Hulk – Ang Lee – 2003

04. Hulk - Ang Lee - 2003The green endive.

3.0   Revu et c’est toujours Non, pour moi. Le plus flagrant c’est qu’on a sans cesse l’impression que rien ne fonctionne car c’est tout ce qu’il ne faut pas faire. Jusqu’au jeu des acteurs, évidemment, et là comment ne pas évoquer le cas Eric Bana, l’endive, la vraie. Alors ok, on pourrait se satisfaire d’un film de ce genre avec un réalisateur du standing d’Ang Lee aux commandes, mais il ne trouve jamais le bon équilibre, il est à l’image de Nick Nolte dans le film, il en fait trop et aussi bien pour divertir la masse (les effets spéciaux sont pas géniaux, je trouve) que pour clamer haut et fort une envie de faire autre chose, de faire de la qualité. Certes, le genre est moribond, mais quand on voit les Spiderman, de Raimi – les deux premiers sont d’ailleurs sorti un an avant et un an après Hulk – on se dit que l’écart est trop important.

Short circuit – John Badham – 1986

12. Short circuit - John Badham - 1986L’ami mortel !

   5.0   Je m’attendais à trouver ça irregardable – On sait ce que c’est que de découvrir ce genre de truc avec trente ans de retard. Et pourtant c’est très attachant, rythmé, rigolo. Certes c’est une version Police Academy (On y retrouve plein d’acteurs, par ailleurs) de L’amie mortelle, de Craven mais c’est mignon, assez plaisant pour les gamins malgré son côté anachronique : Incroyable le nombre de gros mots et de blagues à le limite du mauvais goût qu’on peut y trouver dedans. Y a que les années 80  pour offrir ce genre d’ambiance. Bref, hormis la silhouette du robot, rien à voir avec Wall-E. Et sinon j’étais troublé d’y voir (beaucoup) Ally Sheedy aka « la détraquée » de Breakfast club.

Action ou vérité (Truth or dare) – Jeff Wadlow – 2018

13. Action ou vérité - Truth or dare - Jeff Wadlow - 2018Vérité : C’est pas bon.

   3.0   En rejeton de Destination finale (bien qu’il n’en partage pas sa générosité) Truth or dare prépare ses éventuelles suites avant de soigner son intrigue, l’exécution de ses meurtres et l’écriture de ses personnages. On s’ennuie presque autant de les entendre parler – dingue ce que ça jacasse là-dedans, et pour rien dire, évidemment – que de les voir mourir. L’histoire et le postulat sont aussi simples que presque prometteurs : En plein spring-break au Mexique, une bande d’amis se retrouvent dans une église abandonnée à se faire un Action ou vérité. Sans le savoir ils ont ouvert la malédiction, un jeu qui ira bien plus loin que les simples actions et vérités que celles qu’on a rencontrées quand on était ado. Quand la question ne s’écrit pas dans un livre, sur un graffiti ou dans un tatouage, elle se loge dans une hallucination. Si on élude la question, elle nous poursuit jusque dans nos rêves. En cas de réussite, on passe au joueur suivant. En cas de mensonge (Si on a choisi « Vérité ») c’est la mort. En cas d’échec (si on a choisi « Action ») c’est la mort : Le joueur alors habité par un démon souriant échappé au choix d’une appli snapchat / de la pochette d’un disque Aphex Twin, trouve un moyen de se suicider – Ici en se brisant les cervicales, là en s’enfonçant un crayon dans le crâne. Encore fallait-il y aller franco. Mais le film est sage, répétitif, prévisible. Un point pour la tension sexuelle qui réside en sourdine entre la fille et le mec de sa meilleure amie, même si ça occasionne des trucs pas possibles : Vu qu’ils se dévoilent leurs sentiments et leurs secrets, ils finissent par se faire la gueule chacun leur tour. Sérieusement ? La malédiction qui les touche n’est pas infiniment plus perturbante que leurs crises d’égo ? Sans compter que le minuscule intérêt des cinquante premières minutes disparait dès lors que les personnages cherchent un moyen d’échapper au jeu et finissent par le trouver – Un point supplémentaire pour la surprenante résolution, ceci dit, même si elle est très mal amenée. Destination finale c’était quand même un peu plus fun j’ai l’impression. Au moins on pouvait faire un top des plus belles façons de mourir.

