The king of Staten Island – Judd Apatow – 2020

10. The king of Staten Island - Judd Apatow - 2020De fil en aiguille.

   9.0   Tandis qu’il avait choisi Amy Schumer dans son précédent film, tournant (féminin) qu’avait constitué Crazy Amy, sur un scénario qu’elle avait écrit, il prend ici Pete Davidson, figure montante de la comédie américaine, révélé par le Saturday Night Live, en délivrant un récit là-aussi ouvertement autobiographique.

     Et si Apatow prolonge son cinéma tirant vers le conformisme réconciliateur et l’appel de la normalité, obsessions qui émane de chacun de ses films, il brouille une fois de plus les pistes : Car il ne l’évoque jamais, pourtant The king of Staten Island n’est-il pas l’un des plus beaux films post 11 septembre ?

     Afin d’avancer cela et avant de comprendre la puissance de ce dernier plan – subtil, majestueux – il faut bien entendu parler de la conception de ce film. Il est co-écrit avec Pete Davidson, le garçon qui joue Scott. Mais Scott, en vrai, c’est le prénom de son père, pompier décédé lors des attentats des tours jumelles. Scott, enfin Pete, n’avait alors que sept ans. Comme dans le film.

     Il faut voir la subtilité, la pudeur avec laquelle cet élément pivot est incorporé dans le récit. C’est là en permanence, puisque c’est ce qui construit le personnage, ce post-ado scotché à la beuh et à sa mère (quel bonheur, on ne le dira jamais assez, de voir et revoir Marisa Tomei) néanmoins le film s’en détache aussi tout le temps, en multipliant les personnages, les scènes de groupe et situations ubuesques typiques du cinéma si généreux de son auteur : La relation ambiguë avec son amie d’enfance, le détachement avec la petite sœur (la fille Apatow, fidèle au poste), la rencontre difficile avec Ray, le copain de sa mère, les glandouilles avec les potes etc.

     Un peu tardivement – comme calquée sur l’évolution invisible de son héros – le film offre une place de choix aux enfants, ceux de Ray, qui deviennent un peu les miroirs de Scott, et une sorte de prolongement vers son émancipation puisque c’est lui qui bientôt est chargé de les accompagner à l’école.

     En somme, The king of Staten Island est un beau film sur les pères. Le père absent dont il faut faire le deuil ; Le père de substitution qu’il faut apprendre à apprivoiser ; Le père que l’on peut devenir ; Et plus méta, le père spirituel, incarné par Apatow lui-même. La figure paternelle est partout.

     Ainsi et malgré ses éclats de comique pur, c’est un film plus douloureux. Scott a perdu jeune son père. Et s’il refuse d’avancer, contrairement à sa petite sœur qui n’a pas eu le temps de connaître son père, c’est d’abord que Scott refuse de se plier au changement par crainte d’un bouleversement si fort que celui qu’il a jadis vécu ; ensuite parce que la figure héroïque du père l’empêche de prendre son envol, en tant que fils et en tant qu’homme.

     Il préfère couvrir sa peau (et celles des autres) de tatouages, comme s’il ne pouvait vivre son histoire autrement qu’en la dessinant par la colère, à renfort d’aiguilles dans la chair même. C’est une somme de micro évènements qui le guidera vers cette transformation. Une cassure, une rencontre et un retour aux origines qu’il n’aura guère choisi mais qui seront les fondements de sa résurrection.

     C’est essentiel à mes yeux, tant j’aime chaque film de ce mec : The king of Staten Island est, à chaud, le plus beau film d’Apatow. Et bien que l’accent soit plus mélodramatique qu’à l’accoutumée, on lui retrouve sa force comique, ses joutes verbales, son écriture minutieuse, sa sensibilité évidente.

     A part ça, le chef opérateur n’est autre que Robert Elswit (qui a notamment beaucoup travaillé avec Paul Thomas Anderson) et ça a son importance, tant le cinéma d’Apatow s’embarrasse généralement peu d’une photographie indispensable. C’est souvent un peu télévisuel. Pour ne pas dire tirant vers la sitcom, dans sa théâtralisation et sa lumière. Et là pas du tout. Son film est beau, lumineux et brut. C’est une merveille absolue.

