The Irishman – Martin Scorsese – 2019

31. The Irishman - Martin Scorsese - 2019Le crépuscule des icônes.

   8.5   Difficile d’imaginer un plus beau, ample et crépusculaire chant du cygne, de la part de Scorsese. The Irishman s’ouvre et se ferme sur In the still of the night, des Five Satins, soit un  morceau qui annonce (et confirme) le programme d’un film très éloigné de l’effervescence des habituels récits mafieux scorsésiens. La dernière demi-heure sera même une élégie pour un gangster torturé, oublié, abandonné des siens : D’une famille mafieuse qui est intégralement tombée – sous les balles ou le poids du temps – ainsi que d’une famille de sang qui ne supportait plus de le craindre. L’échange qu’il tient sur le tard avec l’une de ses filles – alors qu’il aurait voulu le tenir avec sa plus grande, qui ne lui a jamais « pardonné » la mort de Jimmy Hoffa au point de ne plus lui parler – est un déchirement, un concert de larmes. L’une des plus belles scènes tournées par Scorsese, ni plus ni moins. 

     The Irishman s’ouvre dans une maison de retraite. Au moyen d’un savant travelling avant, nous allons faire connaissance avec Franck Sheeran, au crépuscule de sa vie, dont il va nous conter ses souvenirs. On y suit trois décennies durant (même si le récit s’étire véritablement sur un demi-siècle) ses activités de gangster plus ou moins passif dès l’instant qu’il rencontre Russell Bufalino tandis qu’il n’est encore qu’un chauffeur de camion pour une boucherie. Il va peu à peu rencontrer tout le gratin de la mafia locale, pour laquelle il rendra divers petits services jusqu’à devenir un incontournable tueur à gages, et être celui « qui repeint les murs des maisons » pour reprendre la formule que le milieu utilise. C’est ainsi qu’il croisera la route de celui dont on dit qu’il est l’homme le plus puissant des Etats-Unis après le président : Jimmy Hoffa, un dirigeant syndicaliste influent avec lequel Sheeran va nouer un vrai lien d’amitié.

     Il me semble qu’on n’a jamais vu Scorsese aussi peu spectaculaire, finalement tant il déglamourise la figure du gangster de cinéma qu’il a lui-même engendrée. C’est à un point tel que chaque meurtre revêt ici des atours triviaux presque ridicules, comme si tuer, pour Franck, n’avait pas tant d’importance, en tout cas moins que le fait d’honorer son contrat – Au point qu’il ira jusqu’au bout, vraiment jusqu’au bout, là où l’on pensait qu’il se retournerait, par amitié, regrets, caprice d’humanité. Scorsese se cale sur lui. Et préfère dorénavant les creux anodins aux saillies imposantes, à l’image de cette tentative d’attentat au tribunal, avec un pistolet à billes. Le loup de Wall Street marquait les prémisses de cet effacement face au spectaculaire : En parfait troisième maillon, le film avait beau se loger dans la roue de Goodfellas & Casino, on n’y voyait pourtant pas une seule arme à feu.

     Le film est surtout l’occasion de revoir et réunir des monstres sacrés : Robert De Niro, Al Pacino (pour la première fois chez Scorsese), Joe Pesci, Harvey Keitel. Si c’est un beau cadeau pour nous, il faut revenir sur les effets troublants de la numérisation des visages qui leur permettent un quasi-complet rajeunissement. Bien fait ou non, le de-aging montre ses véritables limites quand il s’agit de demander plus que la présence d’un visage : Rien à faire, quand le corps se déplace, il a beau arborer un visage rajeuni, il bouge comme un corps de vieux. Pacino quand il fait le syndicaliste en colère et De Niro quand il règle son compte à un petit épicier n’ont pas la gestuelle de leur supposé âge. Limites qui pourtant s’effacent et/ou s’accommodent à la densité du récit : Dans la mesure où les retours en avant/en arrière sont légion – flashbacks dans les flashbacks – la gêne face à l’artifice est gagnée par l’émotion de revoir ces icones à travers tous les rôles, ou presque, qu’ils ont traversés.