L’île aux pirates (Cutthroat Island) – Renny Harlin – 1996

16. L'île aux pirates - Cutthroat Island - Renny Harlin - 1996De la confiture aux cochons.

   4.0   Du Renny Harlin pur jus. La finesse d’un éléphant, à l’image du nombre d’allusions cul se trouvant dans chaque scène. Un film d’aventures sans grande imagination mais avec du rythme, des vannes et des explosions dans tous les sens, qui font que ça se regarde poliment un dimanche soir. Le film est surtout connu pour être l’un des plus grands fours de tous les temps, n’ayant pas engrangé dix pour cent de ce qu’il a couté ce qui fit couler Carolco Pictures, sa société de production, qui avait entre autre produit Rambo, T2, Basic instinct, Last Action Hero, tout de même. L’ile aux pirates puis Au revoir à jamais seront surtout l’occasion pour Renny de filmer sa gonzesse sous toutes les coutures (et sous tous ses fantasmes : pirate convoitant un trésor familial, institutrice découvrant qu’elle était tueuse à gage dans une vie antérieure) dans les situations les plus abracadabrantes. J’aime bien Geena Davis, mais bon.

Dans la brume – Daniel Roby – 2018

17. Dans la brume - Daniel Roby - 2018Respire.

   6.0   Je n’avais pas vraiment prévu de le revoir, qui plus est quatre mois seulement après l’avoir découvert, mais j’ai eu cette envie de le confronter à La nuit a dévoré le monde puisqu’on a cessé depuis leur sortie, de les mettre en relation, étant donné qu’ils sont sorti en même temps – Roby un mois après Rocher – et se basent tous deux sur le même scénario, enfin je crois. Bon, ils n’ont absolument rien à voir sur l’écran, et ce n’était pas une super idée de le revoir, en tout cas pas pour Dans la brume, qui semble beaucoup plus artificiel à ses côtés, moins bien écrit (les dialogues relèvent pour la plupart du remplissage) et surfant sur une mise en scène parfois digne d’un téléfilm. Un bon téléfilm, certes. Avec des images fortes telle Paris engloutie dans un brouillard de fumée avec les derniers appartements des immeubles la surplombant et offrant à voir au loin le spectacle abstrait (le film a cette qualité qu’on ne quitte pas ses personnages) d’émeutes à Montmartre. De même que les rues embrumées, avec cette ambiance sonore et cet invisible qui joue brillamment avec nos nerfs.  Bref on ne peut pas dire que ça ne fonctionne pas : Quand Romain Duris & Olga Kurylenko pénètrent dans la brume (pour aller changer les batteries de la bulle de leur fille, pour aller chercher des combinaisons au laboratoire) on prend chaque fois, nous aussi, notre respiration. C’est pas la scène de la poupe dans Titanic mais on sent que c’est une référence : Ce n’est pas un hasard, je pense, si Daniel Roby filme son couple de vieux allongés dans leur lit, dans un plan similaire à celui de Cameron. Je n’ai rien contre ce petit couple – Et Michel Robin est un acteur magnifique – mais ils sont un peu là pour la caution larmichette. Quant au final il est carrément raté : bâclé + Petit malin, la double peine. C’est dommage. Je continue d’aimer le film, néanmoins car bien qu’il y ait tout un tas de choses qui ne vont pas là-dedans à l’image des trous scénaristiques ou de cette imagerie malickienne pour montrer une scène du futur, ça ne contamine aucunement l’aspect survival. On va dire que certains trucs auraient mérité d’être beaucoup mieux amenés, mais dans l’action, la brume et l’espace globalement restreint qu’il s’impose, le film me semble assez beau dans son style.

La vitesse du passé – Dominique Rocher – 2011

19. La vitesse du passé - Dominique Rocher - 2011Le temps a dévoré le couple.

   4.0   Loin d’être inintéressant sur le papier, ce premier court métrage de Dominique Rocher pêche dans l’exécution autant dans son esthétique publicitaire que dans sa construction laborieuse. Le postulat évoque A ghost story, mais avec beaucoup moins d’audace, d’idées, de sidération, sans doute parce que ce genre de récit ne peut pas tenir en seulement dix-sept minutes : il faut l’étirer, l’épaissir et faire qu’on ressente la donnée temporelle. Alors certes le film a le mérite d’y aller, de se jeter dans une poésie ringarde un peu ridicule. Certes Mélanie Thierry et Alban Lenoir donnent un peu de corps à cette histoire d’amour sacrifiée sur l’autel de son bonheur. Car Elle continue de vivre (et rencontre même quelqu’un d’autre) quand Lui se fige dans l’espace/temps. Il est alors comme ces souvenirs qui traversent le temps et qui parfois finissent par s’étioler puis disparaître. Alors est-il mort ou plus simplement cette chute stoppée en vol symbolisent-elle l’éloignement du couple, elle qui change mais pas lui ? Chacun y greffe sa propre idée, j’imagine : cette incertitude évanescente est sans doute la meilleure initiative de ce court métrage très dispensable. Il y a avait dans le film de David Lowery beaucoup à imaginer / projeter sur ce drap blanc – aussi risqué qu’était son parti-pris. Là on a ce corps désarticulé, ce visage s’égosillant dans le silence le tout s’effondrant au ralenti par petits intermèdes : il faut être solide pour y croire / ne pas rire. Ceci étant, si ça a permis à Dominique Rocher de faire plus tard La nuit a dévoré le monde, tant mieux ! La progression est impressionnante.

