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Archives pour septembre 2010

Norteado – Rigoberto Perezcano – 2010

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Promesses non tenues.

     4.3   Voilà un film avec une entrée en matière magnifique, soignée, mystérieuse avant qu’il ne devienne rapidement ennuyeux, inégal et presque mal foutu. Cela doit durer un quart d’heure où l’on suit un homme à travers des chemins montagneux, un désert sans fin avant qu’il ne se fasse arrêter par la police. Deviner quel était le but du jeune homme n’était pas chose aisée mais l’on comprend bientôt qu’il est ici pour traverser la frontière, le film étant mexicain, on imagine qu’il souhaite passer aux Etats-Unis. Faire un film uniquement sur un passage de frontière en temps réel j’en rêvais, et bien j’attendrais. Très vite on se rend compte que le côté expérimental n’est pas ce qui intéresse le cinéaste (je repensais au très beau Inland de Teguia, j’aimerais le revoir) car ce voyage semble bâclé. Il s’intéresse alors à ce personnage avant ses tentatives. A son travail, chez des gens qui l’ont recueilli, au bar, ses amours. Jusqu’à ce qu’il réussisse à finalement passer la frontière via ses amis qui l’emmène en voiture en le cachant dans un fauteuil qu’ils s’apprêtent à vendre aux américains. La réussite de l’entreprise c’est ce qui intéresse le cinéaste. Le dernier plan c’est cette voiture sous la barrière de péage. La réussite. C’était dans l’échec que le film trouvait son souffle, dans la souffrance endurée, il y avait un peu de ça au début puis Perezcano a choisi d’autres horizons, beaucoup moins fulgurants. Dommage.

Piranha 3D – Alexandre Aja – 2010

Piranha 3D - Alexandre Aja - 2010 dans Alexandre Aja

Pour rire.

   5.3   Aja que l’on connaît pour ses excellents films de genres plutôt corsés tels que Haute tension et La colline a des yeux, de loin ses deux meilleurs films, propose avec Piranha non pas une relecture de celui de Joe Dante dans les années 70 mais un film indépendant de toute filiation (il a repris un peu de la fin, et encore vraiment pas grand chose), entièrement basé sur l’esprit série B dans le but d’offrir du gore pour du gore, tout en se marrant à gorge déployée. Il ne faut pas le voir comme autre chose d’ailleurs, ne pas se limiter à sa non crédibilité ni même à une quelconque satire de la société, qu’il avait un peu amorcé dans son précédent film avec l’idée des champignons nucléaires, complètement absente de l’opus de Craven, donc nouvelle. Là s’il y a peut-être un début de critique de l’Amérique profonde, avec sa consommation accrue, son penchant pour le crade, le gâchis, on se rend très vite compte que ça n’intéresse pas le réalisateur. C’est vrai qu’il montre un fond de lac complètement recouvert de cadavres de bouteilles et divers trucs encore incroyables, qui en fait un lieu magnifique hors de l’eau, atroce en profondeur mais ce n’est pas très intéressant ici, bien que ce soit le début, la base de la catastrophe, puisqu’il s’agit d’une bouteille vide justement, qui va ouvrir une brèche vers le fond, laissant s’échapper des piranhas préhistoriques énormes et assoiffés de chair humaine, piranhas que l’on apprendra plus tard, n’ont pas encore leurs organes de reproduction à maturité. Après une première partie de film assez molle, pour ne pas dire inintéressante (un teen-movie pas très nouveau en guise d’installation) Aja plonge par la suite ses personnages dans diverses situations plutôt amusantes, voire improbables, un type qui tourne un film sur un yacht, deux enfants esseulés sur une île, une rencontre avec le doc de Retour vers le futur hilarant en paléontologue retraité qui découvre que ces piranhas là ne sont pas de gentilles bêtes et qu’il faut à tout prix annuler les festivités locales, à savoir le Spring break annuel (on se bourre la gueule pendant une semaine sur le lac Victoria) sous peine d’avoir affaire à un désastre sans précédent. C’est alors qu’arrive la dernière partie du film, sorte de carnage absolu où Aja laisse libre cours à son talent du gore et son imagination pour nous proposer des images absolument immondes tout autant qu’elles peuvent être hyper marrantes. Ce peut-être une nana dont les cheveux sont arrachés par une hélice de zodiaque ce qui a pour effet de lui arracher le crâne avec, un type qui se fait bouffer les deux jambes et qui trouve le moyen de s’inquiéter pour la disparition de sa bite, des gens avec des membres en moins dans tous les sens, un arrachage de corps assez surprenant, du sang à gogo, bref le dîner est servi. Evidemment ça en fait l’un des films les plus drôles de l’année et c’est encore plus drôle de voir une salle faire beurk toutes les cinq secondes ! Finalement, mon seul vrai regret c’est le manque de travail sonore sur les piranhas, ce que j’adorais dans l’original de Joe Dante et que je n’ai pas retrouvé ici.

