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Archives pour 15 septembre, 2009

Un Prophète – Jacques Audiard – 2009

 Un Prophète - Jacques Audiard - 2009 dans Cesar du meilleur film un_prophete_5-300x199The world is yours.

   7.5   Avant Un prophète, Audiard avait commencé par Regarde les hommes tombés son seul film qu’à ce jour je ne connais pas. Suivi de Un héros très discret, film lorgnant du côté de Jeunet niveau mise en scène, fatiguant, exténuant. Sur mes lèvres, film d’amour très stylisé entre un taulard sur le retour et une collègue de bureau atteinte de surdité, qui montrait le cinéaste en bon technicien quand il s’agissait de faire monter la tension, mais c’est tout. Vint ensuite son film aux huit césars De battre mon cœur s’est arrêté, où il y filmait Romain Duris dépassant le stade de l’adolescence, coincé entre sa filiation voyou, son métier d’agent immobilier véreux et son amour maternel, sensation indescriptible puisque celle-ci n’est plus, penchant pour le piano. De battre… avait de bien belles qualités mais se noyait dans son propre dispositif, en mettant l’accent sur l’introspection il en oubliait le reste et obligeait Duris & co au surjeu.

     Un Prophète, et c’est une évidence, est le meilleur film de Jacques Audiard. Aucunement handicapé par sa durée, il déploie une histoire pleine de tension en s’attachant à ce personnage, Malik joué par le formidable Tahar Rahim, arrivé Rien en taule, qui sortira Grand, six ans plus tard. Son parcours (car c’en est un ça ne fait aucun doute) ne correspond pas à ceux qu’on a coutume d’observer dans les prisons au cinéma. On pense au cinéma de John Darabont qui ne montre que des gens sympas exceptés des méchants matons et de méchantes bandes dont le seul plaisir est de violer les farouches petits jeunes qui débarquent. Dans un autre style on peut le comparer à Scarface et donc à Tony Montana, dans son ascension, mais seulement dans son environnement initial et final. Car pour le reste, Malik n’est pas Tony, il ne pense pas comme lui, il ne réagit pas comme lui, il n’est pas le voyou de la société qu’il faut abattre, toujours sur un fil, il est produit de la société, mais le versant taulard de ce produit. Il grandit comme il faut grandir dans une société républicaine, il encaisse les coups et saisit les opportunités. Paradoxe aussi passionnant qu’intelligent quand on nous rabâche sans cesse que la prison est censée guérir l’individu. Ici elle ne guérit pas plus l’individu qu’elle le construit. C’est la prison qui forme Malik, pas l’inverse, il n’y a qu’à voir le Malik initial dont le seul cortège est une pluie de hurlements, de coups, de craintes, et le Malik final escorté par une file de mercedes.

     Et quel brio dans la mise en scène, Audiard a su se délester beaucoup plus de tous ces tics qui envahissaient ces précédents longs métrages. Excepté certaines séquences, ridicules mais brèves (je pense tout particulièrement à cet instant où Malik se fait engueuler par César Luciani, un Niels Arestrup qui abuse, où l’on voit tout à travers un seul œil, bref un peu inutile), le tout est bien huilé, et très peu tape à l’œil, encore moins que le diptyque de Richet. Il y a de la violence on s’y attendait mais elle est plus tendue, très brutale mais étirée, comme c’était déjà un peu amorcé dans De battre mon cœur s’est arrêté, avec la scène de baston dans les escaliers. Ici, une séquence tout particulièrement, celle de la lame de rasoir, quasi insoutenable parce que montrée de façon réelle, proche du documentaire, une scène qui arrive tôt dans le film, au point qu’elle surprend, nous met une claque d’entrée. Une autre, celle de la voiture, moins réussie, mais tout aussi intéressante pour comprendre le cheminement de ce personnage. Violence beaucoup plus déréalisée que la scène choc du début, très stylisée, avec du ralenti à n’en plus finir, avalanche de coups de feu muets, où l’on discerne le visage de Malik, semblant flotter dans un univers qui est le sien, sorte de situation qui le rend invulnérable. Alors que nous l’avions vu, deux heures plus tôt, très fragile, une lame entre les dents, un filet de sang sur le menton, où son plan n’était pas loin de capoter, donc de le trahir, de le détruire.

     Un prophèten’est pas exempt de nombreux défauts, c’est indéniable. Il suffit d’évoquer son titre, qui à mon sens n’obtient pas l’efficacité escomptée. La dimension mystique (la scène de l’animal) n’est finalement que peu exploitée et réduit l’étrangeté du procédé. Mais l’enjeu n’est, je crois, pas là. Car en terme de film de prison, s’il fallait le réduire à ce simple genre, il est au-dessus du lot, largement. Il faut voir la tension qui se dégage du film, et tient de bout en bout. Il faut voir l’interprétation, aussi bien de Tahar Rahim que des autres, et puis ce climat, cette angoisse claustrophobe qui s’en dégage. Allez, employons les grands mots : Un prophète est en quelques sortes, Le chef d’œuvre de Jacques Audiard. L’un des tous meilleurs films de l’année. Pas parce qu’il est proche d’un certain cinéma américain, comme l’était le diptyque sur Mesrine, mais parce qu’il ne se casse jamais la gueule alors qu’il a le sujet pour, et surtout parce qu’il tient en haleine comme très peu de films cette année ont su le faire. Belle surprise, belle claque.


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