Monika (Sommaren med Monika) – Ingmar Bergman – 1953

14195301_10153945473872106_6297223546659801972_oLes amants crucifiés.

   8.8   La mort du cinéaste suédois, il y a neuf ans de cela, m’avait poussé à me pencher sur sa dense filmographie. Une première rencontre avec Cris et chuchotements m’avait autant désarçonné que fasciné et à vrai dire je n’ai jamais revu ce film qui m’avait terrifié par sa violence froide, ses couleurs rigides, ses cris et ses râles, cette grande maison lugubre et ces trois femmes au chevet d’une quatrième agonisante. Je m’en souviens pourtant très bien. L’essai fut véritablement transformé avec Monika, découvert dans la foulée. Film magnifique, mais jamais angélique, qui préfigurait la Nouvelle vague française (On se souvient de l’apparition d’Harriet Anderson sur les affiches d’un cinéma dans lequel Doinel échoue dans Les quatre cents coups, de Truffaut) et qui allait très probablement orienter une partie de ma cinéphilie. Grande émotion que de le revoir aujourd’hui, qui plus est dans la foulée de Jeux d’été avec lequel il partage de subtiles similitudes. Evidemment, Monika est surtout resté dans les mémoires pour son fascinant regard caméra dans lequel le personnage nous rend témoin de son désarroi de préférer coucher avec le premier homme venu que de continuer à vivre avec son mari et son fils. Ce plan me dresse les poils à tous les coups. Pourtant le film est bien plus que ce tragique plan de bascule. Il est avant cela une fuite entre amants, quittant leur petit boulot miteux pour voguer en canot vers les îles non loin de Stockholm. C’est la bulle d’insouciance avant que le manque d’argent (et donc de nourriture) ne les fasse revenir sur terre. L’idylle éphémère avant l’apparition imminente d’un bébé. C’est la fuite la plus agréable du monde et le retour le plus douloureux de l’histoire du cinéma. Chef d’œuvre absolu.

Jeux d’été (Sommarlek) – Ingmar Bergman – 1951

14231166_10153945473867106_8791691189741712687_oUn amour de jeunesse.

   8.2   Comme son titre l’indique, le récit se déroule en été. Ce qu’il n’indique pas c’est que le présent du film, lui, se situe en automne, puisque l’été en question n’existe plus que dans le souvenir (vieux de treize ans) d’une ballerine au travers d’un gigantesque flashback (Procédé cher au cinéaste suédois) dans lequel Marie s’abandonne pour contrer la morosité qui l’habite (et semble l’habiter depuis longtemps) un jour de répétition de ballet alors qu’elle effectue ses dernières retouches maquillage. C’est alors qu’elle reçoit un paquet, contenant un livre qui n’est autre que le journal intime de Henrik, son amour de jeunesse. Il oriente les réminiscences et ouvre une première transition avant qu’un lieu (Une petite maison familiale au bord de la mer) ne prenne le relais, quand la pièce ajournée pour problème technique, Marie s’y rend, foule à nouveau l’endroit de sa jeunesse estivale, dorénavant secoué par le vent puis se souvient. Sommarlek raconte alors les premiers émois de cette idylle entre la jeune danseuse et l’étudiant aussi adorable que mystérieux – rencontré sur l’île d’Orno, au large de Stockholm – à la mélancolie latente puisqu’il est hanté par la mort de sa mère. Si l’automne et les coulisses de la salle de théâtre marquent durablement le présent, ce passé si proche et lointain respire l’été et les grands espaces, l’eau et les rochers, les promenades et les caresses, la nature et les horizons infinis. L’idylle s’élève contre tout, un oncle un peu beauf ici, une mère disparue là. Bergman disait qu’il avait fait Le septième sceau avec son cerveau et Jeux d’été avec son cœur ; Il résume alors ce qui me touche infiniment dans sa période de cinéma « romantique » couvrant les années 50, en gros : la pureté, le tâtonnement, la jouvence, cette impression que le film se dessine au présent au gré des émotions les plus élémentaires. On ne peut qu’admirer ses grands films sophistiqués comme Persona, mais Jeux d’été a comme Monika, cette fragilité (qu’on ne retrouve plus dès lors qu’il se fait sage et grave) et cette légèreté magnifique malgré la cruauté qui en émane. L’épilogue est puissant, puisqu’il retourne le drame aussi sèchement qu’il était apparu en réminiscence. Marie se démaquille, accepte son présent et son histoire d’amour à venir, raye son passé (En offrant le livre à son homme d’aujourd’hui) et retourne danser. Elle choisit la vie tandis qu’elle avait depuis treize années hésité avec la mort.

