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Archives pour juillet 2010

Mère et fils (Mat’i syn) – Aleksandr Sokurov – 1998

mere-et-fils-01Le secret du temps.

   8.9   C’est en cinéaste peintre qu’Aleksandr Sokurov a crée ce chef d’œuvre qu’est Mère et fils, Mat’i syn dans sa langue originale. L’un des plus grands esthètes de notre temps, qui est aussi un cinéaste qui aime transcender le cadre, les conventions du cinéma réalise ici, et à l’instar de L’arche russe – un plan séquence unique d’une heure et demi – quelques années plus tard, un film sans équivalent. Mère et fils puise ses références du côté des grands peintres impressionnistes tout en se situant parfois proche de cinéastes majeurs comme Tarkovski, peut-être même Bergman.

     C’est la matière même de l’image que l’on travaille ici, ce qui rend chaque plan très pictural, avec ses nombreuses lignes de fuite, son incurvation. Sokurov travaille l’image mais aussi le mouvement et le son. Une locomotive qui traversera l’écran laissant dégager ses volutes de fumée. Elle est bruyante. Et elle disparaît derrière la colline. La fumée s’évapore. Le bruit continue seul. Il y a comme ça un respect des choses et du temps que l’on voit trop rarement. C’est comme une peinture en mouvement. On apprivoise tout ce qui nous est proposé. La présence du tonnerre aussi comme une menace permanente. Ces chemins à n’en plus finir tout droit sorti d’Offret. Un moment donné l’on voit un champ de blé que le vent secoue violemment. Le plan dure un temps. Le bruit couvre tout. On a l’impression de voir un océan de blé. C’est magnifique.

     Epure narrative magnifique puisqu’il s’agit de montrer les dernières heures de la vie d’une femme, gravement malade, accompagnée de son fils, qui veille à son chevet. Elle a le choix de dormir mais elle préfère sortir. Longue balade dans une campagne isolée, où une mère dans les bras de son fils ne font plus qu’un avec la nature. C’est un film d’une force incroyable, quasiment en temps réel, probablement l’un des films les plus purs qui m’ait été donné de voir. L’amour qui traverse la nature en attendant la mort. C’est beau, limpide et cruel. Et c’est très étrange cette impression d’avoir visionné un film à part, incroyablement moderne, qui tendrait vers le cinéma que j’admire exactement, tout en redistribuant en plus de nouvelles cartes pour le cinéma à venir. Mère et fils serait pour moi une forme d’absolu cinématographique.

Le pornographe – Bertrand Bonello – 2001

Le pornographe - Bertrand Bonello - 2001 dans Bertrand Bonello 69215978_ph4-300x200     5.0   Déception. Bertrand Bonello ayant réalisé un film qui à ce jour reste premier de mon top 2008 j’étais plus que curieux de découvrir ce film là et Tiresia, plus tard. Alors je suis déçu parce que là où il m’avait embarqué dans De la guerre, ici il me laisse de côté. Pourtant tout commençait à merveille. Léaud est un réalisateur de films pornos. Il a œuvré dans les années 70 mais reprend le flambeau afin de payer de vieilles dettes. Il voudrait faire les choses à sa manière, mettre de l’amour dans ce qu’il filme, limite faire du porno auteuriste. On ne lui laisse pas faire. A côté de ça, son fils, qui avait quitté la maison il y a dix ans justement parce qu’il apprenait que son père était un pornographe reconnu, revient aux sources. C’est cette nouvelle relation qui appelle à être passionnante mais qui moi m’a profondément ennuyé. Ce garçon qui s’embarque dans des manifs. Cet homme qui voudrait se construire un îlot en pleine forêt. Chacun fait la révolution à sa manière. Il en ressort quelque chose de très théorique. Beaucoup moins vivant, atmosphérique que l’est De la guerre. Ça manque clairement de folie. Le fait de filmer une séquence porno en train de se faire oui il y a un truc osé qui fonctionne, qui montre l’esprit ultra fabriqué du genre. Il y a des instants aussi très étranges. J’ai pensé au Visage de Tsaï Ming-Liang par moments, probablement parce que Léaud m’y faisait penser, mais aussi pour le côté « film qui ne raconte rien ». Mais finalement à aucun moment je me suis senti embarqué par l’ambiance du film. Hâte de voir Tirésia tout de même.

