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Archives pour 29 janvier, 2010

La moustache – Emmanuel Carrère – 2005

la-moustacheLa science des rêves.    

   7.8   En se rasant un matin, Marc demande à sa femme quel effet ça lui ferait de le voir sans moustache. Elle lui répond qu’elle n’en a aucune idée car elle ne l’a jamais vu sans, puis se dérobe. Marc rase alors sa moustache. Il attend qu’on le remarque. Sauf que personne (ni sa femme, ni ses amis, ni ses collègues) ne lui fera la remarque. Quoi de plus vexant ? Probablement pas grand chose. Un changement aussi flagrant qui passe inaperçu. Marc va le prendre avec beaucoup de calme. Finalement c’est sa femme qui en fera les frais la première. Il s’agace, lui demande si elle ne remarque rien. Pas de réaction. Il s’emporte littéralement. Elle lui demande de lui expliquer, lui demande pourquoi c’est si dur à dire. Il lui répond que c’est très facile à dire mais que normalement il n’y a pas besoin de le dire. En fin de compte il lui dira. Le problème ne s’arrête pas là. Elle lui répond avec beaucoup d’assurance et d’incompréhension qu’il n’a jamais porté la moustache. Et ses amis confirmeront. De quoi devenir dingue ! S’il ne peut avoir confiance en ceux qui sont devant lui, il va tenter de le faire avec des objets. Un album photo. La moustache est bien là. Au moment où il veut le montrer à sa femme, les photos ont disparu. Pire, elle nie être aller à Bali, lieu représenté sur les photos. A cet instant il croit à une manipulation ultime, et nous aussi, dans laquelle il serait la victime. Un peu façon The Game de Fincher. Un événement va être encore plus fou. Il parle de ses parents, parce qu’ils doivent aller y manger bientôt. Elle semble bizarre. Tes parents ? Oui mes parents, bien entendu, mes parents… Mais ton père est mort l’an dernier lui dira t-elle. A cet instant je crois avoir été encore plus perdu que lui. La façon dont sa femme lui assène cette phrase franchement j’en avais des frissons.

Deux hypothèses :

La plus probable, Marc est fou. Et c’est de pire en pire de jour en jour. Pas vraiment d’explications donc aux situations puisque l’on peut même douter de la véracité de tout. Si l’on voit tout de son point de vue c’est comme si l’on devenait fou avec lui. Jamais on ne verra de séquences extérieures à Marc. Jamais rien qu’il ne puisse pas voir.

Aussi on peut penser au rêve. Auquel cas Marc rêverait qu’il devient fou. J’aime à envisager cette hypothèse car elle me semble moins négative, elle me dit que je peux croire en ce que je vois, en somme elle me laisse une échappatoire. Car s’il n’y a pas rêve, il y a folie c’est évident, et s’il y a folie, qui nous dit que tout ce que l’on voit n’est pas purement factice.

     En fait ce qui me fait croire à un rêve c’est la carte d’identité. Admettons que tout ne soit que folie. Marc a tout de même nombreux de ses repères. Il semble réfléchi, parfois serein. Il y a bien un moment qui me perturbe c’est lorsqu’il regarde les photos de Bali la première fois. Je suis à sa place ma femme ne dort pas, même pas la peine. Je lui fais avouer que je porte une moustache. Au lieu de cela Marc l’appelle, elle fait mine de dormir, il ne fera rien. Personnellement c’est moi, elle se réveille ! Bref, passons ce détail discutable. Il y en a un autre plus imposant. La carte d’identité. Pourquoi ne se servirait-il pas de cette preuve irréfutable contre son entourage ? C’est ici que ça cloche. Seul un rêve peut lancer une idée aussi lumineuse (la vérification par l’extérieur) et ne pas s’en servir par la suite. Les photos reviennent systématiquement avant de totalement disparaître, pas la carte d’identité où il porte la moustache dont on ne parle guère ensuite. C’est le seul indice qui va nous permettre de penser à quelque chose qui ne serait plus du domaine de la manipulation, ni de l’absurde, mais tout simplement du rêve. Ou alors il est vraiment fou et imagine qu’il porte la moustache sur sa carte d’identité ce qui n’est pas le cas. Il imaginerait cette rencontre au photomaton qui lui donnerait raison, rencontre qui n’existerait pas non plus. Il faut alors accepter que tout ce que le spectateur voit est ce que Marc voit. Ça me semble gros quand même. Je préfère me dire qu’il rêve. Comme Diane dans un certain film.

