sein du train aussi : chaque braqueur semble tenir un rôle bien précis, s’interpellant par des noms de couleurs – Tarantino s’en inspirera très probablement pour Reservoir dogs – mais déjà le collectif est brisé par les élans de chacun, qu’il s’agisse de la fatigue de l’un ou de la brutalité de l’autre. Il n’y a pas de héros pur. Pas de figure emblématique sur laquelle on puisse se reposer d’emblée. C’est un peu Sorcerer avant l’heure, du point de vue de la caractérisation.

     Et au centre il y a bien entendu la ville, New York, qui y tient une place forte sans pour autant qu’on lui attribue une image, une ambiance de carte postale, passe-partout ou publicitaire : Le dehors il n’en sera que peu question et pourtant il y a New York partout, dans les bureaux comme dans le métro, dans les bruits de la ville, sa respiration, ses gens. Les dix-sept passagers « figurants » – car ils resteront à l’état de figurant, contrairement à un Speed par exemple, ce qui là encore contredit la dimension héroïque du récit – pris en otages représentent, de façon semble-t-il très réaliste, la population du New York des années 70. Tout du moins on croit beaucoup en cette rame.

     Le film surprend surtout dans sa tonalité, qu’il préserve de bout en bout : En effet il ne choisit jamais entre l’humour, de certains dialogues ou de nombreuses situations, et le sérieux de certains rebondissements. Il choisit de marier la légèreté et la brutalité, en somme. Et c’est peut-être sa plus grande réussite puisqu’on se souviendra autant de séquences violentes que d’instants de farce. Jusque dans ses micros-détails : La toux insistante de Mr Green (qui servira de jubilatoire twist final), la cravate jaune arborée par Walter Matthau, le calme olympien de Robert Shaw, la grippe du maire, la femme qui dort, le flic mystère de la rame, l’autre pris au piège entre les tireurs du train et les flics en intervention.

     C’est une série B de luxe, dans ce que le terme (un peu nul et galvaudé) a de plus noble il me semble. Un peu comme si elle était la dernière, comme si tout y était à sa place, à la bonne distance, au bon dosage : Dans le polar autant que dans la comédie. A l’image des membres du gang, rapidement identifiés, caractérisés mais sans recourir au traditionnel flashback ou à un dialogue appuyé : vraiment à l’économie, sur des bribes d’indices et d’informations. C’est brillant. A l’image aussi du savant montage alterné – qui aurait pu être lourd, déséquilibré – entre la rame de métro, le bureau de police et la zone de contrôles.

     Et si on ne retrouve pas les textures qui seront à l’œuvre dans Les guerriers de la nuit, par exemple, l’atmosphère du métro respire son époque. La majorité du film s’y déroule, dans les souterrains donc et souvent dans un tunnel, entre deux stations : autant dire dans un wagon reconstitué en studio, et pourtant on a le sentiment d’être là-dessous en permanence, coincé sous Park avenue. C’est très beau à l’image. Très graphique. Rien d’étonnant au fait d’y retrouver Owen Roizman à la photo, qui était le chef opérateur de French Connection. A noter aussi un superbe accompagnement musical, très jazzy, signé David Shire qui n’est pas sans évoquer un Lalo Schifrin à de nombreux instants. A noter aussi que Steven Spielberg, alors admiré pour avoir pondu Duel & Sugarland express, fut approché pour réaliser Les pirates du métro. Difficile de savoir ce que ça aurait pu donner, mais c’est rigolo de se dire que Joseph Sargent tournera Les dents de la mer 4, treize ans plus tard.

Les passagers de la nuit – Mikhaël Hers – 2022

04. Les passagers de la nuit - Mikhaël Hers - 2022Miroir fantôme.

   8.5   S’il fallait tenter de définir le cinéma de Mikhael Hers, on pourrait dire qu’il tire sa douce mélancolie d’une forme nostalgique, au sens noble du terme : Il n’y a pas de vertu passéiste mais c’est un cinéma du présent qui accepte d’avoir une mémoire. C’est une célébration du passé qui coexiste avec le présent. Une forme d’éternité lumineuse. Et s’il fallait le rapprocher d’un autre auteur, ce serait de quelqu’un auquel on le colle rarement à savoir Guy Gilles, autre cinéaste de la mélancolie, de la dépression, du souvenir, qui filma lui aussi la nuit, dans Nuit docile (1987).

