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Shoah – Claude Lanzmann – 1985

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Toute la mémoire du monde    

     10.0   Claude Lanzmann est à la recherche de faits, il veut connaître la vérité, les points de vue, lutter contre l’oubli. Les personnages de son film seront les acteurs ou les spectateurs de cette tragédie, vieille à l’instant du tournage, d’une trentaine d’années. Un homme qui a travaillé dans les camps et fait partie des survivants. Puis d’autres hommes, d’autres femmes, dans d’autres camps. Lanzmann n’a pas de limites. Même si Treblinka semble être celui sur lequel il se penche le plus dans ce premier temps, les autres camps sont évoqués, sans cesse. Il y aura l’interview d’un ancien SS innocenté à son procès. Puis des spectateurs qui ont contribués ou non. Ce conducteur de train, qui se souvient avoir pénétré Treblinka dans sa locomotive deux à trois par semaines pendant un an et demi, avec de la vodka pour acheter son silence. Ces paysans qui voyaient les wagons bondés passer sous leurs yeux et continuaient de travailler leurs terres soient en baissant la tête soient en montrant un geste de la mort, tentant de prévenir les passagers.

     Lanzmann ne cherche pas à faire de reconstitution imagée. Nous devons nous l’imaginer cette reconstitution, grâce aux paroles de ces personnages et grâce aux images des lieux dont il ne reste que nature. C’est avec une extrême délicatesse, une grande pudeur que ses images nous traversent. Elles ne sont pas là, à l’écran, mais bien là dans ce que l’on voit, ce que l’on imagine. Rien de banal, rien de superflu, le cinéaste, aidé très souvent de son assistante pour la traduction, demande des précisions, veut entrer dans les moindres détails et capter cette douleur, cette monstruosité. Projection temporelle douloureuse par le lieu. Dans une séquence Claude Lanzmann veut savoir à quel instant il est à l’extérieur d’un camp, à quel instant il y entre. Il y entre, il y sort, comme ça plusieurs fois. C’est sa façon à lui de capter la vérité d’un lieu.

     Lanzmann n’est pas le journaliste qui chercherait la superficialité d’un souvenir. Il cherche la vérité en profondeur. A certains instants son ton peut monter car il n’est pas satisfait, il ne considère pas sa requête réalisée. Il revient sur des mots, sur des gestes, n’hésitant pas à plonger dans la mémoire de ses vis à vis même si ça leur fait du mal. Le sentimentalisme n’existe pas dans le Shoah de Lanzmann, il s’en débarrasse à chaque fois. Ce sont les faits qui l’intéressent, rien d’autres. Je crois que c’est ce qui m’a le plus frappé ici. Cette impression d’être face à une œuvre immense, qui saisirait exactement ce qu’il fallait saisir de cette tragédie du 20e siècle.

 

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     Si la première partie était davantage centrée sur les voyages au camp, la seconde évoque directement les camps, la solution finale puis l’absence. Petit village de Grabow qui a subi lui aussi une rafle de juifs en direction de Sobibor. Le cinéaste questionne les habitants à propos du départ des juifs, des changements qu’il occasionne, des camions à gaz, des fosses, de cette solution finale intervenue en 1942. On y longera des routes, entièrement silencieuses désormais, en reproduisant les trajets en camions du lieu de rafle jusqu’aux fosses. Nous entrerons dans un four crématoire à l’abandon. Les Polonais interrogés parleront de leurs relations difficiles avec les juifs à l’époque. Quelques hommes diront que les femmes juives, extrêmement jolies, leur manquent. Une polonaise avouera le bonheur de sa nouvelle vie tout en ne se prononçant pas sur la shoah. Je ne préfère rien penser, dira t-elle, mais ma vie est meilleure maintenant qu’avant la guerre. Pensez-vous que c’est le départ des juifs ou le socialisme qui en est la cause, lui demandera Claude Lanzmann. D’une même manière un couple est interviewé, un couple avec une belle maison, qui autrefois appartenait aux juifs. Je ne sais pas s’il y a de la haine dans ces villages là mais il y a comme un mal aise. On n’ose en parler car il n’y a pas plus grande tragédie que la Shoah, mais l’on sent un village plein d’amertume et de honte aussi quelque part.