     La moustache c’est avant tout une curiosité. Son titre bien entendu. Aussi alléchant que terrifiant. Puis c’est un voyage aussi drôle qu’agaçant. On pense à Lynch par moment. Dans la façon de jouer sur deux niveaux de réalité ou non. Sur cette capacité à ne pas tout nous pré-mâcher. Sauf que chez le cinéaste américain c’est toujours très fantaisiste, très excitant. Ici c’est tout le contraire. C’est très terre-à-terre, beaucoup plus intime (beaucoup moins de personnages) ce qui rend l’expérience tout aussi marquante. Au moins perturbante. Et il y a l’incarnation de Vincent Lindon qui est formidable. Totalement habitée. C’est un film très silencieux. Film de mimiques. Film qui parfois se permet même le luxe de suspendre le temps sur un regard, un visage en perdition, une caméra tourbillonnante, une machine à laver. C’est un film d’objets : Un lacet, un album photo, une veste, une carte postale. C’est un film de disparition. Et aussi un film d’errance, scènes sublimes dans Hong Kong. Et bien entendu, certains moments font froid dans le dos.

     En fin de compte j’aime à penser que le film ne répond pas vraiment à nos interrogations. Du coup chacun y trouve ce qu’il cherche.

Max et les ferrailleurs – Claude Sautet – 1971

Max-et-les-FerrailleursLa peau de Max.     

   8.0   C’est une enquête de police vécue comme une tragédie grecque. Max est un flic sans scrupules qui débusque ses proies méthodiquement en ne faisant aucune concession. En cherchant à remonter aux sources d’une grosse crapule il va tomber sur un ami d’antan, qui connaît probablement le bonhomme, qui fait du business bas de gamme. Max va l’utiliser, sans remords. Et de fil en aiguille, aussi par l’intermédiaire d’une prostituée qui fait partie de la bande, il va réussir à les embarquer dans un hold-up. C’est l’obsession du flagrant délit, dira l’un des personnages. Max a perdu une bataille, du temps où il était juge, pour faute de preuve. Etre passé flic, c’est sa revanche, il a maintenant toutes les cartes en main et n’hésite pas à utiliser toute son intelligence de ripoux. Si le désir ultime de voir tous ces minables au trou paraît indétrônable, Max a pourtant une faille. Il va tomber amoureux de Lilly, la prostituée. C’est dans ce cheminement relationnel que Sautet réussit un truc remarquable. Max semble impassible au départ, tout droit sorti d’un Melville, puis sa sévérité se délite. On le voit apparaître sur son visage. Les traits se creusent. Il n’y a plus certitude mais hésitation métaphoriquement reproduite par un possible bouleversement dans les plans de la petite bande, qui en arrive à prendre les armes. Max perd peu à peu le contrôle. Il devient humain en quelques sortes. La fin et ce hold-up qui forcément tourne mal puis le tête-à-tête avec Lilly en larmes et pour finir sa discussion avec ce petit flic indic, au départ simple marionnette, qui dorénavant maîtrise la situation en dit long sur le changement de Max, dont la mécanique professionnelle a été écrasée par les sentiments.

Bliss (Whip it !) – Drew Barrymore – 2010

19196491-1024x680Terrain d’entente.