     Hers aussi avait déjà largement filmé la nuit auparavant : D’abord l’errance nocturne de cet homme dans Charell (2006) puis les trois chapitres indépendants de Montparnasse (2009). Des « passagers de la nuit » le film semble en regorger mais ce sont deux d’entre eux qui vont nous intéresser, d’abord Tallulah, puisque le film s’ouvre sur elle, avec son barda dans une station de métro, dont elle observe un plan lumineux, qui reflète bientôt ses lumières sur son visage. Paris lui appartient. C’est ensuite d’Elizabeth dont il s’agit : Une femme mariée, abandonnée par son mari, qui doit composer avec deux enfants presque adultes et une obligation de chercher du travail ce qu’auparavant elle n’avait jamais fait. Deux passagères dont les sinueux chemins vont se croiser.

     Jusqu’ici tous les films de Hers s’inscrivaient dans le paysage contemporain, qu’ils soient indéterminés ou clairement identifiés : Amanda (2017) prenait pour « décor » Paris et les attentats qui n’étaient pas sans évoquer ceux de 2015. Dans Les passagers de la nuit, la temporalité est essentielle puisque le film s’ouvre sur l’élection de François Mitterrand, le 10 mai 1981. Pour un cinéaste du souvenir, Les passagers de la nuit faisait presque office de passage obligé pour Hers, qui est né en 1975 et qui a donc grandit durant les années 80. Revisiter cette période c’était aussi revisiter son enfance.

     D’autres échos peuplent le film : On pense évidemment à Charlotte Gainsbourg, sensiblement le même âge, qui était propulsée actrice dès les années 80 par Claude Miller, dans L’effrontée (1984) ou La petite voleuse (1988). Des fantômes, le film en est parsemé ; à l’image de cet instant où la radio annonce une chanson de Barbara, sans nous l’offrir. C’est un film tout en mystères, partout, à commencer par l’absence du père ou la rémission de cette maladie. Ou encore de cette brève apparition d’Isaure Multrier (qui interprétait Amanda dans son précédent film) lors d’un plan furtif dans un parc. Voire de cette façon qu’il a de nous faire croire qu’il convoque Rohmer (c’est toujours un peu la classe de citer Rohmer) alors qu’il s’agit davantage de faire renaître Pascale Ogier et de créer une passerelle entre le film et le film dans le film, entre Louise et Talulah, miroirs l’une de l’autre, avec cette voix, cette diction si proche (sublime Noée Abita, qui continue de faire d’excellents choix de rôles, après Ava et Slalom). C’est bien entendu le fantôme de Pascale Ogier qui irrigue tout le film. En faisant « survivre » Tallulah, à la drogue notamment, c’est comme si Hers faisait survivre Pascale Ogier (décédée tandis qu’elle n’avait pas vingt-six ans) et lui offrait une autre vie.

     Aussi, le film est parsemé d’images d’archives. Elles s’inscrivent dans le présent du film autant que dans la mémoire de sa fabrication. Elles proviennent de différentes sources : anonymes, personnelles ou parfois documentaires, comme celle où l’on aperçoit Jacques Rivette dans le métro, issue de Rivette, le veilleur de Claire Denis. Il y a aussi des reconstitutions, images obtenues grâce à une Bolex qui offrent le vertige du passé, par son grain, son format. C’est très beau. Ça offre une texture très particulière au film.

     Comme souvent avec le cinéma de Hers, ça se joue autant sur de discrètes fulgurances et des petits rien. Un nombre de petites séquences, aussi anodines que puissantes, jalonnent le film. Des rencontres pleines de promesses et bienveillances : Emmanuelle Béart dans la maison de la radio. Thibault Vinçon (qu’on adorait déjà dans Memory Lane) dans une médiathèque. On retrouve aussi Didier Sandre. C’est une petite famille, le cinéma de Hers. Et une scène de danse sur « Et si tu n’existais pas » de Joe Dassin, sublime en ce sens que le morceau est clairement intégré dans la dramaturgie : c’est leur chanson emblématique, il a une histoire. En ce sens aussi qu’il ouvre sur une recomposition familiale aussi évidente – tant le film est baigné d’une bienveillance continue – que bouleversante.

