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Archives pour septembre 2010



Un poison violent – Katell Quillévéré – 2010

19430306   4.5   Promotion hideuse d’abord avec une affiche aussi subtile que la bande-annonce, la croix dans le dos sur le papier quelle idée ingénieuse, dévoilement des personnages du film en teaser avec tous les pseudos rebondissements que ça accompagne, il n’y avait au départ pas grand chose qui donnait envie de se jeter sur le premier film de cette jeune cinéaste. Et puis il y a eu le prix Jean Vigo. Etant donné qu’ils sont rarement mauvais je me suis laissé tenter. Si Un poison violent n’est pas un bon film dans sa globalité selon moi (déjà, les musiques, quelle lourdeur), il réussit par instants esseulés à atteindre une intensité qui le fait s’envoler. Ce n’est déjà pas si mal.

     Dans Hadewijch, le dernier Bruno Dumont, il y avait aussi une adolescente en proie au doute sur ses croyances, en plein questionnement intime sur sa foi. Beaucoup plus riche et insolent était ce film qui dans le même temps contenait de vrais défauts inhérents à cette prise de risque, mais au moins il avait une mise en scène, ce n’était pas Dumont à son meilleur, mais on était charmé, notamment par cette sublime fin qui en faisait l’un des finals les plus beaux de l’année. Un poison violent est un film sage. Et plus que cela c’est un film qui stagne, qui ne s’aventure jamais au-delà de ses propres balises.

     Chaque personnage se trouve en plein doute ou en tout cas se trouve à un moment de sa vie où il doit sinon faire des choix, souffrir voire mourir. La mort sert ici comme fil rouge. Et personne n’évolue vraiment au sein de son questionnement intérieur. Entre les mines déconfites d’une Lio mono-expressive, le cabotinage ennuyeux de Galabru, niveau interprétation ce n’est pas le pied non plus. Heureusement, il y a des moments plutôt miraculeux, très forts émotionnellement même. Ce peut être un jeu de séduction adolescent assez maladroit mais très touchant, une très belle partie de football, certaines discussions prêtre/jeune fille ou père/jeune fille presque sorties d’un Pialat. Oui il y a des choses sensationnelles dans ce film (la scène de confirmation dans l’église en fait partie d’ailleurs) on en n’est pas débordé non plus mais le peu suffit, et du coup je ne suis pas loin de l’aimer ce film.

Crime d’amour – Alain Corneau – 2010

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Les chasseuses.     

   5.5   Il n’est pas utile de connaître L’invraisemblable vérité de Lang pour très vite comprendre où est ce que Corneau veut en venir, à savoir le retournement de situation dans un engrenage improbable, d’une affaire de meurtre. Il est parfois question de problèmes hiérarchiques chez Corneau, Dans Série noire par exemple, jusqu’à aujourd’hui peut-être son meilleur film, il est aussi question de retournement des choses, comme dans La menace, et ce Crime d’amour, son dernier film, ne déroge absolument pas aux règles, ça tombe même sous le sens, à tel point que l’on se demande pourquoi le cinéaste n’avait pas réalisé ce correct remake plus tôt à la place de se perdre dans les méandres du précédent, qui était lui le remake d’un film de Melville. On l’aura compris, Corneau n’avait plus grand chose à dire, il avait besoin de faire renaître les classiques. Si le tout début du film laisse présager un plantage sans nom (direction d’acteurs branlante, rythme soporifique, grimaces décuplées, platitude de la mise en scène) la suite sauve les meubles, avec son ambiance un peu poisseuse, ces personnages mystérieux, ce climat hyper sensuel et peu enjoué pré-meurtre, et celui hyper ludique et enfin dynamique post-meurtre. Et s’il s’abandonne à des idées de montages complètement vaines (l’explication par images noir et blanc en flash-back, à chaque nouveau rebondissement improbable dans l’intrigue) Corneau n’en délaisse pas son personnage central, d’arrosé arroseur, qui s’en va chercher son innocence dans la plus folle des manipulations. C’était à qui sera le plus vicieux et efficace. Et ça fait son petit effet je trouve.