La nuit a dévoré le monde – Dominique Rocher – 2018

18. La nuit a dévoré le monde - Dominique Rocher - 2018Les âmes mortes.

   8.5   C’est un premier film et c’est troublant puisqu’on a aussi l’impression que c’est le premier film du genre – comme pouvait l’être La dernière piste, de Kelly Reichardt, au western – tant il est épuré, dégraissé jusqu’à l’os, de tout habillage superflu, de toute facilité, de toute ressemblance directe avec un film déjà existant. Capable aussi bien de jouer avec les codes du genre (l’enfermement, la survie, le personnage solitaire, le chaos dehors) tout en le dilatant le plus possible, refusant par exemple, la rencontre, le jump scare intempestif, l’espace extérieur, la masse de zombies.

     La  nuit a dévoré le monde choisit Paris. C’est fort car il ne filme de Paris qu’un immeuble haussmannien, ses paliers, sa cage d’escalier, son ascenseur, ses appartements, ses parquets, ses toits. Et sa verticalité appuie sa gradation en étages : plus on monte plus les plafonds sont bas, plus les décorations sont sobres. C’est une architecture à nulle autre pareille et l’on sent que c’est la priorité de Dominique Rocher : Cet endroit n’est pas choisi par hasard. Son maître c’est Romero, ça ne fait aucun doute : Le désir premier pour mettre en scène ce récit c’est de filmer cet immeuble. Un peu à l’image du centre commercial de Zombie ou de la vieille maison de La nuit des morts vivants. Rocher sait que le décor de l’action est primordial, d’autant plus lorsqu’il est un refuge/prison.

     Alors qu’il passait la soirée chez une amie, qui semble être son ex, Sam (campé par le toujours parfait Anders Danielsen Lie) file dans une chambre pour récupérer des affaires à lui, puis s’endort. Au réveil, plus personne, sinon des cloisons maculées de sang et des zombies errants dans les rues. Minimaliste, La nuit a dévoré le monde l’est assurément, mais pas sans idées puisqu’à l’instar de la jeune fille au syndrome de Stimberger dans le film de Daniel Roby, Dans la brume – avec lequel il partage le projet de base – le film trouve aussi son point d’ancrage : De vieilles cassettes vidéo renfermant des souvenirs d’enfance. A l’image du reste, le film s’en sert relativement peu (Sam les écoute, puis les brule) mais ce peu est suffisamment émouvant pour qu’il nous marque au fer.

     Aux deux-tiers du film, Sam fera la rencontre de Sarah mais découvrira, comme nous, qu’elle n’est plus qu’un mirage formé par les troubles de son imagination. Plus tôt il allait aux devants d’un chat (seule âme qui vive croisée aux alentours durant des semaines : Sam fait des croix sur une fenêtre, on imagine qu’il compte les journées) qui préfèrera le fuir et se réfugier entre les jambes de morts-vivants qui ne prêtent guère attention à ses déplacements. Il y a beaucoup de cruauté dans le film de Dominique Rocher – A moins qu’il n’aime tout simplement pas l’individualisme du chat et ne se soit jamais remis de Sam(antha), le berger allemand de Je suis une légende.

     Ses meilleurs moments, Sam les passera en compagnie d’Alfred, le zombie coincé dans l’ascenseur, qui outre de lui servir de compagnon silencieux s’adoucit peu à peu, semble même s’éveiller à la conscience à la fin : Rocher le film de face, hystérique cloitré bouche béante et regard vitreux avant de l’accompagner de dos, regagnant calmement son appartement, titubant comme un vieillard. C’est très beau. Pour Alfred, deux références sautent aux yeux : Seul au monde, de Zemeckis et Day of the dead, de Romero. Sam en fait son Wilson et il y a beaucoup de de Bub chez Alfred, magnifiquement incarné par Denis Lavant.

