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Archives pour octobre 2010

Trouble every day – Claire Denis – 2001

trouble-every-day_vincent-galloLes prédateurs.

   8.4   Comment parler de la pulsion cannibale par le plaisir sexuel sans jamais en évoquer le nom, sans même jamais vraiment parler de maladie ? Les deux personnages que sont Coré (Béatrice Dalle) et Shane (Vincent Gallo) éprouvent ce même désir pour des relations plus que violentes, puisqu’elles se terminent systématiquement par la mort de leur vis-à-vis. Enfin, cela est vrai pour Coré, que l’on voit littéralement enragée pendant tout le film, uniquement protégée par son mari (Alex Descas) médecin, j’y reviens. Tandis que Shane intériorise tout, il est en voyage de noces avec sa petite amie mais il est en bataille permanente avec ses pulsions qu’il sait dévastatrices. On vit le mal être de cet homme au quotidien et s’il semble plutôt inoffensif avec sa femme dans un premier temps, on verra plus tard des marques de morsure dentaire sur son corps, et même nous verrons un acte sexuel incroyablement triste, avec une femme impuissante devant les sensations quasi incontrôlables qu’est en train de vivre son mari, condamné à jouir dans les toilettes pour éviter le massacre. Il y a d’un côté l’histoire d’une fille sans scrupules, qui déguste au sens propre des proies humaines, aidée par son homme qui passe derrière, cache les corps et la nettoie, qui ne trouve aucun remède, dans une société qui se ferme littéralement à ses angoisses, à ses appels au secours. Il y a d’un autre côté l’histoire d’un homme qui tente de lutter contre ça, qui s’acharne à trouver des solutions pour palier à ses désirs inavouables. Il ira jusqu’à tuer cette sorte de mère spirituelle dans une scène déchirante. Plus tard, peut-être se croyant guéri de ses maux, il s’apprête à séduire une jolie femme de chambre, avec qui les regards se faisaient chaque fois plus intense depuis son arrivée sur Paris, mais lui fait l’amour à sa manière, la tue en lui dévorant le sexe. Scène quasi insoutenable.

     Je raconte l’histoire comme si elle était si simple, si lisible, mais c’est oublier de dire combien la mise en scène de Claire Denis, toujours très aérienne et charnelle, contourne toutes les facilités et nous raconte des tourments intérieurs plus que des violences sexuelles. C’est bien simple, Claire Denis déréalise tellement les attributs dramatiques autour de ses personnages victimes éphémères qu’elle se concentre sur le mal-être de ses bourreaux. Même les deux personnages qui côtoient nos deux malades n’ont pas réellement d’épaisseur, ça peut gêner. Il y a donc Dalle et Gallo. Ils sont magnifiques. Et la cinéaste arrive à trouver des trucs sensationnels en filmant leurs corps, leurs regards. On est constamment sous pression, dans une attente inconnue. Quand on pense que la jeune femme va surmonter ses pulsions carnassières en séduisant un petit jeune (Nicolas Duvauchelle) de manière très belle, très érotique, très calme, c’est finalement un carnage absolu, à en peindre les murs avec des boyaux. Quand on croit au retour du désir habituel, au sens non cannibale de l’homme, la machine se vrille et casse nos espoirs. Cette maladie si étrange est alors vécue comme une maladie incurable, uniquement battue par le mort elle-même. C’est d’une infinie tristesse.

     L’anthropophagie sexuelle me rappelle les figures habituelles du mythe vampirique. Coré et Shane apparaissent ainsi ou du moins à quelque chose qui ressemblerait à la figure du vampire. Dans leur façon de se déplacer, c’est la caméra de Claire Denis qui guide leur mouvement, on ne sait plus s’ils gravitent dans Paris de façon humaine ou non. Dans la séquence au tout début ou Coré dévore une de ses proies, elle nous apparaît sûr d’elle, invulnérable, complètement animale. Et la séquence se déroule de nuit. L’obscurité sera un motif récurrent puisque à chaque acte sexuel montré où l’un finit par être dévoré, cela se déroule de nuit si l’on est en milieu naturel, ou dans la pénombre si nous sommes en lieu clôt. On peut terminer cette analogie avec la figure du vampire en évoquant la mort de Coré : Shane l’étouffe et la laisse périr dans les flammes dans lesquelles son corps s’embrasera. La scène est déchirante.