D’amour et d’eau fraîche – Isabelle Czajka – 2010

D'amour et d'eau fraîche - Isabelle Czajka - 2010 dans Isabelle Czajka Anais-Demoustier-Pio-Marmai-D-amour-et-d-eau-fraiche-300x199 Utopia.

   6.5   C’est dans des séquences comme le repas de famille, ou bien les étreintes sexuelles avec des inconnus, ou encore dans les échappées bucoliques de la deuxième partie que le petit film d’Isabelle Czajka devient magnifique. Le fait de suivre ce personnage d’un bout à l’autre, sans entrée en matière ni même sans réelle fin, d’être avec elle dans son intimité ou tout le contraire, permet de plonger véritablement dans ce qu’elle vit, partager ses doutes, ses angoisses, ses coups de gueule, et même par moments ne pas comprendre certains de ses actes.

     Il y a deux parties nettes dans le film. Une première d’installation si l’on peut dire où il s’agit de suivre Julie en train de se battre au quotidien pour trouver un meilleur job que celui dans lequel elle est, galérer pour payer son appartement, se confronter d’une part à un père rabougri qui semble avoir baissé les bras, à une mère radine et à la ramasse, à un frère moralisateur et bien installé lui dans cette société capitaliste. Et puis il y a une rencontre (Ah, Pio Marmaï !) dans cette première partie qui ouvrira les portes d’une seconde, plus mouvementée, plus tendue aussi, mais par la même plus passionnante. Un récit de fuite vers le sud, une vie de galère qui se transforme d’un coup en vie de bohème, malheureusement moins légale aussi.

     Il y a une phrase que dit Julie lors de la scène du repas familial, lors du fameux clash avec le grand frère, que je trouve géniale. Il cherche à lui faire accepter que dans la vie il faut bosser pour y arriver, que tout ne tombe pas tout cuit comme ça, que pour construire une vie de famille il faut probablement avoir passer des week-end à bosser avant, que lui encore aujourd’hui travaille plus qu’il n’en faut et qu’il en est ravi, que sa famille vit bien. Julie lui répond alors quelque chose comme : « Moi aussi j’aimerai bien être heureuse d’aller bosser 60h par semaine, de revenir chez moi le soir, de voir mes enfants, d’être contente, mais ce n’est pas ce que j’ai envie, je n’arrive pas à me dire que je suis heureuse quand je fais ça ! ».

     D’amour et d’eau fraîche m’est apparu tel un écho au mien de quotidien, et même si j’ai sans doute eu plus de chance que Julie dans la recherche et la trouvaille d’un boulot qui me convient, je pense tous les jours à l’idée de me barrer, de quitter cette vie, ce carcan routinier éternel qui fait davantage penser à la mort qu’une simple arrestation pour vol en supermarché. C’est ce qui arrive à la jeune femme à la toute fin du film, avec son compagnon téméraire. Dans le dernier plan on les voit nager paisiblement, et se demander ce qu’ils feront demain. C’est sans doute moins confortable à long-terme mais c’est pourtant beaucoup plus excitant que ce qu’on a vu dans la première moitié du film. Et je ne dis pas que le film est meilleur dans telle ou telle partie, je le trouve très bon de bout en bout.

Body snatchers – Abel Ferrara – 1993

Body snatchers - Abel Ferrara - 1993 dans Abel Ferrara Carol+screams+(Ferrara,+1993)

Le village des damnés.    