     C’est avec ce survivant avec lequel le film a commencé, Simon Srebnik, le garçon chanteur, que cette première époque va se clôturer. On y verra une sortie d’église dans le village de Grabow. On parlera de cette église, de sa traversée du temps, du lien qu’elle entretenait avec les juifs du village à l’époque. Un homme évoquera la pensée d’un ami à lui, considérant cette tragédie comme la vengeance du christ, presque 2000 ans plus tard. Mais je ne suis pas de cet avis, dira t-il. Plus qu’un chercheur du moindre détail, Claude Lanzmann recherche le sentiment de la majorité. Que pensent les gens qui ont contribués, selon leur volonté ou non, à cette tragédie ? Et que pensent ceux qui au fin fond de leur campagne, de leurs villages, ont été témoin de l’événement, de façon lointaine ou non, sans réaction ? Dans cette partie il y a un mot qui frappe plus que les autres. Je crois que c’est une femme interrogée qui le dit à plusieurs reprises. Espoir. Lanzmann se demande comment l’on peut se laisser emporter vers la mort sans broncher, et quels sont les facteurs qui le permettent. Espoir. Certains tenteront des choses, des évasions, en vain, tous fusillés sur-le-champ. Espoir. Celui finalement de se dire que ne rien faire est l’unique porte de sortie. Il en aura fallu des morts avant de l’entrevoir cette lumière de sortie.

 

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     Il y a dans cette partie trois interventions majeures : Un nazi du terrain, dans un prolongement de la partie précédente. Un nazi seulement bureaucrate. Et un coiffeur.

     Franz Suchomel raconte son quotidien lorsqu’il avait pour mission d’emmener hommes et femmes au pas de course dans les chambres à gaz. Il explique aussi que les hommes étaient, du moins dans ce camp, toujours exécutés les premiers, donc les femmes attendaient, en entendant les cris de leurs maris. Lorsque les nazis allaient chercher ces femmes, elles avaient évacué, il y avait des excréments partout. Car, dit-il, quand on sait qu’on va mourir, on a peur et on évacue, par-devant ou par derrière, c’est ainsi. Il parle aussi du déblaiement des cadavres post gazage. Qu’ils tombaient comme un bloc de pierre. Nombreux s’étaient dirigés vers la porte, qui restait l’unique espoir de sortie. Etant donné que les gaz attaquaient par-dessous, certains grimpaient sur les autres pour chercher en hauteur l’oxygène qu’ils ne trouvaient plus au sol. On trouvait, dit l’homme, des enfants avec des cranes déchiquetés à l’ouverture des chambres, devenues silencieuses. C’est en porte-parole de faits que cet homme intervient. Lanzmann ne le juge jamais, c’est tout à son honneur.

     Il y a donc aussi cet homme qui n’était que simple bureaucrate. Franz Schalling travaillait sur les horaires des trains alors qu’il n’en n’avait jamais vu un seul. On apprendra qu’entre Cracovie, lieu de rafle et Auschwitz il y avait près de vingt heures de trajet alors que les conditions dans les trains étaient irrespirables. Cet homme nous apprendra qu’il n’avait pas idée de ce à quoi ils étaient destinés tous ces voyages que lui-même organisait. De simples camps de concentration, pensait-il. Il n’était, lui aussi, comme beaucoup d’autres, qu’un pion. Mais un pion qui a participé comme acteur à cette tragédie.

     Tout comme ce malheureux coiffeur, que l’on est venu chercher dans son village. Que l’on a emmené à Treblinka afin qu’il fasse les coiffures des femmes juste avant leur entrée dans les chambres à gaz. D’une part cela contribuait à leur donner un peu d’attention pour qu’elles ne se doutent de rien – alors qu’elle savait pour la plupart ce qui les attendait, dit-il – et d’autre part les cheveux étaient envoyés en Allemagne. Qu’avez-vous ressenti dans ces moments, lui demande Lanzmann. Que peut-on ressentir, demande t-il ? On ne ressent pas, on en ressentait plus. Puis il raconte qu’il voyait de temps à autres des gens qu’il connaissait de son village. Des gens qui le reconnaissaient. Là l’homme s’arrête de parler, terrassé par l’émotion. Il faudra bien attendre deux bonnes minutes pour que le cinéaste lui demande de poursuivre, qu’il en a le devoir, qu’il lui demande de lui pardonner mais qu’il est dans l’obligation de le faire. C’est probablement l’instant du film qui m’a le plus bouleversé. Le besoin de le dire, de tout dire. Ce n’est pas de la curiosité. Ce n’est pas pour faire beau, ni même pour foutre tout ça dans un manuel d’histoire. Ce sont les mots de la vérité. Les mots qui permettront de ne jamais oublier.

