Iron man – Jon Favreau – 2008

07. Iron man - Jon Favreau - 2008Cas de conscience.

   5.5   En sortant d’Avengers Endgame, la moitié de la salle – J’en faisais parti – restée durant l’interminable générique de fin, se désolait de n’avoir aucune scène post générique à se mettre sous la dent – Friandise dont la saga s’est faite une habitude d’offrir. Restait ce bruit de marteau, lointain, comme étouffé. C’est tout. Grâce aux écumeurs geeks, on apprit rapidement d’où il provenait et l’hommage qu’il rendait. Il fallait revenir à Iron man : Ces coups de marteau sont ceux que l’on entend dans la grotte afghane lorsque Stark se fabrique sa toute première armure. C’est pas grand-chose, certes, mais justement, pour une saga qui ne s’est jamais fait le chantre de la subtilité, c’est assez surprenant. Je trouve ça même assez beau, en fait. C’est une belle idée de boucle – Rappelons qu’Iron man est le premier volet du MCU – aussi symbolisée par la présence discrète (dans la quasi scène finale de « tous les visages ») de Jon Favreau, réalisateur du premier opus donc, qui joue aussi Happy Hogan, le garde du corps de Stark.

     Ce premier film n’a rien de transcendant et semble être très fidèle aux comics tant la mise en scène est relativement anecdotique, passe-partout. Iron man aurait pu être réalisé par un autre yes man qu’on y aurait vu que du feu. Le film repose entièrement sur l’écriture de Lee & Kirby, et surtout sur la présence de Robert Downey Jr. qui aura créé un tel personnage qu’on ne voit vraiment pas aujourd’hui qui d’autre que lui pouvait à ce point l’incarner. Malgré tout, la première partie est sombre, l’humour inhérent au personnage n’est pas encore de mise, il faut attendre son retour d’Afghanistan et la transformation du faiseur de guerre en sauveur pour que le ton de la saga se mette en place, au détour de la relation entre Stark et Pepper Potts (Gwyneth Paltrow, sublimissime là-dedans) mais aussi de la relation de proximité que le personnage entretient avec son spectateur puisqu’on est souvent dans son casque, avec sa nonchalance et ses blagues. La trame est très classique et on voit tout venir à des kilomètres – notamment car Jeff Bridges est aussi subtil que l’était Nick Nolte dans le Hulk de Ang Lee – mais il y a un plaisir certain, ici parce que l’action est relativement lisible, là parce que les saillies burlesques sont bien disséminées et canalisées. Comme d’habitude, le final verse trop dans la prouesse pyrotechnique, en revanche la séquence d’évasion en Afghanistan est encore géniale aujourd’hui.

Un été à la Goulette (Halk-el-wad) – Férid Boughedir – 1996

09. Un été à la Goulette - Halk-el-wad - Férid Boughedir - 1996Paradis jamais perdu.

   7.5   La Goulette « c’est un mythe » pour reprendre les mots de Boughedir lui-même. C’est un lieu où trois religions monothéistes vivent en harmonie et Youssef le musulman, Jojo le juif tunisien et Giuseppe le sicilien catholique incarnent ce cosmopolitisme miraculeux : Les trois hommes n’en forment qu’un seul, en définitive puisqu’ils portent tous le même prénom. La Goulette c’est aussi ce lieu en banlieue de Tunis, qu’il a connu, comme il a connu Halfaouine, un lieu où sont gravés nombreux de ses souvenirs d’adolescence, lors de vacances estivales, qu’il envisage de restituer ici librement, avec des embryons de fiction en plus (Le défi de la perte de virginité, le retour d’une star dans son pays natal) et l’urgence réelle d’un monde menacé : Le récit s’ouvre à l’aube de la Guerre des Six Jours, sans nous le dire, puisqu’il faudra attendre la fin du film pour enfin connaître la temporalité dans laquelle baigne le récit duquel on vient à peine de s’extirper.

     C’est l’histoire du port de la Goulette, donc. Les couleurs y sont plus franches que les quartiers d’Halfaouine, on y sent aussi davantage la chaleur. L’image y est somptueuse, sans qu’on navigue non plus en pleine carte postale. Le climat est estival, solaire, les portes bleus azurs brillent de mille feux en écho à l’océan qui vient caresser le sable des plages côtières. Les trois jeunes demoiselles du film sont les plus belles créatures qui puissent exister, les nouvelles Claudia Cardinale, en somme. Cette plage devient une « nouvelle terrasse » soit un espace de séduction franc, mais aussi d’escapades familiales ou de repos solitaire. C’est ici qu’on y fait la rencontre de TSF, notamment, incarné par Michel Boujenah, sorte de fou errant accroché à une radio dont il rapporte lors de savoureux running-gags, les informations qui crachent les menaces de la guerre. Mais ici, dans ce petit ilot de paradis, les gens sont plus sensibles sitôt qu’on leur annonce le retour sur ses terres natales de « l’enfant du pays » : Claudia Cardinale. En chair et en os dans une très jolie scène de balcon.

     C’est aussi l’histoire d’un juif, d’un catholique et d’un musulman. Trois irréductibles pères de trois irréductibles filles séduites par trois irréductibles jeunes prétendants. Comme dans Halfaouine, Un été à la Goulette est l’occasion pour Férid Boughedir de développer tout un tas de personnages hauts en couleur, ici l’oncle propriétaire pervers qu’on appelle le hadj parce qu’il a fait le pèlerinage de La Mecque, l’homme à la radio qu’on appelle TSF, mais aussi la sœur délaissée pour avoir enfanté sans mari, ainsi que l’étrange et bon-vivant Miro, campé par l’acteur qui jouait Salih dans le film précédent. Et bien entendu de s’intéresser au quotidien de ces personnages centraux. On oublie les tripes pour la cérémonie de circoncision dans Halfaouine et l’on observe Jojo dans sa fabrication des briks à l’œuf. Et le film se promène ainsi d’une religion à l’autre, sans privilégier l’une sur l’autre : C’est le métissage et la douceur de vivre qu’on y célèbre. Que La Goulette soit qu’un village de surnoms illustre déjà tout.