     6.0   Il me manque un petit quelque chose pour être convaincu, probablement émotionnel d’une part mais aussi ce qui permettrait au film de sortir d’une mécanique que je perçois un peu trop bien. Ferrara restera selon moi un cinéaste de l’ambiance comme avait pu l’être avant lui un cinéaste comme Carpenter auquel on pense beaucoup ici. Le climat, qu’il soit lourd ou complètement envoûtant, a du sens chez Ferrara et il est très souvent supérieur à ses récits. Là instantanément je mettrais Body snatchers dans le même panier que New rose hotel. Films ambiants avec mise en scène soignée, sensuelle, mais pas forcément passionnants. L’un de ses films que je préfère, Bad lieutenant, n’est d’ailleurs pas celui qui en terme de mise en scène m’a le plus marqué. Il y a pourtant de la puissance ci et là mais ce doit être davantage le destin unique qui me fascine, et ce personnage indiscernable et pathétique, il y a quelque chose de fort dans la manière d’appréhender cette histoire simple. Tout le contraire des films précédemment cités, où les personnages peinent à incarner véritablement l’histoire. Néanmoins je vais donc un peu parler de la mise en scène de Body snatchers, que je trouve absolument remarquable. Ces lents travellings sont à l’image du reste, dans la capacité du film à nous perdre, ne dévoilant que progressivement ce que l’on doit voir, bien après les personnages très souvent. Tout cela accentue bien entendu le climat de paranoïa qui règne dans chaque séquence, de l’une des premières dans des toilettes paumées où la fille rencontre un homme plutôt étrange, à la toute dernière dans l’hélicoptère. Qu’il cadre sur les visages ou non on se pose sans cesse la même question. Et le mouvement de la caméra ne fait que confirmer cet état. J’adore les mouvements de caméra chez ce cinéaste, ce sont eux qui rendent ses films puissants par instant, naviguant entre réalisation académique et plus talentueuse. Et c’est la vitesse avec laquelle le film s’embrase aussi à de nombreux instants, à la mi-film par exemple, lorsque Marti est avec le militaire (le jeu des mains), scène très sensuelle mais très mystérieuse aussi, suivie par une scène où l’on voit des militaires qui sortent des espèces de cocons d’un marais, suivie d’une scène chair de poule où l’enfant s’approche de sa mère endormie, et la voit se désintégrer sur le lit avant que son double n’entrouvre la porte derrière lui. Ferrara joue sur les mécanismes de la peur, de la parano, tout en dévoilant son film de séquences en séquences, se répondant parfaitement les unes aux autres. C’est là qu’il est fort, c’est dans sa capacité à tout mélanger avant de tout remettre en ordre. On comprend tout dans Body snatchers, c’est un film hyper lisible. Malheureusement il est très peu touchant et s’il est envoûtant il n’embarque pas vraiment. Je suis resté admiratif mais c’est tout – Et il faut bien reconnaitre qu’il est en dessous des précédents « Body snatchers » de Siegel et Kaufman.

Blissfully yours (Sud sanaeha) – Apichatpong Weerasethakul – 2002

blissfullyyours34Summer samba.   

   9.5   Un film incroyable, au-delà des mes espérances. Jusqu’ici il y avait toujours un petit quelque chose qui m’empêchait d’y trouver le grand film du cinéaste thaïlandais. L’immersion n’était jamais vraiment totale. Blissfully yours est absolument immense. J’adore sa construction. Il aurait pu durer encore des heures, jamais je ne voulais quitter cette forêt.

     Il y a deux parties assez distinctes. Une première d’installation. Le quotidien en Thaïlande. Le combat d’une jeune femme pour faire entrer ce garçon immigré Birman dans son pays. Et une seconde magnifique, très détachée du monde. Entre ces deux parties il y a une transition. Très contemplative, rappelant Mysterious object at noon. On est sur la route et on admire, lentement, ce que l’on a autour de nous. Et l’on s’engouffre dans la jungle. Le bonheur s’approche. Et le générique commence. Après 45 minutes de film c’en est un autre qui démarre.

     Il y a comme une rupture, le film devient hyper naturaliste, la caméra se faufile entre les feuilles, filme des instants de silence sur un rocher surplombant la forêt, des petits dialogues le long de la rivière, des scènes de sexe en pleine nature. Il y a comme un bonheur immense, ce genre de bonheur que l’on obtient sans le rechercher, celui qui ne se reproduira sans doute jamais. Pas de retour à la vie, un simple plan très long, sur un visage rempli de sérénité. Pas d’images, simplement quelques mots pré-générique final pour évoquer cet après-bonheur, car ce n’est plus le même film évidemment. Le cinéaste thaïlandais parle de son pays, comme toujours, mais il le filme dans l’intimité. Et il filme le détachement, la fuite plus que l’enlisement. C’est somptueux. 