 

Policier, adjectif. (Politist, adjectiv.) – Corneliu Porumboiu – 2010

Policier, adjectif. (Politist, adjectiv.) - Corneliu Porumboiu - 2010 dans * 2010 : Top 10 489250_sans-titre

Une journée à Bucarest.     

   8.9   Ce qui me plait avant tout ici c’est le côté film de genre maquillé, une enquête policière en filature d’apparence anodine, non plus filmé en rebondissements par paliers mais temps réel sans avancées évidentes.

     Cristi (je n’aime pas trop le choix du prénom, mais peu importe) est chargé par son supérieur de filer un lycéen consommateur d’herbe, de noter tous ses faits et gestes, les déplacements, de tout écrire dans un compte rendu journalier. On va très vite comprendre où le cinéaste veut en venir avec tout ça : la dichotomie récurrente écrit/oral et le principe même de loi. Cristi passe son temps à filer les autres, donc à les regarder, à regarder, à voir. Ce ne sont pas les écrits qui le guident, ce sont ses yeux, c’est la valeur la plus cartésienne, logique ou pragmatique selon lui. Avant qu’il y est cette fameuse séquence quasi-finale – qui restera comme un instant de cinéma absolument incroyable à mes yeux, de tension et d’étouffement – de dialogue entre un flic et son supérieur, il y aura d’autres signaux évidents mais plus discrets comme l’entrevue avec le collègue, et la discussion autour de la partie de football (Y a-t-il une loi disant qu’un joueur mauvais au foot l’est tout autant au tennis ballon ?) ou comme le dialogue avec sa femme, lorsqu’elle lui apprend un changement d’orthographe (Comment se fait-il qu’une loi se penche sur des changements de langue aussi anodins, pense Cristi, alors qu’elle ne s’intéresse pas à plus important ?) qui permettent de saisir la personnalité du policier. Cette faculté qu’il a de trancher, de se fabriquer un avis, en somme de devancer un peu tout le monde.

     Porumboiu parle de politique bien entendu, celle de son pays, la Roumanie, fraîchement entrée dans l’union européenne. Dans le film cette union est évoquée à plusieurs reprises, dans un premier temps de manière insolite autant que superficielle dans le rapport entre Bucarest et deux autres capitales européennes que sont Paris et Prague. Nouvelle loi devant laquelle le jeune policier semble avoir un souci : son collègue lui avouant qu’il aimerait que Bucarest soit surnommé elle aussi le Petit Paris, à l’instar de Prague. Et le policier de lui répondre que ceci est impossible car le Petit Paris restera Prague et ne sera jamais Bucarest. On en revient à la partie de football. Et dans un deuxième temps, de façon plus marquée, par rapport à la loi sur le haschich, laquelle est beaucoup plus laxiste dans les autres pays de l’union, pendant qu’en Roumanie un simple fumeur peut écoper d’une lourde peine de prison. Cristi devrait légalement faire un flagrant délit, le garçon est arrêté et on n’en parle plus. Mais il préfère remonter aux origines de la présence de la drogue, ne pas balancer un simple consommateur en taule. Qui dit jouer sur la loi, sur sa valeur, dit jouer sur les mots, sur la signification de ces mots. La scène à la fin du film avec le supérieur est à ce titre sans équivalent.  

     Pourtant, ce n’est pas vraiment pour tout ça que j’aime – voire que j’en suis venu à littéralement adorer – ce film mais pour ses partis pris formels avec lesquels il appréhende tout cela. Porumboiu choisit le temps réel. Un temps réel que l’on ne connaissait pas encore dans ce type de film. Nous sommes dans une filature durant les trois quarts du film et il ne s’y passe absolument rien, en tout cas rien de concret, c’est en filmant un quotidien des plus ennuyants que Policier, adjectif devient une œuvre carrément fascinante. Les scènes d’intérieurs, donc toutes celles hors filature, sont des plans fixes Akermanien, pour la plupart, de personnages assis à des tables, effectuant leurs tâches (manger, parler, travailler) en temps réel. Et en extérieur nous resterons dans ce type de plans, quasi tous fixes, au mieux panoramiques, avec des personnages entrants et sortants du champ. Porumboiu a opté pour un choix esthétique plutôt intéressant au passage, qui m’a rappelé celui utilisé par Lumet pour 12 angry men : le découpage en trois cycles.