Kajillionaire – Miranda July – 2020

08. Kajillionaire - Miranda July - 2020Le grand séisme.

   8.5   Quand on fait un film sur l’émancipation, il faut aller au bout de cette émancipation. Par exemple, un film comme Little miss sunshine (que par ailleurs j’aime bien sur d’autres critères, notamment son charme dépressif parfois très drôle) tente de raconter cela mais rate complètement sa sortie, préférant le discours replié sur soi de la famille soudée contre le monde. Kajillionaire va jusqu’au bout de son entreprise, de démolition du cadre familial, de construction d’une identité émancipée. La dernière scène est un monument, il faut le dire.

     Si je m’amuse à comparer les deux films, c’est qu’au début j’ai eu très peur que Kajillionaire soit l’un de ces produits indé US qui se vend à tour de bras dans les festivals type Sundance. Finalement, sujet aidant, il se place directement dans la roue d’Une affaire de famille, d’Hirokazu Kore-Eda et de Parasite, de Bong Joon-Ho, tout en étant très différent. Il m’a fallu un peu de temps pour comprendre où le film voulait m’emmener. Si on l’assimile assez vite (C’est en remplaçant, moyennant vingt dollars, une inconnue enceinte à son cours de préparation à l’accouchement que notre héroïne fait une découverte, s’éveille à l’émotion, au désir maternel qu’elle n’a jamais reçu) le film instille cela dès son ouverture, dans la mesure où l’on est, durant un long moment, jamais certain que Old Dolio (Génial et méconnaissable Evan Rachel Wood) soit bien la fille de ces deux escrocs misanthropes (Quel plaisir de revoir Debra Winger & Richard Jenkins) avec qui elle passe son temps.

     La première partie du film joue sur le caractère immersif, dans le quotidien de cette drôle de famille, fière de s’en sortir en touchant le revenu minimum et en glanant/volant çà et là tout ce qu’il possible de glaner/voler. On y découvre une mécanique de l’arnaque et des règles très précises, au sein desquels, par exemple, les montres de chacun son synchronisées. Une vie tributaire d’arnaques en tout genre, dans le but d’économiser et de ne pas se plier aux exigences consuméristes de la société moderne. On comprend aussi qu’ils craignent comme la peste, les séismes et les téléphones portables. Un grand bureau en open space leur sert de lieu de vie, un appartement contigu à une savonnerie qu’ils payent seulement 500 dollars de loyer par mois car, contrainte de taille, un problème d’isolation laisse échapper une grande quantité de mousse rose – qu’ils doivent éponger – suintant de l’un des murs trois fois par jour. Loyer qu’ils évitent méticuleusement de régler, se livrant à des contorsions acrobatiques désopilantes lorsqu’ils passent devant la clôture de leur propriétaire.

      Quelques éléments vont entrer dans le récit et dans leur mécanique parfaitement agencée. C’est d’abord un massage, dont ils ont hérité en cadeau. Puis un cours d’accouchement sur le bébé rampant jusqu’au sein. Puis la rencontre avec Mélanie, une jeune inconnue volubile, dans l’avion. En parfaite figure antinomique d’Old Dolio, Mélanie (extravertie et sexualisée) lui fera poursuivre son travail de mutation. Le moment où la jeune fille se détache nettement de ses parents (lorsque sa mère ne parvient pas à répondre à son souhait de l’appeler « Honey ») est bouleversant par le simple regard de lucidité brutale arboré par Evan Rachel Wood, qui rappelle le regard soudain de Camille sur Paul dans Le mépris.