     Récemment, un film est sorti sur la comtesse Bathory, un film de Julie Delpy. On y découvrait le désir d’une femme de dévorer le sang de ses servantes qui pensait-elle, devait lui rendre sa fertilité, sa jeunesse. C’est un très beau film sur la peur de la mort. Le sang est une dominante dans les films de genre, on en voit à outrance chez Roméro par exemple, et ces zombies qui se nourrissent du sang des humains. Rarement dans un film nous n’avions cette sensation nouvelle qui traverse le film de Claire Denis, que l’être humain aime la chair, aime le sang, mais que c’est la société et ses mœurs qui l’empêchent d’accomplir certaines envies. Lors d’un rapport sexuel, si l’on se plait à mordiller, fouiner, palper, caresser, embrasser, lécher c’est aussi par pur plaisir charnel au sens moral, parce que l’on s’est toujours arrêté avant la blessure. Coré n’a plus cette limite morale. Durant la séquence la plus éprouvante du film, elle est séduite par un jeune venue la délivrer de sa chambre transformée provisoirement en prison par son mari pour qu’elle ne réitère pas ces pulsions, puis pendant qu’ils font l’amour, elle le dévore dans le cou, puis le visage, elle ne mordille plus mais plante ses crocs. Puis elle jouit de ce plaisir là : lécher les plaies (On pense à Cronenberg), y enfoncer ses doigts, se frotter de tout son corps contre son jouet ou sa proie, tel un vrai prédateur animal.

Captifs – Yann Gozlan – 2010

Captifs - Yann Gozlan - 2010 dans Yann Gozlan captifs-gozlan-zoe-felix

     5.7   Au-delà du simple survival de séquestration il y a tout de même tout un truc intéressant sur les sens. Le cinéaste doit avoir une obsession pour les yeux, comment s’en sortir sans ? Comment s’en sortir qu’avec ? Cette image d’enfance qui traverse la mémoire de la jeune femme est principalement accompagnée par des aboiements de chien. Lorsque l’un des ravisseurs prend le pou du blessé, on entend seulement ce qu’il entend, donc son cœur. A la toute fin du film, le même schéma se reproduit avec la jeune femme en évasion qui évitant une mine se retrouve quasi-sourde pendant quelques minutes durant lesquelles le spectateur comme elle n’entend rien non plus. Il y a donc quelque chose qui chercherait à saisir ce genre d’état extrême, quelque chose d’organique aussi, il y a à de nombreuses reprises une obsession pour les organes du corps. Rien n’est dit par rapport à un quelconque trafic d’organes, mais tout passe sous nos yeux, à l’image de ce corps vidés que l’on accompagne de deux glacières. Comme souvent dans ce genre de films il y a un traumatisme d’enfance qui refait surface. Gozlan choisit de commencer Captifs par ce traumatisme, à savoir une partie de cache-cache tragique. Une jeune fille compte d’un côté, l’autre court se cacher. La première la cherche mais la découvre inerte gisant dans une marre de sang après avoir été mortellement mordu par un chien. Les aboiements de la bête mélangés au silence de son amie d’enfance c’est cela qui hante aujourd’hui – vingt ans plus tard – la mémoire de Zoé Félix, désormais infirmière dans l’humanitaire. Elle se raccroche à une image de liesse, le visage de son amie capté par les rayons du soleil. C’est aussi comme cela que le film se terminera, bien ou non on n’en sait trop rien. Pour le reste rien de bien nouveau, mais justement tous les ingrédients sont là. On est copieusement servi. Je dirais même que l’on est bizarrement servi. Habituellement ce genre de film retombe dès l’instant qu’il change de cap (transfiguration du personnage) alors qu’ici c’est tout le contraire : il devient meilleur. Et il suffirait de simplement parler de mise en scène. Plus sobre, plus épurée. J’y allais en espérant rien du tout, et ça m’a bien tenu tout du long.