En avant jeunesse ! (Juventud em marcha) – Pedro Costa – 2008

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     7.0   Très compliqué d’en écrire quelques mots. C’est trop immense. Au sens où ce n’est pas un film anodin, c’est un film qui marque, et puis c’est un film très lumineux et pourtant étouffant. Le ciel est noir dans En avant jeunesse !, on ne le voit qu’une seule fois et donc on ne le voit pas. Pourtant ce sont bien des rayons lumineux qui viennent éclairer certains visages, certaines pièces. D’un point de vue formel c’est à tomber par-terre. Je trouvais les contrastes de lumière fulgurants dans son dernier film, Ne change rien, mais il y avait le noir et blanc qui radicalisait ce côté cosmique. Je savais qu’En avant jeunesse ! était en couleur. Franchement j’étais tout aussi hâtif que méfiant. Finalement dans ce qui est du cadre il n’y a pas de changement, nous sommes dans des profondeurs assez courtes. Généralement ce qui me fait peur au ciné. Je préfère nettement un cinéma à la Jia Zhang-Ke où le plan file à l’infini. Où les personnages se perdent dans une immensité. C’est ce qu’il y a de plus fort ici : les personnages se perdent bien dans une immensité mais on ne la voit pas. Elle est imaginaire. Derrière les murs, on l’entend. Filmer un bidonville et des chambres d’appartements c’est cela dans En avant jeunesse ! A hauteur d’hommes, sans cesse. Malgré tout j’ai trouvé ça fabuleux. C’est tellement beau. On a l’impression d’être sur une autre planète. C’est un décor, une lumière, une sonorité qu’il est impossible d’avoir ressenti dans un autre film. A défaut d’être bouleversé j’étais captivé. Parfois perdu aussi. J’aime la façon de filmer le vide puis le mouvement. Les dialogues vides et les dialogues forts. Tout ce qui se dit dans cette chambre avec cette jeune femme, Vanda, je trouve cela hallucinant. Mais j’ai vraiment besoin de le revoir ce film. D’y entrer vraiment corps et âmes. D’y chercher un état de fascination qui m’a manqué. J’ai trouvé ça magnifique mais j’ai ressenti aussi quelques longueurs. Question d’humeur sans doute. Je vais sûrement le revoir très vite…

Le rebelle (The fountainhead) – King Vidor – 1950

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     8.2   Ce qui frappe avant toute chose dans Le Rebelle, et très rapidement, c’est la mise en abyme du cinéma à travers le métier d’architecte, comme si ce dernier n’était qu’un prétexte pour que Vidor parle des problèmes liés à sa profession, de la liberté sans cesse remise en question, l’appât du gain, les travers de la réussite face à la beauté de la passion. Howard Roark est un jeune architecte que l’université rejette pour sa volonté créatrice qu’il oppose constamment aux attentes du public. Un jour il est engagé par un architecte reconnu, qui pense comme lui, l’expérience en plus, capable de construire des immeubles nouveaux, dans les règles de l’art, mais reconnaissant avoir été obligé de construire selon l’attente pour survivre. C’est le journaliste qui est le grand méchant ici, c’est lui qui dicte le sentiment du peuple en décidant d’une bâtisse si elle est convenable ou non. Roark est condamné à être en perpétuel désaccord avec tout le monde, et ne se voile pas la face pour s’en sortir, mais travaillera la pierre avant que l’on vienne le relancer sur des buildings dont lui seul aurait le dernier coup de crayon.