     Quant à la longueur du film – qui semble déranger tant les spectateurs – on ne va pas s’en plaindre : Qu’il est agréable de voir le film entièrement pensé par son réalisateur. Et puis c’est pas comme si Scorsese ne nous avait pas habitués à de si imposants voyages : Le loup de Wall Street & Casino flirtaient déjà avec les trois heures. On a donc pu constater, sur les réseaux sociaux, que certains avaient apporté la solution qui permet de regarder le film dans de bonnes conditions : comme une mini-série bien découpée. Ça n’a aucun sens. Le problème ce n’est pas de s’ennuyer ou s’endormir devant The Irishman. Le problème n’est pas non plus d’en découper le visionnage. Le problème c’est de promouvoir cette découpe, de considérer une alternative à notre éventuel ennui. Moi aussi je coupe des films, parfois, mais c’est contre ma volonté, c’est la fatigue, la vie, bref, ça s’improvise, ça ne se prépare pas. Ceci étant, découvrir ce film chez soi sur Netflix et non dans une salle de cinéma pose clairement la question de l’endroit adéquat pour visionner un film. Et on sait où il se trouve, cet endroit adéquat.

     Alors, est-ce que le film ne souffre pas, malgré tout, d’un déséquilibre dans sa lisibilité narrative ? Disons qu’il a tellement la possibilité de s’étirer et de varier sa topographie (On parle de 117 lieux de tournages) que son équilibre peut en souffrir. The Irishman reconstitue sans non plus naviguer dans le folklore de la reconstitution. Il y a une très belle séquence où nos personnages assistent à l’annonce de l’assassinat de Kennedy. Mais c’est le contrechamp des visages ébranlés et le silence qui la parcourt qui fascine tant. Si le film, parfois, par quelques petites touches retrouve la verve bavarde de Scorsese, aussi bien de par sa voix off que dans certains dialogues anodins, autour d’un poisson sur une banquette arrière ici, d’un retard de quinze minutes là, c’est bien cette rémission qui trouble et éloigne définitivement le film de ceux auxquels on le rapproche forcément, notamment de Mean Streets, le vrai premier film de gangster de Marty, déjà à Little Italy, tout en fièvre et en ébullition.

     Sergio Léone avait fait Il était une fois en Amérique. Francis Ford Coppola le troisième volet du Parrain. Il est quasi impossible de ne pas penser à ces deux films lancinants et funèbres devant The Irishman. Et le message est évident, qui plus est de la part de Scorsese dont on sait qu’il est peut-être le plus cinéphile des cinéastes : Ce film convoque forcément ceux de ses pairs, comme Les affranchis en son temps semblait avoir extrait la sève de tous les films de gangsters pour en produire une grammaire nouvelle et un film qui ne ressemble finalement à aucun d’entre eux. Le de-aging évoque inévitablement l’aging du Léone, ainsi que sa narration distendue. Quant au dernier plan de The Irishman, avec ce vieil homme qui demande à laisser la porte entrouverte, comment ne pas penser au dernier plan du Parrain. Il y a dans cet adieu à son genre de prédilection une volonté de s’inscrire dans l’histoire du genre, c’est très beau.

Les trois jours du condor (Three days of the condor) – Sydney Pollack – 1975

21. Les trois jours du condor - Three days of the condor - Sydney Pollack - 1975A l’intérieur.

   8.0   Soit l’exemple-type de l’idée que je me fais d’un film post-Watergate. Les trois jours du condor est un pur film d’espionnage, dense, racé, élégant, dans la tradition du genre, sorti la même année que Le dossier Odessa, le beau film de Ronald Neame. L’un est à la chasse aux nazis ce que l’autre est à la quête d’un réseau infiltré, adoptant chaque fois le point de vue d’un homme (presque) ordinaire : un journaliste en mal de sensation forte ici, un agent flegmatique là. C’est une période importante pour les thrillers politiques puisque la même année sort aussi A cause d’un assassinat, de Alan Pakuka ; un an plus tôt, Coppola faisait Conversation secrète, un an plus tard Schlesinger fera Marathon man et Pakula Les hommes du président. J’imagine qu’on peut en citer d’autres.