Fair play – Lionel Bailliu – 2006

Fair play - Lionel Bailliu - 2006 dans Lionel Bailliu photo-fair-play-2005-10-300x198 Les salauds.

   7.0   Ce pourrait être le film le plus détestable du monde, avec ses appuis métaphoriques permanents, c’est au contraire un film passionnant, non exempt de défauts mais qui véhicule une telle énergie (cynique) qu’il en devient une excellente comédie d’entreprise, une sorte de The Office avec beaucoup plus de coup-bas, de méchanceté, de trahison et surtout un décor pour le moins singulier, puisque à aucun moment nous ne mettrons les pieds dans la société.

     En fait, le cinéaste dont c’est le premier long-métrage – il avait réalisé un court-métrage de 20 minutes appelé ‘Squash’ qu’il a finalement incorporé dans son film, avec un autre acteur, et en retravaillant de légères répliques et quelques plans – propose avec Fair Play un exercice très théorique (on verra que ça ne fonctionne pas à tous les coups) selon lequel toutes les situations sportives deviennent des situations types de bureau, où les réactions de chacun correspondent en partie à sa réaction au travail. Concept aberrant présenté ainsi, c’est en fait très drôle. Prenons pour exemple cette partie de squash, puisque c’est à partir d’elle que le long-métrage Fair Play a vu le jour. Un patron a proposé à l’un de ses collaborateurs de faire une partie pour se libérer la tête, pour se détendre. C’est le point de départ mais c’est ce que l’on ne voit pas. Ce que l’on voit c’est une salle de squash, un homme s’y entraîne, un autre le rejoint plus tard. En réalité cette partie devient peu à peu un règlement de compte, ayant pour cause le capotage d’un dossier important. Très vite ce patron effectue un comparatif entre le comportement de son invité en entreprise et celui qu’il a sur le terrain. Très vite il l’obligera à se donner à fond sur chaque point, prétextant que s’il perd le match il sera par la même occasion viré. Tous les coups sont alors permis, d’une balle de squash dans le cul ou dans la gueule, a quelque chose de beaucoup plus violent concernant une possible adultère. Cette séquence se déroulant intégralement sur un terrain de squash est hyper marquante, car tout aussi étouffante pour nous que pour le pauvre employé aussi dépassé qu’anéanti. Et ça dure dix-huit minutes. Jérémie Rénier est magnifique de candeur et de témérité enfouie. En face, Eric Savin est carrément monstrueux. Cette séquence est à l’image du film : magnifiquement écrit mais difficile à mettre en scène. Cependant elle fonctionne très bien, le cinéaste a su y mettre le panache qu’il fallait, qu’il ne retrouvera pas aussi intensément dans les autres séquences, au minimum un peu en dessous.