     Oui c’est un rebelle. Mais pas n’importe quel rebelle. Il ira jusqu’à dynamiter une cité en construction quand il apprendra que l’on a retravaillé ses plans. Il ira sur le banc des accusés pour avouer son crime mais en exposer la cause pour ne jamais se fourvoyer. Quand nombreux disent qu’il est la personne la plus égoïste car il ne se plie sous aucun prétexte au goût du public, d’autres voient en lui (nous les premiers) l’homme le plus intègre qui soit, l’homme le plus respectueux, qui s’en va tel un artiste, offrir au public une réflexion sur la grandeur de l’art, les possibilités nouvelles que cela lui permet, ses exigences. Ce qu’un (vrai) cinéaste nous offre par le cinéma en fin de compte. Offrir du neuf. Y mettre son cœur.

     Il faut voir avec quelle énergie Vidor développe tout cela, son film dure presque deux heures, on ne les voit pas passer. Avec quelle intelligence il traite ses personnages, je pense dans un premier temps au grand patron du Banner, ce journal sans âme, qui n’est finalement pas loin de Roark quelque part (il lui dira d’ailleurs qu’ils sont les mêmes, mais que lui n’a pas pris la bonne direction). L’amitié qu’il offre aux personnages désespérants/désespérés comme cet ancien collègue, pur produit de la consommation de masse. J’aime aussi énormément le personnage féminin, qui n’est autre que la pierre angulaire de ce chambardement final. Le rebelle est un poème à la création, une ode au beau. C’est un film d’une flamboyance incroyable, qui ne se satisfait jamais de rien, et propose à n’en plus finir. Quel magnifique (autant qu’il est malheureusement improbable) dernier plan !

Passion – Jean-Luc Godard – 1982

30   7.9   Il n’est pas impossible que Passion devienne un jour à mes yeux aussi intense, passionnant et important que Le mépris. Godard ça ne prend pas vraiment au premier coup en ce qui me concerne, jamais, je sens que ça me plait, que ça va me plaire ou non, mais il faut re visionner pour en saisir toute la subtilité, toute la richesse. Ce fut donc le cas avec Le mépris, avec Pierrot le fou entre autres et maintenant c’est ce qui se passera sans doute avec Passion. Il y a quelque chose d’extraordinaire dans ce film sans que je ne sache trop en parler encore. L’utilisation des peintures déjà avec ce cinéaste, dans le film, qui tourne essentiellement en reproduisant de grands tableaux, principalement à caractère historique ; La déstructuration totale du récit à tel point que l’on envisage difficilement les différentes interactions entre les personnages. Comment se connaissent-ils ? Quel lien unit telle ou telle personne ? C’est dans cette déstructuration que naît une histoire à la fois très complexe et pas sensationnelle. Une fille d’un côté qui lutte pour obtenir sa prime de licenciement dans l’usine dans laquelle elle travaille. D’un autre, un homme qui tourne un film de façon très scrupuleuse, qui prend trop de temps, qui n’avance pas et est embêté par des problèmes de financements. Il y a cet hôtel qui semble faire le lien. Avec Isabelle Hupert en Isabelle. Et Hanna Shygulla en Hanna. Je ne sais même pas comment raconter un peu de ce film, ne serait-ce qu’un peu. C’est presque impossible. Ça va dans tous les sens. Il y a autre chose que je trouve particulièrement fou mais fabuleux ce sont ces scènes où le son devient indépendant de l’image (légère désynchronisation ou pire encore) où l’on voit donc des personnages s’exprimer, écouter, avec le son de leur voix ou d’une autre par-dessus. On suit alors une parole et une image dissociées. Et puis on a droit à des personnages extraordinaires, comme cette femme qui sert ses hôtes dans une position de gymnastique assez particulière. On n’est jamais rassasié avec Passion. Le film nous emmène dans des contrées étranges sans cesse, sans que ce soit explicable. Dans la toute dernière scène le cinéaste polonais rentre au pays, il croise cette femme que l’on connaît seulement sous le nom de ‘princesse’, lui demande de monter. Elle refuse prétextant qu’elle n’aime pas les voitures. Ce n’est pas une voiture, c’est un tapis volant, répond t-il. Je ne sais pas combien de fois faut-il le voir pour comprendre tout ce que Godard a voulu dire mais quoi qu’il en soit, si cette première fois m’a un peu désarçonné comme quasiment à chaque fois, je n’ai qu’une envie c’est de m’y replonger aussitôt !