     Dès lors, c’est un feu d’artifices. Mais Kajillionaire n’a pas attendu ce pivot pour impressionner. C’est un magma d’idées en fusion. Impossible d’oublier cette mousse savonneuse qui coule sur les cloisons, cette marche à trois, cambrée, pour ne pas se montrer devant le propriétaire exigeant, l’hyper sensibilité maladive de ce même propriétaire exigeant, les petits séismes à répétition, les turbulences dans l’avion, le jacuzzi, le home-invasion chez le vieillard mourant, la galaxie étoilée dans les toilettes de la station-service. Kajillionaire est avec Douze mille, de Nadège Trébal, aussi sorti cette année, l’autre film 2020 qui ne cesse de parler d’argent, dans un récit qui raconte aussi sa fabrication et qui sert de climax sublime lors d’une scène de caisse de supermarché.

     Il est rare d’être si surpris et fasciné par le décalage d’un film, mais dans le bon sens, tant celui-ci ne produit rien de gratuit, tout y est méthodique, tout en échos et en miroirs : La pièce sombre, quelle idée magnifique. C’est un bonheur de chaque instant, lisible mais toujours imprévisible, un grand film fou, guidé selon une trajectoire de boucles fulgurantes. La danse offerte à Mélanie arrive en contrepoint émouvant (par son lâcher prise) à la danse initiale, qui consistait à entrer dans un bureau de poste en évitant les caméras de surveillance. Jusqu’au Mr.Lonely de Bobby Vinton, qui t’arrache des larmes de joie inattendues. Une déflagration, ce film. Je veux déjà le revoir.

Reservoir dogs – Quentin Tarantino – 1992

24. Reservoir dogs - Quentin Tarantino - 1992La couleur de l’argent.

   8.5   Quel plaisir de revoir le tout premier Tarantino, aujourd’hui, après la maestria qui giclait de The Hatefull eights et la déflagration produite par Once upon a time in Hollywood, son chef d’œuvre.

     Aussi anodine soit-elle en apparence, la première scène annonce son cinéma en devenir. Un groupe d’hommes en costume noir est attablé dans un café. On comprend qu’ils s’appellent par des noms de couleurs (afin de ne pas dévoiler leurs véritables identités) et s’apprêtent à effectuer un casse. Ils donnent chacun leur avis sur la carrière de Madonna, tout particulièrement sa période Like a virgin. Pas étonnant, puisque vierge, cinématographiquement parlant bien entendu, Tarantino l’est encore. Puis ils se disputent à propos des vertus du pourliche. C’est tout. Ça dure sept minutes, la réalisation est vivante, déjà virtuose, sept minutes qui pourraient ne servir à rien dans le film d’un autre cinéaste, mais chez Tarantino c’est un monde (de possibles) qui s’ouvre.

     Ailleurs, on aurait assisté au braquage dans la foulée. Ou bien suivi chaque personnage individuellement durant les préparatifs de ce braquage. Ici c’est un générique en lettres jaunes qui résonne, sur fond de Little green bag, de George Baker Selection, pendant que notre bande de truands regagnent leurs véhicules, au ralenti. Tarantino vient d’apposer son style. La suite est à l’avenant, avec un premier virage, conséquent, surprenant : Il nous plonge au cœur de l’action, dans un étrange bain de sang, à l’arrière d’une voiture conduite par White, avec Orange qui s’est pris une balle dans le bide, agonisant lentement dans un concert de cris et de larmes.

     C’est un hangar qui prendra le relais. Un lieu de repli qui verra bientôt apparaître chacun des protagonistes (vivants) du braquage (Pink, Blonde, puis Eddie & Joe) mais duquel, au présent, nous ne sortirons plus, excepté pour les accompagner jusqu’au coffre de la voiture de Blonde, stationnée devant, qui distribuera son lot de petits rebondissements supplémentaires : Un flic bâillonné puis un bidon d’essence.

     C’est un huis clos génial, mais un huis clos au présent seulement. Car c’est la grande idée originale (héritée à la fois du Rashomon, de Kurosawa que de The Killing, de Kubrick) de Reservoir dogs : Des insertions de flashbacks permanents visant à nous familiariser avec les personnages, aussi bien durant leur recrutement pour le casse, que pendant leur évasion individuelle après le fiasco du hold-up.

