Archives pour mai 2010



Kasaba – Nuri Bilge Ceylan – 1997

Kasaba - Nuri Bilge Ceylan - 1997 dans Nuri Bilge Ceylan 294037

   6.0   Premier film du cinéaste turc Nuri Bilge Ceylan. Tourné uniquement en noir et blanc et avec une équipe restreinte, Kasaba est déjà un film précurseur. Car même s’il fait office de brouillon on ne peut pas lui enlever ses qualités esthétiques incroyables. Cette beauté du plan, cette photo, cette profondeur de champ, toute cette touche Ceylan intégralement aboutie dans un chef d’œuvre comme Uzak par exemple.

     Lorsque Kasaba commence on est sous le charme, mieux, on en prend plein les yeux. Il faut voir cette façon qu’il a de filmer la neige, cette façon qu’il a de filmer une route de village déserte. Dans ce climat immaculé déjà une ambiance sonore de type industriel particulière. Puis c’est en intérieur que Ceylan poursuit son film, dans une salle de classe. Là aussi on est soufflé par la beauté du cadre. Finalement ce début de film absolument chef d’oeuvresque ressemble à ce qu’il fera par la suite. Un cinéma très peu dialogué, un cinéma errant, un cinéma du temps arrêté, un cinéma tarkovskien. Car la suite navigue davantage du côté de Koza, son court de métrage d’avant Kasaba. Il y est question de famille. On y parle de réussite. On y parle aussi de la mort. Il y a de belles idées mais cette discussion autour d’un feu de camp ne fonctionne pas très bien. Les enfants que l’on suivait jusqu’ici sont abandonnés. Nous ne sommes sans doute pas prêt à entendre des adultes déblatérer. Je ne l’étais pas en tout cas. En parallèle à cela, il y a toujours des errances, des balades, des départs, dont on ne sait si elles appartiennent au présent ou au passé. Il y a surtout le souvenir. Celui du cinéaste. Le souvenir d’évènements importants de la vie comme celui d’avoir quitter le foyer familial pour faire son service. Et celui d’évènements plus intimes, ayant un impact très personnel d’apparence anodine, comme cette main qui caresse l’eau, cette plume qui n’en finit plus de voler. Et la mémoire de l’association aussi. Le souvenir de cette tortue, paniqué car sur sa carapace, lié à celui de sa mère qui tomberait d’on ne sait ou. C’est un film qui n’a pas la force d’un Zerkalo par exemple, mais qui semble assez clairement s’en inspirer, et qui plastiquement, est au-dessus du lot pour un premier jet.

Life during wartime – Todd Solondz – 2010

life-during-wartime-1   6.0   Tout est question de mise en place. Comment raconter les vies respectives de trois sœurs tout en les enchevêtrant ? Solondz choisit d’abord le cas par cas. Ce seront avant tout deux d’entre elles que nous suivrons, sans savoir d’ailleurs que ce sont des sœurs. Solondz abandonne très vite l’idée du récit choral à sensation. Les relations qu’elles entretiennent ensemble importent moins le cinéaste que celles qu’elles ont au quotidien avec leurs hommes, ou bien leurs solitudes. Nous sommes en plein milieu aisé. L’american way of life donc. Mais son versant réaliste, celui que l’on ne soupçonne pas derrière tout ce spectacle des apparences bourgeoises tranquilles. Nos trois frangines ce sont comme nos desperate housewives. Elles n’ont d’heureux que leur paraître. Joy galère avec un mari junkie et pervers, alors qu’elle sort d’une relation difficile avec un type qui s’est finalement suicidé. Scène d’entrée en matière hallucinante. Helen, celle que l’on ne verra qu’une seule fois, mais reviendra parfois dans les discussions, entretient une haine de la famille bien appuyée par sa paranoïa maladive due à sa solitude de star déchue. Quant à la troisième, Trish, celle qui nous intéresse davantage, vit dans un mensonge qu’elle inculque à ses enfants pour les préserver dit-elle, qui veut que leur père ne soit pas le pédophile en prison qu’il est mais tout simplement mort. Elle entre dans une relation naissante avec un gentil bonhomme un peu gros, un peu vieux dont elle se surprend être attirée, mais ne sais plus si elle doit en parler à son fils, curieux et lucide (ça nous change) qui s’apprête à fêter sa bar-mitsva. Et comme si ça ne suffisait pas, c’est à cet instant que le père sort de taule… Il faut voir comment le récit est raconté, tout en fluidité, tout en simplicité. Life during wartime serait en quelques sortes une réponse généreuse et passionnante au dernier film nombriliste et chiant des Coen. Et puis même sans parler d’humour ou de prétention sur quoi que ce soit, le dernier Coen n’a pas de séquences comme celle de la retrouvaille père/fils du Solondz. Et puis c’est un film extrêmement touchant. Solondz a dépassé la barrière du film cynique auquel je m’attendais en livrant un film humain, tout simplement. Ce pourrait être grotesque c’est par instant bouleversant. 