     Par ailleurs, vers la fin de Day of the dead, on imagine que Sarah (Le même prénom que celui porté ici par Golshifteh Farahani, ça ne s’invente pas) est probablement morte dévorée dans l’hélicoptère, donc que ce qu’on voit, qui fait bien trop paradisiaque, relève d’un pur mirage. Les intentions sont claires : C’est trop beau pour être vrai, mais pas suffisamment cruel pour ne pas l’être. Et pourtant, Dominique Rocher l’intègre à la perfection dans son récit : Cette hallucination fait clairement suite au génial pétage de plomb de Sam, qui se « donne en concert » lors de la superbe scène du solo de batterie. Sam est au bord du précipice qui conduit à la folie – Sarah ou plutôt son subconscient ira jusqu’à l’avertir : Le danger c’est pas que tu tentes de sortir de cet immeuble, le danger c’est que tu te mettes une balle dans la tête.

     Bien sûr on pourra toujours s’offusquer de cette fin, penser qu’est révèle une certaine paresse ou qu’elle intervient pile au moment où l’on ne veut surtout pas qu’elle intervienne. Il me semble, au contraire, qu’elle se loge idéalement dans la logique d’incertitude du désormais quotidien de Sam. L’espoir c’est ce toit nouveau. Est-il un passage vers la vie ? Abrite-t-il une nouvelle rencontre ? On est suspendu là entre les petites cheminées des toits comme on l’était plus tôt au ras de ce trou dans le plancher. Et puis cette fin, après cette chute s’entend, qui dit qu’elle ne relève pas du mirage, à la manière du final du film de Romero ?

     Un point maquillage maintenant car c’est sans doute générique mais j’aime beaucoup les zombies de Dominique Rocher. Il faut dire que les prothèses créées par Olivier Alfonso sont très belles et parfaitement mis en lumière. Il faut surtout dire que le zombie chez Rocher n’est pas tellement différent de sa version vivante : il court, mais pas plus vite que d’ordinaire, par exemple. Et il se déplace en fonction de ses capacités, ses blessures. Un zombie auquel il manque un bras se déplace de telle façon, un zombie enfant d’une autre, etc. C’est la première fois que je vois ce traitement du zombie dans un film : Ils n’appartiennent plus à une masse informe mais sont des individualités dans la masse.

     Pour finir, citons les mots de Stephen King, qui a récemment fait part de son admiration pour le film, lui offrant, du coup, une belle publicité : « Just when you think the zombie genre has been squeezed dry, along comes a perfectly amazing film by Dominique Rocher called THE NIGHT EATS THE WORLD. It will blow your mind ». Fuck yeah !

First man – Damien Chazelle – 2018

25. First man - Damien Chazelle - 2018The lost girl of moon.

   9.0   Comme dans La La Land, la première séquence de First man donne le La. On est dans la carlingue d’un avion-fusée avec Neil Armstrong lors de l’une de ses missions de pilote d’essai, en l’occurrence une sortie de l’atmosphère. Il va traverser la couche gazeuse avant de rebondir dessus, puis il va plonger à une vitesse fulgurante et se poser, tandis qu’on le croyait parti pour se crasher – Il faut dire que ces avions expérimentaux étaient davantage dédiés à établir des records qu’à faire figure de véhicules confortables. La dimension sonore de cette introduction est donc essentielle et permet de rappeler l’aspect ô combien rudimentaire de ces engins, dont on comprend pourquoi les accidents étaient si réguliers. On entend bien les moteurs, la ferraille, les grincements, le bruit des écrous. Tout est fait de vibrations, pression, cadrans en plastique. On y est. Dans l’habitacle d’un avion-fusée. Dans les années 60.

     C’est un prologue à l’image du film, qui ne cessera de montrer les ratés, les failles, avant la réussite miraculeuse – premier amarrage dans l’espace en 1966, puis premier alunissage en 1969 – au moyen d’enchainements pas toujours subtils ni parfaitement agencés : Le film parfois s’essouffle, puis l’instant suivant redécolle, touche puis indiffère, comme ce personnage face à la vie ou face à son voyage, quelque part. Difficile de savoir s’il veut trouver sa fille sur la lune (comme Joe retrouve sa mère dans le monstre dans Super8 ou Ryan Stone trouve un élan de survie après le deuil de sa défunte fille dans Gravity) ou s’il souhaite y mourir. Parfois il semble être du côté de la vie, de sa femme, de ses garçons, parfois davantage du côté du rêve, avec ses plans, sa lunette astronomique, sa lune, sur laquelle il voudrait y laisser son deuil.

