L’amour est une fête – Cédric Anger – 2018

29. L'amour est une fête - Cédric Anger - 2018Cum on feel the noize.

   6.0   Il a réalisé quatre films, j’en ai vu trois à ce jour, adoré un, oublié un autre, et s’ils ne révolutionnent rien chacun dans leur style/genre, j’aime le soin que Cédric Anger apporte à leur univers. A l’âpreté et la méticulosité quasi parfaites de La prochaine fois je viserai le cœur, inspiré de l’affaire Alain Lamare, répond la nonchalance et l’extravagance de L’amour est une fête, qui pénètre dans le monde du porno du début des années 80. Bref, absolument rien à voir.

     Autant l’aspect réunion d’acteurs-copains-comme-cochon et franchement relou dès l’instant qu’ils tournent  ensemble (Mon idole, Narco, Les infidèles…) Canet/Lellouche ne m’inspirait pas des masses, autant la perspective de voir d’une part Anger s’attaquer à ce projet casse-gueule et d’autre part voir comment on peut raconter le porno parisien de 1982 en parallèle de ma découverte de The deuce, série qui raconte la naissance du porno new yorkais en 1971, m’excitait grandement. La comparaison s’arrête là, ils ne jouent absolument pas dans la même cour.

     C’est un film très bizarre. D’un côté ça ne ressemble pas du tout à un film dans lequel on s’attend à croiser Canet & Lellouche, tant la dimension comico-beauf qu’ils émanent, est souvent évacuée au profit d’une chronique qui ne se vautre que rarement dans la suffisance et la sur-écriture. D’un autre coté c’est un Anger un peu raté tant le film d’ambiance qu’on attend de lui est aussi parfois contaminé par ce duo trop imposant et une construction un peu informe, dont on aurait bien condensé la première heure. 

     Si Canet n’avait jamais été aussi bon que dans La prochaine fois je viserai le cœur, justement, il l’est une fois de plus ici, en flic infiltré dans le peep-show pour enquêter sur les affaires de blanchiment. Lellouche moins, mais on s’y attendait, surtout le temps d’une scène sur un terrain de tennis, qui en plus de s’avérer complètement inutile grimpe à 7 de ridicule sur l’échelle de Chacun sa vie. Le reste du casting est parfait. Aussi bien le producteur barré, joué par Michel Fau que le réalisateur nounours joué par Xavier Beauvois. Sans parler de l’indice nichons très élevé, évidemment.

     Si le film bascule du bon côté à mes yeux, c’est pour sa dernière demi-heure, en gros, car je comprends qu’il se fiche de son histoire d’infiltration, qu’il se fiche de filmer le duo, qu’il se fiche de filmer des nichons : le film tient sur le même fil que les tournages pornos qu’il raconte, fasciné par cette ambiance pré-numérique, qui découle de 68, où les gens s’amusent, où ces types considèrent le porno comme de l’art, où les actrices rêvent encore de devenir de vrais actrices hors du circuit porno. Je trouve L’amour est une fête très proche d’Un couteau dans le cœur, en fin de compte. Gonzalez et Anger redonnent un sens plus sensuel à la nostalgie. La fin est superbe, en plus, avec sa quête lumineuse guettée par la mélancolie crépusculaire. C’est 1982 qui s’en va : La pellicule dans le X va bientôt disparaître et le Sida va arriver.

Twister – Jan de Bont – 1996

Helen Hunt, Bill PaxtonThey’re like the wind.