     6.5   Il y a d’abord la volonté refoulée de s’extraire du cocon familial. Bliss vit dans une famille modeste, n’a que très peu de libertés, entre le lycée et son petit boulot qui lui permettra de payer ses études. Elle a 17 ans. Cette extraction instantanée (une révélation un jour dans un magasin) va être poussée à son paroxysme en remplaçant ni une ni deux sa réussite scolaire et ses concours de beauté si chers à sa mère par le derby roller. Inutile de préciser que cela se fera dans un premier temps dans le plus grand des secrets. Secrets qui visent à être détruits un moment donné à cause du problème de l’âge – Pour participer aux tournois il faut être majeur. Exceptionnellement Bliss aura donc 22 ans. Mensonge qui n’entre pas en phase non plus avec son éducation. Nouvelle extraction. Une fois que l’on atterrit dans ce monde bien à part, où les coachs ont des shorts en jean car il n’y a qu’ça de vrai, où le but est de se chambrer en permanence et de s’éclater, le film prend une tournure essentiellement basée sur l’importance du rythme. Les séquences de rollers ne sont pas spécialement bien orchestrées, on attend d’être véritablement embarqués, même si le montage épileptique offre bien cette sensation de vitesse d’une piste ovale. On ne comprend pas vraiment les règles, si ce n’est qu’il faut attaquer, dépasser ses adversaires pour gagner des points, que l’on a le droit de jouer des coudes, que c’est même recommandé, que faire la technique du coup de fouet – d’où le titre original – vous propulse souvent jusqu’à la victoire.

     Bliss est un film d’actrices. D’actrices casse-cou que l’on pourrait voir chez Cameron : Juliette Lewis (les traits vieillis mais toujours au taquet), Zoe Bell (la cascadeuse de Boulevard de la mort), Drew Barrymore et bien d’autres. Pour autant on y évoque les hommes. Quand la femme encaisse et prend des coups ici, l’homme lui est très sensible. C’est un père qui pour préserver son couple fait croire à sa femme qu’il travaille dur pendant qu’il regarde un match de football. C’est un garçon qui cache une attirance profonde par un besoin d’autorité. C’est un présentateur aussi beauf que touchant. On aimerait que la réalisatrice s’y penche davantage mais on va s’en contenter. Parce qu’avant tout c’est Bliss qui nous intéresse. Dans sa découverte sexuelle, elle croit découvrir l’amour. Finalement ce plaisir sexuel sera celui de la piste. J’irai même jusqu’à penser que Bliss, que l’on appelle maintenant Baby Ruthless, dans son évolution nouvelle, ressent une attirance sexuelle féminine qu’elle ne peut pour le moment définir, cela n’entrant pas dans le cadre de son éducation sclérosée. Quelque chose d’étrange se passe entre elle et la Madone, comme si l’une cherchait l’autre et vice-versa. Pas étonnant qu’elles occupent le même poste sur la piste. A la fin l’une aura gagnée mais l’autre aura réussit une figure incroyable. La gagnante la félicitera. La perdante lui dira que si elle le désire elle pourra lui apprendre. Les deux derniers regards qu’elles se lancent en disent longs sur leurs sentiments.

     Bliss est un film cool, très à l’image de Drew Barrymore d’ailleurs, qui s’est octroyé le rôle d’une cinglée, sorte de clown de la bande, qui arrive toujours en retard, se fait expulser à chaque match, frappe son mec pour le saluer, oui sorte de jackass sur patins. Elle est hilarante. On y retrouve donc notre joli couple de Fever pitch, des Farelly, qui ont tous deux ici des rôles secondaires, mais très important. Jimmy Fallon ayant troqué sa passion du base-ball pour celle de présentateur de derby roller féminin, bavard, pervers et déjanté. Car Bliss est un film qui donne envie de chausser les rollers. Les bleus ne foutent même plus la trouille. Finalement c’est un film qui dit qu’il faut s’extasier, se trouver, recevoir des coups mais ne pas s’enfermer dans un climat que l’on assume pas – la copine par exemple. La mère assume cela. Le film ne le remet jamais en cause, même à la fin. Il dit juste que parfois les chiens peuvent faire des chats, et qu’il faut vivre au gré de ses envies avant tout.