La proposition (The proposal) – Anne Fletcher – 2009

19126747.jpg-r_640_600-b_1_D6D6D6-f_jpg-q_x-xxyxxNe pas partir.  

   5.2   Une femme sans âme, éditrice en chef d’une grande société, improvise une idée de mariage avec son assistant qui la déteste, elle et sa méchanceté et son indifférence incessantes, afin de se sauver d’une situation qui lui ferait et perdre sa place et se voir raccompagner au Canada, son pays d’origine.

     On navigue entre situations cocasses hilarantes (Margaret prétextant un mariage imminent avec son assistant – à côté d’elle les yeux ahuris – afin qu’elle évite l’expulsion ou encore un chassé/croisé entièrement nus plutôt jouissif), dialogues à deux savoureux (les attaques à répétition dont on gardera principalement en mémoire l’explication de leur rencontre) et moments beaucoup plus tendres (quand ils doivent apprendre à se connaître l’un et l’autre pour surmonter le questionnaire qui, s’il coïncide bien entendu, empêcherait la jeune femme de plier bagages). C’est avec un grand plaisir que l’on peut assister aux jeux réussis de Sandra Bullock, entre boss démoniaque sans émotion, femme de la ville coincée qui trimballe des sacs Vuitton sur les ports de l’Alaska, puis en femme meurtrie, au passé qui laisse des traces, pour qui c’est tout nouveau de réapprendre à vivre en famille. A celui aussi de Ryan Reynolds, en assistant bonne poire, regard paumé, un peu à côté de la plaque, un peu arriviste, qui se révèle très drôle dans l’intimité, très joueur et finalement assez beau en amoureux surpris.

     C’est fait avec une simplicité, une finesse, une pudeur qui rappelle ces comédies américaines des années 50/60. On y parle d’immigration, d’expulsion, l’Amérique en prend pour son grade, mais on reste tout de même dans un cadre principalement comique. Il y a un rythme incroyable, le film ne fléchit absolument jamais. Après certains diront que c’est un film prévisible, bien sûr qu’il l’est, puisqu’il a cinquante ans de retard. Car franchement on croirait une comédie avec Doris Day et Rock Hudson. Et j’en n’espérais pas tant.

Un homme qui crie – Mahamat-Saleh Haroun – 2010

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     1.3   C’est tout de même l’histoire d’un homme qui trahit son fils, par simple peur d’être relégué au rang de vieux, simple peur de perdre, en l’envoyant au front en réponse à la demande d’effort de guerre. C’est quelque chose d’indicible, qui le tiraille et lui commande de faire ce geste courageux, que l’on voit comme une lâcheté, parce qu’il est réalisé après que le fiston ait pris la place de son père, en tant que maître-nageur pendant que ce dernier sera dorénavant garde-barrière. Sur le fond le film pourrait dire des choses très fortes sur l’esprit compétitif (rappelons que le personnage en question est un ancien champion de natation) et la recherche de rédemption. Mais il utilise tout cela de façon si lourde, si insupportable que le film est un véritable calvaire. A commencer par l’utilisation symbolique : la première séquence par exemple voit le père et son fils se défier en apnée. Le fils gagne, ça semble être la première fois, il exulte. Avec le recul du film, c’est d’une lourdeur. Et puis que dire de ce nombre incroyable de plans visages uniquement à dessein de voir des yeux embués, des larmes en couler. C’est affreux. Et puis le cinéaste ne filme absolument rien de son pays. Tout est fade, jusque dans l’utilisation des couleurs. Et quand il a la bonne idée d’étirer les plans, rien, on ne voit rien, les personnages n’existent plus, ils surjouent, à l’image de ce plan fixe et hyper cadré d’une famille en plein repas à l’ambiance pas très joviale. Juste mauvais. C’est un film qui recherche une certaine pitié, qui voudrait que l’on s’apitoie sur le sort de cet homme. En guise d’exemple : la scène où l’on voit la première fois Adam satisfaire les clients qui klaxonnent en leur ouvrant la barrière, chacun leur tour, pour entrer, pour sortir. Il y a comme un va-et-vient incessant qui a vocation comique, quelque chose de Tati dans ce plan fixe répétitif. Mais c’est froid, sans saveur, ça ne demande qu’à être plaint. Et c’est ça tout le temps, jusque dans la scène de fin.