     Le film est donc composé de séquences : 6 exactement. Et chaque fois il est question de supériorité de l’un sur l’autre, soit en se basant sur des faits ou des mensonges, en mettant en avant une réussite ou une faiblesse. Ce sont deux collègues en pleine discussion dans une barque d’aviron ; Un patron et son employé lors d’une humiliante partie de squash ; Un commercial et sa collaboratrice pendant un parcours sportif en forêt quelque peu mouvementé ; Le patron et le grand patron lors d’une partie de golf bon enfant qui tourne à l’humiliation; Presque toute l’entreprise durant une descente en canyonning sans issue ; Pour finir sur une entrevue entre l’unique survivant et l’employé absent ayant pris les rênes de la société, dans une salle de sport. Il sera toujours question d’humiliation, et parfois de retournement de situation (le squash ou le canyonning, les deux plus longues séquences durant à elles seules une bonne heure). Ce qui me plait aussi ici c’est le rôle que chacun doit jouer, ou déjouer. On a affaire à une bande de stars (Rénier, Cotillard, Doutey, Magimel…) qui s’en sortent extrêmement bien, suivant ce qu’ils doivent interpréter. C’est la clé de la réussite à mon sens car d’un sujet ultra casse-gueule, avec qui plus est des stars dans tous les sens, il y avait peu de chance qu’on y croit ne serait-ce qu’un minimum. En fin de compte on est obligé d’y croire, tout fonctionne sur le principe de l’offensive/défensive et on apprend à connaître une belle bande de salauds, que l’on a rendu salauds, que la société de compétition a rendu salauds. Je ne dis pas que le film fait tel ou tel accompagnement de morale, car c’est avant tout une comédie, c’est avant tout super drôle. C’est un peu ce qui le différencie d’un film comme Le Couperet par exemple, qui lui est plus encré dans un réalisme esthétique et un côté improbable, irrationnel. Fair play mise beaucoup plus sur le jeu d’acteur, mais il n’est pas film théâtral justement parce qu’il est sans cesse en mouvement (énergique ou géographique), la caméra ne se pose pas un seul instant. La séquence dans les bois est un peu limitée à mon sens, éclipsée d’autant qu’elle arrive après le squash. La première scène du film est aussi très moyenne. Mais le reste tient le coup.

     En terme d’écriture je trouve ça fabuleux, c’est d’ailleurs à ce niveau là que je ne vois aucune limite, que je n’ai aucune réserve, à la différence de la mise en scène pas toujours très heureuse ni juste. Qu’est-ce que ce film est bien écrit ! Je parle des dialogues principalement. J’ai pensé à Smoking/No smoking de Resnais, avec ces séquences qui se répondent les unes aux autres, par des détails, des subtilités ou carrément des gros clichés. Comme chez Resnais, ça ne cesse de bondir, de rebondir, jusque dans chaque grimace, froncement de sourcil, larmes. Chaque mot (pour peu que ce soit le patron, donc Eric Savin qui parle) est un plaisir à entendre. Il n’y a que musicalement que le film pêche un peu, je ne vois pas trop l’intérêt de choisir un orchestre. La scène finale aurait été beaucoup plus intense sans présence musicale. Durant la scène de squash il y a par moment une ambiance sonore mais c’est plus discret, et donc ça fonctionne bien mieux. Bref, en définitive, je me suis beaucoup amusé.

Un condamné à mort s’est échappé – Robert Bresson – 1956

Un_condamne_a_mort_s_est_echappeLe vent souffle où il veut.   

   10.0   C’est le récit d’une évasion. Une évasion qui fonctionne. Dans le premier plan du film, trois lignes sont écrites à la main avec comme fond les murs d’une prison : « Cette histoire est véritable, je la donne comme elle est, sans ornements » Les mots du cinéaste sont limpides, ce n’est pas lui qui fera le spectacle, mais il ne se contentera pas seulement de rapporter les faits, il les fera vivre à l’écran, travaillera les moindres gestes à défaut de vraiment travailler l’espace. Projeter l’attente de façon juste, en fractionnant l’espace (les plans les plus récurrents dans la première partie du film sont des barreaux de cellule, une porte, des lettres sur un mur) et en travaillant avec toutes les sonorités possibles. Le son prend donc une place primordiale puisque c’est lui qui guide l’inquiétude, c’est lui qui accroît le temps d’attente. 