   6.5   Encore l’un de ces films que j’ai beaucoup regardé étant gosse. Mon genre de prédilection, à l’époque – J’ai aussi de beaux souvenirs de Deep impact, Le pic de Dante ou Les survivants, s’il faut rester dans les années 90. Twister fait donc partie de cette vague de films catastrophe en même temps qu’il est aussi une belle comédie de remariage. Helen Hunt et Bill Paxton y sont parfaits. Et les tornades aussi. Si elles bavent un peu, parfois (finalement moins que les effets spéciaux de San Andreas, pourtant sorti en 2015) c’est sans doute car il faut trop en montrer – Ici une vache, là une citerne – mais globalement c’est du beau travail. Dommage qu’au lieu de s’intéresser pleinement à son groupe de personnages (Et il y a des supers acteurs en plus : Philip Seymour Hoffman, notamment, déjà cabotin, pour le meilleur) le film construise une opposition sans intérêt : notre groupe contre un groupe de « méchants » roulant en 4×4 noirs, ayant chouré l’invention (pour ne pas dire le bébé, puisqu’ils l’ont appelé Dorothy) de notre gentil couple de climatologues. C’était pas utile. D’autant qu’on sait vite ce que le film va en faire – Caution spectacle et disparition de personnages, sans trop de cruauté. Pour le reste – musique mise de côté, beaucoup trop illustrative – le film tient aussi bien la revoyure qu’il traverse le temps. Cas étonnant que celui de Jan de Bont, tout de même. D’abord directeur de la photo entre autre chez Verhoeven, pour Basic instinct et chez McTiernan, pour Piège de cristal – Excusez du peu ! – avant qu’il ne devienne réalisateur pour le superbe Speed, puis ce beau Twister (deux gros succès) avant de se faire hara-kiri avec l’insipide Speed 2, immense nanar et plantage commercial, qui le fit disparaître des radars.

The Affair – Saison 4 – Showtime – 2018

10. The Affair - Saison 4 - Showtime - 2018Sous l’océan.

   8.5   Si l’on craint d’abord que The Affair ne s’applique trop à confirmer l’expression selon laquelle c’est dans les vieux pots qu’on fait les meilleures confitures, disons durant une petite moitié de saison où le soap est certes de qualité, comme toujours, mais un peu trop fabriqué, un peu trop nourri, il faut reconnaitre que la série a rarement atteint une telle puissance / justesse émotionnelle que lors de son déchirant dernier tiers.

     Durant les quatre premiers épisodes, on balance donc les intrigues nouvelles, tout en ouvrant chaque épisode sur un flashword bien chelou, une affaire de disparition dont on aura les explications lors de l’épisode 8. Entretemps donc, Vikram apprend qu’il a un cancer du pancréas, mais souhaite avoir un enfant avant de partir ; Helen, quatre fois maman, est ravie. Alison rencontre Ben lors d’une conférence thérapeutique sur le stress post-traumatique et Ben va bientôt croiser Cole aux alcooliques anonymes ; Noah va coucher avec la proviseur du campus dans lequel il enseigne, proviseur qui est aussi la mère d’un de ses élèves ; Luisa n’est pas en règle avec ses papiers d’identité mais ça semble être le cadet des soucis de Cole qui se voit contraint de vendre le Lobster Roll (et donc ce qui reste de son mariage avec Alison) a des investisseurs chinois.

     J’ai adoré voir Cole, durant cette saison. Sa relation avec Luisa sent tellement le pâté qu’il va décider sur un coup de tête de partir en quête de soi sans trop savoir qu’il part sur les traces de son propre père. Et en découvrant le passé de son père, il va aussi découvrir qu’il n’aime pas Luisa mais Alison et va donc tout faire pour la récupérer. Cet épisode (5) central s’ouvre sur un chapitre Vikram, on craint alors que la série ne se disperse trop, à l’image de la saison 3 quand bizarrement elle offrait un chapitre sur Juliette, qu’on ne reverra pas, au passage. Dans The Affair, le découpage des épisodes offre parfois une moitié d’épisode plutôt anecdotique et une autre moitié magnifique, on a appris à s’y habituer.

     Quoiqu’il en soit, la partie de l’épisode 5 consacrée à Cole et la partie de l’épisode 6 consacrée à Alison sont les deux plus beaux et terribles à cet instant pour moi. Sans doute parce que The Affair pour moi n’est jamais aussi brillant que lorsqu’elle évoque Alison et/ou Cole. J’ai un peu relégué Helen & Noah qui m’ont particulièrement gonflé dans la saison précédente, elle avec Vikram, lui avec sa fille Whitney, son séjour en prison, l’héritage de son père, sa petite française. J’ai fait un rejet Noah, en fait. Inévitablement, l’épisode 7 de cette saison 4, centré à la fois sur Helen, en voyage avec Sierra façon Thelma et Louise direction une réunion hippie dans une yourte en plein désert, et Noah qui veut tout faire pour embarquer Anton direction Princeton, n’est pas celui qui m’a le plus excité durant cette saison, loin s’en faut.