 

Shoah

     « Je comprends Mr Lanzmann. Je vais le faire. C’est un témoignage pour l’histoire ».Les mots de Jan Karski, résistant polonais, résument à eux seuls le pourquoi de l’existence d’une telle œuvre. Avant de se lancer, l’homme aura pleuré, il aura hésité avant de parler puis il aura surmonté cela. Pour l’histoire. Comme c’était le cas pour Abraham Bomba, ce coiffeur, Filip Müller et tant d’autres. Il n’est pas simple d’évoquer des faits et des souvenirs de sa mémoire, pourtant c’est bien ce qu’il y a de plus vivant, de plus éternel pour se rappeler. Au début de Sobibor, 14 octobre, 16 heures – Que Lanzmann a tourné en même temps qu’il tournait Shoah, mais qu’il ne voulait intégrer dans l’œuvre car il pensait que cette histoire de révolte, unique dans un camp d’extermination, devait voir le jour dans un autre film qui parlerait uniquement de cet événement – le cinéaste explique que musées et commémorations en tout genre participent autant à l’oubli qu’à la mémoire, qu’écouter une réalité dans la bouche de quelqu’un qui l’a vécu est beaucoup plus marquant, plus persistant. Apparemment il a vu juste.

     Et puis il y a cette interview avec le docteur Frank Grassler, à l’époque commissaire dans un ghetto de Minsk. Le dialogue est quelque peu houleux entre lui et le cinéaste. Il y a comme deux volontés différentes. Celle de dédramatiser, ou plutôt d’éviter la question chez le docteur. Et celle de chercher les aveux d’un tueur, même indirectement chez le cinéaste. Il s’agissait d’un ghetto où s’entassaient les corps par centaines. L’autogestion a bien fonctionné. Autogestion vers la mort. On tuait deux milles juifs par jour. Oui mais il y’en avait beaucoup aussi. C’est un dialogue de sourds. En fait je pense que Lanzmann veut simplement qu’il n’oublie pas. Surtout lui, il n’en a pas le droit.

 

     Shoah est un film d’une clarté hallucinante. Chaque parole a sa respiration. On y prend le temps d’écouter. On y prend le temps de regarder. Lorsqu’un intervenant se tait un moment, on attend qu’il reprenne. Il capte un instant clé de l’histoire comme aucun film n’avait su le faire. Un documentaire hors norme contre l’oubli.

 

     Il faut voir Shoah mais aussi les trois films qui le suivent et sont tout aussi importants comme des compléments à l’œuvre.

Un vivant qui passe, entretien unique avec Maurice Rossel, ancien officier de l’armée suisse, qui avait été envoyé pendant la guerre à Berlin comme délégué du comité international de la Croix rouge. Ici on cherche à comprendre le sentiment d’un homme aveuglé, complice de l’asservissement. Lanzmann ne lui fait pas de cadeau. D’abord discret il n’hésite pas ensuite à le bousculer. Ce n’est pas le plus simple à regarder. Il n’y a que très peu d’images de l’extérieur, seulement cet entretien face caméra. On étouffe sans doute un peu. Pourtant c’est édifiant.

Sobibor, 14 octobre 1943, 16 heures, entretien unique avec Yehuda Lerner, ancien déporté qui a participé à la seule révolte réussie d’un camp d’extermination nazi. Ce film est très particulier car il raconte vraiment un fait précis. Son avant et son après. Le récit de cet homme est passionnant. C’est comme assister à la naissance d’une violence en réponse à une autre violence. A un massacre comme unique solution pour éviter un autre massacre. Lors de son évasion l’homme termine en disant qu’il courrait à travers un bois, que ses jambes ont lâchés, qu’il s’est écroulé de fatigue et s’est endormi. Lanzmann choisi de lui-même – il n’intervient que rarement durant ses trois ‘petits’ films, précisons-le – d’arrêter son film à cet instant.

L’affaire Karski, représente la partie de l’intervention de Jan Karski, résistant polonais, et sa rencontre avec le président Roosevelt. Séquence n’appartenant pas à l’ensemble Shoah – trop lourd pensait Lanzmann – que le cinéaste se devait de sortir en un docu unique en réponse à la polémique autour de l’ouvrage de Haenel. Cet écrivain qui selon Lanzmann falsifie l’histoire en proposant un récit fictionnel pour agrémenter les propos du résistant. C’est en laissant parler cet homme, durant un peu moins d’une heure sur notre écran, que Lanzmann lui répond. Il avait besoin d’entendre la vérité. De faire entendre la vérité. Lanzmann avait prévenu : « la vérité sortira de la bouche même de Karski, le 17 mars 2010, lorsque sera diffusée, sur Arte, une séquence tournée fin 1978, non montrée dans Shoah et où Karski raconte, avec sa voix à lui, son entrevue avec Roosevelt ».

Edifiant, toujours.

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