One + One – Jean-Luc Godard – 1969

38     8.5   One + One c’est avant toute chose Les Rolling Stones. L’enregistrement tout en panoramique de leur désormais célèbre chanson Sympathy for the devil, que l’on n’écoutera jamais en son entier dans le film, selon le vœu de Godard lui-même. Une bonne moitié du film s’attarde donc sur des bribes de la chanson, cinq jeunes musiciens chacun à sa place ou alors en rond, en train de fumer des clopes, chercher l’accord parfait, le tempo parfait, l’intonation de voix adéquate. La caméra devient personnage indiscret en se faufilant dans les moindres recoins du studio d’enregistrement, derrière les membres du groupe ou de face. C’est une sensation incroyable de voir cela, j’étais envoûté, l’alliance mise en scène du cinéaste / génie musical des Stones offre alors un truc divin, en symbiose, probablement était-ce la meilleure façon de filmer un groupe. Mais le thème de One + One ce n’est pas vraiment la musique des Stones, c’est la révolution, sous nombreuses de ses formes. Car en parallèle à ces enregistrements, plusieurs types de revendications : Les Black Panthers, dans une sorte de casse pour voiture, énoncent leurs principes révolutionnaires en citant les pensées de leaders noirs et tuent des femmes blanches à la mitraillette ; En off et pendant toute une partie du film est lu un roman politico-pornographique ; Un homme lit Mein Kampf dans son sex-shop tout en giflant des clients pro FLN et anti-Vietnam ; Eve Democracy, une jeune londonienne, fait des graffitis sur les murs et les voitures, des jeux de mots en critique au pouvoir en place, et répond succinctement aux questions des journalistes. One + One c’est donc tout ça à la fois ! Tout en sachant qu’il y a bien cet autre moyen de révolution, beaucoup plus poétique, qu’utilise le groupe de rock : la musique. Eux aussi ils font la révolution, à leur manière. On ne tire pas de véritables leçons ou conclusions avec Godard, mais on apprend constamment. On ne résolve pas mais on s’étend. Film archi passionnant, qui mine de rien semble faire la liaison entre son cinéma des années 60 et le suivant.

Taxidermie (Taxidermia) – György Pálfi – 2006

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Freaks.    

   6.9   C’est en montrant le glauque à l’excès qu’une oeuvre devient malsaine, mais c’est en lui offrant une beauté lyrique improbable qu’elle devient fascinante, de manière aussi subversive qu’inspirée. Taxidermie est construit en trois parties, trois époques, trois générations d’une même famille, trois récits différents.