     Heureusement il y a les trois derniers. Si on peut d’ores et déjà les compter parmi les plus beaux de la série, toute saisons confondues, on peut d’emblée s’arrêter sur le 9, l’avant-dernier de cette saison, parce que sa construction, bien que représentative de The Affair (Deux parties, deux points de vue) s’avère aussi troublante que
terrible. Ce n’est ni plus ni moins qu’un remake d’Une sale histoire, de Jean Eustache, à la différence qu’il n’y a pas de monologue mais un long dialogue, entre deux personnages dans une même pièce, 2x30min durant. La fiction puis le document, autrement dit ici le fantasme puis la réalité, ce que le spectateur souhaite voir puis ce qui s’est réellement déroulé. L’épisode suit donc un même personnage à savoir Alison sur une situation identique mais où tout va changer : Le ton, le climat, le déroulement, les vêtements, les traits sur les visages. C’est Mulholland Drive. M’est avis d’ailleurs que nous offrir une séquence pivot en cuisine devant un robinet et une machine à café n’est pas le fruit du hasard. Lorsque l’on capte le visage d’Alison et son reflet dans la fenêtre, c’est le même bouleversement, la même émotion que l’on ressent lorsque Diane « se réveille » dans le film de Lynch.

     The Affair a toujours coupé ses épisodes en 2, depuis le tout début c’est sa marque de fabrique, parfois pour raconter une même situation mais selon deux points de vue, parfois pour raconter deux situations sans rapport sinon leur temporalité mais toujours selon deux angles de vue. Durant les trois derniers épisodes, The Affair va brillamment casser son dispositif. D’abord (épisode 8) en offrant une dernière partie minuscule (cinq minutes à peine sur Noah) après avoir suivi Cole (en partie accompagné de Noah) dans un road-trip cool puis macabre, cinquante minutes durant. Ensuite en offrant tout l’épisode à Alison. Et enfin en découpant en trois chapitres le tout dernier : Noah puis Cole puis Helen. Rien que de lire ce chapitrage sans Alison j’en ai la chair de poule. The Affair c’est Alison, pour moi. C’est le cœur de la série. Et si elle est au cœur de cette saison 4, je ne vois pas comment The Affair pourra se relever de ce parti pris dans son ultime saison mais je serai bien évidemment au rendez-vous.

Happy death day – Christopher Landon – 2017

28. Happy death day - Christopher Landon - 2017La mort lui va si bien.

   6.0   Ou quand Scream rencontre Un jour sans fin, soit deux de mes films préférés de tous les temps. Bonne surprise que ce crossover slasher / comédie romantique. Alors bien entendu c’est pas aussi bien que ces deux films, d’abord car la dimension méta (de Scream) est plutôt rachitique, ensuite parce que la comédie romantique (d’Un jour sans fin) est aussi courte sur pattes, mais il y a malgré tout l’envie de jouer avec le spectateur et avec le personnage, de les mettre sur un pied d’égalité. Et il y a aussi ce qu’on pouvait trouver dans Edge of tomorrow, qui déjà prenait Un jour sans fin comme modèle, à savoir la crainte de faire mourir celui ou celle qu’on aime. Le film va clairement sur ce terrain-là de toute façon quand il cite, le temps d’un plan, Sixteen Candles, de John Hugues. Bref, ça finit par être assez touchant en fait. C’est ce qui fait que c’est peut-être un tantinet mieux que les films de la saga Destination finale (auxquels on pense) qui sont uniquement – parfois génialement – récréatifs, car pour le reste c’est assez peu inventif (une nouvelle façon de mourir à chaque fois, mais sans grande surprise) et le boogeyman n’a aucun charisme. Et sinon il y a une actrice géniale (et magnifique) dedans aka Jessica Rothe aka la fille à la robe vert pomme parmi les colocs de Mia dans La La Land. Le film vaut au moins le détour pour elle.