L’ange exterminateur (El angel exterminador) – Luis Buñuel – 1962

19101240.jpg-r_1280_720-f_jpg-q_x-xxyxxForces obscures.    

   9.5   Quel plaisir, quelle chance de découvrir un tel chef d’œuvre sur grand écran ! C’est ma première fois avec ce cinéaste – que j’admire pourtant énormément – que je me dis en sortant de son film qu’il touche à la perfection. Il est là comme une synthèse de son cinéma, qui utiliserait à la fois les codes du néo-réalisme (par moment on est presque chez Fellini), de la satire sociale et du surréalisme, commencé trente-cinq ans plus tôt avec Un chien andalou. Et pourtant c’est encore un objet unique.

     Après une sortie à l’opéra, un couple de bourgeois invite une vingtaine d’amis dans leur demeure, à souper, à discuter, jouer du piano, s’auto congratuler. Tous plus pédants, révulsants, suffisants les uns que les autres. Chacun y parle de son beau métier, sa belle fortune, raconte des anecdotes qui n’ont pas fini de nous faire frémir. Comme cette femme qui se demande si elle n’est pas devenue totalement insensible, n’ayant éprouvé aucune émotion devant cet accident tragique, une collision de trains, complètement en accordéon, alors qu’il s’y entassait des gens du peuple dira t-elle. Et une autre de lui répondre qu’évidemment que si elle sait encore être touchée, comme à la mort de tel grand homme par exemple. Et cette femme qui réplique alors trouvant l’exemple mauvais : Comment ne pas être ému par la mort d’une personne aussi importante ? Bref tout un tas de discussions à vomir, dans une soirée qui sent l’hypocrisie, sorte de boite à mensonges, à fierté, à tabous.

     Mais il y a des signes étranges dans cette soirée. Des indices qui nous permettent de voir que quelque chose cloche, quelque chose de bizarre est en train de se passer. D’abord, les domestiques fuient la demeure, un par un. Des répétitions interviennent dans les dialogues, les faits et gestes, le serveur trébuche condamnant du même coup le plat principal, une femme sort des pattes de canards de son sac qu’elle range aussitôt, trois moutons et un ours ont investit la cuisine. Puis en fin de soirée, chaque convive se retrouve dans le petit salon affalé sur les sofas, chose qui en perturbe plus d’un car chose qui n’arrive jamais dans leur bonne haute société. Certains sont prêts à partir quand soudain une force inexplicable les en empêche. Pas une force réelle, visible ou palpable, non une force surnaturelle qui les pousse à réenvisager leurs envies. Une fatigue soudaine par exemple. Et un par un, chacun des convives se met à l’aise, investit le salon, chaises, sofas, sol et commencent à s’endormir. C’est le point de départ de ce film complètement dingue mais ô combien intelligent.