     Fontaine est un membre de la résistance, sous l’occupation. C’est par l’arrestation du jeune homme que le film commence. On sera ensuite à ses côtés durant tout le film. Fontaine a toujours eu comme dessein de s’évader, c’est presque en lui, c’est ce qui lui reste de sentiment de liberté, entre les quatre murs de sa cellule. C’est la libération qu’il recherche, pour la résistance, pour son corps, pour son esprit. Tout le film devient alors une expérience fascinante dès lors que l’on partage ses faits et gestes, sa souffrance dans son travail méticuleux, ses réussites, ses échecs. Par moment on partage sa satisfaction et on se dit qu’il dormira mieux le soir, on souffle avec lui. Par moment il est difficile d’admettre que tout est à refaire, exemple même lorsqu’on le change de cellule. Soulager ses poignets en enlevant des menottes à l’aide d’un trombone, se confectionner une bien belle invention lui permettant de passer et recevoir de la cours des informations à travers les barreaux de sa fenêtre, adopter un langage codé en tapotant les murs afin de discuter avec son voisin, puis plus tard gratter la colle qui retient les planches de sa porte à l’aide d’une cuiller aiguisée, tresser des morceaux de vêtements pour en faire des cordes, tordre du métal pour en faire des crochets, tout devient tellement long, fastidieux, car tout cela est renforcé par la retranscription qu’en fait Bresson, employant la durée du plan, ou la répétition de plans similaires, mais aussi par l’emploi parcimonieux de la voix off, celle de notre prisonnier, qui explique certaines manières de s’y prendre.

     Ces temps-ci je suis justement en train de lire les Notes sur le cinématographe que Bresson écrivait en même temps qu’il tournait jusqu’à leur parution en 1975. Il est intéressant de voir comment fonctionne le cinéaste, comment il pense à travers ses films mais aussi à travers un tout autre matériau. Si l’on peut constater l’exigence que le cinématographe doit contenir selon Bresson, ce qu’il en fait dans Un condamné à mort s’est échappé est passionnant puisqu’il s’agit là de son film le plus accessible, au sens le moins exigent. Toujours chez Bresson cette apparente simplicité qui cache une complexité qui ne cesse de grandir. On part d’un simple fait : une arrestation. Puis on observe les moyens de s’échapper. Les questions que l’on soulève dans le dialogue avec les autres prisonniers, avec Jost le garçon avec qui il doit plus tard partager sa cellule, ainsi que dans la relation avec les geôliers. Ces derniers ne sont jamais critiqués ou jugés, ils ne sont qu’obstacles au plan de Fontaine, car avant tout, plus que dans tout autre film d’ailleurs, c’est de morale d’action qu’il s’agit. On entre dans la tête de ce prisonnier qui ne vivra dorénavant plus que pour une chose : s’évader. ‘Sans ornements’ avait prévenu le cinéaste.

L’Atalante – Jean Vigo – 1934

87L’amour fou.     

   6.5   Comme bon nombre de films estampillés chef d’œuvre ultime (là j’ai en tête Citizen Kane de Welles ou Métropolis de Lang) L’atalante restera comme une petite déception me concernant, probablement d’une part car j’en attendais énormément, plus que n’importe quel film d’ailleurs, mais aussi car je le pense vraiment, tout n’est pas réussi dans ce film. J’ai un problème avec le personnage qu’interprète Michel Simon. Ce n’est pas tant qu’il prenne une place importante, ou que l’on ne comprenne pas la moitié des mots qui sortent de sa bouche mais surtout qu’il joue, que c’est le seul qui me paraît vraiment jouer, et protéger son jeu dans ce film. Je ne crois donc à rien s’il est à l’écran. Malheureusement il y a toute une partie du film où il devient presque personnage central. Heureusement L’Atalante devient film fabuleux dès l’instant où le couple se délite et que la femme fait une fugue. Il y a un cadrage incroyable déjà quand les personnages se tiennent sur le haut de la péniche. Je reconnais les lieux, l’Oise, les écluses. Et lorsque ce couple est séparé, que l’un déprime sur son bateau en espérant qu’elle reviendra, ne se pardonnant probablement pas sa dureté envers elle, que l’une rêve de son homme qu’elle a quitté sur un coup de folie car elle ressentait un besoin de ville, Vigo opte pour quelque chose d’insensé : Il les fait se coucher dans un lit séparément (en montage alterné) et se toucher mutuellement, comme si de nouveau ils se retrouvaient, ils couchaient ensemble à distance. Je repense encore à cette frénésie amoureuse qui naît essentiellement dans une séquence où un seau d’eau est rempli et que l’homme doit y voir sa bien-aimée à l’intérieur en y ouvrant grands les yeux. Et qu’il répète cela à la fin du film, se jetant de L’Atalante dans l’Oise espérant croiser le regard de sa belle, qui apparaîtra oniriquement en robe de mariée (rappelons qu’il s’agit de leur voyage de noces). Il y a des instants lumineux, incroyables, sortis de nulle part. Si l’Atalante n’est pas la claque que j’imaginais (il n’est rien face à l’Aurore de Murnau à mon sens) il m’en restera des images tout de même, et de grandes images, ce qui n’est déjà pas si mal.