     Le personnage entre avant tout dans le plan, avant de déjà faire parti du plan, pour totalement devenir hors champs dans le tout dernier plan. Comme s’il était un simple témoin du temps, qu’il apparaissait lui aussi puis qu’il disparaissait, pour laisser sa place. De toute façon Policier, adjectif parle aussi du temps. Celui imposé par la mise en scène : il suffit de voir le nombre de scènes d’attente que le cinéaste nous offre (rarement vu autant d’intensité dans l’attente depuis le Uzak de Ceylan) où le policier est simplement dans l’observation ou bien la marche pour suivre ; ou carrément se reporter vers la fin du film où Cristi attend d’être reçu par le commissaire dans son bureau, et qu’il patiente dans celui de la secrétaire, tout cela en temps réel, simplement en se tournant les pouces. Il y a comme cela un respect du temps qui me passionne, et une tension qui naît de cette attente, la même qui doit saisir le personnage à cet instant. C’est comme Chez Béla Tarr, le temps n’est plus guidé par la durée dans une simple unité de temps universel, mais par le plan. 

     Policier, adjectif m’a pris à la gorge comme très peu de films savent le faire. Et puis sans artifices. Que ce soit au niveau des rebondissements de l’intrigue qu’au niveau technique. Porumboiu se la joue Bressonien, il n’y a que chez le cinéaste français que l’on perçoit autant cette pureté, cette pudeur à travers le plan, ou à travers les visages des acteurs jamais dans l’emphase, où à travers le simple fait de montrer un compte rendu à l’écran, et non de le faire lire, de le dicter ou autre. 

     Il y a quelque chose de très fort qui se passe durant cette ultime séquence hors champ. Nous ne sommes pas vraiment dans la résignation, ce n’est pas ce qui transparaît de cette scène à mon avis. C’est la conséquence d’un simple combat de conscience. Le commissaire exécrable n’a pas gagné, c’est juste que Cristi s’est retrouvé face à un double question : Etait-il capable d’assumer son refus d’appliquer la loi, ne regretterait t-il pas d’obéir aux ordres ? Devait-il préserver son identité ou être en phase avec sa conscience ?

Puzzle (Rompecabezas) – Natalia Smirnoff – 2010

Puzzle (Rompecabezas) - Natalia Smirnoff - 2010 dans Natalia Smirnoff 125334-Puzzle_341

Pièces par pièces.     

   4.2   C’est l’histoire d’une femme au foyer coincée entre un mari débordé professionnellement et des enfants assistés, produits de la société machiste (symbole lourdingue du club de football River Plate employé à plusieurs reprises), qui est sur le point de donner un autre sens à sa vie en se découvrant une passion pour la construction de puzzle. Plus qu’un film sur ces petites pièces que l’on assemble entre elles, Puzzle parle d’émancipation de la mère, au moins par le plaisir instantané que cela lui procure.

     Autant certains instants dans le film sont très beaux, très sobrement amenés (je pense à la nouvelle relation entre cette femme et cet homme, qui n’est autre que son partenaire de table, relation ambiguë, inavouable qui cache sans doute davantage, toute en admiration réciproque avant de devenir plus intime) et d’autres sont plus grossiers, moins subtiles (Comme cette première séquence d’anniversaire, où l’on voit la jeune femme s’affairer aux préparatifs culinaires pendant que ses convives ne bougent pas d’un pouce et son mari qui n’hésite pas à lui envoyer quelques piques désagréables, on apprend ensuite qu’il s’agit du sien d’anniversaire, puis lorsque dans un mouvement brusque elle renversera une assiette dont elle rassemblera bientôt les morceaux évitant à ses invités de se blesser, on se dit que le choix métaphorique aurait sans doute dû être plus travaillé) ce qui confère à ce film argentin un cachet de petit film maladroit autant qu’attachant, déployant ce besoin nouveau à travers la passion de manière assez nuancée sans trop de complaisance inopinée.