West Side Story – Robert Wise – 1962

26. West Side Story - Robert Wise - 1962Dancers gangs of New York.

   6.5   Ravi d’avoir revu cette belle transposition de Roméo et Juliette dans un New York studio qui respire, vibre, suinte la comédie musicale. La réalisation de Robert Wise est grandiose, notamment dans les compositions de groupe, captant les affrontements dansés avec un sens du rythme, du cadre hors du commun ; mais aussi dans l’intime quand le film bascule dans l’expressionisme total, avec des contrastes, des jeux de lumière, de flou vertigineux. Je ne me souvenais plus que c’était si triste. Le final sur ce terrain de basket est tellement sombre, froid, déprimant, inéluctable. Si dans son crescendo tragique le film, comme dans mes souvenirs, me touche en revanche assez peu, c’est d’une part lié à sa volonté d’étaler sa grandeur, sa toute-puissance formelle dans chacun de ses plans, aussi bien du point de vue de l’image que des magnifiques danses (à l’exception de celle, plus approximative de Nathalie Wood qui fait tâche dans le décor faut avouer) au détriment de ses personnages, assez peu charismatiques, pour ne pas dire complètement débiles en ce qui concerne le cas Tony. Bref, c’est un beau film au sens propre : de ceux devant lesquels on reste béat d’admiration sans pour autant qu’ils nous séduisent sur un dérèglement et nous hante, nous emporte, nous chavire. C’est pas Les demoiselles de Rochefort, quoi. Un ami, qui adore West Side Story, me disait récemment que je préfère un élan de liberté à une démonstration des engrenages sociaux, la lumière d’un bain de soleil à un lampadaire qui clignote. Amen.

Rue de l’Estrapade – Jacques Becker – 1953

Anne Vernon, Daniel GélinLe choix de Françoise.

   6.0   Falbalas m’avait permis de comprendre une chose essentielle : Sitôt qu’il navigue en terrain bourgeois, Becker m’intéresse moins. Je le trouve beaucoup moins doux dans sa réalisation et surtout plus cynique dans son écriture. Il faut un peu de temps avant d’entrer et d’apprécier Rue de l’Estrapade. Il faut attende de quitter cet hypocrite cocon bourgeois qui fait presque office de pré cinéma de Lelouch, où la femme est amoureuse éperdue de son époux, mais où ce dernier, fanatique de courses automobiles, la trompe avec une mannequin. Il faut s’extirper de l’adultère et suivre cette femme, Françoise, qui prend l’initiative de quitter son mari puis de louer une chambre de bonne sous les toits de Paris. C’est dans sa manière de filmer cette nouvelle vie que Becker s’avère le plus intéressant, notamment ces échanges avec ce voisin de palier et sa découverte du Quartier Latin. Le film perd à revenir (régulièrement) vers l’homme, d’abord car il est assez peu charismatique, pour ne pas dire vraiment pathétique, ensuite parce qu’il est le détonateur qui envoie Françoise revivre. C’est elle qui nous intéresse, pas lui. Le film aurait gagné à l’évincer entièrement. S’il ne le fait pas, j’imagine que c’est pour jouer sur la comédie de remariage et préparer la fin, très déstabilisante autant qu’elle est belle : C’est Françoise qui choisit tout dans ce récit, c’est elle qui part et c’est elle qui revient.

Je suis un assassin – Thomas Vincent – 2004

François Cluzet, Karin ViardLe crime était loin d’être parfait.

   5.0   Avec Karin Viard & François Cluzet avant qu’ils ne deviennent tous deux progressivement un tout petit peu insupportables, Thomas Vincent batit ce petit thriller dans le monde de l’édition sur « les retrouvailles » de deux vieux potes qui ont eu deux parcours opposés : il y a d’un côté un écrivain sans éditeur et de l’autre un écrivain en vogue mais en panne d’inspiration. Lors d’un voyage en train, le second (Bernard Giraudeau) offre au premier (Cluzet, hein, évidemment) la moitié de ses avances sur droits s’il devient son nègre et le débarrasse de son ex-femme, qui justement détient la moitié de ses droits. Cluzet grimace et roule des yeux, refuse puis hésite, et sous l’influence passive mais réelle de Viard qui pleurniche, il décide de le faire et tue la cible plus sauvagement que prévu – Toute cette partie-là, soit la naissance de l’assassin (avec Anne Brochet, donc) est ce que le film réussit de mieux, tant l’introduction (façon Hitchcock du pauvre) est poussive et mécanique, et tant la résolution vire un poil trop dans le grand n’importe quoi (Viard & Giraudeau pètent plus un câble que Cluzet lui-même) pour convaincre. Beaucoup pensé à Blood simple, des frères Coen. C’est pas mal, mais ça manque d’équilibre et d’identité.