     Mais un jour, Meriem, la musulmane, Gigi, la juive et Tina, la catholique, s’érigent contre ce pseudo paradis. Les trois jeunes demoiselles sont des femmes des temps modernes, elles sont en révolte, en quelque sorte. Contre leurs mères (qui s’écrasent), leurs pères (qui écrasent) et la Goulette et son autarcie malade de l’intérieure. Le fait d’envisager de perdre leur virginité avec un garçon d’une autre religion et sur un presque coup de dé, représente les limites de cette curieuse cohabitation multiconfessionnelle en plus d’annoncer un peu de son effondrement. Le plus beau symbole de cette révolte audacieuse sera portée par Meriem, qui va accepter de se parer du voile – comme le hadj ne cessait de lui imposer ; comme sa mère tentait de lui prescrire sans vraiment y croire elle-même – en l’utilisant à l’opposé de sa supposé vertu, soit moins pour se couvrir que pour se découvrir. Meriem trouve plus fort que de se jeter dans les bras du premier jeune inconnu, elle fait mine de respecter les codes pour les renverser brutalement.

     Le hadj est le méchant du film, un ogre beaucoup plus concret que le circonciseur qui hante les cauchemars des enfants, dans la mesure où il terrorise aussi les adultes, ceux qui ne paient pas leurs loyers, en plus de courir après les adolescentes, avec l’œil du félin. Pourtant, on ne le déteste pas. Enfin, son personnage n’est pas si détestable. On pourrait même dire qu’il a quelque chose de Jérôme (Jean-Claude Brialy) dans Le genou de Claire, dans son appétit et son orgueil, puisqu’en guise de défi d’un genou à caresser, le hadj se persuade de revoir le corps de cette demoiselle qu’il a malencontreusement aperçue nue sous sa douche. Certes il est un peu dégueulasse, mais je suis certain que Boughedir l’aime beaucoup, ce personnage, sinon il ne lui offrirait pas une si belle mort. Et puis c’est un pilier qui s’effondre – dès l’instant qu’il a « gouté » la pomme – à l’image de cet éden si singulier, c’est très beau. J’aime d’ailleurs beaucoup cette idée de voir TSF annoncer que la guerre est finie tandis qu’on a le sentiment qu’il annonce plutôt la mort du hadj, victime d’une crise cardiaque à la vue de la beauté nue de Meriem.

     Le hadj pourrait être l’ogre de Noura si l’on était encore dans Halfaouine. On peut imaginer qu’il est l’ogre des enfants d’Un été à la Goulette. On les voit peu ces enfants de « l’entre deux âges » ici mais chaque fois que Férid Boughedir s’y penche, ils semblent voguer hors du monde, les ruelles du port de La Goulette sont leurs terrasses d’Halfaouine. Et on les voit pleurer dans un escalier à l’écoute des colères des pères, assis sur un trottoir en train de chantonner un air populaire tunisien. Ils sont l’une des nombreuses délicates passerelles entre les deux films. La plus grande étant bien entendu le regard sur la sexualité, vécu dans l’un comme une simple excitation curieuse, dans l’autre comme un rite d’émancipation. Dans l’un à travers le regard de garçons, dans l’autre à travers celui des filles.

     On pourra toujours reprocher à Boughedir d’opter, dans ce film-ci autant que dans le précédent, pour des séquences beaucoup trop courtes, qui ne prennent jamais le risque d’un trouble. Boughedir le dit, il voulait tellement en dire, tellement en raconter, qu’il était impossible de trop s’étaler sur une durée normale de long métrage. Il voudrait faire un dossier complet sur la Goulette. Aujourd’hui on en ferait une série. Autre chose : A contrario d’Halfaouine qui faisait tout vivre du point de vue de Noura, donc du Férid Boughedir de douze ans, Un été à la Goulette manquerait-il d’un regard, d’un point de fuite ? Il tente d’en embrasser plein et se perd un peu dans son registre choral. Pour le meilleur, dans sa façon de faire cohabiter les religions tout en douceur et sensualité entre ces trois jeunes femmes. De façon plus lourde entre les trois pères, qui suivront un schéma basique d’amitié inséparable – avec cette essence magnifique d’amitié multiconfessionnelle – avant de se chamailler puis de finir par se réconcilier. Reste malgré ses défauts le témoignage émouvant d’un monde englouti, dont on perçoit les failles mais aussi les richesses.

     C’est une communauté mixte dont l’équilibre repose in fine sur le respect des tabous et des secrets. Par exemple on y interdit les mariages inter-religieux afin que chaque culture continue d’exister et ne se fonde pas dans une autre. Mais chacun partage néanmoins les évènements de chaque communauté. Par exemple, c’est Youssef qui offrira son aide à Jojo lorsque ce dernier, en plein shabbat, ne peut utiliser l’électricité. On y voit ici les trois mères ensemble sur la tombe d’une sainte musulmane – Un écho avec les trois filles reproduisant le même recueillement (avec une sourire malicieux magnifique) afin de faire croire à leurs pères qu’elles ne sont pas allés perdre leur virginité aux ruines de Carthage, offre un moment de légèreté assez à l’image du film, je trouve – au même titre que chacune assiste à la procession de la Madone de Trapani.