     Pollack nous plonge dans une antenne clandestine de la CIA, dans un bâtiment de Manhattan qui les fait passer pour des chercheurs à la Société d’Histoire Littéraire Américaine : Les agents, bureaucrates à la cool, se croisent, échangent quelques banalités, se font passer des informations, impriment des documents. L’ambiance est plutôt légère mais déjà on détecte un pistolet dans le tiroir de la réceptionniste, une histoire de balle gelée dans une conversation. Et bientôt, un danger mystérieux s’installe au dehors. L’immeuble est surveillé. Les membres de la section sont en fait sur le point d’être exécutés.

     Joseph Turner (magistral Robert Redford, aussi bien quand il est nonchalant que lorsqu’il perd pied) n’est qu’un employé chargé de glaner le maximum d’informations dans les bouquins d’espionnage, afin de décrypter des messages, de puiser des idées nouvelles et détecter les éventuelles fuites de l’agence de renseignement. Il semble avoir trouvé quelque chose, un réseau clandestin à l’intérieur même de la CIA et en fait part à sa hiérarchie. Il sera bientôt traqué pour ça. « I just read books » dit-il. Traqué pour avoir lu des livres mais aussi pour avoir ouvert une boite de Pandore qui peut mettre en lumière des affaires pétrolières louches.

     Toute la séquence de la pause-déjeuner est un monument de suspense pur, une sorte de montage alterné (un brin mensonger dans sa gestion temporelle) visant à montrer Turner parti chercher des sandwichs pour lui et ses collègues quand ils se font tous froidement assassinés. Toute cette partie-là, qui voit l’arrivée des tueurs, la découverte des corps, la fuite de Turner, est la plus belle du film à mes yeux. Froide, silencieuse, tendue, puissante. Point d’orgue atteint lorsque l’agence organise son rapatriement et tente de le liquider dans une ruelle. Il se sauve à nouveau, trouve refuge chez une femme qu’il prend par hasard en otage.

     Jusqu’à cette rencontre avec Faye Dunnaway, le film est absolument parfait. Puis il me perd un peu. D’abord parce que j’ai du mal à croire au rapprochement entre les deux : Aussi beau soit Robert, il est tellement flippé qu’il est bourru à souhait – Et c’est très bien, mais je ne crois pas en ce simili-syndrome de Stockholm, j’aurais préféré que leur « cohabitation » reste froide, distancée. Ce n’est peut-être pas cela mais j’ai l’impression que c’est une convenance pour faire plaisir aux studios. C’est un tout petit truc mais ça me sort un peu de l’efficacité physique du film.

     Puis, si évidemment on souhaite en savoir davantage, au même titre que Turner souhaite éclaircir aussi les choses, le film est moins fort à mesure qu’il ouvre les tiroirs, sa tension moins affutée. Il quitte les terres du survival pour le celles du thriller politique. C’est toujours fort, mais ça me touche moins. J’aurais adoré qu’on navigue à ses côtés moins dans sa quête de réponses que dans celle de sa survie. Mais Turner n’est pas si lambda que cela, ça reste un agent de la CIA et c’est quand je comprends cela, qu’il peut être un brillant homme de terrain en plus d’être extra-lucide, que je m’éloigne de lui, je crois, car ce n’est plus le citoyen ordinaire auquel je m’identifiais.