     C’est un film d’une grâce et d’une douceur inouïes et avec un tel amour pour chacun de ses personnages. Et si c’est un film de naissance (d’un amour, d’une famille) c’est aussi un film de renaissance (d’une femme délaissée, par son mari et son cancer) bref c’est assez bouleversant, tout en étant très gracieux, très doux. Ce n’est pas un scoop, j’adore le cinéma de Mikhael Hers, tous ses films, longs comme courts. J’étais curieux de voir comment il aborderait celui-ci, en apparence moins « grave » que les deux précédents (qui s’ouvraient volontiers sur la mort) mais avec une particularité nouvelle chez lui soit celle de reconstruire une époque, en l’occurrence les années 80 et de s’ancrer dans un autre quartier de Paris, Beaugrenelle. J’ai trouvé ça magnifique.

Contes du hasard et autres fantaisies (Gūzen to sōzō) – Ryūsuke Hamaguchi – 2022

22. Contes du hasard et autres fantaisies - Gūzen to sōzō - Ryūsuke Hamaguchi - 2022Le sinueux chemin de la parole.

   8.0   Il n’y a pas plus digne héritier de Rohmer que ce film-là, qui annonçait d’emblée cette égide par ce titre si évocateur. Quoi de plus rohmerien que le hasard et les contes ? Et si la forme reprend celle des Rendez-vous de Paris – trois petits films en un, sans liens direct entre eux – le premier segment nous renvoie, dans sa structure triangulaire, à un film comme L’ami de mon amie. Ici aussi la parole est sacrée et déploie peu à peu cette magie que seule Rohmer détenait. Et il y a des lieux, grosso modo trois : l’arrière d’un taxi, l’open-space d’un bureau et la table d’un café. Trois « espaces » si intenses qu’ils deviennent personnages eux aussi.

     D’emblée le film met la barre très haut, pourtant les segments suivants seront du même tonneau, sinon plus stupéfiants encore, aussi bien dans leur narration retorse que dans cette mise en scène simple en apparence, mais in fine si sophistiquée, si puissante. Comme chez Rohmer. On le retrouve un peu moins par la suite – Comme si Hamaguchi s’en libérait et préparait tranquillement ce glissement vers Drive my car (qu’il avait écrit après) – sinon au détour de l’acte manqué, qui rappelle celui qui ouvre Conte d’hiver ou d’un détail si anodin et pourtant si important, à l’image de cette porte ouverte qui évoque le collier de Conte de printemps ou la toque des Nuits de la pleine lune.

     Le dernier segment est un ravissement absolu, si affranchi de Rohmer qu’il donne à rêver de voir Rohmer le faire. Avec là aussi trois fois rien, deux personnages, deux femmes, deux amies qui se retrouvent, sur un escalator. En apparence, toujours. Il y a sans cesse une attention à la temporalité : une histoire d’amour terminée depuis deux ans, une double ellipse, une retrouvaille de vingt ans. Et un étirement du temps qui se marie avec la temporalité de la situation : un voyage en taxi, l’enregistrement d’une lecture en temps réel, l’attente d’un colis à un horaire précis. C’est tellement beau, tellement bien écrit, incarné, finement mis en scène, surprenant tout le temps. C’est sublime, lumineux, bouleversant.

12345...323

Catégories

Archives

juin 2022
L Ma Me J V S D
« mai    
 12345
6789101112
13141516171819
20212223242526
27282930  

Auteur:

silencio


shaolin13 |
Silyvor Movie |
PHILIPPE PINSON - ... |
Unblog.fr | Annuaire | Signaler un abus | Playboy Communiste
| STREAMINGRATOX
| lemysteredelamaisonblanche