     Neil Armstrong est l’une des plus grandes figures héroïque de l’histoire, la plus grande d’un point de vue spatial, mais Damien Chazelle préfère s’intéresser à l’homme derrière le héros, le garçon paumé, le père meurtri. Un biopic sur Armstrong qui s’ouvre (presque) sur la mort d’un enfant, c’est osé, quand même. On pourrait d’abord penser que c’est une entrée passe-partout, que celle du trauma introductif, mais ça l’est moins si tout le récit tourne autour de ce trauma, si chacune des missions d’Armstrong se voit habitée par la mort de cet enfant, si le quotidien de cet homme est autant jonché de cadavres, de manière générale. L’univers de First man est terrien – On ira finalement peu dans l’espace – et rythmé par la mort, puisque nombres des « collègues » d’Armstrong, à l’image de la mission Apollo 1, ne reviendront pas, laissant derrière eux des quartiers résidentiels de veuves et d’enfants sans père. Difficile d’imaginer un film si sombre à l’évocation d’une histoire (celle d’Armstrong) aussi héroïque, non ? Quoiqu’en un sens, il était déjà inédit de voir en La La Land une comédie musicale aussi triste, malgré sa légèreté, ses couleurs, ses musiques. Si Chazelle aime ses héros, un jazzman ici, un astronaute là, il les adore surtout paumés et/ou torturés et pas vraiment en adéquation avec le monde : En un sens, Buzz Aldrin remplace Keith ici avec cette conscience (que n’ont ni Sebastian ni Armstrong) d’être dans le sens du vent.

     Une fois encore, Damien Chazelle fait briller le film de sa mise en scène. Aux sorties spatiales orchestrées à merveille autant qu’elles révèlent leur dangerosité répond ces séquences familiales dont la plupart copie le filmage et l’imagerie malickienne. C’est comme si s’en échappait parfois des plans de The tree of life. Ce qui n’est pas pour me déplaire, aussi parce que Chazelle n’en abuse pas. Lors d’une séance d’entrainement d’Armstrong, qui se solda par son éjection in-extremis, Chazelle saisit à la fois l’absurdité de ce danger, avec cette machine aussi incontrôlable que les supers pouvoirs d’un super héros se les découvrant, et surtout effectue un brillant montage alternant la vision subjective de Neil Armstrong (comme au tout début du film) et une caméra qui colle au plus près de lui, notamment lorsqu’il chute au sol avec son parachute le trainant sur quelques dizaines de mètres. Il me semble qu’on a rarement offert ça au cinéma, cette impression que le personnage, ce héros absolu, est un pantin, tourné en bourrique par les machines et trainé dans un champ par une toile de parachute. C’est très beau, très brut. C’est comme lorsqu’Emma Stone & Ryan Gosling dansent dans son précédent film : Il y a quelque chose de vrai, qui ne triche ni avec le cinéma, ni le genre, ni l’époque.

     En fin de compte, avec le recul, la partie que j’aime le moins, et c’est paradoxal car c’est aussi celle qui m’a réveillé, angoissé, celle qui extirpe le film d’une léthargie un peu dangereuse, c’est la partie obligée du film, le voyage vers la lune et l’attendu « One small step for man, one giant leap for mankind ». Disons qu’on retrouve les rails. Ce sont de beaux rails, hein, il faut voir le génie de la mise en scène notamment lors de l’alunissage, la maitrise du montage alterné, la séquence du bracelet dans le cratère, la musique de Justin Hurwitz, qui trouve l’équilibre parfait entre pompière et élégante. Sans oublier que le final, le vrai, le retour en quarantaine, offre un échange de regards presque aussi déroutant, triste et intense que celui qui scellait La La Land. Bref c’est une merveille. Je rêve déjà de le revoir.

Nos batailles – Guillaume Senez – 2018

15. Nos batailles - Guillaume Senez - 2018Dans l’attente et la tourmente.

   9.0   C’est très difficile pour moi de parler de ce film, qui m’a transpercé comme peu de films ont su le faire. En remuant tout un tas de choses en moi, doutes, peurs et certitudes, comme il est rare d’y être aussi frontalement confronté. Aussi parce que j’étais dans une phase d’hyper-sensibilité à cet instant-là. Il me faudrait le revoir, l’apprécier avec plus de recul. En seaux de larmes, en gros, pour donner une idée, c’est Kramer vs Kramer, de Robert Benton + Ressources humaines, de Laurent Cantet + A bout de course, de Sidney Lumet + Coco, de Pixar. En seaux de larmes mais pas seulement : je pense que ce sont des films cousins, des films où le rôle du père y est prépondérant, essentiel, des films qui racontent des moments charnières où les vies de famille sont grandement chamboulées, où les enfants, quelque soient leurs âges, prennent tout de plein fouet.