     Paradoxe pas si étrange du film que d’être déceptif sitôt qu’il donne un peu les clés, car il veut faire éclater le scandale intérieur, le mensonge d’Etat, rejoindre le livre ( ?) et sa direction est forcément moins formelle que narrative. Il faut voir à quel point il mise sur les couches de trahisons, exploite tous les changements de directions, sommet atteint lorsque Max Von Sydow, implacable tueur à gage en free-lance, change de cible, puisqu’il travaille pour un autre commanditaire. « I don’t interest myself in “why”. I think more often in terms of “when”, sometimes “where”, always “how much”» Explique t-il.

     Il me faudra le revoir un jour pour confirmer ou dissiper mes quelques réserves, mais en l’état ça reste un film impressionnant, malgré tout, une découverte majeure – à ce jour ce que j’ai vu de plus intense de la part de Sydney Pollack – bref un film qui en a sans doute inspiré beaucoup d’autres, l’excellent La mémoire dans la peau, de Doug Liman, en priorité. Je le reverrai ultérieurement avec un grand plaisir.

Wall Street – Oliver Stone – 1988

22. Wall Street - Oliver Stone - 1988« Greed is good »

   7.0   Tout d’abord dire qu’il vaut mieux ne pas être allergique à l’esthétique véhiculée durant les années 80 quand on se lance dans ce film d’Oliver Stone. Car même s’il a le génie d’ériger cette vulgarité oppressante en tableau quasi expressionniste, exquis et fascinant, un peu comme l’était la technologie dans le Koyaanisqatsi de Godfrey Reggio, ou l’ascension criminelle de Tony Montana, dans le Scarface de Brian de Palma, il ne faut pas se tromper : On est bien dans un film de 1987. Même les split-screen sont d’un goût douteux. Mais ça fait partie du décor, du récit ou presque que de transpirer l’outrance des années Reagan et ses golden boys emblématiques. Par quelques plans, le film évoque aussi le Police fédérale Los Angeles, de Friedkin.

     Le film s’intéresse à Bud Fox, un jeune loup (incarné par Charlie Sheen) bien plus attiré par le monde des requins de la bourse que par celui de son père (Martin Sheen) qui travaille pour une compagnie aérienne. Il est d’abord une sorte de pion dans le monde des traders, condamné à la tâche ingrate de faire du démarchage téléphonique. Jusqu’à ce qu’il rencontre une sorte de père spirituel, Gordon Gekko (Michael Douglas, extraordinaire), un rader vampirique qui va l’initier et le mener au sommet – littéralement, puisqu’il achètera un appartement à un million de dollar, sur le toit d’un gratte-ciel de l’Upper East Side – avant qu’ils se retournent l’un contre l’autre, quand Gekko sera allé trop loin pour lui, en utilisant la faillite de la société dans laquelle travaille le père de Fox, afin de s’enrichir.

     Sur ce monstre qu’est le capitalisme financier c’est un film aussi riche que limpide, même pour celui qui comme moi ne comprend pas grand-chose à ce monde. Un film sur un New York effréné, à la fois très précis (en tant que document de 1985) et très romanesque. C’est ce mélange de répulsion / séduction – avec des personnages que l’on adore détester – qui fait la réussite de l’ensemble. A noter que la bande originale est assez magistrale, car en plus de balancer du Stan Getz, elle a le bon goût d’utiliser deux morceaux de My Life in the Bush of Ghosts, le chef d’œuvre de David Byrne & Brian Eno, ainsi que Talking heads lors du générique final. Au rayon des petits cadeaux il y a celui de retrouver Sean Young & Darryl Hannah, cinq ans seulement après Blade Runner.

     Quant à la critique, elle est là, plutôt acerbe, mais peut-être moins que le sont les vertus séductrices de son effervescence. Quelque part, c’est un film qui romance tellement, le récit, les chassés croisés, l’univers de la finance, qu’il ne peut véritablement s’ériger contre Wall street, contre l’Amérique – Le film est par ailleurs dédié au père d’Oliver Stone, qui était courtier en bourse. Qu’il se termine sur un parvis de tribunal en dit long : Wall street est sauvé, la justice s’est chargée de punir les requins. On est loin de la conclusion du Loup de Wall Street. Mais Stone a toujours été plus moralisateur que Scorsese, ce n’est pas un scoop. Quoiqu’il en soit, j’ai trouvé le film absolument passionnant, sans doute parce que Stone filme à l’énergie, sans concessions, avec les nerfs et les tripes (et la patine 80’s), la répulsion et la fascination. On est certes loin derrière JFK, mais aussi loin devant tout le reste.