Sans queue ni tête – Jeanne Labrune – 2010

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     3.5   C’est un film en dent de scie, à défaut d’être un film sans queue ni tête. Il y a des instants passionnants, presque des moments de grâce qui butent sur d’autres, ennuyants voire soporifiques. D’un côté Isabelle Hupert, Alice, prostituée qui gagne bien sa vie (séances d’une demi-heure/une heure entre 100€ pour une pipe simple et 500 pour un coït avec mise en scène) mais qui voudrait tout arrêter, avoir une autre vie. C’est alors qu’elle décide de se payer un lustre, avec son dernier client, qui symbolisera sa fin dans ce métier qui la ronge de plus en plus, avec ses clients attachés et ceux complètement tordus. Ce lustre, car c’est comme ça qu’elle l’appellera auprès de sa meilleure amie, elle aussi prostituée mais plus jeune, n’est autre que Bouli Lanners, Xavier, que l’on suit depuis le départ aussi, dans un montage parallèle plutôt astucieux. Ce dernier est psychanalyste, mais supporte de moins en moins son travail, dans un appartement qu’il partage avec sa femme elle aussi psy, avec laquelle il vit des moments conjugaux plutôt délicats. Ils se séparent rapidement et par un concours de circonstances qui lui fera rencontrer Alice, il souhaite alors la revoir, par curiosité ou fascination. Finalement leur travail quand on y pense est assez proche. C’est de cela qu’il est question dans cette première partie et à mon sens c’est passionnant. La mise en scène l’est moins en revanche, très anecdotique.

     Puis le film s’aventure ailleurs, au moyen d’une vente aux enchères d’apparence anodine qui aura très vite des conséquences lumineuses. Xavier effectue la rencontre d’un confrère, avec qui il échange une sculpture dont ils se sont disputés le prix précédemment. C’est de cette absurdité que le film redémarre. Cette histoire d’ange (la sculpture) qui guidera ces âmes perdues vers une forme de conscience, de sérénité. Un passage de relais assez beau en fin de compte.

     Le film est à la fois très drôle et très triste. Mais c’est dans sa construction, sa narration qu’il devient plombant. Il manque une énergie, un truc qui en ferait un film fort davantage que riche. Car il y a de la richesse ci et là j’en suis certain mais c’est difficile d’accrocher à un trip aussi peu affecté, aussi peu inspiré. L’idée est passionnante mais le film ne l’est pas en gros.