     Il y a de jolies séquences insolites qui réitèrent un peu de l’onirisme nocturne d’Halfaouine, ici dans cette équipée où les garçons regardent à l’intérieur de petits trous secrets dans les murs des maisons pour voir la face cachée du monde : Une vieille actrice qui raconte aux enfants que La Goulette est le centre du monde ; un homme qui découpe des brèves de journaux ; Une femme qui s’entretient avec des amants imaginaires. Apparitions qui semblent aussi lointaines que le monde hors de La Goulette. On se souvient de Noura qui appréciait d’un œil détaché la politique et le monde hors du sien, ici c’est pareil, les jeunes dragueurs qui rentrent toujours bredouilles volent sans cesse l’antenne radio de TSF peut-être pour l’embêter mais aussi inconsciemment afin qu’il ne rapporte pas les mauvaises nouvelles des guerres à venir. Un moment donné Boughedir pose sa caméra devant un cinéma. On y diffuse un film de Youssef Chahine. Un autre Youssef, tiens. De cette séance estivale et nocturne, certains sortent très âpretés, prêt à enquiller sur une deuxième partie de soirée, quand d’autres sont déjà en pyjama prêts à retourner se coucher. On est comme à la maison. Si l’autre monde doit entrer à La Goulette, mieux vaut qu’il le fasse par les voies de la fiction que par celles du réel.

     Le dernier plan est merveilleux : Le vendeur de cacahuètes, qu’on apercevait plus tôt se faufiler entre les familles et leurs serviettes, semble dorénavant seul sur cette plage, mais vient proposer ses gourmandises à l’une des seules familles qui est resté (pour combien de temps ?) tandis que dans le fond du plan, un immense cargo (dans lequel toutes les autres familles sont peut-être entassées ?) traverse le cadre. C’est à cet instant, sur cette fin, cet ultime plan que Boughedir nous offre une donnée temporelle – jusqu’ici le récit semblait naviguer hors du temps – et le contexte historique : Un carton final qui nous renseigne qu’on est en 1967 à la veille d’une deuxième guerre durant laquelle juifs et catholiques vont quitter la Tunisie. La Goulette, sa sublime mixité, éden cosmopolite est sur le point de s’éteindre. C’est très émouvant. Et surtout ça donne beaucoup plus de poids à ce personnage un peu fou, accroché à sa radio – car proche de ses amis (La Goulette) mais plus proche encore de ses ennemis (Le Monde) – sa folie, sa peur de la guerre et de la fin de ce monde.

Chronique également disponible ici : http://homepopcorn.fr/test-blu-ray-un-ete-a-la-goulette-realise-par-ferid-boughedir/

Le pique-nique (Nozha Raïqa) – Férid Boughedir – 1975

06. Le pique-nique - Nozha Raïqa - Férid Boughedir - 1975Papa est en voyage « galère ».

   5.0   Le moyen-métrage « Le pique-nique » réalisé en 1975 retrace moins la chronique d’un pique-nique qu’on attendait renoirien que le voyage perturbé vers ce pique-nique. Le film s’ouvre sur une voie ferrée, suit un homme dans un train et se fermera exactement de la même manière, par son retour. Il y a du Rozier dans cette affaire de parenthèse. L’homme se rend pour manger, chez un marchand plus riche que lui, un panier de raisins sous le bras. Ses pensées, parfois, nous sont offertes en voix off. Ses inquiétudes, surtout. Elles seront d’abord balayées lorsqu’il découvrira le repas concocté par ses hôtes : Comme il le fera quinze ans plus tard, Boughedir tient à montrer ce que regorgent les assiettes et cocottes : pieds de bœuf, ragoût, tarte aux anchois et poulet farci. Tout y est. L’homme salive, le voyage en voiture peut commencer. A l’arrière, les femmes se maquillent ou se montrent des photos de leurs cérémonies : La circoncision d’un neveu, le mariage d’une sœur. La voiture est minuscule mais déjà, on perçoit ces deux-mondes, thématique qui sera au cœur d’Halfaouine, L’enfant des terrasses. Et Le pique-nique surprend puisque l’on comprend vite que le film fera le récit épique de ce voyage vers un pique-nique qui n’aura jamais vraiment lieu. Vaisselles cassées et ragoût éparpillé sur les djellabas d’abord, une arrestation policière ensuite, puis une panne de bougies. Le film joue aussi beaucoup sur un burlesque de situation à la Tati lorsque ce français, qui passait par là, s’emploie pour réparer le moteur mais va tout casser plus qu’autre chose. Voiture à l’arrêt, les voyageurs se séparent. Les femmes jouent aux cartes, les hommes recherchent un puits convenable. Le poulet finira par bruler, heureusement que notre homme avait rapporté des grappes de raisins.

Halfaouine, l’enfant des terrasses (Asfour Stah) – Férid Boughedir – 1990

03. Halfaouine, l'enfant des terrasses - Asfour Stah - Férid Boughedir - 1990L’oiseau de passage.

   7.0   Férid Boughedir choisit d’ancrer son récit à Halfaouine, ce quartier de Tunis loin des circuits touristiques, au sein duquel il a grandi, ces trottoirs où il a appris à marcher, ces hammams qui le firent vivre ses premiers émois. En adoptant le regard d’un enfant, comme le fera Kiarostami la même année dans Où est la maison de mon ami ? l’auteur y apporte son propre regard d’adulte traversé par ses souvenirs d’enfance. En ressort moins d’innocence qu’un constat doux-amer : l’émerveillement des découvertes, de cet éveil des sens se mélange aux peurs et petites douleurs quotidiennes, cauchemars récurrents d’un ogre velu et réminiscences de circoncision.