Babe, le cochon dans la ville (Babe, pig in the city) – George Miller – 1999

34. Babe, le cochon dans la ville - Babe, pig in the city - George Miller - 1999La cité des animaux perdus.

   6.0   Je croyais le connaître, mais pas du tout en fait. Cette suite prend sa pleine mesure dès qu’elle s’aventure sur le terrain promis par son titre : En ville. Dès lors, c’est une idée par plan. La démesure Millerienne frappe ici aussi, dans cette ville qui semble condenser toutes les métropoles du monde : Une sorte de poubelle géante en simili Las Vegas où s’amasse un urbanisme effrayant fait de gueules monstrueuses, saillies bruyantes et d’ombres expressionnistes, remplis d’individus tous plus vils les uns que les autres. Ville dans laquelle un cochon de berger va semer le doux trouble avant de réunir tout le monde in extremis, pitbull compris, dans une espèce de tolérance dépressive. Enfin tout le monde, tous les animaux. Car le vrai danger, le vrai monstre ça reste les humains. Il fallait que les animaux se réunissent (une moitié de film) pour les affronter durant l’autre moitié. Ça tire sans doute un peu trop vers Jeunet pour moi, cumulant les saynètes foraines un poil éreintantes, notamment lors de son long final en plein mariage qui célèbre la révolte des bêtes. C’est pas Fury road mais il y a une effervescence chaotique qui en impose, tout de même.

Un sac de billes – Jacques Doillon – 1975

29. Un sac de billes - Jacques Doillon - 1975L’enfance en fuite.

   7.0    Sous l’Occupation allemande, l’histoire de Joseph, dix ans et Maurice, treize, fils d’un coiffeur juif, obligés de fuir Paris pour rejoindre Menton, alors en zone libre. C’est un film grave traité avec beaucoup de légèreté puisqu’il apprivoise le point de vue des enfants, le cache-cache quotidien avec les soldats allemands et leur instinct débrouillard, espiègle et nonchalant : Ils n’hésitent pas à échanger leur étoile jaune contre un sac de billes par exemple, encore moins à voler des poules. Maurice aura ses premiers émois avec une prostituée, Joseph tombera amoureux de la fille d’un antiquaire collabo. 

     C’est un beau récit initiatique campé par deux jeunes comédiens magnifiques. Un film très sobre, très doux sur une famille juive déchirée par l’Occupation et la crainte des rafles. Je n’ai pas lu le roman éponyme de Joseph Joffo – dans lequel il raconte sa propre enfance, fuyant les nazis avec son frère ainé – que Doillon adapte donc très vite, deux ans plus tard. Il semblerait que l’auteur était récalcitrant face aux libertés prises par le futur réalisateur de La drôlesse. Il n’est ni le premier ni le dernier écrivain à ne pas supporter que le cinéma apporte ses petites modifications.

     Joffo n’est plus là et moi je n’ai pas vu l’adaptation qu’en a fait Christian Duguay, avec Patrick Bruel, en 2017 mais soyons de mauvaise foi : Il aurait alors forcément réévaluer la version de Doillon, qui, en cinéaste de l’enfance s’est certes probablement approprié le matériau (Tant mieux !) mais qui au moins filme ses personnages avec beaucoup d’amour et de nuance, et prend soin d’étirer certains plans, certaines séquences offrant un rythme particulier au film, qui effleure parfois l’académisme mais n’y sombre pas.