Eva – Benoît Jacquot – 2018

22. Eva - Benoît Jacquot - 2018Escroc mais rien de trop.

   3.0   Et si c’était le plus mauvais film de Benoît Jacquot ? Enième adaptation de James Hadley Chase, Eva est surtout une nouvelle adaptation puisque le roman éponyme (Eve, en anglais) avait déjà été adapté par Losey en 1962. Deuxième fois consécutive que Jacquot se colle à l’exercice, après avoir déjà (forcément) déçu en passant après Buñuel pour Le journal d’une femme de chambre. Eva c’est une histoire d’escroquerie et d’obsession que De Palma ou Verhoeven auraient dynamitée mais qui chez Jacquot vire au navet, mais moins au grand guignol qu’à l’ennui profond, avec Huppert qui fait du mauvais Huppert et Ulliel qui fait de l’insipide Ulliel. Reste un thriller sulfureux complètement anecdotique, désincarné, oublié dans la seconde.

The Deuce – Saison 1 – HBO – 2017

09. The Deuce - Saison 1 - HBO - 2017Il était une fois la 42e rue.

   8.5   Qui mieux que David Simon, créateur de The Wire, pour écumer bars et trottoirs du New York de 1971, avec ses macs, ses putes, ses flics, ses barmans, ses mafieux, ses truands, sa communauté gay dans une ambiance poudrée à l’aube de l’explosion de l’industrie pornographique ? On est en terrain connu : The Deuce c’est The Wire sans Baltimore, avec les années 70 : ça transpire à la fois le fantasme et la fange, le fric, la coke et le sperme. Franchement on s’y croit. Autant Mindhunter (qui l’emportait sur un autre tableau) laissait à désirer sur ce point, autant la reconstitution de The Deuce est stupéfiante. C’est simple, on a l’impression de voyager huit heures dans un Lumet ou un Friedkin, dans Serpico ou French connection. Mais à l’échelle d’une rue. En effet, The Deuce c’est le surnom de la 42e rue de Manhattan, dans laquelle se déroule l’intégralité du récit ou presque. Deuce c’est aussi le diable. Et le double. Que James Franco incarne deux frères jumeaux crée une passerelle shakespearienne imposante (Le sage vs l’insolent) mais c’est en réalité chaque personnage qui se voit affublé d’un double, à commencer par Candy (Magnifique Maggie Gyllenhall), prostituée indépendante (Contrairement à ses « collègues » elle travaille sans proxénète)  la nuit et mère de famille le jour. En fait, c’est la marque David Simon que de creuser chacun de ses personnages jusqu’à son essence et ses contradictions, à l’image de Chris, bon flic dans une mare de ripoux ; à l’image de Sandra, qui squatte bars et trottoirs afin d’écrire un bouquin ; à l’image de Darlene qui dit rêver repartir dans sa campagne mais ne se donne pas les moyens de le faire, n’accepte même pas l’offre que lui fera Abi (La belle Margarita Levieva) personnage à part dans ce paysage, héritière du Summer of love, issue d’un milieu aisé, elle plaque vite sa vie estudiantine pour une place dans le bar de Vince, lequel se voit observé par les mafieux à qui son frère, joueur endetté, doit de la thune. Même les plus pourris d’entre eux, à l’image de C.C., proxénète menaçant et violent, Simon lui offre un vrai personnage, tourmenté, pathétique. Même ceux qu’on aurait à peine esquissé ailleurs, comme le réalisateur de films porno qui prend Candy sous son aile : Il est magnifique ce personnage, d’une intelligence, et d’une bonté, dans la mesure du possible, évidemment : Il galère comme beaucoup d’autres, fait ses petits pornos qui se vendent sous le manteau dans les vidéos clubs. Il n’y a d’abord pas le porno durant les premiers épisodes : C’est Darlene qui le fait entrer dans le récit malgré elle, puisqu’un type l’a filmée et a vendu sa sextape. Et c’est Candy qui va nous y emmener, nous y plonger. Quant au choix de James Franco, revenons-y car c’était casse-gueule : sans doute est-il un peu trop dans l’emphase pour ce (double) rôle, pourtant il s’avère payant puisque à camper ces deux frères opposés, chacun très grimaçant dans son registre de grimace, Franco leur permet d’exister pleinement dans leur extravagance propre. On les distingue très bien, en tout cas. Bref, ce n’est pas une surprise, The Deuce, saison 1 est une grande réussite anti-glamour, qui glisse d’un personnage à un autre avec une limpidité confondante et c’est d’ores et déjà une grande série nocturne sur la vie déglinguée d’une rue, avant la législation du X.