Le fantôme de Cat Dancing (The man who loved Cat Dancing) – Richard C. Sarafian – 1973

14184401_10153934225132106_1705574867230153612_nCat reappearing.

   8.1   On a souvent entendu dire que Sarafian était l’homme d’un seul film, Point limite zéro. Après avoir découvert, il y a quelques mois, Le convoi sauvage puis maintenant Le fantôme de Cat Dancing, il est évident que c’est faux. Effectivement, ce sont des films qui tranchent moins en tant que précurseur du Nouvel Hollywood, puisqu’ils appartiennent plutôt à ce genre mourant qu’est le western. Mais cet aspect « Dernier chant du cygne » qui hante le récit, avec ce casse pour la rédemption, offre au film une singularité forte qui n’est pas sans rappeler ce qu’en fera Cimino quelques années plus tard, dans Heaven’s gate. Film testament, agonisant, réchappé des limbes.

     Dans Le fantôme de Cat Dancing, les cow-boys hors-la-loi sont plus fragiles. Il faut un interminable combat à mains nues à Jay Grobart pour se débarrasser de Dawes, venu récupérer son butin. Une microseconde pour que les trois-quarts du convoi soient torpillés par une embuscade indienne. Quant à Billy, il mourra des suites de ses blessures : Un mauvais coup mal placé, durant une bagarre, qui rappelle un autre coup de pied fatal, cruel, dans Thunderbolt & Lightfoot, de Cimino, encore lui, sorti la même année.

     Comme dans Le convoi sauvage le film glisse lentement vers un affrontement final qui n’aura pas lieu. Pas dans la tradition du genre, du moins. L’explication de cette rupture du schéma conventionnel est simple : La fuite et la poursuite ne constituent pas le point essentiel du récit, puisque celui-ci est construit autour de thématiques périphériques qui se chevauchent à merveille, avec cette histoire d’amour en miroir (physique et mystique), la quête filiative et la culpabilité mystérieuse. Grand et grave personnage que ce Jay Grobart, chef de gang du convoi, qui ressemble finalement beaucoup à Bass (Le convoi sauvage) et Kowalski (Vanishing Point) dans sa rupture d’avec le monde. Burt Reynolds y est parfait, opaque, taiseux, avec ce romantisme sous-jacent qui fait parfois, inopinément, soulever un sourire ou offrir une brève palabre poétique.

     Pourtant, le film fait aussi et surtout le portrait d’un autre personnage, une femme, Catherine Crocker (Sarah Miles, magnifique) qui vient apporter ce contrepoint au personnage de Grobart, puisqu’elle se situe complètement dans la fuite, de son mari, de sa vie bourgeoise. C’est d’ailleurs sur elle, cavalière distinguée, que le film s’ouvre, alors qu’elle chevauche des étendues désertiques, sous son ombrelle, afin de rejoindre le train. Train qui sera le terrain de chasse (aux pièces d’or) de Grobart. Ce qui est très beau c’est de voir comment elle occupe l’espace à mesure qu’elle s’ancre dans le groupe, d’abord sous la contrainte (L’empêcher de s’enfuir et de parler) puis dans son attachement précoce à son ravisseur ; Avant d’être prisonnière de l’invisible : Une femme, dont tout le monde parle, morte mystérieusement, portant un nom similaire au sien. Du coup, par rivalité, Catherine se transforme en Cat, remplace ses manières victoriennes par une sensualité squaw et se heurte, comme les deux mondes, L’homme blanc face à l’indien, à l’impossibilité de cohabiter avec celui dont le cœur meurtri est déjà pris. Cat Dancing n’est d’aucun plan mais dans son évocation, quasi de tous. Ce qui achève de faire de cette merveille, romantique et désespérée, un pur film de fantôme.