Les trois prochains jours (The next three days) – Paul Haggis – 2010

28. Les trois prochains jours - The next three days - Paul Haggis - 2010Pétard mouillé.

   4.5   J’ai un faible pour le film choral, je le confesse. Par la force des choses, j’ai donc aussi un faible pour Paul Haggis, parce que Collision. Avec ses défauts, ses lourdeurs, sa tentation pour le pompiérisme, ce fut un choc pour moi, à l’époque de sa sortie. Je ne l’ai jamais revu (avant de le revoir dans la foulée de celui-ci) mais j’en gardais un fort souvenir, de purs éclats de sidération.

     En dépit de ses qualités et son utilité de film post 9/11 et constat amer sur la guerre en Irak, Dans la vallée d’Ellah, son film suivant, m’avait semblé un peu prisonnier de son sujet, trop académique, impersonnel, complaisant et propre sur lui pour éveiller autre chose qu’une indifférence polie.

     On était en 2007 et je me rendais compte qu’Haggis – qui était loin d’être un nouveau Paul Thomas Anderson ou Robert Altman (Collision avait été comparé à Short cuts ou Magnolia, si mes souvenirs sont bons) – et moi ça fonctionnait uniquement sur le terrain de l’émotion : Parvenait-il, oui ou non, à créer des personnages et des situations susceptibles de m’attraper et ne plus me lâcher ? 

     Puis, comme Iñarritu, je l’ai perdu de vue. Pour tout dire, Les trois prochains jours fit un tel four chez nous que je n’avais même pas connaissance qu’un nouveau Paul Haggis était sorti. Sans doute aussi parce que je n’avais pas encore vu non plus le film original, Pour elle, de Fred Cavayé – dont il est le remake revendiqué – un film d’action efficace, qui fonctionne à l’énergie et à l’économie et repose en grande partie sur la prestation de Vincent Lindon.

     Quand j’ai vu le Cavayé et appris, plus tard, que Paul Haggis en avait fait un remake, ça ne m’intéressait plus. Il ne m’intéressait plus. Un jour qu’il passait à la télé je l’ai enregistré, puis je l’ai laissé moisir sur le disque dur. Entre-temps j’avais partiellement recroisé la route de Paul Haggis à l’époque de la sortie de Show me a hero, sublime série créée par David Simon. Haggis était alors l’unique réalisateur des six épisodes.

     Où je veux en venir ? En fait, depuis quelques temps je caressais l’envie de revoir Collision. Mais vraiment, j’en faisais une obsession, quasi maladive. Avant de le revoir incessamment sous peu, c’est tout naturellement que je me suis dit : Et si je découvrais Les trois prochains jours, d’abord, plutôt que de le laisser à tout jamais tomber aux oubliettes, comme Bing Bong l’est par Riley dans Vice-Versa ? C’était le moment.

     Et c’est chose faite. Que dire ? Le film ne s’extirpe malheureusement jamais de sa fonction de pâle remake d’autant qu’il étire (assez laborieusement) là où le Cavayé était plus ramassé : On parle d’une heure supplémentaire, tout de même. Il luit là où Pour elle avait quelque chose d’un peu plus sombre, rêche et frontal. Il américanise tout dans ce que le terme a de plus péjoratif et pontifiant.

     Et si les acteurs font le boulot, il est difficile de passer derrière Lindon – d’autant que Russell Crowe est peu crédible en monsieur-tout-le-monde. C’est ce type de rôle (hérité aussi bien du thriller politique que du survival horrifique) qui a pourtant besoin de ça pour fonctionner, besoin de ce truc qu’Harrisson Ford dégageait si bien dans un film comme Le fugitif, d’Andrew Davis : C’est certain il ne vaut mieux pas les comparer.

     Toutefois, Les trois prochains jours parvient à trouver son tempo, son rythme de croisière, qui des années 90, s’inspire pour le coup moins du genre choral que des petits thrillers domestiques. Jusqu’à joliment s’envenimer quand le récit entre dans l’entonnoir : Ce moment où il ne reste au personnage plus que le délit de l’évasion. On attend un peu trop longtemps cet instant, je pense.