     Bref, délicat de se lancer. Je tenais d’abord à dire que le mieux est d’en connaître le moins possible à son sujet. Je l’ai découvert ainsi, pour ma part et j’en suis ravi. Ravi notamment d’avoir été surpris de voir « disparaître » Laura. Ravi d’avoir cru, même un temps relativement bref, qu’elle serait le personnage central du film, visible s’entend, et non son étoile absente. En tout cas, c’est peut-être un détail pour vous, mais pour moi, d’emblée, ça veut dire beaucoup : Nos batailles s’ouvre sur Oh baby, de LCD Soundsystem, mon « tube fétiche » de l’année dernière. Un morceau qui fait danser, aimer, pleurer : Le film livre déjà son leitmotiv à travers sa chanson d’ouverture.

     Olivier travaille en tant que chef d’équipe dans une usine de commerce électronique dans laquelle il est activement impliqué en tant que syndicaliste. Deux événements, deux disparitions (plutôt deux façons de disparaître), l’une au travail, l’autre à la maison, vont ébranler son quotidien et mettre à mal son équilibre déjà bien précaire. Lorsqu’il doit annoncer son licenciement à un employé, il hésite puis se dérobe, témoin de sa fragilité : La direction s’en charge, l’homme se suicide. Dans la foulée (mettons le lendemain) Olivier est appelé d’urgence sur son lieu de travail pour aller chercher les enfants à l’école : Sa femme est partie, brutalement, sans une note. Le voilà qu’il doit composer avec les exigences de productivité d’un côté, les exigences affectives et quotidiennes de l’autre, et bien entendu avec ce départ incompréhensible ; Asphyxié par ses responsabilités, ses batailles.

     Laura est partie, certes – et d’ailleurs nous ne la reverrons pas – mais le film lui laisse le temps de prendre de l’espace, d’exister brièvement dans son inquiétant mutisme – qu’elle soit devant le miroir de la salle de bain, avec ses mômes ou en tant que vendeuse dans une boutique de prêt-à-porter, on comprend qu’elle est au bout du rouleau – de façon à exister aussi pleinement lors de son absence. Robert Benton avait su insuffler ça aussi dans Kramer contre Kramer, auquel on pense énormément ici, aussi bien dans la douceur qu’on offre à un tel départ qu’ailleurs on aurait incriminé, que dans la charge mentale qui accule ce père de plus en plus paumé de chaque côté. Chez Benton, il y avait une autre femme qui déjà, venait à la rescousse, c’était une voisine qui venait aussi de traverser une délicate période conjugale. Dans Nos batailles, la providence c’est une petite sœur qui incarne le miroir déformant d’Olivier : Elle a apparemment choisi beaucoup plus de liberté que son frère, un métier en apparence plus passionnant (elle travaille d’ailleurs dans une troupe de théâtre) et elle n’a pas d’enfants. Pourtant, le temps d’une scène magnifique, le film éclate sa carapace, cette femme n’est pas qu’une bouée de sauvetage, elle existe aussi avec sa propre douleur. Il faut dire que Laetitia Dosch incarne le personnage de Betty à merveille, au moins autant que Jane Alexander incarnait Margaret dans Kramer contre Kramer.

     Devant Keeper, je savais qu’un cinéaste était né. Je n’avais pas soupçonné à quel point. Avec ce que le genre impose, Guillaume Senez tente beaucoup et réussit à peu près tout. Il y a cette scène de caresse sur la jambe, par exemple, rituel prodigué par leur maman pour les rassurer avant de s’endormir, que les enfants tentent d’initier à leur tante. Avec toute la bonne volonté, il lui est évidemment impossible d’imiter le rythme et la manière. Ça pourrait être une scène un peu lourde, une métaphore grossière, mais ça devient un moment bouleversant, que Betty accompagne de son humour, Olivier de son retrait, les enfants de leurs sourires. Guillaume Senez parvient même à injecter plus tard une scène de « danse » qui se transforme en « étreinte » entre un frère et une sœur sur « Paradis banc » de Michel Bergé. Ça aussi ça devrait peser trois tonnes, pourtant non, c’est simple, discret et déchirant une fois de plus. C’est dire le talent de ce cinéaste.