Les Aventures de Tintin, Le Secret de La Licorne (The Adventures of Tintin, The Secret of the Unicorn) – Steven Spielberg – 2011

14231415_10153945474087106_3887037807662539408_o« Car c’est de la lumière que viendra la lumière »

   6.3   C’est comme dans mon souvenir de cinéma d’il y a cinq ans : Toujours excellent. D’autant que je (re)lis beaucoup Tintin ces temps-ci et que je venais justement de finir Le secret de la licorne bref c’était le moment idéal pour revoir cette adaptation pleine de rythme, de couleurs et d’idée de transitions à faire pâlir bon nombre de films d’action. Spielberg se fait plaisir dans chaque plan d’une virtuosité folle et nous aussi, de voir qu’il a préservé l’origine (On retrouve quasi toutes les planches de la bande dessinée en question) tout en lui secouant la construction pour en définitive proposer une relecture de La Licorne, mais aussi des Crabes aux pinces d’or (L’épisode de la rencontre entre Tintin et Haddock) et de Rackham le rouge (Puisqu’on retrouve beaucoup de la suite de la Licorne dans le film). Bref, plaisir intégral. La séquence à Bagghar est l’un des trucs les plus jouissifs du cinéma d’action de ces dernières années. En puis je ne me souvenais pas du générique initial et je fus agréablement surpris de constater qu’il ressemble énormément à celui de l’un de mes films préférés : Chérie j’ai rétréci les gosses. Hergé serait je pense ravi de voir ce que Spielberg a fait de sa Licorne.

Divines – Houda Benyamina – 2016

divines-de-houda-benyamina-une-autre-belle-bande-de-filles,M338301Money or love.

   6.7   A vrai dire, je ne m’attendais pas trop à ça. Je craignais une compil de Bande de filles trash qui aurait fusionné avec un Tout ce qui brille auteuriste. Il y a de cela au début, un esprit chronique de banlieue camp de Rom + HLM et la plongée hystérique dans un univers tendre et violent, donc drôle, mais éprouvant. Pourtant le film a plus d’un tour dans son sac. Il fonce, n’a que faire de se regarder le nombril (Coucou Céline Sciamma) et se fiche de la star se la jouant banlieusarde (Coucou Nakache & Mimran). C’est La haine qui rencontre Scarface et Donoma. C’est Dounia qui rêve de traverser Phuket en Ferrari, s’engage dans le trafic de drogue mais parfois s’en va épier une répétition de danse dans les cintres d’une salle secrète. Il y a des tentatives toutes les trente secondes, des bifurcations d’une séquence à l’autre. Je ne pensais pas que le film irait si loin, qu’il investirait à ce point le film de gangsters. Je craignais le film poncifs qui débarquerait comme le parangon du cinéma banlieue 2016 qui voudrait montrer la voie. En un sens, oui, il montre la voie mais uniquement dans le vent de liberté qu’il fait souffler. Car le film n’est pas si aimable de prime abord, il est sale, charcuté de partout, surréaliste et multi-genres. Franchement je me faisais un plaisir à vouloir le détester mais j’en suis sorti exalté. J’aime sa rage de survie et son romantisme lunaire (Super idée du danseur étoile sujet au vertige), ses partis pris de scénario comme de mise en scène. Bonne surprise.

La Reine Margot – Patrice Chéreau – 1994

LA REINE MARGOTDe bruit et du fureur.

   7.2   Je n’aime pas Chéreau ; J’ai sans cesse la désagréable impression qu’il est persuadé de se situer au-dessus de la mêlée, qui sait où il va, mais ne tente véritablement jamais. Je n’aime pas non plus Adjani, encore moins Auteuil, qui représentent à eux seuls ce qui me rebuter dans le jeu à la française, quelque chose d’à la fois grimaçant et accablant, qu’on retrouve aujourd’hui parfois chez Seydoux ou Cluzet. C’est une partie de l’Histoire de France (Les rois de la fin de la Renaissance) avec laquelle je me sens très éloigné. On redoute aussi la partition pieds-dans-le-plat de Goran Bregovic. Et le film dure 2h30. Que dire si ce n’est que j’abordais ça à reculons, en restant poli. Pourtant, passé la séquence de noces en ouverture (Qui intrigue autant qu’elle fait craindre le pire : L’outrance et le ridicule s’y côtoient) j’ai été happé de bout en bout, d’abord dans ces festivités déviantes où la foule crache son nombre dans le plan, puis dans ce dédale monstrueux de sueur et de sang, de violences agonisantes, de clash horrifiques (Le travail sonore est hallucinant) au sein de cette ignominie familiale qui pourrait être une sorte de Game of thrones avant l’heure (Rappelons que le mariage de Marguerite de Valois et Henri de Navarre, union Catholiques/Protestants aussitôt avortée, est surnommé Les Noces Vermeilles, en raison de sa proximité avec le massacre de la St Barthélémy) avec sa kyrielle de personnages impossibles, ces infâmes arrangements et complots, cette expédition de Flandres hors-champ, son obsession de maculer le plan de corps, ruelles sans fond, pièces de château glauques, portes débouchant sur l’horreur. La reine Margot est donc l’adaptation de Dumas et raconte notamment le massacre de la St Barthélémy avec une emprise tragique orchestrale. Virna Lisi est une incroyable Catherine de Médicis, monstre absolu à la figure de cire (La voir là en quasi sosie de Nosferatu aux côtés d’Adjani évoque forcément le remake merveilleux signé Herzog) mais tout le casting est au diapason, et gargantuesque, et éclectique, jugez vous-même : Adjani, Anglade, Argento, Auteuil, Blanc (Dominique), Brialy, Bruni Tedeschi, Colin, De Fougerolles, Douchet, Duclos, Greggory, Lisi, Perez, Salinger, Schroeder, Todeschini. J’en oublie, qu’importe, le plus important est que chacun ait un vrai rôle à jouer, une douleur à crier, un secret à masquer ; ça fait plaisir de voir la mégalomanie arrogante de Chéreau se transformer en une telle folie éphémère et sauvage qui n’a d’autre but que d’alimenter la fresque par un déluge rythmique hors norme et une plongée crépusculaire dans les méandres du Mal où la mort se livre partout, sur un amoncellement de corps tuméfiés envoyés dans des fausses communes ou sur le visage de Charles IX liquéfié de sueur et de larmes de sang par le poison.