     Il faut alors passer outre les invraisemblances, hasardeuses, chanceuses, elles sont énormes, mais si c’est le cas, le film produit son petit effet. Un effet physique, immédiat. Qui retombe aussitôt : Notamment avec cette double fin visant à lever les doutes et à nous convier du côté des Experts. Vraiment pas une bonne idée. C’était comme ça dans Pour elle ? Aucun souvenir.

     Et le film retombe encore plus vite dès l’instant qu’il s’en est allé. Quand on se rend compte de son inutilité totale. Du pétard mouillé qu’il est et qu’on a mis 2h30 à comprendre qu’il n’exploserait pas. A vrai dire je ne pense pas que Paul Haggis soit un bon cinéaste. Mais il a écrit de belles choses pour Clint Eastwood et aura au moins œuvré à la réalisation sur Show me a hero et Collision. C’est déjà beaucoup.

Dans la vallée d’Elah (In the valley of Elah) – Paul Haggis – 2007

174_cinemovies_d58_239_5fd3bf055c41eee3b399bb72ca_movies-124739-26Le poids du déshonneur.

[Critique écrite en Novembre 2007]

   5.5   Plus qu’un film sur le conflit Irakien, Dans la vallée d’Elah parle d’une Amérique dominée par ses convictions, ses idéaux patriotiques et sa naïveté face aux ravages psychologiques produit par la guerre. Ainsi, par l’intermédiaire de Hank – campé sobrement par un Tommy Lee Jones au charme eastwoodien – qui est un ancien soldat du Vietnam considérant la guerre comme un moyen courageux et essentiel de renforcer son appartenance au pays, Paul Haggis nous fait découvrir les aléas du conflit (grâce notamment aux vidéos de portable du jeune soldat), mais principalement ses répercussions sur les consciences, détruites dès le premier jour de combat. L’enquête sur la disparition du jeune homme n’est qu’un support basique pour nous amener à une réflexion plus subtile, remettant en question les bonnes consciences républicaines. C’est donc une démarche antimilitariste intéressante, qui même si de facture classique et parsemée d’effets de mise en scène symboliques superflus (comme la mise en berne du drapeau étoilé), préserve son impact humaniste et pédagogique. Au final, on peut d’ores et déjà imaginer que Hank ne racontera plus son histoire sur David & Goliath de la même manière. Paul Haggis reste dans un univers post 9/11 mais change d’axe et offre l’un des premiers films sur les conséquences viscérales d’une guerre qui n’a probablement pas fini d’occuper les écrans de cinéma.

Temps de chien ! – Edouard Deluc – 2019

37. Temps de chien ! - Edouard Deluc - 2019Les marginaux.

   6.0   Le film-matrice ici c’est clairement Les Apprentis, de Pierre Salvadori. Et autant dire que Philippe Rebbot & Pablo Pauly (qui jouait dans Patients) supplantent François Cluzet & Guillaume Depardieu sans avoir à rougir. Ils sont excellents tous les deux et superbement accompagnés par un casting féminin idéal : Laure Calamy, Solène Rigot, Elodie Bouchez. Temps de chien ! sera donc la rencontre entre Jean, capitaine de bateau-mouche, père de famille divorcé sur le point de perdre son job et son appart, et Victor, musicien raté, qui passe tout le film ou presque en robe de chambre. Et dès l’instant que ces deux-là se rencontrent le film décolle, devient très drôle voire même émouvant dans leurs histoires de cœur / de famille respectives. C’est un tout petit (télé)film plutôt bien écrit et bien joué, devant lequel on passe un très bon moment car on les aime bien ces tendres paumés, en fait.