     D’emblée le film nous plonge dans un hammam des femmes. Dans ce monde de voûtes et d’humidité ardente, duquel se dégage un parfum surréaliste mêlé d’érotisme, un enfant est lavé. Un autre, plus grand, regarde, avec un regard semble-t-il tout neuf, yeux écarquillées, les formes généreuses qui se déploient devant lui. En quelques plans, quelques secondes, le film annonce son programme : Noura, douze ans, se trouve entre deux âges et découvre l’univers féminin. Et bientôt on l’y en chassera.

     Mais le film délaisse un temps les vapeurs des bains pour la chaleur des toits. Un plan circulaire de Tunis dévoile les mosquées et les terrasses. D’autres plans, plus brefs, nous plongent dans les patios, abritant de nombreuses vies de famille, puis dans les ruelles et ses petits commerçants. Deux mondes distincts s’ouvrent sous nos yeux : Celui des femmes (dans les maisons) et celui des hommes (dans la rue) qui ne doivent jamais se côtoyer. Trois mondes si l’on considère les terrasses, véritable refuge et terrain de jeu des enfants, uniquement guidé par la liberté et leur imagination : En effet, les maisons collées permettent si on le souhaite de voguer d’une terrasse à l’autre, de descendre dans ces patios, ces ouvertures sur le ciel qui leur envoie l’eau et la lumière de plein fouet. Les terrasses, c’est l’autre monde de Noura. De celui-ci, personne ne pourra l’y chasser : Le plan-final, magnifique, l’illustre à merveille.

     Pourtant, c’est un monde avec sa part de dangers. L’histoire de l’ogre fait une entrée magistrale dans le récit sur un travelling supplantant le réel de la terrasse nocturne avec l’imagination de l’enfant écoutant le conte de sa mère dans sa chambre. Dès lors, ce monde imaginaire chevauchera le réel à plusieurs reprises. Noura verra un boucher qui ressemble à l’ogre de ses cauchemars, un clochard qui prend l’apparence de l’assistant de cet ogre, apparitions moins angoissantes et maléfiques que dans un film de Lynch même si l’on pense un peu au personnage du rêve de Patrick Fischler dans Mulholland drive au détour d’une apparition du clochard. Si le regard de Noura sur le réel change, il est normal que ses peurs se multiplient.

     Mais à quel moment le regard d’un enfant change ? Seule la caissière du hammam et son assistante muette – deux ogres, encore – semblent en mesure de savoir, de hurler que Noura est trop grand. Noura est en sursis dans le monde de femmes puisqu’il n’est pas encore un homme. Outre le hammam, il a accès à leur intimité, assiste aux épilations au caramel, aux maquillages, aux essayages. Mais Noura a un autre regard, maintenant, sexué, il s’intéresse aux femmes nues lorsqu’il tombe sur les revues cachées de son papa. Et bientôt il se voit confier une mission aussi colossale qu’excitante par ses amis plus grands, à savoir de leur rapporter le récit de cette partie du corps qu’elles cachent tant. Mais en observant la nudité des femmes, Noura s’intriguent d’abord des casseroles et gants de toilettes qu’elles portent à leur sexe pour les masquer, puis forcément s’expose, beaucoup trop. Le hammam des femmes c’est un ventre et l’enfant en est inévitablement éjecté dès qu’il est trop grand. Noura en fera violemment les frais.

     A l’image du boucher, du cheikh, de la muette, tous les personnages du film ont plus ou moins existés dans la mesure où le film est en majorité autobiographique. Salih, le cordonnier est le plus beau personnage du monde des hommes, le seul qui soit indomptable, guidé par une âme d’artiste et qui fait donc figure de père spirituel pour Noura. Une transition sans concession fera succéder une douce scène entre Noura et Salih par une violente scène entre Noura et son père, qui lui inflige un châtiment corporel pour avoir tenté de séduire une femme voilée avec ses copains. Halfaouine, L’enfant des terrasses compense sa douceur quasi permanente par une violence parfois très sèche, symbolisée par les coups d’un père qui ne répand que brutalité, la préparation d’un enfant pour la circoncision ou l’étalage de tripes à farcir.

      Par ailleurs le film est parfois moins à l’aise dans la chronique pure que dans le maniement de visions oniriques, d’éclats à la lisière du rêve ou du fantastique. Il y a bien entendu ces résonnances entre le réel et l’imagination de Noura (une dalle qui renfermerait un trésor, le tatouage d’un scarabée sur une épaule) qui extraient le film de son confort et se marient avec les traumatismes du garçon : On le chasse de son enfance, de l’univers chaud, maternel, ce monde où sa mère lui lèche le bras pour détecter qu’il revient de la plage, pour le plonger dans les bourrasques de baffes de son père ; Et via cette terrifiante fanfare en l’honneur de la circoncision de son petit frère, qui n’a rien d’une fête pour Noura puisque ça lui rappelle sa propre circoncision. Je regrette que ces séquences soient si courtes, néanmoins, Boughedir avait moyen d’installer un vrai trouble, de ne pas avorter trop brutalement ces instants de grâce informes si perturbants.