     Peu à peu donc, les rouages de cette petite communauté vont faire leurs apparitions. L’entente cordiale qui régnait jusqu’alors va se démanteler. Car ce n’est pas une mais plusieurs nuits qu’ils vont passer ensemble, comme une mise à l’épreuve. La panique, la faim, la soif, le manque d’hygiène, tout contribue à une montée de folie progressive et collective. Certains se mettent à parler tout seuls, d’autres font des prières, d’autres tentent de casser des murs en vain, quelqu’un qui n’a trouvé qu’un moyen ludique de passer son temps en faisant marcher un rasoir électrique qui agace la galerie, des instants de spiritismes, des rêves à vous en donner le vertige. Ajouter à cela un malade de la première soirée en train d’agoniser tranquillement, que l’on a pour ainsi dire abandonné. Des engueulades à tout bout de champ. Des envies de suicide. Ces jolis petits masques qui ornaient nos convives sont définitivement tombés. C’est désormais une cohabitation impossible vouée à la survie, entre des êtres tous contradictoires, plein de conventions répugnantes, en train de crever à petit feu dans leur pourriture, leur insolence.

The secret life of words – Isabel Coixet – 2006

The secret life of words - Isabel Coixet - 2006 dans Isabel Coixet the_secret_life_of_words

    6.0   C’est un film très touchant et plein de pudeur. Je pensais qu’il irait là où je ne le suivrai pas et finalement plus ça allait plus ça fonctionnait. Je n’aime pourtant pas le début du film, dans sa distribution de rôles, de personnalités, de handicaps. Je voyais déjà le mélo larmoyant où l’aveugle tomberait amoureux de la fille sourde. Ce n’est pas trop sur ces handicaps que la réalisatrice construit son récit, ils existent uniquement comme toile de fond, ils permettent cette rencontre tout simplement. Car c’est davantage un film sur la puissance des mots. On pourrait penser qu’ils utiliseraient ce pouvoir comme un vecteur simple de leur relation naissante, et si c’est bien ce qui en découlera par la suite, la route est dans un premier temps laborieuse, l’un se confiant en cherchant une réciproque, l’autre écoutant tout en gardant ses secrets. C’est sans doute durant ce laps de temps que le film me parle moins. Il manque un rythme, un mystère qui insufflerait une certaine fascination. Au lieu de cela j’attends le moment où elle parlera d’elle car je sais qu’il arrivera. Pas de mystères. Cela dit lorsque vient cette séquence, j’attends tellement quelque chose de banal – finalement avec le recul c’est un peu ce que me laisse le film comme sensation : un cruel manque de personnalité, la faute principalement à ces deux séquences en musique – que je suis surpris, presque choqué, par ce monologue fabuleux, qui n’est pas loin d’avoir la charge de celui de Bibi Anderson dans Persona. Je trouve Sarah Polley absolument magnifique dans ce film de toute façon et elle explose littéralement dans cette scène. J’aime aussi beaucoup la fin, principalement ce dialogue devant cette épave de bateau. Ce n’est pas un happy-end au sens où on s’attend à le recevoir. Ici il y a quelque chose de fort c’est le manque de rebondissements dans l’intrigue de leur relation. D’habitude on aurait un suis moi je te fuis, fuis moi je te suis et là, mis à part lors de cette scène, mais durant seulement quelques secondes, cette attirance, cette relation est intacte, pure, elle pourrait tout aussi bien se passé de mots. Elle l’emporte sur le passé douloureux. Je ne pense pas que ce film me laissera une marque indélébile mais quoiqu’il en soit j’ai trouvé ça vraiment pas mal. 

Un couple épatant/ Cavale/ Après la vie – Lucas Belvaux – 2002

Un couple épatant/ Cavale/ Après la vie - Lucas Belvaux - 2002 dans Lucas Belvaux p1

 Trois en un.    

     Il s’agit de trois films différents ou d’un seul film. Pas vraiment d’une trilogie. On pourrait tout aussi bien regarder les trois dans l’ordre, dans le désordre. En regarder un. En regarder deux autres. Cependant, sa grande force réside dans le visionnage successif de ces trois films, de ces trois points de vue.