      C’est donc un film mignon, mais relativement anecdotique, qui dit très peu de choses dans la mesure où il se place systématiquement à hauteur de cette maman dont la vie se résumait jusqu’ici à faire les courses, la cuisine et le ménage, et à donner beaucoup d’amour à son foyer, mais qui évoque ce bien peu comme quelque chose d’universel. Le choix du puzzle est intéressant dans la mesure où il offre un don à cette femme, qui se découvre en osmose avec ces petites pièces, qu’elle assemble tranquillement de façon peu commune sans avoir au préalable assembler les bords. Comme si c’était déjà fait, dans sa vie, où elle n’est jamais vraiment entrer au cœur des choses ne faisant que les contourner.

     Malheureusement, le film n’en dit pas plus, n’en montre pas plus, les puzzles ne sont pas suffisamment filmés, ou alors quand ils le sont c’est beaucoup trop bref, et ce don n’est pas clairement montré, alors que nombreux de ces instants auraient dus/pus être plus lumineux, plus harmonieux. Même l’aspect routinier, cadenassé, de sa vie avant cette découverte n’est pas montré non plus, les enjeux de ce dérèglement souvent soigneusement évités. 

Les mains en l’air – Romain Goupil – 2010

Les mains en l'air - Romain Goupil - 2010 dans Romain Goupil les-mains-en-l-air-2-4339573bfiyy_1798

« Nous sommes tous des Milana »     

     5.0   Quel dommage d’avoir opté pour la mauvaise idée mode Téléfilm France 3 du lundi soir et ce semblant de cinéma offensif qui ne dépasse pourtant jamais les limites du balisage. A commencer par le choix de situer le film comme le souvenir d’une vieille femme en 2067, mon dieu quelle horreur. Faut pas faire ce genre de chose, c’est impardonnable quoi. Bref dès que l’on s’affranchit des règles du travail de mémoire (lorsque la voix off disparaît) le film devient déjà plus intéressant. Goupil choisit alors de filmer des enfants, d’abord dans leurs quatre cents coups quotidiens mêlant son enfance à lui – à nous – (Cabane loin des parents, triche en tout genre, maison de campagne pour les vacances) et celle du XXIe siècle (technologie à la pointe, melting-pot social, peur de la police) puis dans un contexte beaucoup plus politique avec la question des sans-papiers. Milana est une jeune tchétchène non-régularisée et pour éviter son exclusion une mère de famille (la mère d’un de ses copains) l’accueille provisoirement dans son foyer. Goupil filme donc ce conte dramatique à hauteur d’enfants, à tel point qu’il coupe à de nombreuses reprises les bustes des parents, bien trop grands. C’est dans l’avachissement de ceux-ci – alors qu’ils occupent donc tout le plan – souvent cueillis dans la résignation, que l’on voit la principale qualité du film. Il n’y a que les enfants qui en ont vraiment ici. Tedeschi et Girardot ont beau cabotiner, ils n’y feront rien, ce sont des parents, au mieux ils sont montrés comme résignés, au pire ils ne comprennent rien. A l’image de cette scène où la jeune Milana n’ose pas se changer parce que la porte ne ferme pas, même ça il faut l’expliquer aux parents, pas étonnants qu’ils s’unissent cavaliers seuls par la suite, sans prévenir personne. De toute façon, ce sont bien les enfants que l’on cherche. Je les ai presque tous trouvés très bons. J’ai beaucoup pensé à Pascal Thomas et à Mercredi folle journée, je trouve les visages d’enfants aussi radieux, aussi vrais dans leurs textes, aussi lourds de pensées gardées très bien montrés dans ces deux films. Ils vont aussi faire leur résistance, dans le domaine du possible bien entendu. Et comme les adultes ils devront eux aussi, un instant ou un autre, rendre les armes. Une fois de plus, dommage qu’en terme d’écriture et de mise en scène ce soit si moyen, car c’est assez touchant. 

La disparition d’Alice Creed (The disappearence of Alice Creed) – J.Blakeson – 2010

La disparition d'Alice Creed (The disappearence of Alice Creed) - J.Blakeson - 2010 dans J. Blakeson 19323572_jpg-r_760_x-f_jpg-q_x-20100317_032700

Rapt en huis-clos.    