Police fédérale Los Angeles (To Live and Die in L.A.) – William Friedkin – 1986

02. Police fédérale Los Angeles - To Live and Die in L.A. - William Friedkin - 1986Connexion distordue. 

   8.5   Le polar chez Friedkin est une science de l’absurde. Il n’est jamais fait d’affrontements communs, il n’y a rien ni personne vers quoi/qui ont peut vraiment se rattacher, pas de démarche héroïque loyale ni de soudains revirements humains, les personnages se croisent dans un désespoir ambiant mêlé et partagent un temps avant que ça ne disparaisse, avant que le lien finisse par se diluer dans le dédale absurde de l’existence. En ce sens, le titre original correspond davantage à la démarche voulue par le cinéaste. Vivre et mourir. C’est une boucle. Une place n’est jamais libre, on vous remplace toujours. Un flic meurt en début de film (par excès de zèle et fierté du bon coup solo avant la retraite) et il est remplacé par un autre, plus jeune. Il n’existe plus, il relève déjà du passé.

     Il n’y a d’ailleurs aucune cérémonie funéraire dans le film de Friedkin comme s’il voulait accentuer cet effet de dissolution. Un autre flic meurt en fin de film et cette femme indic qu’il ne lâchait pas, sous peine de lui sucrer sa conditionnelle, se retrouve sous le joug d’un autre, le nouveau, le coéquipier. On monnaye des vies (l’idée de remplacer, d’échanger, inéluctablement) comme on monnaye des billets. Peu de sentiments bon marché ou bien ils sont éphémères. Pas non plus de place aux remords. Adieu les duos de flics habituels, ceux-ci ne semblent jamais attachés les uns aux autres – ça  m’a un peu rappelé les voyous et les flics de Heat, ces personnages soudés mais sans attache, qui vivent en sachant qu’ils peuvent se séparer de tout la seconde suivante et notamment ce flic qui admet vivre parmi les morts qu’ils rencontrent, les voyous qu’il traque.

     Après une entrée en matière qui laisse présager le contraire (ils piègent tous deux un terroriste) le film sépare aussitôt son duo, littéralement, par un saut à l’élastique (tout ne tient qu’à un fil) qui sonne comme une esquisse (d’abord anodine : Un pari réussi) puis très vite en tuant l’acolyte, froidement. Les personnages sont éternellement seuls, engloutis par la ville et quand ils se côtoient ce n’est jamais mieux que provisoire, comme une affaire qui succède à une autre, un voyou qui en remplace un autre. C’est un Los Angeles qui est sale. C’est comme si les palmiers du générique d’introduction avaient été calcinés. Comme si les rues, les routes, les métros (de French Connection) s’étaient transformés en terrain vague géant.

     Si le film fit un four public et critique en son temps c’est probablement parce que tout est bâtard en lui – Un peu dans la continuité de ce que Friedkin avait offert avec Sorcerer. Il est à l’image des quatre personnages masculins centraux : Hart, Chance, Master, Vukovich. C’est comme si chacun d’eux fuyait sa condition de personnage de fiction, en permanence. Hart en mourant prématurément, refusant ainsi de jouer le rôle du good cop en duo avec Chance, puisque le début, dans sa mouvance 80’s très marquée et sous ses allures de Miami Vice (la série de Michael Mann) annonce clairement L’arme fatale, avec le traditionnel mantra de Roger Murtaugh « Too old for this shit » scandé ici une fois la mission inaugurale accomplie, comme dans l’une de ces feel good comédies policières qui verra bientôt son heure de gloire avec les aventures de John McClane. Friedkin dynamite la construction attendue : Jamais le buddy movie n’existera.