     C’est un film de bricoleur. Le scénario est écrit en trois semaines, Tarantino est alors employé dans un vidéo club et envisage d’en faire un film amateur avec le budget que lui a rapporté la vente du scénario de True romance. Le hangar où se déroule une grande partie de l’action du film est une ancienne morgue. L’appartement d’Orange est une pièce (retapée) située à l’étage du hangar. La scène du bar fut tournée quand celui-ci fermait, le samedi soir. La Cadillac blanche de Blonde est la vraie Cadillac de Madsen. Etc. Et si nous ne voyons jamais le braquage, par choix, on peut imaginer que ça découle aussi d’une obligation budgétaire.

     C’est fait avec trois fois rien, certes, mais c’est écrit et joué à la perfection, réunissant un casting formidable, de Steve Buscemi à Harvey Keitel, en passant par Chris Penn et Tim Roth. C’est réjouissant de la première à la dernière seconde, un film bercé par les chansons passant à la radio dans l’émission K-Billy’s Super Sounds of the Seventies. Une merveille de film noir à la sauce Tarantino, drôle, violent, qui annonce Pulp fiction et (quasi) toutes ses merveilles à venir.

Petite fille – Sébastien Lifshitz – 2020

06. Petite fille - Sébastien Lifshitz - 2020L’enfance nue.

   8.0   Le film s’ouvre dans une chambre d’enfant. Une petite fille se pare d’une robe pailletée, attache un bandeau dans ses cheveux et enfile un collier de perles autour de son cou. C’est son ilot de liberté. Il n’y a aucune gêne. La caméra elle-même semble ne pas exister. C’est simple et beau.

     Sasha, sept ans, est née garçon mais elle sait qu’elle est une fille. A la maison c’est une fille, mais à l’école ou à la danse, état civil oblige, c’est un garçon. Dysphorie de genre qui a conduit le documentariste Sébastien Lifshitz, auteur d’Adolescentes (aussi sorti cette année) et Les invisibles (César du meilleur documentaire 2013) à suivre, une année durant, le quotidien de cette gamine, scolarisée en CE1 ainsi que le combat de sa famille pour que son identité soit acceptée.

     C’est le portrait d’une petite fille coincée dans le corps d’un garçon. Sacha a sept ans, elle est transgenre, mais pour elle ça ne veut pour le moment rien dire d’autre qu’une impossibilité de vivre en tant que jeune fille : Elle ne peut pas porter de robe à l’école ni être dans le groupe des filles à la danse ; Les copains la voient comme un garçon qui ressemble à une fille, les copines comme une fille qui n’en ai pas vraiment une. Ses larmes lors de l’entretien avec la pédopsychiatre est l’un des moments le plus intenses et énigmatiques du film, révélant une tristesse, une peur, une colère logés dans ce petit bout d’être humain malheureux, sans que l’on sache non plus toute la douleur qui la traverse, puisqu’elle n’a pas encore forcément les mots pour exprimer ce qu’elle ressent. 

     Le film est si intelligent narrativement qu’il fait naître d’emblée une ambiguïté, calée sur le ressenti de la mère. Et si Sacha rejetait son genre car lors de sa grossesse, sa mère avait tant espéré avoir une fille qu’elle avait été déçu d’apprendre que son bébé serait un garçon ? Il faut écouter cette maman évoquer cette souffrance, cette culpabilité qui semble la ronger chaque jour depuis sept ans. Jusqu’à l’évocation du prénom, qui dit-elle, est le seul des prénoms de ses quatre enfants qui soit mixte. C’est bouleversant. Et c’est très bien d’avoir fait éclore cette ambigüité si vite car c’est aussi le combat de cette mère, ce film. Elle craque souvent mais on sait qu’elle ne lâchera rien.