   5.7   C’est pas mal du tout pour plusieurs raisons : l’interprétation impeccable, j’y reviens ; l’énergie sobre sans relâche du film à l’image de sa séquence initiale ; son scénario qui prend forme à mesure que l’échéance arrive, comme des complications accentuées par l’angoisse montante inhérente au genre. Mais la bonne idée de Blakeson, déjà scénariste de l’excellent The Descent (huis clos souterrain avec que des filles) est d’avoir opté pour l’enlèvement avec rançon entièrement vécu de l’intérieur. Pas d’autres personnages durant tout le film que les deux ravisseurs et la victime. C’est casse gueule et il s’en sort plutôt bien. D’une part car le film ne prend pas le temps d’être sentimental. On le voit dès l’entrée en matière : Deux hommes, les préparatifs d’un enlèvement (on ne voit même pas les repérages), le rapt froid rapide, l’enfermement, on déshabille puis on rhabille la victime, menottée, un sac sur la tête et bâillonnée. Première séquence en musique, accentuant le côté petite scène rapide façon générique d’entrée, pour bien montrer que ce n’est pas vraiment ce qui nous intéresse. Pourtant cette première scène est plutôt bien agencée, très sobre, très claire. Et le reste du film le sera tout autant, même dans ses rebondissements, on ne cherche pas à perdre le spectateur, puisqu’il est sensé être déjà perdu sans qu’il ne le sache, c’est donc petit à petit que le vrai scénario se dessine et que l’on comprend pas mal de choses, dans les liens entre ces trois personnages. En fin de compte on est au départ dans un rapt classique, un peu comme dans le film de Belvaux d’ailleurs, sauf que celui-ci sera principalement vécu du côté des ravisseurs plutôt que du côté de la victime. Puis on dérive vers un règlement de compte façon Sexcrimes à trois. Les complications que j’évoquais ne sont donc aucunement dues à l’extérieur, à un quelconque refus de payer la rançon par exemple (très classique ça) mais tout simplement dans ce cocon là, entre les ravisseurs et la victime, entre les ravisseurs eux-mêmes. Ce qu’il y a de l’autre côté on s’en balance complètement. C’est dans les relations entre chacun que le film tient tout son intérêt. Une double histoire d’amour. J’aime l’idée même si je ne crois pas du tout en la relation entre les deux hommes, ça ne semble pas vraiment crédible, ou alors aurait-il fallu faire un film davantage centré sur cette relation particulière. En l’état, je ne vois pas trop l’intérêt de cet amour parallèle ici. Néanmoins pourquoi pas ça n’enlève pas la réussite du film. L’interprétation est sublime. J’étais pourtant réticent à l’idée de retrouver notre cher Eddie Marsan – ‘Enraha’, qu’il répétait non-stop dans Be Happy de Mike Leigh – avec sa gueule de hooligan que je voyais davantage dans la comédie qu’autre chose. En fin de compte il est excellent, tout de colère visible – un poil cabotin quand même – et d’amour contenu. Il y a aussi l’acteur de Sweet siwteen de Ken Loach, presque dix ans plus tard, dans un rôle non pas similaire mais rapprochant, très sensible autant qu’il peut devenir menaçant, violent. Et il y a l’actrice, Gemma Aterton, qui joue la victime, justement pas si ‘victime’ que ça (dans le sens où elle n’est pas du genre à se laisse faire) qui est une révélation, carrément excellente. Je ne comptais pas aller voir le dernier Frears, j’irais finalement, elle y tient le premier rôle paraît-il. 

Dog pound – Kim Chapiron – 2010

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Another day in paradise.   

   5.7   L’un est arrêté pour deal de coke, un autre pour vol de voiture et un dernier, récidiviste, pour avoir agressé un gardien dans un lieu de redressement. Dans un prologue Clarkien (Moins Alan que Larry), Dog pound présente ainsi les trois personnages qui s’apprêtent, scène suivante, à entrer en prison pour mineur, en dog pound, la fourrière en anglais. Ironie du titre du film qui montre des chiens enragés que l’on enferme mais qui plus tard seront bien pires (plus intelligents et vicieux) s’ils ne sont pas morts. Rien de nouveau en terme de film de prison (surtout que c’est un remake très fidèle de Scum) puisqu’il s’agit de montrer des prisonniers qui choisissent de prendre des coups ou d’en donner, d’être le fort ou le faible, de s’en sortir ou pas. Seulement pour une fois on ne joue pas vraiment sur les sentiments ni sur le passé des prisonniers, tout ici est affaire de panache, dans une ambiance très froide, très lourde, on se croirait rendu dans la première partie du film, dans un Full Metal Jacket avec des ados. Alors que l’on est censé guérir chacun, et rendre possible leur réinsertion dans la vie, tout devient prétexte à enrager davantage la bête qui sommeille (et le terme est gentil) en eux.