     C’est d’abord un homme, en pleine seconde guerre mondiale, on suppose, dont l’activité se résume à être le larbin d’un sergent totalitaire qui l’a embarqué sous sa houlette avant tout comme esclave. Pour combattre sa morne existence il se laisse aller aux plus grands fantasmes sexuels, obsédé par le corps, la chaleur, le sexe, s’amusant à se brûler avec des bougies, s’accrochant un chalumeau au bout de la queue, se masturbant à outrance grâce au simple rêve d’une petite fille qui le branle, ou en observant des jeunes femmes dans une baignoire, ou en copulant dans un tas de viande de porc toute fraîche. Montrer le besoin de sexe à l’extrême, c’est l’enjeu de cette première partie de film, qui ne recule absolument devant rien, jouant sur la carte du gore et de l’humour, montrant tour à tour une scène de masturbation transformée par le rêve en triple coït avec une jeune femme, une grosse femme et un porc mort, tout en y insérant des scènes clairement pornographiques, jusqu’à des scènes plus jouissives mais tout aussi grotesques comme lorsqu’un coq vient piquer le bout du gland du jeune homme qui se branlait à travers un trou du chalet large comme sa bite, qu’il venait de lubrifier avec du sperme. Rien ne nous est épargné. Mais le plus fort dans tout ça c’est l’occupation de l’espace qu’en fait le réalisateur, et l’utilisation esthétique, avec cette brume permanente, et une très belle ambiance sonore. C’est laid mais c’est très beau.

     Avant de se faire liquider par son supérieur, cet homme laisse derrière lui un marmot, curieusement doté d’une petite queue de cochon, que l’on lui coupera sans hésitation, l’abandonnant à de terribles cris témoignant d’une douleur atroce. On reste dans le contexte du gore mais sous un aspect plus douloureux, comme s’il fallait s’attendre à souffrir. Ce n’est pourtant pas tant le signe de ce second récit, davantage placé sous le signe de l’excès par la bouffe. Le fiston a grandi, il est énorme, et son quotidien se résume à se goinfrer de nourritures les plus variées, le plus vite possible, de façon à remporter un maximum de prix. Génération de la reconnaissance par le sport, dans un pays qui après une guerre douloureuse, tente de racheter sa population et d’en faire des élites. C’est le patriotisme qui ressort ici plus qu’autre chose, où chaque compétiteur obèse représente son pays. György Pálfi utilise de nombreux travellings, comme celui tout d’abord latéral où il s’agit d’observer en un seul plan les différents mangeurs en train de s’empiffrer à outrance, ou comme ce travelling circulaire où l’on voit chacun en train de vomir ce qu’il a avalé, en cercle, caméra placée au centre. Le sexe est un sentiment qui a plus ou moins disparu ici, les personnages parlent maintenant d’amour, ils courent après l’american dream, ou quelque chose du genre, après le succès en tout cas et la vie tranquille sur un pédalo par exemple.

      Un enfant va naître de cette union, un enfant albinos. Plus tard, pendant que le père ne sera plus qu’un légume dans son fauteuil, devant sa télé, aussi gros qu’une vache, dévorant ses friandises avec le papier, le fils, devenu taxidermiste reconnu, éprouvera comme une fascination pour l’immortalité, que son métier, pense t-il, pourrait lui apporter. De jour en jour il achète ses produits au supermarché, dans ces rayons identiques à n’en plus finir, car on est désormais en pleine période de consommation extrême, on est aujourd’hui. Symbole de cette génération, le père incapable de bouger sa graisse, qui semble avoir avaler quelques big mac de trop, est en train de se mourir tranquillement, pendant que ses chats, aussi désagréables que lui, salivent d’avance de pouvoir déguster ce gros plein de soupe. Le jour venu, le jeune taxidermiste passera à l’acte et tentera de relier tous ses organes à une machine permettant son fonctionnement ad vita eternam. Comme dans tous projets humains il y a des imperfections, son bras et sa tête en feront les frais. Fin du film.

     Pour György Pálfi l’homme est un animal malade. Ses trois personnages ont une particularité physique étrange : le bec de lièvre pour l’officier, la queue de cochon pour le compétiteur hors pair, l’albinos pour l’empailleur. Tout semble être relié à l’animal quand on observe bien. Et les animaux du film, qui sont en nombre conséquent ici, ne sont pas toujours très sympathiques. Rarement un film ne m’aura paru aussi jusqu’au-boutiste dans ses excès. J’aurais très bien pu l’arrêter au bout d’un quart d’heure, je n’ai même d’ailleurs pas réussi à regarder toute la séquence finale, pourtant il y a une vraie réflexion sur les enjeux humains, son attrait pour le sordide, voire même un test pour le spectateur, qui sans doute pour la plupart est capable de tenir devant cette débauche de gore extrême. Mais esthétiquement c’est remarquable, c’est très drôle aussi, et c’est cet aspect ovni qui rend clairement cette expérience charnelle passionnante.