     Petite fille est un film fort sur l’égocentrisme d’une société étriquée qui refuse les marginaux n’entrant pas dans ses cases et cherchent simplement à être soi. Un beau film sur un bourreau sans visage aux cents visages (Un directeur récalcitrant, une prof de danse humiliante, des camarades d’école moins compréhensifs que d’autres : Personnages forts qu’on ne verra pourtant jamais), autoritaire ou distant, qui, entre déni et rejet, brise un magma de pureté et d’innocence.

     Mais le film ne se perd pas pour autant dans un déluge de combats ou de scènes reflétant la peur, le mal-être et l’injustice. Il le traite, certes, c’est son sujet central, mais il plonge aussi, avec une légèreté joyeuse, au cœur de l’enfance, des jeux insouciants (une bataille de boules de neige, un moment sur un trampoline, une partie de 1,2,3 soleil) parce que c’est finalement ce pour quoi Sasha, sa maman et les autres tentent de se battre : Préserver l’enfance que les forces d’autorités sociétales tentent de lui voler.

     Le papa témoigne peu, mais un moment donné il dit ceci : « La question ne se pose même pas. C’est mon enfant. C’est Sasha, point » Ce message simple, fort, plein de bon sens et d’espoir, révèle pourtant toute l’absolue tristesse de cette situation, d’une absurdité accablante.

     Et puis c’est loin d’être fini. Rappelons-nous la dernière réplique du film Vice-versa : « After all, Riley’s twelve now. What could happen? ». Bientôt, Sasha aussi aura douze ans. Chacun sait que son combat ne fait que commencer.

Le Cas Richard Jewell (Richard Jewell) – Clint Eastwood – 2020

09. Le Cas Richard Jewell - Richard Jewell - Clint Eastwood - 2020Pas de repos pour les braves.

   7.5   En grande forme le père Clint, qui continue de portraiturer l’ambiguïté de la figure héroïque par le prisme du fait divers. Après Chris Kyle (American sniper), Sully Sullenberger (Sully) et les trois américains du Thalys (Le 15h17 pour Paris) c’est au tour de Richard Jewell d’être ce héros ordinaire pas comme les autres, cet « anti-héros » pourrait-on même dire.

     Le soir du concert tenu dans le Parc du Centenaire à Atlanta en juillet 1996, pendant les jeux olympiques d’été, Jewell, un agent de sécurité zélé, obèse et simple d’esprit, qui se rêvait flic, découvre un sac abandonné sous un banc, prévient du danger tout en évitant la panique générale. Le sac contenait bien une bombe, qui explosera mais fera nettement moins de victimes que si Jewell n’avait rien vu.

     Erigé héros ayant empêché une attaque terroriste, Jewell sait juste qu’il a fait son boulot. Trois jours plus tard, il est suspect numéro un, sur la base de son histoire, de sa solitude, du fait qu’il vive encore chez maman et d’une ressemblance avec un lancement d’alerte similaire en 1984 qui avait été faite par le terroriste lui-même. Jewell est déclaré poseur de bombe parce qu’il est la seule piste du FBI relayée par une presse opportuniste. De héros du peuple, il devient martyr des médias.

     Il faut signaler qu’Eastwood ne joue jamais la carte du suspense. Jewell fut innocenté, alors il le traite d’emblée en innocent. Lui n’évoluera pas, il restera le même du début à la fin du film, occasionnant des moments embarrassants où comme son avocat on voudrait qu’il se bouge et comprenne que ce qu’il chérit est devenu son ennemi ; et des scènes parfois drôles comme lorsqu’il étale fièrement son arsenal d’armes sur son lit puis aide les flics pendant la perquisition, tout simplement parce qu’il est comme ça, flic dans l’âme.

     En revanche, tous les personnages autour de lui sont en évolution permanente, comme si Jewell leur permettait par lui-seul, son comportement, son histoire et l’injustice subie, de comprendre qu’il y a de l’humain derrière des ambitions et des métiers, qu’on soit flic, journaliste ou avocat. La prise de conscience de la journaliste forcenée est un peu grossière, on sent que Clint ne sait pas gérer cette étape du récit, lui préférant le rapport plus intime entre Jewell et sa maman, par exemple.