     Il manque probablement une prise de position, au moins politique (quelque part il y avait un peu cela dans Un prophète d’Audiard) là on est tellement au même niveau que les personnages, on est dans un climat ultra violent et menaçant, constamment, jusqu’à la fin, que le cinéaste oublie de sortir de sa neutralité. Après, c’est tellement froid, presque Hanekeien (finalement il s’agit clairement d’aliénation, lui aussi aurait très bien pu faire ce film) par moments, tellement sans complaisance et donc sans aucun ressort dramatique que le film a déjà cet intérêt là. Il restera donc quoi qu’il en soit un film (à défaut d’être une expérience, j’aurai aimé un truc plus singulier, un truc plus proche d’un Hunger par exemple, avec des scènes à rallonge malaisantes, à se chier dessus) très physique qui a l’avantage d’avoir dix dernières minutes absolument terrifiantes qui mettent KO. Je pense pouvoir dire sans me tromper que c’est mieux que Sheitan.

Adieu Falkenberg (Farväl Falkenberg) – Jesper Ganslandt – 2010

Adieu Falkenberg (Farväl Falkenberg) - Jesper Ganslandt - 2010 dans Jesper Ganslandt 484018_sans-titre

     4.1   Cette sérénité que l’on peut trouver sur l’affiche ne traverse pas vraiment le film ou alors elle serait convoitée, recherchée dans le passé, comme engloutie par le temps. Pourtant l’ambiance hypnotique dans laquelle le film est baignée, cet état d’apesanteur dans lequel on apprend à connaître cinq jeunes hommes, cinq amis de longue date, permet presque d’oublier cette voix off d’emblée imposante et fantomatique. Un groupe d’amis soudé par et sur le texte (que l’on apprendra un peu plus tard est celui d’un des leurs avant son suicide) mais beaucoup plus délité dans la réalité, enfin celle que l’on voit, la réalité au présent. On comprend très vite que c’est un film sur la mémoire, ces choses qui font un bonheur, ces choses qui disparaissent peu à peu ou soudainement, ces choses qui ne vivront qu’à travers notre mémoire. Cinq amis aux réactions plus ou moins différentes : il y a celui qui s’apprête à quitter cette ville natale (Adieu Falkenberg dit le titre) pour rejoindre une plus grande en l’occurrence Göteborg, un autre qui choisit de rester ici, de ne jamais partir, un autre qui vit très mal l’éclatement au sein du groupe. C’est un sujet fort, d’autant plus rehaussé par les mots qui accompagnent quelques images, de façon indépendante, de temps à autres. Et le plus impressionnant c’est que ce groupe d’amis a choisi de filmer leurs vies, ce ne sont pas des acteurs que l’on voit à l’écran, ce sont bien les protagonistes de cette histoire, qui mélange habilement leur véritable quotidien, ce difficile passage de leur vie et une partie plus fictionnelle, plus tragique, d’autant plus triste qu’elle apparaît alors comme une possibilité.

     Jesper Ganslandt, derrière la caméra, mais aussi parfois devant, choisit de filmer sans vie, sans véritable mouvement, accompagnant les corps dans une sorte de chemin de croix. C’est probablement maladroit, sans doute beaucoup trop intime. On ne s’ennuie pas vraiment mais on aimerait qu’il y ait de la vie là-dedans, des interactions, comprendre chacun des personnages. Au lieu de cela c’est une suite de faits plus ou moins intéressants mais au final je n’en garde absolument rien. Si l’on ajoute à cela l’entier amateurisme qui traverse tout le film, pourtant accompagné de très belles images, de beaux moments planants, mais avec un montage à la machette et une caméra beaucoup trop tremblotante. C’est le film que j’aurais aimé adorer, surtout pour sa sincérité, sa modestie, son besoin de partager, de raconter, son envie de filmer. Mais c’est impossible.