Liverpool – Lisandro Alonso – 2009

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     6.8   Lisandro Alonso est un grand cinéaste moderne et même si son Liverpool est en deçà de ses précédentes réalisations, il n’en reste pas moins un film intéressant, qui embarque son spectateur dans une géographie et qui lui fait partager le destin d’un homme dans ce lieu. Depuis le début Alonso c’est ce cinéma là. Capter les déambulations d’un corps dans une région forestière, dans une jungle, dans un cinéma et cette fois-ci dans les paysages enneigés de la Terre de feu. Sur un cargo en plein Atlantique, un marin demande la permission de descendre un jour ou deux à Ushuaia pour y retourner voir sa mère (dont il ne sait guère si elle est encore vivante) qu’il n’a pas vu depuis longtemps probablement. S’ensuit une longue marche silencieuse à travers les vallées, où l’homme est aidé d’un vieux bus délabré où il peut dormir évitant le froid glacial de la nuit, et d’un camion transportant du bois qui accepte de le déposer dans le lieu qu’il recherche. Le cinéaste argentin filme toujours très bien les lieux, les paysages, ses lignes de fuite sont remarquables, il n’hésite pas à étirer les plans, saisir toute la musicalité de ce qui entoure ses personnages. Le plan séquence du camion où l’homme est assis à l’arrière sur du bois est à ce titre excellent. C’est le corps dans le cadre qu’Alonso filme moins bien dans Liverpool. Est-ce parce que pour une fois son récit relève entièrement de la fiction ? Ou parce que son personnage voyage en terre inconnue ? Les deux suppositions doivent se rejoindre. J’ai le sentiment que ce qui était fulgurant dans La Libertad et Los muertos c’était le choix du personnage. C’était le quotidien véridique de Misael dans le premier. C’était le retour d’un homme dans Los muertos, et cela avait été écrit, mais sur de lieux que ce personnage connaissait. On ne retrouve rien de tout ça dans Liverpool. Du coup on a le sentiment d’un truc un peu bancal, de quelque chose d’écrit, d’un retour sans vie. Je suis un peu exigeant car j’y ai trouvé des choses sublimes mais c’est la première fois chez Alonso que je m’ennuie par moments, que je n’y crois pas vraiment. En revanche, il y a un truc fabuleux en toute fin de film. On apprend des choses sur le passé de Farrell, ses relations familiales, un passé qu’il a voulu effacer. C’est le seul à d’ailleurs devoir se battre avec sa mémoire et ses remords. Sa mère est très malade et atteinte d’Alzheimer. Son père, même s’il reconnaît son fils, avait tout fait pour l’oublier. Sa sœur (qui semble être aussi sa fille selon les mots durs de son père) est handicapée et ne connaissait guère son existence. Et puis dans un dernier quart du film Farrell est parti. Est-ce qu’il a rejoint son cargo ? S’est-il engouffré à se perdre dans les montagnes ? On n’en saura rien. Alonso choisi de filmer l’absence de Farrell dans le village. Il filme une famille dans ses tâches quotidiennes et sa survie. Et dans un dernier plan, sans doute inutile et lourd on découvre le pourquoi du titre du film. Ce qu’il y a de fabuleux c’est cette cassure, ce choix d’avoir filmer longtemps la présence d’un homme dans un paysage quasiment déserté de vie humaine, puis d’en filmer l’endroit qu’il convoitait par ce long voyage pendant son absence cette fois. Farrell n’existait pas plus avant qu’il n’existe maintenant. Mais il aura laissé un souvenir à sa sœur comme symbole d’une présence éphémère.

Fantasma – Lisandro Alonso – 2006

Fantasma - Lisandro Alonso - 2006 dans Lisandro Alonso fantasma

     6.3   Je craignais très vite l’expérimentation formelle ultime où les personnages ne deviendraient inéluctablement que des pantins décoratifs sans épaisseur psychologique. Un peu comme chez Tsaï Ming-Liang (de ce que j’ai vu) même si le réalisateur reste avant toute chose un créateur d’ambiance, un cinéaste du plan. Il y a chez Alonso, et uniquement dans ce film là, quelque chose qui se rapprocherait de cela, dans le sens où ses protagonistes ne voyagent plus comme dans La libertad ou Los muertos, il n’y a pas ce mouvement perpétuel, circulaire du premier, progressif du second, mais un statisme inquiétant, renforcé par un cadre nouveau dans le cinéma de l’Argentin, puisque la jungle et les vallées de la Pampa ont été substituées à un centre théâtral, donc un film vécu dorénavant qu’en intérieur.