     Halfaouine, L’enfant des terrasses est un film d’une tendresse infinie pour les femmes. Et Férid Boughedir captera l’harmonie et la magie qui règne dans cet univers à travers le regard de cet enfant. Un moment donné, sur les toits, on le verra même les observer dans l’une de leurs tâches à travers un trou dans un mur. C’est une fenêtre sur le monde. C’est un écran de cinéma. L’auteur aime filmer les femmes entre elles, prend son temps pour embrasser leur quotidien, leurs mouvements. Ce sont leurs discussions mais aussi leurs sourires, ou plus simplement leurs gestes qui nous intéressent. Ici les préparatifs de la fête pour la circoncision du frère de Noura, les plans sont saturés de mains malaxant pastèques, merguez et tripes farcies. Là une discussion entre femmes autour de la sexualité, qui débouche sur une scène pas très subtile autour de concombres et d’aubergines rapportés par le père. Mais ça fait partie du cinéma de Boughedir, de manier la lourdeur et la tendresse, de même qu’un certain jeu théâtral, notamment entre les hommes qui sont constamment dans la représentation. Il y aura d’autres instants comme celui-ci. Dès qu’un homme entre dans le champ, le film perd un peu de sa superbe.

     Car le monde des hommes ne nous intéresse pour ainsi dire jamais – et franchement il est rendu assez minable et pathétique par la caméra de Boughedir, même si c’est un pathétique doux, assez touchant qui de plus, alimente l’imagination de Noura comme on imagine il alimenta celle de l’auteur – puisqu’il n’intéresse pas non plus Noura. C’est à l’image des conflits politiques : le garçon les voit sans (tenter de) les comprendre. Il y a des défis entre copains, mais le garçon préfère généralement les voies de son imagination. Par ailleurs, on découvre en même temps que Noura, aux trois quarts du film, alors qu’il rencontre l’homme qui alimente le feu du hammam, que les hommes aussi ont leurs horaires et le fréquentent. On l’apprend mais on n’en verra jamais rien. Aussi parce que Noura n’y est pas (encore) convié. Il évolue dans un espace-temps cruel, rejeté en somme, puisque le monde des femmes n’accepte que les enfants, celui des hommes uniquement les adultes. L’adolescent vogue dans un no man’s land. Il est expulsé une seconde fois du ventre maternel, avec la douleur de la conscience en plus. Mais le film lui trouvera une issue salvatrice. Une rencontre miraculeuse. Tout devrait se terminer assez mal, mais c’est un sourire béat qui traversera le dernier plan.

Chronique également disponible ici : http://homepopcorn.fr/test-blu-ray-halfaouine-lenfant-des-terrasses/

Top Mouk3

1     « Va pas falloir chômer si je ne veux pas encore y être au mois de juillet » Voilà, c’était écrit. Le 11 mai 2019. Et ça fait donc pile deux mois aujourd’hui que je me suis lancé dans cette imposante aventure. C’est trop, beaucoup trop. Plus jamais ! Plus jamais une liste aussi dense, en tout cas.

     Je suis donc arrivé au bout. Péniblement. J’ai vu de belles choses, évidemment, mais il y avait surtout beaucoup trop de déchets pour accepter de faire uniquement ce voyage-là. Je suis donc allé voir quelques films de Cannes, Spiderman avec mon fiston, Blade Runner en copie restaurée, j’ai aussi découvert le cinéma de Férid Boughedir, entre autre.

     Vers le milieu de ce périple je me suis même demandé si ça valait vraiment le coup. Et puis j’ai vu le film de Patrizio Guzman. Une merveille.

Pas de top, mais voici donc mon palmarès, commenté, cette fois :

* Prix d’interprétation féminine.
Julia Jentsch, dans Sophie Scholl, les derniers jours.
Hyper impressionné par cette interprétation impeccable, tout en retenue et subtilité. J’ai vu d’autres excellentes actrices, mais c’est elle que je retiens en priorité.
 
*Prix d’interprétation masculine.
Pilou Asbæk, dans Hijacking.
Il me semble que le film, aussi passionnant et intelligent soit-il, lui doit beaucoup. Et puis c’est une surprise de taille, pour moi qui le supportait difficilement dans Game of thrones.
 
*Prix du scénario.
Fuocoammare, de Gianfanco Rosi.
Le film est tellement beau qu’il mérite davantage, mais ce prix-là lui convient aussi dans la mesure où il mélange habilement le documentaire et la fiction. Mais c’est difficile de donner un prix du scénario, je trouve. Je ne sais jamais trop ce que ça veut dire, en fait.
 
*Prix du jury.
2 years at sea, Ben Rivers.
Fait de bric et de broc, ce portrait d’ermite m’a beaucoup marqué, par son atmosphère, sa richesse sonore, sa beauté plastique. Il méritait un prix. Pourquoi pas celui-là ?
 
*Grand prix.
Still the water, de Naomi Kawase.
Il faut laisser décanter, le revoir un jour, mais pas impossible qu’il devienne mon film préféré de la réalisatrice de Shara et Suzaku. C’est dire le coup de cœur.
 
*Prix de la mise en scène.
Laszlo Nemes, pour With a little patience.
Lav Diaz, pour Norte, la fin de l’histoire.
Je ne peux pas choisir. Tout simplement parce que ce sont à mes yeux les plus belles réalisations de cette sélection. Mais aussi car il s’agit du film le plus court et du film le plus long. Ils doivent se partager ce prix, que je considère comme le plus important, après la palme, en fait.
 
Palme.
Le bouton de nacre, de Patrizio Guzman.
Sans hésitation.

Cargo – Ben Howling & Yolanda Ramke – 2018

11. Cargo - Ben Howling & Yolanda Ramke - 2018Les derniers, les premiers.

   6.0   D’après ce que j’ai lu ci et là, Cargo serait l’adaptation du court-métrage éponyme déjà réalisé par ce duo de réalisateurs australiens. Je n’ai pas vu ce court, j’aimerais bien savoir ce qu’il y avait dedans, ce qu’il parvenait à mettre en place, où le récit s’arrêtait, mais en l’état, ce long métrage fonctionne très bien sur la durée, malgré ce lourd bagage qui aurait pu s’avérer fatal. C’est une construction très classique, qui ménage ses rebondissements, ses instants de tension, joue des retombées pour apprécier pleinement les climax. C’est de la belle ouvrage, disons.