La forêt d’argent – Emmanuel Bourdieu – 2019

36. La forêt d'argent - Emmanuel Bourdieu - 2019Le bouleau ou l’asphalte.

   3.5   David, cadre supérieur à la Banque européenne de développement, se voit confier un contrat important concernant la modernisation des infrastructures routières roumaines. Il propose à la nounou de son fils, Roxana de lui servir d’interprète. Roxana lui décrit la région de son enfance, ses forêts, ses monastères. David y puise l’idée qui fera la différence auprès de sa direction. Tout à son ambition, il embarque la jeune femme dans sa folle aventure, sans en mesurer le danger.

     C’est moins affreux que son film sur Céline. Comment faire pire, ceci dit ? Vraiment, je ne comprends pas ce qu’est devenu ce type, Emmanuel Bourdieu ? Il a tout de même écrit trois (supers) films avec Arnaud Desplechin et réalisé un film que j’adore (car il ne ressemble finalement pas à autre chose qu’à lui-même) : Les amitiés maléfiques. Je l’ai vu il y a plus de dix ans, mais j’avais été marqué par ce récit de vampirisation estudiantine, je me souviens de plein de choses et notamment ses personnages, ses visages, par l’excellence (un poil décalée) de son interprétation, Malik Zidi et surtout Thibault Vinçon, que je retrouverais plus tard dans Memory Lane, de Mikhael Hers. Tout était singulier dans ce petit film à l’atmosphère si étrange. Il ne reste rien de cette singularité ici.

     Alors, peut-être a t-il besoin de glamour, de romanesque pour se déployer pleinement dans sa forme. Que ses sujets soient plus légers afin que sa mise en scène brille et s’aère. La forêt d’argent n’est qu’un téléfilm (pour Arte) certes, il ne doit donc avoir ni le budget ni la liberté de faire une vraie proposition intéressante, personnelle, mais quand même, quelle tristesse de voir un truc aussi plat et bourgeois, dépourvu de passion et d’aspérité. Duvauchelle sait parfois être très bien, mais lui non plus n’y croit pas ici, ça se sent. Reste Marina Palii, qui incarne la jeune Roxana, belle révélation. C’est peu.

Charmants garçons – Henri Decoin – 1957

30. Charmants garçons - Henri Decoin - 1957Cabaret poussière.

   4.5   Si l’on en croit la voix off volontairement solennelle et ironique, Charmants garçons ferait le portrait d’une danseuse de cabaret doublé de celui des figures masculines des Trente Glorieuses, qui se ressemblent toutes ou presque. C’est un film grassement cynique, une comédie qui confond la légèreté et la paresse. Une sorte de vaudeville théâtral aux gags éculés, aux chassés croisés lourdingues, aux personnages grossièrement dessinés et à la voix off insupportable, qu’elle provienne du narrateur omniscient ou de l’un des personnages. Quant aux chorégraphies (il y a deux chansons, signées Guy Béart) elles font peine à voir, si toutefois on était amené à les comparer au modèle américain. Et en somme cela ajoute au cynisme ambiant : Henri Decoin ne doit pas aimer le genre de la comédie musicale pour le ridiculiser de la sorte, par deux fois. Néanmoins on se prend parfois au jeu, dans un élan de clémence troublant. Sans doute parce qu’il y a du rythme, aussi maladroit fusse-t-il et un chouette boulot au niveau des décors, de belles couleurs notamment, même si tout cela est beaucoup trop platement filmé. J’ai surtout été perturbé par François Perier (qu’on a l’habitude de voir chez Melville, notamment où il y est plus subtil, plus grave) avec son jeu et ses mimiques emphatiques qui, révélation, semble avoir inspiré Christian Clavier – Tu feras gaffe, c’est flagrant. Quant à Zizi Jeanmaire, elle a tout du charisme post-Arletty, dans sa voix comme ses grimaces. Globalement l’interprétation est en roue libre, d’ailleurs, mais Daniel Gélin, en gentleman cambrioleur, est celui qui titre sa meilleure épingle (celui qui est le moins dans l’exagération) d’un jeu, d’un film qui  a beaucoup trop pris la poussière.

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