The mist – Frank Darabont – 2008

18897689.jpg-r_1280_720-f_jpg-q_x-xxyxxThe host of seraphim.    

     8.5   A l’origine c’est une nouvelle de Stephen King. Et ce n’est pas la première fois que le cinéaste adapte le romancier, rappelons-nous La ligne verte. Un film éreintant, pompeux, ridicule qui fait l’apologie christique et ne remet jamais en cause la question de la peine de mort. Bref l’horreur. Ce n’est donc pas sans inquiétudes que j’allais me pencher sur cette nouvelle adaptation qui toutefois avait un cachet Carpenterien (The fog) qui m’interpellait.

     Je ne connais pas la nouvelle mais il paraît que le film lui est très fidèle, surtout au début. Peu importe. On est aux Etats-Unis, une tempête a éclaté dans la nuit, a ravagé des habitations, fait tomber de nombreux arbres. Cette petite famille bourgeoise qui ont vu un tronc traverser leur atelier peinture, un autre anéantir leur hangar n’a en plus pas de superbes relations avec leur voisin d’à côté, à qui le dernier arbre appartient. Par un concours de circonstance et beaucoup de calme, ils vont se retrouver lui, son fils et son voisin – sa Mercedes ayant été écrasé – embarqués pour aller au supermarché. Supermarché qu’ils ne quitteront pas de sitôt. Une épaisse brume encercle le magasin. Un homme en sort ensanglanté criant qu’un de ses amis a été littéralement emporté. Point de départ plus que passionnant de ce film qui n’a commencé que depuis cinq minutes.

     La suite est un huis clos total. On écoute les uns, on remballe les autres. On prend son mal en patience ou alors on quitte précipitamment l’endroit. Un premier accident a lieu – celui qui anéantira le minium de confiance qui était installée – où par un excès de bravoure inconsciente, un jeune garçon est dévoré, emporté par des tentacules. Un groupe a vu ce qu’il s’était passé. Un autre n’en croira rien. Tentacules ! They’re crazy! Certains décident alors d’agir par eux-mêmes, de sortir dans la brume. L’idée tourne mal. Au moins ça a le mérite de mettre tout le monde d’accord. Et The Mist va fonctionner comme cela tout le temps. Ce n’est pas tant l’extérieur qui s’avère être inquiétant c’est le magasin lui-même, la communauté qui y est enfermée, les choix proposés, les choix refusés. Trois soldats qui ne sont pas très nets. Des suicides. Une fervente religieuse qui se dit être le messager de dieu et comprendre que le temps de l’apocalypse est venu. L’arrivée d’une arme à feu.

     Ce sont tous ces évènements qui vont amener cette communauté à s’autodétruire, à imploser, alors qu’ils ont tout pour tenir un maximum de temps ensemble. On se retrouve vite dans un cas où l’homme n’est plus qu’un primitif. Il devient irréfléchi, uniquement instinctif. Et très violent. Alors même si l’on a le droit à quelques grosses ficelles comme cette conversion prématurée de cet homme qui est tomber nez à nez avec des araignées géantes, on est en droit se demander si ça ne sonne pas juste quand même. Si l’on observe bien, une grande partie du groupe n’a plus aucun repère et pire a perdu toute forme d’espoir. Le choix simple de se retourner vers cette personne qui semble être la seule à gérer la situation, bien que ce soit sur une thématique religieuse, est somme toute très logique. On se rattache à un espoir illusoire, quel qu’il soit.

     La violence qui irrigue nombreuses séquences du film est déjà désarmante mais n’est rien à côté de ce que l’on vit dans la dernière partie du film. Rarement je n’avais vu un film aussi sévère. Un film qui anéantit tout acte d’héroïsme. Un film sans porte de sortie. La fin dans la brume est un truc insupportable avant de devenir carrément horrible. Pas de punition (la femme cheveux courts qui ne peut rester car ses enfants sont seuls l’illustre à merveille) . Pas d’intervention divine (c’est un problème scientifique qui est en cause). Simplement aucun espoir. Ou s’il en est un, malheureusement tardif.


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