Cargo nous plonge dans un monde post-apocalyptique. Une pandémie a eu lieu, les morts se réveillent, déambulent (et parfois ils hibernent, superbe idée) et se nourrissent des humains. Classique du film de Zombie. Ce qui l’est moins, c’est qu’il faut quelques instants avant d’avoir connaissance de cette situation. Aucun panneau introductif pour nous mettre sur la voie. Et aucune autre donnée, durant les dix premières minutes, que ce montage alterné, qui voit d’un côté un couple avec un bambin dériver dans un radeau aménagé sur un fleuve, de l’autre une jeune fille donner à manger à une bête dans un crevasse.

On est dans le bush australien, mais pas vraiment celui qu’on connait, tout semble encore plus sauvage et désespéré ici. La famille croisée sur les rives du cours d’eau fait vite comprendre qu’elle ne sera pas de bonne compagnie. Pourtant c’est précisément là que se situe le récit : Nos personnages n’ont plus grand-chose à manger. Il faut trouver des vivres et vite. Mais apparemment il ne vaut mieux pas accoster, ne pas s’enfoncer dans les villages. Pourquoi ? Nous le serons bientôt. C’est un voilier abandonné qui va accélérer le récit.

Le film est réduit à l’essentiel : Un père et son bébé, une adolescente et quelques rencontres. Des lieux aisément identifiables : Un radeau, une ferme, un tunnel, une caravane. Et l’immensité de l’Outback. Et quelques repères très visuels, comme cette cage, ces peintures blanches, cette bave jaunâtre, ce pic à suicide, et surtout cette montre blanche que les personnes mordus mettent à leur poignée avec un compte à rebours de 48h. C’est là-dessus que s’amorce l’aspect survival de ce film plutôt très désespéré : La mère, infectée, va vite mourir. Le père, lui, va bêtement se faire mordre par sa femme zombifiée. Il ne lui reste donc plus qu’un objectif : Trouver quelqu’un pour s’occuper de son bébé avant qu’il ne se transforme et le mange. Pas facile d’y voir des jours meilleurs, pourtant il y en aura.

Le film n’est pas exempt de défauts, loin s’en faut. Il y a cette musique quasi omniprésente et sans intérêt – Un film comme La colline a des yeux, d’Alexandre Aja, fonctionnait beaucoup sur son atmosphère musicale hyper anxiogène, par exemple. Là c’est raté, clairement. L’aspect sonore c’est le strict minimum, globalement, la musique ronflante sert de cache-misère. Ajoutons des problèmes de gestion du rythme, tant le film mérite de s’étirer là où il est bref et vice-versa, c’est dommage. Mais aussi une construction un peu trop circulaire qui fait qu’on recroise certains personnages, ce qui brise un peu la cohérence narrative, qu’on peut notamment trouver dans La route, le magnifique bouquin de Cormac McCarty.

Mais il a aussi de belles idées, de beaux choix : Martin Freeman, impeccable ; l’aridité du bush, très fort, qui rappelle l’atmosphère du superbe Hell, de Tim Fehlbaum ; Peu de confrontations avec les morts-vivants ; Et aucune explication sur le pourquoi de cette pandémie. De beaux moments de tension tout de même, notamment parce qu’un bébé, parfois ça pleure, ça babille et pas forcément quand il faut. Mais surtout une volonté d’inscrire le récit dans le choc des civilisations : L’espoir vient clairement de la culture aborigène, dont on imagine qu’ils sont les seuls à pouvoir renaître des cendres et s’acclimater à ce nouveau monde dans lequel l’homme occidental, plus du tout en phase avec la nature, n’a plus sa place. Mais c’est pourtant de la cohabitation que dépend leur survie. La fin est très belle.

Starbuck – Ken Scott – 2012

08. Starbuck - Ken Scott - 2012Monsieur Papa.

   5.5   « Alors qu’il s’apprête à être père, David Wosniak, éternel adolescent de 42 ans, découvre être le géniteur anonyme de 533 enfants déterminés à le retrouver. »

     Ce pitch magnifique. S’il fallait donner un prix du meilleur pitch, celui-ci aurait largement sa chance. C’est d’ailleurs tellement un super pitch que le film fut racheté par les Etats-Unis, l’Inde et la France, pour en faire des reprises. Chez nous, c’était donc Fonzy, d’Isabelle Doval, avec José Garcia. Pas vu, mais j’imagine que je ne rate rien.

     Starbuck c’est donc David Wosniak. Enfin, c’était le pseudonyme sous lequel il avait fait don de son sperme à maintes reprises deux décennies plus tôt. Avant de redevenir Starbuck, enfin celui animé par l’envie de faire l’ange-gardien auprès de ses enfants biologiques – qu’il parvient à croiser puisqu’il a les noms de tous ceux qui lui intentent un procès pour anonymat abusif – il fait le livreur dans la boucherie de son père, joue dans le club de foot du village, est couvert de dettes auprès de types louches et n’est pas hyper excité à l’idée d’avoir un gamin sur les bras quand il voit son pote avocat galérer avec ses quatre chiards.