Pas de repos pour les braves – Alain Guiraudie – 2003

14188678_10153934226417106_5784857604731341495_oNuit debout.

   5.8   Il s’agit donc du premier film long dans la filmographie d’Alain Guiraudie. Le seul qui me manquait pour avoir enfin une vue d’ensemble sur son œuvre. Visionnage que j’avais volontairement repoussé, parce que ça se savoure, Guiraudie, ça se revoit, évidemment, mais c’est surtout le plaisir de la découverte et de se dire que le cinéma français regorge de folies que je ne connais pas encore et puis parce que, soyons honnêtes, j’étais certain qu’il bouclerait ma relation avec Guiraudie en beauté, en attendant l’après Rester vertical, impatiemment, cela va de soi.

     Sans trop tergiverser disons que c’est bien, que ça transforme l’essai, que ça continue de tenter beaucoup de choses, que ça ne ressemble à rien de déjà-vu, que c’est d’une liberté absolue, dans le fond, dans la forme, partout. Mais c’est une relative déception, de celle vers quoi tendra Voici venu le temps, deux ans plus tard : A cet instant, le cinéma de Guiraudie passe encore difficilement le format long. Sur la durée, le film a ses temps morts, ses troubles rythmiques, quelques problèmes d’aiguillage, qui peuvent aussi bien me rappeler ce que sera le Mischka de Stévenin, ou plus récemment Marie et les naufragés, de Betbéder.

     Toutefois, le film stimule déjà. Il s’ouvre sur le monologue habité d’un jeune gars persuadé qu’il va mourir dès l’instant qu’il aura sombré dans son dernier sommeil, puisqu’il a rêvé de Faftao-Laoupo, celui qui annonce la mort. Igor ne fait pas vraiment attention à lui mais ce drôle de type coiffé d’un bonnet orange l’intrigue suffisamment pour qu’il tente de le retrouver. Le lendemain, dans le village natal de Basile, la quasi-totalité de la population est massacrée par un étrange tueur sanguinaire. Igor va donc faire route avec Johnny Got, un journaliste détective ni vraiment journaliste ni détective. Ils vont mourir puis revenir plus tard, dans un univers passé ou parallèle, qu’importe.

     Entre-temps le récit aura retrouvé Basile qui se dénomme dorénavant Hector, il voyage entre Village-qui-meurt où il passe du temps avec un vieil homme solitaire et Village-qui-vit où l’on boit des coups et où l’on joue au billard dans un bar – Et plus si affinités, tendance délire Buňuelien. Un moment donné, Johnny Got (sans gun) réapparaît et se perd entre Oncongue et Buenozères, en passant par Glasgaud et Bairoute (La géographie absurde chère au cinéma guiraudien) avant qu’il ne rencontre un drôle de gang lui reprochant le vol de petites boules rouges. On ne sait plus très bien où l’on se trouve, dans un post-Tati ou un post-Mocky mais le délire semble ne jamais prendre fin, dans le bon comme dans le mauvais sens du terme tant sa folie sans cesse renouvelée s’avère épuisante.