Le bruit des glaçons – Bertrand Blier – 2010

Le bruit des glaçons - Bertrand Blier - 2010 dans Bertrand Blier

La mort.    

   2.8   Quand certains s’accordent pour dire que le Blier des années 70/80 n’est plus des nôtres, que depuis il y a eu Les côtelettes et surtout Combien tu m’aimes, d’autres voient en ce nouveau film une sorte de résurrection selon laquelle, enfin, le cinéaste reparlerait de la mort, s’y confrontant plus naïvement, avec beaucoup plus d’humour, comme à son meilleur, dans Buffet froid par exemple. C’est très vite oublié ce qu’était le cinéma de Blier auparavant, car même si ça n’a jamais été un cinéaste de l’espace, il réussissait par les dialogues et surtout des acteurs emblématiques à créer un monde, qu’il soit absurde, tendre ou misogyne. C’était écrit, toujours trop écrit, mais comme c’était fou et osé, la mayonnaise Blier prenait. Pas toujours en ce qui me concerne, je n’aime pas Tenue de soirée par exemple, qui semble être à mon sens une sorte de caricature de son cinéma et je n’ai jamais réussi à le percevoir autrement ce film là. Je préfère nettement ses films plus sensibles et poétiques (Préparez vos mouchoirs et Beau-père) voire ceux plus sages mais touchants comme La femme de mon pote. Le bruit des glaçons tend à se rapprocher de ses films dits plus sensibles, avec beaucoup moins de prétention (L’horrible Combien tu m’aimes donc ou le moyen Notre histoire, ce dernier tout de même doté d’instants lumineux) mais il se noie dans son côté daté, dépassé. Il y a bien ci et là quelques passages, quelques répliques principalement qui font sourire, encore heureux on était venu pour ça, mais Blier semble une fois de plus dépassé par l’artificialité de ses personnages, son gros pitch absurde qu’il peine à développer et ses propres références. Il y a une illustration simple à cela c’est la durée que tient son pitch (à savoir la visite d’un homme par son cancer, sous apparence humaine) qui ne tient pour ainsi dire pas plus d’un quart d’heure. Ensuite, Blier, probablement en panne d’imagination, fait venir à son tour le cancer de la servante. On se retrouve donc avec deux cancers dans une maison, donc avec quatre personnes (il y a une scène de cul qui est ouvertement reliée aux Valseuses d’ailleurs). Blier semble incapable de faire un film avec deux personnages. Et quand il aura à nouveau fait le tour, il fera revenir le fils de cet homme, qui couchera avec la servante (Si ça rappelle pas Préparez vos mouchoirs ça !). Blier fait du Blier, c’est rance, il s’auto cite sauf que ce n’est plus vraiment drôle, ce n’est même plus attachant. Rarement un film de Blier n’aura paru si théâtral dans l’utilisation de l’espace : lieu unique, personnages qui entrent et sortent de la scène, répliques sur-écrites. Et dans le même temps il y a des instants savoureux, ils se font rares mais existent bel et bien. Lorsque Dupontel (qui interprète le cancer de Dujardin) s’inquiète pour les solutions de soins comme la chimio ou bien lorsque Dujardin évoque son passé avec sa femme, ou lorsqu’il avoue la compensation de son manque d’imagination par une consommation abusive d’alcool. Il y a quelque chose de touchant à voir le cinéaste lui-même projeté dans la peau de son personnage. Malheureusement c’est anéanti par cette (non) mise en scène en roue libre, avec de grossiers flash-back, des regards caméras particulièrement immondes, et un Dujardin très moyen, parce que chez Blier sans doute, tentant de faire du Depardieu, se perdant ainsi sur tous les niveaux. Et parfois, cette naïveté que j’aime de temps à autres chez Blier, se couvre de ridicule, mais ça ne m’agace pas, ça me fait plus de peine qu’autre chose, comme si j’assistais à la déchéance d’un cinéaste que j’aimais bien.