     C’est vertigineux de justesse et de sobriété. Il suffit de voir comment Laetitia Dosch entre dans le récit, de voir comment Lucie Debay en sort, d’apprécier la drôle de relation entre Olivier et Claire (Laure Callamy) qui sont collègues mais qui dans une autre vie auraient peut-être pu être davantage, de voir des enfants incroyables, de voir cet homme s’effondrer contre un mur, de voir des échanges avec une thérapeute, ce soutien d’une fille pour son frère, cette mère qui avoue à son fils qu’elle est resté mais qu’elle a aussi jadis eu envie de se barrer. C’est un film qui plonge dans une crise trop souvent occultée. Nos batailles rappelle aussi que Romain Duris est un comédien magnifique. Trop souvent cantonné dans des rôles plus ingrats où il se livre à de grossiers élans de cabotinage, on a pu récemment constaté qu’il cartonnait dans des rôles plus étonnants (Une nouvelle amie, d’Ozon) voire carrément décalés (Madame Hyde, de Bozon). Cette espèce d’état naturel mi ahuri mi colérique, il ne l’aura jamais aussi bien canalisé que sous la caméra de Guillaume Senez. Il faudrait d’ailleurs parler de sa méthode d’écriture des dialogues, tout simplement car ils ne sont pas écrit mais improvisés/concertés avec les comédiens sur le tas. Si la quête c’est le naturalisme, alors c’est tout à fait réussi. Et aussi bien chez Duris que chez Dosch ou Callamy : Pourtant trois façons bien différentes d’incarner le naturalisme cinématographique.

     Bien que les deux films aient si peu en commun dans leur propos, Nos batailles reprend la logique instaurée avec Keeper, le déjà très beau premier film de Guillaume Senez. Comme dans le cinéma de Loach ou des Dardenne, c’est la dimension sociale et le drame familial qui dominent, que l’on se penche sur le quotidien d’ados en passe d’être parents ou sur celui d’un père tentant de joindre les bouts entre son boulot et ses deux enfants ; La tyrannie d’une direction sans états d’âme et l’énergie d’enfants qui ne comprennent simplement pas pourquoi ils doivent désormais tout faire avec papa ; Ou parfois Joëlle, leur mamie, puis Betty, leur tante. S’il y a bien une chose que le film réussit de façon surprenante c’est à ne jamais stigmatiser le départ de la mère, d’en faire un monstre égoïste et irréfléchi – Sentiments qui traversent évidemment Olivier, mais qui doit composer avec ceux de ses enfants. Laura, même absente, reste le cœur battant du film. Celle pour laquelle on continue de se battre, c’est tout le propos de ce final déchirant. Parlons-en de cette fin.

     Je me suis d’ailleurs demandé comment le film allait finir sans tout casser. Et pourtant. Très franchement, je pense qu’il est très difficile d’offrir une fin plus lumineuse à un tel récit – Quelque part ça m’évoque celui de Deux jours, une nuit, des frères Dardenne. Ça relève du miracle. Et c’est justement parce que ça semble miraculeux que c’est magnifique. C’est l’espoir, c’est l’humain qui gagne. A cet instant, voilà des mois qu’Olivier attend le retour de Laura. On pense que le film jouera de l’ellipse soit pour nous faire comprendre qu’il l’a oublié, soit pour la faire revenir in-extrémis. Voilà un moment qu’il est convoité professionnellement par la direction pour une place aux ressources humaines, tandis qu’un poste à la direction des syndicats lui tend les bras sur Toulouse. Rester et se fourvoyer éthiquement ou partir et prendre le risque que Laura ne les retrouvera pas. Dilemme qui semble insoluble. C’est alors qu’Heaven, de The Blaze, devient carrément une hymne finale, terrassante, lorsqu’elle accompagne cet ultime plan d’un mur sur lequel un père et ses deux enfants ont écrit une adresse à Toulouse. Suivi d’un « On t’attend » ô combien déchirant.

Gremlins – Joe Dante – 1984

04. Gremlins - Joe Dante - 1984Panique sur Kingston Falls.

   9.0   Après Piranhas & Hurlements, Joe Dante est convoité par la maison Amblin  qu’il va pervertir gentiment à renfort de petits monstres qui sont le double reflet de l’être humain : d’abord de gentilles boules de poil douces et fragiles, aux grands yeux ronds, qui poussent la chansonnette, font du bruit en clignant des yeux et baragouinent un langage proche du nôtre étouffé sous un oreiller. Avant qu’ils ne deviennent, à la faveur d’une malédiction nocturne, d’horribles bestioles fripées, féroces, dentées, vulgaires qui sèment le chaos. T’as un gentil koala au coucher, un reptile maléfique en te réveillant, en gros.

     D’emblée on est surpris et séduit par la qualité de l’image – L’ouverture de Piranhas, bien que citant outrageusement Citizen Kane, peinait à s’extirper du noir. Dante s’est vu gratifié d’un budget conséquent, ça se ressent. Le premier plan dans les rues de Chinatown est déjà une petite tuerie. Pareil pour la séquence suivante dans le magasin d’antiquités et pour celle qui suit et son matin enneigé dans une bourgade la veille de noël – Ce sont des plans, des scènes, qui ne me quitteront jamais, je connais ce film tellement par cœur. Entendre le Christmas de Darlene Love à ce moment-là me file autant de frissons que lorsqu’on entend, plus tard, Do you hear what I hear, de Johnny Mathis s’échapper (pas vraiment) seul, du tourne-disque.