     Mais c’est avant tout très drôle. Ce n’est pas tout à fait le même humour qui caractérisera Le roi de l’évasion qui s’en rapproche dans son cachet western, s’en éloigne dans son romantisme. C’est surtout un humour de la vanne, moins de la situation, tendance « C’est chez vous ? – Non je suis chez le voisin, ainsi chez moi ça reste propre » qui peut s’avérer parfois génial et parfois franchement lourd, mais aussi se permettre des trouées secrètes comme cette séquence qui rejoue exactement celle entendue une demi-heure plus tôt dans le programme télévisé que regardait Basile et Roger, son vieil amoureux.

     Mais surtout, Pas de repos pour les braves est un superbe balai visuel, là aussi complètement anarchique, surfant entre le western et le conte au moyen de compositions incroyables, empruntant des esthétiques parfois contradictoires, lugubres ici, archi colorées là, ambiance de terrain vague ou échappées sur la plage (qui nous vaut une scène de vague dévoreuse rappelant un peu la plasticité du film d’animation d’Alexandre Petrov, Le vieil homme et la mer). C’est un rêve, un rêve dans le rêve, un cauchemar, c’est à peu près tout à la fois. Pas de repos pour les braves est à Guiraudie ce que Mauvais sang est à Carax.

     Le programme, bien qu’il s’avère moins cohérent et encore plus foutraque que dans son dernier film, Rester vertical, est sensiblement le même : S’ériger contre le conformisme ambiant, pousser la fantaisie le plus loin possible et surtout, délirer, partir à l’aventure, choisir la fuite, s’amuser de ce qu’il nous reste à vivre même si l’on croit, comme Basile/Hector que notre heure est venue.

Rester vertical – Alain Guiraudie – 2016

14188286_10153934225337106_8537386221481156345_oLe territoire des loups.

   7.2   Grande nouvelle, Guiraudie nous revient déjà, seulement trois ans après la sortie de L’inconnu du lac. Autre bonne nouvelle, si Rester vertical s’immisce idéalement dans la filmographie du cinéaste (Où tous les films se ressemblent sans vraiment se ressembler) il s’ouvre sur autre chose, d’aussi stimulant que casse-gueule, bancal et revigorant, qui a au moins le plus grand des mérites : Celui d’exister, électron libre au sein du reste.

     On retrouve plutôt le Guiraudie du mouvement et de la fuite, celui de Du soleil pour les gueux ou Le roi de l’évasion d’autant qu’il renoue assez clairement avec le comique, pouvant surgir de toute part. On retrouve le causse (L’Hérault remplacé par la Lozère) cher au cinéma guiraudien ; On fait une plongée fantasmatique dans le « bayou français » des marais Poitdevin ; Et on est aussi dans cette drôle de ville portuaire qu’est Brest. Une géographie aux corrélations indomptables qui permet de belles ruptures et regorge d’apparitions surprenantes.

     Rester vertical est donc traversé par des trouées étonnantes autant qu’elles peuvent parfois s’avérer anodines, des répétitions un peu absconses qui savent aussi s’ouvrir sur la sidération. On rencontre une guérisseuse au bout d’une rivière – Dingue comme j’aime Laure Calamy. On croise un vieil aigri raciste qui s’envoie de la musique à fond du matin au soir en se persuadant qu’il s’agit des Pink Floyd ; On peut jouir et mourir en faisant l’amour sur Wall of death. Et finalement, les personnalités évoluent étrangement, au moyen de surgissements surréalistes et de glissements sensuels.

     Et comme toujours il s’agit de faire des rencontres. Au début, Léo, qui écrit pour le cinéma, sillonne la région à la recherche d’une idée, d’une gueule. Un garçon sur le bas-côté, un vieux sur une chaise, le long d’une route de campagne, il fait une pause, repart. Débarque dans une ferme où l’on sort les brebis, où l’on craint le loup. Repart en ville, mais ne parvient plus à écrire quoi que ce soit. Rencontre un clochard. Et bientôt se retrouve avec un enfant sur les bras – La séquence de l’accouchement est probablement la plus grande ellipse qu’on ait vu chez Guiraudie. Puis il s’enlise, nomade, vers un inconnu existentiel, de plus en plus sauvage et impondérable.

     C’est toute la réussite du film que de tout remettre en jeu, aussi bien les formes de récit habituelles que l’envergure du cinéma guiraudien qui avait trouvé son apogée classique et parfaite avec L’inconnu du lac. Ne pas s’enfermer dans un confort, c’est aussi l’expérience que font les personnages et tout particulièrement Léo, qui devient père alors qu’il n’y était pas préparé et préfère finalement affronter le loup, lui faire face, rester debout, plutôt que de le tuer ou de s’y soumettre.