     C’est en trouvant un bel équilibre entre les possibilités offertes par son pitch, son besoin de quasi systématiquement retourner un moment glauque ou grotesque par l’humour, et la prise de conscience de son personnage, que le film se révèle très attachant. Très drôle surtout, il suffit d’évoquer cette scène nocturne, chez son pote, à qui il avoue son désir d’avoir un enfant, tandis que ce dernier est blasé de voir ces gamins, un par un, se lever et se coucher dans le bac à sable du jardin. Le film a de vrais pics burlesques, souvent générés par la force de ses dialogues et la présence de ses personnages masculins, volontaires, maladroits et pas suffisamment responsables pour être père, un peu comme dans un film d’Apatow.

     Le pitch génial contamine bientôt le scénario, plutôt malin, même si le film a la fâcheuse tendance à raccourcir certains points, comme la partie procédurière. Mais c’est bien l’évolution de ce personnage qui préserve l’intérêt du film, puisque la réalisation de Ken Scott n’a aucun relief sinon de jouer la carte du feel-good movie pop quelque part Guillaume Gallienne et Jean-Marc Vallée, pour donner une petite idée de l’atmosphère et de l’esthétique publicitaire.  

     Ça reste donc un film plutôt mignon et attachant, doublé d’une belle réflexion sur l’anonymat du don de sperme malgré la portée comique dans laquelle cette réflexion s’installe, bref un film dont on comprend pourquoi il a tant cartonné, mais aussi un film qu’on oubliera d’un claquement de doigts. Un film dont on se souviendra seulement du pitch, sans doute.

Cold war (Zimna wojna) – Pawel Pawlikowski – 2018

05. Cold war - Zimna wojna - Pawel Pawlikowski - 2018L’amour de sa vie.

   4.0   Si Pawel Pawlikowski est à mon humble avis un cinéaste éminemment surcoté, érigé chouchou des académies et des festivaliers – Ida, oscar du meilleur film étranger ; Cold war, prix de la mise en scène à Cannes – il faut lui reconnaître une force plastique, un diabolique sens du cadre et une fascination pour ses actrices. C’est déjà volontiers ce que je garde de My summer of love, les sensualités vénéneuses de Natalie Press & Emily Blunt. Mais aussi d’Ida : la mystérieuse Agata Trzebuchowska. C’est Joanna Kulig qui sera l’âme de ce dernier film. Beautés froides, c’est vrai, mais qui brillent dans ce concert minimaliste, irradient ce noir et blanc si intact : Ainsi, Cold war reprend la plasticité et le format 4/3 d’Ida. Moins de cadrages outranciers avec personnages squattant bords et coin du cadre, comme s’ils étaient sur le point d’être avalés par le néant du hors champ – Tant mieux, ça m’avait terriblement gêné dans le précédent film – mais que les admirateurs de ce formalisme éclatant se rassurent : Cold war agit moins dans les coins que dans le plein champ. En découle un extra-formalisme plat ou le personnage fait présence forcée dans le champ façon « éléphant dans un magasin de porcelaine » qui réduit la portée hypnotique et circulaire du récit. Le film s’intéresse à cet amour impossible façon « Nous ne vieillirons pas ensemble » à la sauce polonaise, et en pleine guerre froide et reproduit ces mini-saynètes très fabriquées ad nauseam, au sein d’une temporalité et d’une géographie très identifiée : Ici Paris 1952, là Varsovie 1955 etc. C’est bien fait, c’est parfois beau, mais c’est aussi souvent soporifique, la faute à ses deux personnages inintéressants qui ne dégagent absolument rien. Si on veut les voir ensemble une bonne fois pour toute, c’est uniquement pour que cesse cette jolie – et heureusement plutôt courte – mascarade guindée.

Headhunters (Hodejegerne) – Morten Tyldum – 2013

03. Headhunters - Hodejegerne - Morten Tyldum - 2013L’arroseur arrosé.

   5.0   Durant le premier tiers, on se dit qu’Headhunters pourrait briller par son efficacité en tant qu’exercice de genre. Il y a une certaine nervosité, un peu de méchanceté aussi : Difficile de s’attacher à un personnage dans ces cages de verre galvanisées par la réussite professionnelle. Mais on trouve déjà un agencement à l’américaine, que Morten Tyldum exploitera davantage encore dans Imitation game, qui n’aura plus rien de norvégien. Et passé le (sale) goût de cette première demi-heure franchement détestable, en forme de mauvais pilot de série, Headhunters va presque devenir une sorte de modèle de « polar à l’américaine » justement. Fait pour séduire les américains au point qu’il ressemble beaucoup, formellement, à des séries, des films d’outre-Atlantique qu’on voit passé continuellement. Et malgré les nombreuses invraisemblances (la scène du camion, géniale, mais bon…), la musique envahissante et un manque total de prise de risque (quitte à voir du sang, de la merde et du gunfight bien sec autant y aller crûment : Il me semble que Tyldum n’ose pas, mais je n’arrive pas à savoir si on l’en a empêché ou s’il s’en satisfait pleinement, autrement dit s’il est juste un yes man ou un cinéaste masqué) soudain le film s’emballe complètement. Il était rasoir, il devient remuant. Et il réussit par ailleurs quelque chose de fondamental : L’identification. Il faut en effet du temps pour qu’on s’attache à ce personnage, mais il y parvient. Ce banal pauvre connard devient plus un pauvre type qui veut sauver sa peau des griffes d’un énorme pauvre connard et ça fonctionne. Et ce n’était pas gagné car le grand méchant c’est Nicholaj Coster-Waldau aka Jaime dans Game of thrones aka peu-importe-son-rôle-on-adore-ce-gars. Bref, c’est qu’il a vraiment un rôle d’ordure. Ou bien c’est tout simplement parce que Tyldum ne quitte plus son personnage, pris dans un « étau hitchcockien » qu’on aime tant voir au cinéma. Au final, le film reste bien dans les clous, jouant tellement la carte de l’humour noir – N’est pas Coen qui veut – il retombe vulgairement sur ses pattes avec le personnage face caméra qui répète ce qu’il scandait dans le premier plan, donc en redevenant le banal pauvre connard qu’il était initialement : Si le film s’était étiré sur l’enquête du flic, sûr que ça aurait été tout aussi à chier que le premier tiers. Quant à son issue romantique, elle aussi semble bien trop fabriquée. Malgré tout ça m’intéresse bien plus qu’Imitation game, qui m’avait gonflé de bout en bout.