Zéro de conduite – Jean Vigo – 1933

25Les toits dont les rêves sont faits.     

   8.0   Je me suis toujours demandé ce que Truffaut et Rozier avaient en commun. C’est Jean Vigo. Zéro de conduite pourrait à la fois être une matrice de Rentrée des classes et de Les quatre cents coups. La fuite ne se fera pas vers l’extérieur comme René dans une rivière ou Doinel vers l’océan  mais sur les toits de l’école. Zéro de conduite c’est le récit d’un quotidien scolaire, de la rentrée (l’arrivée par le train) jusqu’aux fêtes de l’école. On y verra les classes et les dortoirs, le réfectoire et la cours de récré. A aucun moment Vigo ne cherche de sérieux chez ses personnages, c’est leur amusement, leur besoin de transcender le quotidien, de transgresser les règles sur lesquels il préfère se pencher. A la fin du film, les modèles dansants d’A propos de Nice sont devenus ici des pantins masqués, et la dimension festive prend une autre tournure lorsque les enfants décident d’y insuffler leur rythme. Les ralentis sur lesquels s’appuyait Vigo dans sa commande pour la natation sont réemployer de façon magnifique, où l’on découvre les enfants dans une marche en avant, marche révolutionnaire avec pluies de plumes de toute part après une énorme bataille de polochons, les discernant difficilement derrière tout ce chambardement, ces confettis et ce mouvement permanent. Ça c’est pour la dimension de liesse, ce climat qui rappelle des souvenirs, de joie ultime que l’on a ressentie dans notre enfance, aussi minces soient-ils. Ce sont ces moments là que l’on se souvient le plus. Comme des batailles de nourriture à la cantine, l’élaboration de divers plans dans la récré, une bonne entente avec un surveillant mais pas les autres, la cigarette dans un coin de la cours. Mais ce sont aussi des scènes de classes qui marquent, comme ce garçon interrogé par son professeur lui répondant un ‘Je vous dis merde’ sec et désintéressé. Ou bien cette main moite du professeur sur celle de l’élève, lui inspirant probablement un profond dégoût. La chair comme dans A propos de Nice semble être un élément important chez Vigo. Zéro de conduite doit être son film le plus autobiographique, c’est aussi le plus beau, le plus fort de ses films, il contient tellement du cinéma d’après.

La natation par Jean Taris – Jean Vigo – 1931

40L’homme-dauphin.   

   6.0   Film de commande pour la série Journal Vivant, La natation par Jean Taris est un documentaire sportif de neuf minutes. Pas le plus fou des films de Vigo il y a néanmoins une manière singulière de s’y prendre. Un homme parle en off, expliquant ses mouvements, faisant un cours de natation rapide. On le verra presque uniquement dans l’eau, souvent par l’intermédiaire d’images ralenties de façon à saisir les moindres gestes, la moindre respiration. C’est drôle d’avoir comme sujet la natation au cinéma : il semble y avoir quelque chose qui les relie, dans l’instant, la synchronisation, de la respiration et du corps pour l’un, de l’image et du son pour l’autre. Le film pourrait être anecdotique alors qu’il appelle la suite : il n’y a qu’à voir l’image lorsque le corps la quitte, les gouttes d’eau qui envahissent l’écran. Vigo a joué sur les contrastes et c’est beau, presque fascinant.

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