La force des choses – Alain Guiraudie – 1997

14064064_10153934225732106_8392808525826326285_nLa forêt des songes.

   5.0   Avant son premier long métrage, Pas de repos pour les braves (dont je parle à côté) et avant même ses deux sublimes moyens métrages, Du soleil pour les gueux et Ce vieux rêve qui bouge, tous deux sorti en 2001, les années 90 marquent la naissance artistique de Guiraudie avec trois courts métrages étonnants. La force des choses est l’un d’eux et constitue le trait d’union qui me manquait pour comprendre la brutale évolution du cinéma guiraudien, à savoir qu’il était délicat de faire le lien entre Tout droit jusqu’au matin et Du soleil pour les gueux. A première vue, bien entendu. D’un côté il y a la nuit, la ville, la voix off, la course-poursuite entre deux hommes à travers les ruelles, un discours politique, de l’autre un soleil de plomb, le causse, des dialogues débridés avec un nouveau vocabulaire, une course entre bandits, bergers et guerriers dans un jeu de cache-cache aux relents de conte humoristique. Justement, La force des choses installe cet imaginaire fait de bergers d’Ounaye courant après des bandits enlevant des femmes en échange de krobans, monnaie locale. On s’y livre des combats à l’épée, on arbore des costumes impossibles et on s’enfonce dans les profondeurs d’une forêt mystérieuse. Et surtout, on s’échange des pensées, où l’on évoque ses désirs, entre hommes essentiellement. Situations qui seront clairement reprises dans Voici venu le temps (Qui pourtant déjà marquait l’essoufflement du système guiraudien en rappelant Du soleil pour les gueux en moins bien) dont La force des choses pourrait en constituer l’appendice ou la base de lancement. Trois courts, donc, celui-ci étant le dernier, que l’on peut rattacher tout en les distinguant aisément, trois curiosités, prometteuses et insolites, qui permettent d’entrevoir ce qui anime l’esprit libre du cinéaste aujourd’hui encore et qui a même, au regard de son dernier film, a retrouvé depuis Le roi de l’évasion, toute la fougue, le bonheur, la promesse qui irriguaient ses deux chefs d’œuvre courts éclos en tout début de siècle.

Rush – Ron Howard – 2013

14242262_10153945473707106_732370065268800837_oSad Sweet Dreamers.

   5.8   Ron Howard a touché à pas mal de genres, capable de pondre Un homme d’exception ou Willow, Apollo 13 ou Le grinch. Bref un cinéaste difficile à identifier. Le genre de type dont tu cherches inlassablement la filmo sur Wikipedia quand on te demande ce qu’il a fait. Et inversement : Ah oui c’était pas mal Les disparues, c’est de qui déjà ? Bref, un anonyme, comme le cinéma en compte finalement peu d’aussi intéressant dans leur médiocrité d’ensemble. Et ce n’est pas Rush qui va prouver le contraire, super film (du dimanche soir) de formule 1 sans vraiment l’être, sur la rivalité passionnante (l’un n’aurait pu courir sans la présence/pression de l’autre et vice-versa) et éphémère (Une seule saison, aux rebondissements improbables, bref rien à voir avec le SennaVsProst quinze ans plus tard) de Nicki Lauda (Que chacun connaît minimum de nom) et James Hunt (Que tout le monde a oublié), leur folie contraire (L’ultra précision allemande face au chien fou américain) et leur proximité avec la mort. Il y a du Backdraft (Autre super film (du dimanche soir) signé Ron Howard) là-dedans, le feu y faisant d’ailleurs une apparition brutale, marque un visage (Lauda est aussi resté dans les mémoires pour son visage brulé) transforme un championnat et stoppe la compétition entre un pilote qui voulait tout gagner (Pour montrer qu’il était capable d’échapper aux griffes de son mafieux de père) et un autre qui voulait gagner (Et perpétrer les one shot de sa vie). Ce n’est évidemment pas d’une grande finesse mise en scénique, jusque dans sa description épileptique des courses (Façon Jours de tonnerre, de Tony Scott (Autre super film du dimanche soir, décidemment) dont il reprend d’ailleurs en clin d’œil l’utilisation de Gimme Some Lovin de Spencer Davies Group) mais à titre personnel ça m’a scotché à mon canapé deux heures durant.

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