Norte, la fin de l’histoire (Norte, hangganan ng kasaysayan) – Lav Diaz – 2015

01. Norte, la fin de l'histoire - Norte, hangganan ng kasaysayan - Lav Diaz - 2015Violence silencieuse.

   8.0   A l’instar d’autres grands classiques de la littérature – qu’on ne va pas citer ici sous peine d’un risque de lynchage collectif – je me suis jadis confronté à la lecture de Crimes et châtiments, de Fiodor Dostoïevski, mais vite je l’ai abandonnée. Mon souvenir aussi flou qu’incomplet ne m’a pourtant pas empêché de le relier au film de Lav Diaz, qui s’en inspire ouvertement, dans les grandes lignes : L’étudiant désargenté, la prêteuse sur gage, le double meurtre, la solitude, la culpabilité, la folie. Tout y est.

     Tout y est mais le déroulement exploite d’étranges soubresauts, la construction se fait sur de longues plages de dialogues et d’errance, au moyen d’une diversification des points de vue. C’est l’imposante durée (quatre heures) qui permet cette construction, qui permet d’abord d’apprivoiser le quotidien de Fabian (l’étudiant cultivé, perdu entre l’idéalisme, l’existentialisme et le fanatisme qui ne trouvera que le crime pour réparer les maux du monde) et celui de Joaquin, cet ouvrier et bon père de famille bientôt accusé à tort et promis à la prison à perpétuité.

     Si Lav Diaz est coutumier des films aux très longues durées, puisqu’il faut neuf heures pour engloutir Death in the Land of Encantos et presque onze pour venir à bout de Evolution of a Filipino Family, Norte, la fin de l’histoire marque sinon une volonté de se plier aux conventions au moins une certaine rupture. Quatre heures, pour lui, c’est un court métrage. Surtout, on a le sentiment que c’est pile ce qu’il faut. Ou plutôt qu’il faut au moins ces quatre heures pour nous plonger dans les méandres de ces cinq années de récit, pour qu’il soit plus doux qu’austère, pour qu’il saisisse autant l’avant que l’après.

     Dans la région des Ilocos, partie nord des Philippines, Fabian et Joaquin n’ont rien en commun sinon d’être tombé dans les filets d’une mégère usurière sans scrupule, qui devient leur pire ennemie à tous deux : Joaquin, blessé, ne peut plus subvenir aux besoins quotidiens de sa famille et s’en remet à vendre ses biens au rabais. Fabian, lui, l’intellectuel las du système, emprunte parfois de l’argent à l’usurière mais un jour il la voit rudoyer une femme (celle de Joaquin) venue la supplier de lui laisser un peu de temps pour payer ses dettes. Il faut déjà 1h30 à Lav Diaz pour construire cela : Entre la douceur du milieu familial et la crainte financière chez l’un, hermétisme de discussions politiques et errances amoureuses chez l’autre.

     Lorsque le film bascule, en son quasi-centre, il s’agit de suivre trois pôles. Eliza, femme de Joaquin, qui traverse des envies suicidaires (Cette scène en haut de la colline, mon dieu) mais s’en remet à son quotidien de vendeuse ambulante. Joaquin, en prison physique. Et Fabian, dans sa prison mentale. C’est peut-être moins évident pour nous, spectateurs occidentaux, mais la figure de Fabian est moins le Raskolnikov du livre de Dostoïevski qu’une allégorie de Ferdinand Marcos, acquitté du meurtre d’un opposant politique avant d’être  président des Philippines entre 1965 et 1986 et d’instaurer la loi martiale, puis de mourir en exil.

     Les deux hommes dans Norte, la fin de l’histoire représentent les figures opposées de monstre des ténèbres et de faux coupable, de damné et de saint, mais sont traités inversement par le monde : Le saint est en prison pour double meurtre et devient un homme de bonté pure, de sagesse mystique – Il masse son voisin de cellule malade qui jadis le rouait de coups. Quant au monstre il est dans la nature et s’enfonce dans les limbes de la culpabilité et de l’abjection, allant jusqu’à violer sa sœur et tuer son chien – Enterrer son enfance et son identité, en somme. Une figure totale du Mal jusque dans le peu de bien qu’il croit pouvoir encore offrir : Quand la femme de Joaquin fait le voyage pour lui rendre visite en prison, c’est grâce à l’argent que lui donne Fabian, sans lui donner d’explications. Et lors de son retour, elle se tue dans un accident d’autocar. Eliza meurt, Joaquin lévite et Fabian s’échoue dans les marécages.

     Il faut évidemment passer outre son effrayante durée mais ça vaut le coup, vraiment. C’est une splendeur. Un film lumineux et violent, beau et tragique. Un mauvais rêve ou un doux cauchemar. Quatre heures durant lesquelles le temps semble s’être arrêté. Quatre heures qui sont des années pour ces personnages en transformation, ces personnages maudits qui sont comme les derniers des hommes, les protagonistes de la fin de l’histoire.

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