     Une fois encore c’est un puits de référence, Dante s’en donne à cœur joie. D’autant que les écrans sont partout dans le film. La vie est belle, de Capra passe sur la télé d’une cuisine ; Orphée, de Cocteau sur celle d’un salon ; L’invasion des profanateurs de sépultures, de Siegel sur celle de la chambre de Billy, quand les mogwais s’empiffrent de cuisses de poulet, après minuit ; Blanche neige et les sept nains, dans un cinéma, bien sûr, pour ce qui restera comme la séquence apothéose du film, à la fois dans son émouvante folie (la centaine de bêtes maléfiques qui va buguer devant Disney) et sa dimension apocalyptique – Pour s’en débarrasser il faut faire sauter le cinéma !

     Mais on pourrait très bien s’arrêter sur de simples détails, comme dans toute la filmographie de Joe Dante. Ici, c’est un panneau publicitaire qui renvoie directement à Indiana Jones. Là une peluche E.T. qui convoque la scène des peluches dans le film de Spielberg. Il y a aussi celle où Mme Peltzer est avec son mari au téléphone, alors qu’il participe au salon de l’invention. Le temps d’un plan, on peut apercevoir derrière lui la même machine à explorer le temps que dans le film éponyme de George Pal, avant de découvrir après le contre-champ, que la machine a disparu, comme elle disparaissait dans le film. Plus loin c’est un gremlin déguisé en danseuse qui va imiter Jennifer Beals dans Flashdance. Plus loin encore, c’est le gremlin à la mèche qui attaque Billy à la tronçonneuse, façon Leatherface.

     Si Dante quitte les rivières et lac artificiel du Texas (Piranhas) et les forêts de Hurlements, pour ce petit village de Kingston Falls – entièrement tourné dans les studios Universal, qui n’est autre que le même qu’utilisera Zemeckis l’année suivante pour créer Hill Valley, dans Retour vers le futur – qui respire la période de noël, c’est moins pour s’assagir que pour pervertir noël. Se la jouer sale gosse. Le père-noël du film – celui qui offre Gizmo à Billy donc au spectateur – c’est un vieux brocanteur de Chinatown. Sauf qu’il viendra reprendre le jouet à la toute fin du film avec ces mots qui m’ont toujours fait beaucoup de peine, gamin : « Tu n’es pas encore prêt ». La violence. Un peu comme si on nous offrait la VHS d’un film interdit au moins de douze ans mais qu’on n’a pas encore l’âge pour le voir. C’est évidemment ce que Dante cherche à dire. En même temps c’est un pur film de monstres, c’est pas vraiment pour les gamins.

     D’autant que les monstres du film, les vrais Freaks de cette monstrueuse parade, ce sont surtout des êtres humains. C’est madame Deagle, cette veuve d’escroc qui voudrait liquider les chiens de son voisinage. C’est Mr Peltzer cet inventeur inconscient n’ayant d’intérêt que pour ses cendriers sans fumée et sa salle de bain de poche. C’est ce collègue opportuniste, sosie physique et idéologique d’Emmanuel Macron. C’est ce garçon (qu’on verra ensuite dans Les goonies) qui a une drôle de façon de livrer des sapins de noël. C’est ce duo de flics sinon défoncés complètement décérébrés. Et c’est évidemment Mr Futterman, vieux briscard rescapé de Saigon, persuadé de se faire dévorer au quotidien par des saloperies étrangères mais invisibles, qu’il nomme « Gremlins ».

     Gremlins est marqué par la fin de l’innocence, de manière générale. C’est Gizmo et ce qui découle de Gizmo, pour Billy – les gremlins lui feront vite oublier la douce (Son papa, son pote) et grande bêtise (Deagle, Futterman) de son entourage. Et cette sordide histoire de papa / père-noël tombé dans la cheminée, pour Kate, la petite-amie de Billy. C’est une séquence qui m’a toujours marqué à la fois par sa cruauté et son honnêteté envers son spectateur : On peut faire une comédie de monstres et une comédie de noël, il n’empêche qu’on va y glisser d’une part que le père-noël n’existe pas, d’autres part que pour certains ça peut être le moment le plus sinistre de l’année. Sans parler de la violence brute de certaines « exécutions ». Une scène cruelle résume tout : Deux policiers apeurés refusent d’apporter leur aide à un homme déguisé en père-noël violement attaqués par des monstres. Si j’aime autant le cinéma de Joe Dante, c’est pour ce type d’audace.

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