     Mais d’un autre côté il y a donc ce pauvre type, avec ses principes, son amour des forces de l’ordre. Croyances qu’une telle somme d’évènements traumatisant ne viendra même pas perturber : Il sera flic, jusqu’à son arrêt cardiaque, dix ans plus tard. Et c’est aussi là que la figure du héros vu par Eastwood aujourd’hui fascine tant : Dans son podcast « la gêne occasionnée » Begaudeau en parle bien, le héros eastwoodien est courageux mais aussi un peu con, ou plutôt courageux parce qu’il est con – Et c’est aussi ce qui le fait tenir. Et cette anomalie, qui fonctionne d’ailleurs avec chacun des « héros » de ses derniers films (les mecs du Thalys les premiers, car faut quand même être un peu con pour se jeter sur un type tenant une Kalachnikov) est assez fascinante et tellement loin des standards.

     Bref, le film est absolument passionnant, brille par son classicisme souverain, la distance avec laquelle il traite chaque situation et les comédiens sont magnifiques : Olivia Wilde, Sam Rockwell, Kathy Bates, Jon Hamm, et bien entendu Paul Walter Hauser.

La nuit venue – Frédéric Farrucci – 2020

07. La nuit venue - Frédéric Farrucci - 2020La nuit du carrefour.

   7.0   Voici un très beau premier film, qui compense sa narration vaporeuse de premier long métrage par un bel appétit formel, captant un merveilleux Paris nocturne, tout en utilisant très judicieusement la musique électro de Rone. Un film stylisé, aérien, dont on retiendra entre autres ces belles virées sur le boulevard périphérique.  

     C’est l’histoire d’une rencontre entre deux êtres au bord du gouffre. Lui c’est Jin, ancien DJ (chez lui, en Chine) immigré en France, devenu chauffeur VTC de nuit pour un garage mafieux dont il semble s’être endetté depuis qu’ils lui ont servi de passeur. Elle c’est Naomi, strip-teaseuse dans un nightclub miteux. Il rêve de composer sa propre musique, elle rêve de rejoindre Marseille.

     Leur rencontre – impromptue – est ce que le film capte de plus beau, doux, intense, flottant. Une somme de parenthèses qui semblent affranchies du réel. Dans le taxi, pendant un concert puis chez elle. Ça pourrait durer des heures, c’est superbe, on a presque la sensation d’être chez Hou Hsiao Hsien. Guang Huo & Camelia Jordana, sont tous deux irradiants de beauté.

     Mais le film est suspendu entre deux pôles, c’est une sorte de Drive à Belleville, une étincelle d’espoir dans un monde prisonnier de l’ubérisation et de l’exploitation des corps. Et c’est ce Paris-là qui intéresse Farrucci, celui des immigrés clandestins et des receleurs, on navigue dans la communauté chinoise, on s’immisce dans le quartier ivoirien et on entame les courses sous des ponts à côté des tentes de migrants.

     Et le film capte bien cela, cet aspect très brut, naturaliste, noctambule et interlope, tout en restant aussi un vrai produit détaché, un pur film d’ambiance, engourdi, musical, un peu à l’image de son personnage, qui passe son temps libre dans les Cybercafé pour mixer ses compos. C’est un beau polar de la nuit, qui vise la lumière mais qui sait le prix qu’elle coute.

Le silence des agneaux (The silence of the lambs) – Jonathan Demme – 1991

22. Le silence des agneaux - The silence of the lambs - Jonathan Demme - 1991Quid pro quo dangereux.

   6.5   On entre dans Le silence des agneaux aux côtés de Clarice Starling, imperturbable, plongée en plein parcours d’entraînement militaire à Quantico, dans une forêt du Tennessee. Point de serial killer ni de psychiatre cannibale encore, point de hurlements d’agneau ni de phalène à tête de mort, mais déjà une volonté de course poursuite doloriste (Les panneaux sur l’arbre : « Hurt, agony, pain, love it, pride ») et de respiration organique : Jodie Foster fait elle-même ce parcours, on le sent, elle souffle fort, sue à grosses gouttes. Puis soudain quelqu’un l’arrête, brise son élan téméraire méthodique et révèle sa timide fragilité. Ce n’est pas encore Lecter ni Buffalo Bill mais un sergent qui lui annonce une entrevue avec son supérieur. L’entrée dans le film se fait donc par l’accompagnement et la plongée : On ne quittera (presque) plus ni ce personnage ni l’ambiance sordide de cette affaire.