Oncle Boonmee (Celui qui se souvient de ses vies antérieures) – Lung Boonmee raluek chat – Apichatpong Weerasethakul – 2010

Oncle Boonmee (Celui qui se souvient de ses vies antérieures) – Lung Boonmee raluek chat - Apichatpong Weerasethakul - 2010 dans Apichatpong Weerasethakul 554006_sans-titre

Zone de rêve.     

   8.0   J’aimerais pouvoir en parler facilement, évoquer les sensations dans lesquelles m’a plongé cette merveille, laisser s’enchevêtrer les mots comme le cinéaste thaïlandais le fait avec les images, mais à première vue c’est presque mission impossible. C’est un film qu’il faut aller voir en salle absolument. D’une part car il n’y a pas plus simple et pur, c’est d’une lisibilité incroyable, il n’y a pas à cogiter, il s’agit uniquement de se laisser porter, d’entrée dans la jungle, de ne faire qu’un avec son ambiance, avec cette nature. D’autre part car il redéfinit une manière de faire du cinéma, plus sensorielle, déstructurée, à l’image de la mémoire humaine. Boonmee est un apiculteur atteint d’une maladie rénale, et l’on va le suivre jusqu’à sa mort, entre un présent qui convoque ses proches disparus, et un passé mélangé au futur, dans lesquels on découvre ses vies antérieures, en animal ou encore en princesse. Dans des strates temporelles toutes peuplées de fantômes, on accompagne le corps et surtout l’esprit de Boonmee vers cette grotte libératrice et régénératrice, lieu de naissance de l’une de ses nombreuses vies antérieures (dont il ne sait s’il était homme ou animal, homme ou femme) et maintenant lieu de sa mort d’humain. Il est question de la mort, comme d’une angoisse progressive mais paradoxalement vécue de façon paisible, sereine, en adéquation avec les dieux. C’est une vision de la réincarnation absolument magnifique, poétique et lumineuse, ça donnerait presque envie de mourir.

Des filles en noir – Jean-Paul Civeyrac – 2010

des-filles-en-noir-2010-20353-990412197   3.7   Ce film ne fonctionne pas car il ne nourrit aucune empathie pour ses personnages, qui rappelons-le ici sont deux adolescentes pas encore majeures, trouvant toutes deux une fascination dans la mort comme réponse à une société atroce. Là on se dit qu’Elephant de Gus Van Sant n’était pas plus sympathique envers ses personnages, c’est vrai, sauf que c’était justement cette neutralité poétique qui était sublime dedans, cette impression de flottement, de ballet musical, ballet du plan-séquence, ballet de l’espace, du vide, du silence, d’une mort qui s’approche. Des filles en noir est carrément antipathique au sens où tous sont détestables, de ces adolescentes capricieuses au professeur intransigeant, de cette mère (et cette famille) qui ne cherche pas à comprendre aux infirmières d’un hôpital. Tout le monde est pourri. Et c’est sans surprise. En gros on attend que la mort se pointe. C’est un film qui parle de la mort, mais c’est un film mort, qui ne vit justement pas, tout le contraire du dernier film de Weerasethakul. Là où le film tente donc d’être hyper complaisant envers ces deux adolescentes, il échoue lamentablement (puisqu’elles sont énervantes au possible) et ne suscite absolument plus aucun intérêt, étant donné qu’il est accompagné d’une mise en scène sans relief, sans évolution, qui enchaîne les gros plans sur les grimaces et ne prend guère le temps de s’intéresser à l’espace. En même temps il ne semble plus y avoir d’espace autour des deux filles qui sont en plein étouffement permanent. Reste alors que l’interprétation. C’est maigre.

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silencio


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