Ce vieux rêve qui bouge – Alain Guiraudie – 2001

Ce vieux rêve qui bouge - Alain Guiraudie - 2001 dans 100 reve2-300x200Cet obscur objet du désir.

   9.3   C’est un film que je voulais voir absolument pour son titre magnifique qui attirait ma curiosité d’une part et aussi parce que j’ai découvert il y a peu le cinéma de Guiraudie avec le délicieux Roi de l’évasion. Dans ce dernier le rêve était quelque chose d’omniprésent, on aurait presque dit qu’il planait complètement, et ça bougeait d’ailleurs, énormément, ce n’était pas un rêve de tout repos. Ce vieux rêve qui bouge c’est un peu tout le contraire dans l’utilisation géographique, très statique accompagné de plans en majorité fixes, souvent des plans larges, comme pour montrer des corps humains minuscules enfermés dans un corps d’entreprise bien trop immense. Nous sommes en campagne dans un petit village non loin de Clermont Ferrand. Une usine s’apprête à fermer ses portes et les employés effectuent leur dernière semaine de labeur sans trop savoir ce qui les attend ensuite, sans objectif réel. On y entendra des discussions banales, on les verra se reposer et boire des bières. On ne verra pas vraiment de vie dans cette usine. Comme dans un rêve où les occupants n’y seraient pas à leur place. On y voit bien des machines mais on ne voit pas de travail se faire. Mais depuis le début du film on suit un être particulier dans cette usine. Un jeune homme sensé réparer une machine en mauvais état. Il échangera quelques mots avec certains employés, mais aussi avec son chef de chantier, puis il y aura des regards, que l’on ne soupçonne pas vraiment d’abord, puis beaucoup plus explicite ensuite. Alors le film embraye sur l’attirance. Trois personnages sont concernés : Louis, le vieux briscard, la cinquantaine qui en fait soixante qui bande (je cite) pour le jeune homme depuis trois jours ; Donand, son chef, sympathique et attentionné, dont la marche vers l’usine le matin se fait chaque jour de plus en plus rapide ; Jacques, le jeune homme qui éprouve peu à peu quelque chose de très fort pour le second. Le climat sexuel que j’avais ressenti dans Le roi de l’évasion refait surface, avec des regards dans un premier temps, puis l’apparition d’objets particuliers, liés à la machine, qu’au départ nous n’avions qu’à peine remarqué, qui prennent désormais une dimension éminemment phallique. C’est drôle car une fois que l’on a découvert ça on voit les symboles partout, dans tous les plans. J’aime ce que dit le film sur le désir, sur ces attirances qui ne se contrôlent pas, j’aime son utopie, j’aime cette ambiance, si lourde et pourtant si agréable.

Tout droit jusqu’au matin – Alain Guiraudie – 1994

tout_droit_jusqurau_matin_1_smallEn avant, jeunesse !

   5.9   Un village, on ne sait où. Un homme, réduit ici à un simple personnage fantôme, peint en rouge les murs de la ville. Un autre homme, le personnage que l’on va suivre, tente de l’arrêter et pendant ce temps effectue un long monologue. Il parle de son job, et du travail d’une manière générale. D’un collègue au bord de la retraite, qui lui conseille de changer, alors que lui, dit-il, a toujours fait la même chose, comme s’il voulait venger son avenir condamné. Et puis de toute façon il voudrait pas faire autre chose, dit-il, il aime bien bosser la nuit, il se sent dans son élément, même s’il sait qu’une vie de famille est compromise évidemment. Il veut juste un travail qui lui laisse du temps libre pour le moment. Il pense qu’il ne faut pas trop se plaindre de sa condition etc…Par de longs plans fixes le cinéaste choisi de filmer le personnage s’engouffrer dans les ruelles du village. Naviguer entre ombres et lumières. Ou de filmer un carrefour de ruelles (l’ultime plan) avec comme uniques lueurs les profondeurs jaunâtres des allées, comme unique mouvement les corps de ces deux hommes, un chat et sa souris, dans une course poursuite sans fin. Le monologue, quoiqu’il arrive, perdure, détachée de l’action. Ce n’est pas fou mais c’est loin d’être anecdotique formellement parlant. Franchement, par moment, on se croirait dans un film de Pedro Costa.

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