     5.5   Un couple épatant, le plus faible des trois, parle d’un homme amoureux tellement englouti par une paranoïa compulsive que sa femme, elle aussi complètement parano, ne tarde pas à soupçonner d’avoir sinon une maîtresse, au moins une double vie. Ce petit jeu de cache-cache entre un couple plein de soupçons incapable de véritablement se parler est sympathique mais son parti prix répétitif lasse quelque peu. Heureusement, entre temps nous avons pu constater qu’autour de ce couple il semble y avoir des histoires diablement intéressantes, plus romanesques que rocambolesques. Et c’est cela même que Belvaux nous demande à voir dans ses deux films suivants, se déroulant sur la même période mais des lieux différents évidemment, effectuant eux aussi, de temps en temps, un croisement avec notre couple épatant.

     7.0   Cavale c’est le polar. Bruno que l’on croyait sans le sou dans le film précédent, et ami d’une amie de Ornella Muti, est en fait un taulard évadé, ex résistant, que la police craint pour ses méthodes radicales, que d’anciens amis craignent parce qu’ils l’ont balancé. Bruno, joué par Belvaux lui-même, est comme un personnage central car il influe au moins un peu sur les ‘trois histoires’. Personnage qui veut à tout prix s’en sortir, et qui mourra comme un homme tomberait dans l’oubli, il se heurte, de part sa générosité, à des rencontres qui vont le ralentir dans sa quête de liberté. Catherine Frot, son ancienne petite amie résistante (mon hypothèse) qui s’en était sortie, non sans magouilles, sans aucune arrestation. Dominique Blanc, une camée en pleine crise de manque, qui l’hébergera un temps avant de l’emmener dans un chalet en montagne, celui de Ornelle Muti, sa collègue institutrice. Sauf que cette jeune femme, joué par une Dominique Blanc absolument fabuleuse, n’est autre que la femme d’un petit flic du quartier, qui n’est pas aux trousses du cavalé, mais qui aura tout de même un lien avec lui.

     7.5   C’est bien entendu le sujet du dernier des trois films, Après la vie, le plus politique, le plus fort, le plus intense, le plus surprenant qui suit les destins sinueux de ce couple, sinon épatant, hors du commun, entre un flic et une junkie invétérée. Un flic qui a toujours tout fait pour elle, trouvé sa morphine en temps voulu, qui a su l’aimer comme un intensément peut-être parce qu’il se sentait vivant tant qu’il la maintenait en vie. Cette institutrice qui a toujours tout affronté à l’aide de sa came et se retrouve maintenant dans la position peu confortable d’une pénurie totale. Si lui ne peut lui en offrir c’est parce que le retour de Bruno effraie son ancien ami indic, devenu dealer, qui ne peut plus prendre le risque de vendre ses doses. Tout se rejoint. Tout est parfaitement vraisemblable. Sans doute parce que Belvaux n’abuse de rien. Ni de son pouvoir de multiples visions (c’est comme s’il dévoilait un certain envers du décor que l’on ne voit jamais, excepté dans les séries télé) ni de la tentation du surplus d’événements qui nuirait à la cohérence de son tout. Et qu’il a monté ses trois films comme un seul. Aussi le choix de découpage est une idée lumineuse. Il permet d’offrir quelque chose de très épuré, d’une grande clarté, permettant de s’intéresser en profondeur à chaque personnage de cette grande histoire. Et il y a un autre point que je trouve génial, ce qu’une série comme Lost n’arrive pas vraiment à faire par exemple : c’est le choix du plan selon le point de vue dans le temps. Un plan dans Un couple épatant sera inversé dans Après la vie. Un plan moyen dans Cavale sera hors-champ dans Après la vie. Et ainsi de suite. Toujours suivant le personnage central du film concerné. Il n’y a qu’à certains moments où Belvaux utilise la facilité du plan identique, probablement parce qu’il n’avait pas assez de (bons) rushs. On lui pardonne. Cavale et surtout Après la vie sont à mes yeux deux excellents films.

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silencio


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