     Incroyable de constater aujourd’hui à quel point ce film en préfigure des tonnes. C’est une matrice imparable. Une matrice de tant de films qui paradoxalement le vieillissent, appuient sur ce qui ne fonctionne pas très bien chez lui (scénario un peu mal fichu, esthétique limitée, construction attendue), les mauvais comme les bons : Je suis maintenant convaincu qu’un film comme Zodiac ou qu’une série comme Mindhunter terrassent Le silence des agneaux. Sur tous les points.

     Je ne l’avais jamais revu à vrai dire. Découvert beaucoup trop tôt (par curiosité de braver l’interdiction) et le film avait laissé en moi un sentiment diffus mais désagréable, que j’étais incapable de relativiser : Une aura mythique, un imaginaire trouble mais puissant, au diapason du personnage Lecter, en somme. Ce sont d’ailleurs les scènes avec Anthony Hopkins qui m’étaient vaguement restées : Sa première apparition derrière sa cellule de verre, son arrivée muselé sur le tarmac de l’aéroport puis bien entendu la scène de la cage et son évasion masquée. Des images, ouvertement horrifiques ou conviant l’horreur, qui restent, indubitablement. Et pourtant, ce n’est vraiment pas ce qu’il y a de plus réussi dans le film, qui n’est jamais aussi beau que lorsqu’il colle à Clarice.

     Alors c’est un bon film évidemment, la mise en scène de Demme est efficace, mais l’ensemble semble presque trop convenu, trop écrit aujourd’hui. Aussi bien dans ces longs dialogues indices / background entre Lecter & Clarice – qui cherchent tous deux à faire parler l’autre – que dans la quête du serial killer en action. True detective est passée par là, probablement. Plus grave, je n’ai cessé de me dire que Michael Mann et son chef d’œuvre Manhunter, avaient su proposer une vraie folie, une personnalité hors norme, à son adaptation du roman de Thomas Harris – Ne serait-ce que dans l’unique apparition du psychiatre ou de l’absolu fascination pour le tueur – tandis que Le silence des agneaux s’avère, bien qu’efficace, assez peu stimulant à tout point de vue si ce n’est quand il colle à son héroïne.

     Formellement c’est assez pauvre. La musique, par exemple, est lourde. Les deux flashbacks n’ont aucun intérêt, sinon qu’ils soulignent ce que l’on a déjà compris. Et les grands lieux du film (La prison de verre, la cage de Lecter, la cave de Bill) sont assez décevants, on a la sensation que Demme ne sait pas trop comment les filmer : Créer ici l’impression qu’il n’y a pas de verre puis l’oublier, épater sur un plan de cage pour ne rien en faire, parcourir l’étrangeté d’une cave puis se gaufrer dans un banal train fantôme avec vision nuit à l’appui. Le film est un peu surestimé je pense.

Roubaix, commissariat central, affaires courantes – Mosco Boucault – 2007

38. Roubaix, commissariat central, affaires courantes - Mosco Boucault - 2007« Misère de l’air, misère de l’âme »

   7.0   Au début des années 90, Mosco Boucault réalise une série d’enquête sur la mémoire de la Résistance, sur trois époques, à travers trois générations de militants du parti communiste français. Vers la fin des années 90, il se penche sur deux affaires criminelles, à Philadelphie puis Abidjan. Suite au refus du directeur de la PJ quant à sa volonté de suivre une enquête financière, Mosco Boucault choisit de tourner Boulevard de Belfort, dans les arcanes du commissariat de Roubaix afin de saisir une réalité sociale à travers ses affaires courantes.