     Master, lui, a en apparence tout du parfait méchant, dans sa façon sans scrupule de tuer, d’autant que les traits de Willem Dafoe s’y prêtent convenablement. Il est pourtant en décalage absolu avec l’idée qu’on se fait d’un méchant, on s’attache à lui, non pas qu’il soit hyper charismatique, mais on s’attache à sa mélancolie, sa folie, sa bizarrerie, sa figure artistique un brin grossière pourtant retranchée derrière une mécanique commune : Il semble être animé d’une même passion pour la création de ses toiles autant que pour celle de ses faux billets. Le tout rendu fascinant dans sa façon de se déplacer, de rire, de planer. Il y a quelque chose d’une figure publicitaire du méchant, produit Reaganien en puissance, mais une figure ratée qui ressemblerait presque parfois à Roy Batty, de Blade Runner. Il a cette poésie suicidaire, qu’on retrouve souvent dans le cinéma de Friedkin.

     Il y a aussi Chance, qui lui semble uniquement motivé par son désir de vengeance. C’est drôle car c’est censé être le héros, celui qu’on voit plus que les autres, mais jamais nous ne verrons le bon flic esquissé dans la première scène ni vraiment la pourriture un peu vulgaire esquissée dans les scènes de lit partagées avec son indic. Et enfin il y a Vukovich. Lui c’est particulier puisqu’il arrive après, son entrée est décalée dans le récit. Et quand il prend une vraie place, il est l’éternel remplacent. D’une part de Hart. Bientôt de Chance. On conviendra que c’est une façon un peu étrange, pour ne pas dire complètement casse-gueule, de nous convier à un destin de personnages.

     C’est la limite du film à mon sens et non un défaut. C’est que sa kyrielle de personnages me touche moins que ceux d’un Sorcerer. J’ai besoin de chialer quand ils crèvent, comme lorsque le camion de Cremer et Amidou part en fumée. J’ai besoin de ne cesser de penser à aux quand ils disparaissent du cadre comme lorsque Hackman et Scheider disparaissent dans le fond de l’entrepôt désaffecté sur un coup de feu mystérieux à jamais inexpliqué. Quand on quitte Police fédérale Los Angeles il y a cette rigidité qui domine, liée à la faible générosité romanesque des personnages pour leur condition de personnage. Ils sont comme déjà morts avant de l’être. Et ils sont interchangeables. Puisque Chance est devenu Vukovich et qu’en fin de compte on n’y voit que du feu.

     Bon ça reste une tuerie absolue hein mais c’est le petit bémol qui fait que je ne le place pas au même niveau que Sorcerer ou French Connection. D’ailleurs ce n’était que la deuxième fois que je le voyais, ce n’est pas un hasard. Malgré tout, To live and die in L.A. reste un polar ahurissant, nerveux, poussiéreux dans la lignée de French Connection. Un truc que personne n’a réussi à faire sinon Friedkin, un truc qu’on pourra toujours (mal) imiter mais jamais égaler. Un truc qui s’en va de façon très bizarre. C’est à la fois terrible et anodin. Mais le film est toujours sur cette corde raide, partagé entre une violence sèche et une ambiance cool, à l’image de ce schéma initial convenu très vite dynamité par la construction, la mise en scène et les choix scénaristiques ; à l’image de cette bande sonore endiablée, ancrée 80′s qui offre un style un peu désuet au film sans lui enlever de sa force.

     Même la fin, qui sur le papier n’est autre que la fin logique, prend un autre sens. C’est l’anti-glamour façon Friedkin. Le flic, assommé, devrait périr dans les flammes mais finit par liquider le faussaire en lui vidant son chargeur dessus. Un chargeur dans lequel il doit y avoir deux, trois balles tout au plus. On nous enlève même la jouissance finale de la destruction. Et surtout, la violence de la toute fin annihile cette fin adéquate, glauque, où l’on ne parle plus des morts, ils ont disparus, un autre relais se lance, relais éternel de manigances des vivants au détriment de ceux qui sont tombés. Tout est absurde. Tout est à l’image de cette course-poursuite incroyable aux trois-quarts (sommet du film et sommet du cinéma d’action tout court) où des flics poursuivent/sont poursuivis par des flics, sans le savoir.

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silencio


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