     Roubaix, commissariat central s’ouvre donc sur ce kaléidoscope de petites histoires, d’enquêtes renouvelées en permanence. Sa mise en scène capte cet état des lieux, dans les bureaux, les voitures de police, interrogatoires, arrestations et perquisitions en tout genre. La thématique « Une ville, une affaire criminelle » de ses précédentes enquêtes est délaissée au profit d’un constat global sous forme de puzzle.

     Pourtant, un moment donné le film semble s’affranchir de son dispositif. Un glissement opère : Une vieille dame est retrouvée morte, ses deux voisines sont rapidement mises en cause. C’est alors que nous ne quitterons plus Annie & Stéphanie, les deux voisines en question, révélant leur culpabilité mais aussi leur humanité derrière leurs mensonges. La longue séquence de captation de l’aveu suivie de celle de la reconstitution du meurtre sont à l’image du film entier : Puissant, inédit, d’une tristesse sans nom. Il faut noter que ce magnifique documentaire sert de référence au beau film de Desplechin, Roubaix une lumière.

Guest of honour – Atom Egoyan – 2020

33. Guest of honour - Atom Egoyan - 2020Pizza froide.

   5.0   C’est une histoire de flashbacks. Dans la vie d’un inspecteur alimentaire et dans celle d’une professeure de musique. Ils ont en commun d’être père et fille. Le film s’ouvre tandis qu’elle s’apprête à l’enterrer, entretenant une longue discussion avec un prêtre. On comprend petit à petit, alors qu’il tenait jadis un restaurant, pourquoi il est devenu un inspecteur alimentaire triste, solitaire et amoureux de son lapin ; et pourquoi elle a fait de la prison et en veut beaucoup à son père, en remontant jusque dans son enfance. La narration est originale, éclatée, mais pas des plus passionnantes ni lisibles. Néanmoins, Egoyan m’avait tellement déçu et agacé avec le très mauvais Remember qu’ici je le retrouve un peu. Ça ne brille certes plus comme à l’époque de De beaux lendemains mais il y a quand même quelque chose dans ce mélange de mélodrame familial et de thriller d’investigation, baigné dans un (trop) imposant dédale chronologique. Davis Thewlis, qui nous avait fait trembler à chacune de ses apparitions dans la troisième saison de Fargo, et la belle Laysla de Oliveira sont la grosse plus-value de ce film relativement dispensable.

La petite taupe aime la nature – Zdeněk Miler – 1969-1982

10. La petite taupe aime la nature - Zdeněk Miler - 1969-1982Feu vert.

   6.0   En découvrant C’est nous les héros, sur Netflix, avec mon garçon, je me suis demandé depuis quand n’avions-nous pas été dans une salle de cinéma, ensemble ? J’ai songé à Toy story 4. C’était à la fin de l’été 2019, quand l’idée d’une pandémie comme celle que l’on vit actuellement n’était encore que de la science-fiction.

     C’est alors que j’ai réalisé ne pas avoir parlé ici de ma première séance avec ma fille. C’était il y a tout juste six mois, cet été, le matin du douze juillet, entre deux confinements, en somme. Le seul film qu’elle ait vu en salle, Covid oblige, à l’heure où j’écris ces lignes. Moi qui rêvais d’en faire un rituel hebdomadaire, c’est raté, enfin pour le moment. Croisons les doigts.

     La petite taupe aime la nature est une collection de trois petites aventures pas d’aujourd’hui. Il y a une histoire de chewing-gum (1969), une sur les affres de la télévision (1979), une autre sur la construction d’une ville au milieu d’une forêt (1982). Des thèmes dans l’air du temps, avec une forte dimension écolo. C’est pédagogique et chouette.

     C’était donc ma toute première séance de cinéma avec ma fille, trois ans. Mon fils, huit ans, nous accompagnait, évidemment. Souvenir d’autant plus gravé qu’il me rappelle que la première séance cinéma de mon fiston c’était déjà pour la petite taupe, il y a six ans. La boucle est bouclée.

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