     On retrouve alors notre ancien prisonnier de Los muertos Argentino Vargas et notre bûcheron de La libertad Misael, tous deux invités à la première de Los muertos, dans un grand cinéma de Buenos Aires. Histoire véritable qui a énormément touché Lisandro Alonso, décidant donc de filmer cela, enfin de le reconstruire, tout en l’agrémentant d’un peu de fiction, était-ce bien utile ? L’élément de fiction n’intervient pas trop pour Vargas, que l’on va suivre dans son attente, marchant et fumant des cigarettes, pièces par pièces, couloirs par couloirs dans ce grand établissement, avant de vivre avec lui la projection du film dans lequel il est le protagoniste principal. C’est la découverte d’une immensité. Non pas qu’il soit véritablement perdu dans les méandres citadines mais tout simplement qu’il y a une confrontation entre son quotidien, sa vie que l’on a un peu vécu à ses côtés dans le précédent film, l’immensité de la jungle, et cet endroit nouveau pour lui, que nous connaissons davantage en ce qui nous concerne, occidentaux, les grandes constructions à étages. Comme si le cinéaste se confondait alors au spectateur et que nous invitions Vargas chez nous. Je ne suis pas certain que Alonso ait vraiment voulu montrer cela, mais ça transparaît comme ça à mon sens, mais surtout, c’est un homme arrivé dans un monde qu’il ne connaît pas, avec les mêmes regards que Q’Orianka Kilcher à la fin du nouveau monde de Terrence Malick. Pocahontas scrutait ce monde inconnu et cherchait un repère, elle le trouvait dans le regard d’un homme noir, c’était sublime. Vargas scrute de la même manière mais ne trouve rien qui le raccroche à son monde. Si, il trouvera l’écran de cinéma, dans lequel il se verra.

     J’en reviens à notre second personnage, Misael, le bûcheron de La libertad. Lui aussi est invité à la projection du film mais il se perd dans les coulisses de l’établissement, cherchant étages par étages, en prenant l’ascenseur, en montant sur le toit, quelque chose qui le ramerait en terrain connu. Lui ne s’est pas vraiment perdu en revanche. C’est l’élément de fiction qui ne fait pas vraiment sens mais pourquoi pas cela dit ? Lui qui était si certain de ses gestes dans le quotidien dans lequel on l’avait laissé dans le premier long métrage de Alonso, et bien le voilà sans aucun repère, découvrant des choses trop nouvelles pour arriver à apprivoiser une quelconque orientation.

     Parce qu’il s’agit bien d’un film expérimental sur les aléas du modèle occidental, et le cinéaste effectue un travail impressionnant sur le climat sonore, remplaçant les bruits naturels de la jungle, d’une forêt, d’une rivière par des sons d’ascenseurs, de portes qui claquent, du brouhaha extérieur de la ville. Dans sa volonté d’expérimenter chaque recoin d’un établissement, en l’occurrence un centre culturel, Alonso aurait très bien pu pousser la chose encore plus loin, car à de nombreux instants on pense à Hôtel Monterey de Chantal Akerman, mais Lisandro Alonso semble fébrile à l’idée de créer une expérience aussi radical (manquerait-il de confiance en son talent ?) du coup, ses personnages traversent – même s’il arrive à un plan de durer 2 minutes – chaque fois le cadre. N’aurait-il pas été plus judicieux de les filmer dans leur immobilité tout en filmant chaque pièce de l’établissement ? Akerman l’avait fait avec un hôtel, jouant sur les contrastes lumineux parce qu’elle s’était retirer l’accès au son. Alonso a le son lui. L’intérêt d’une fiction était moindre. C’est avec Vargas ou simplement les murs de l’immeuble (pour le coup, ils font vraiment parti du casting) que l’on se sent le mieux, que l’on reste un maximum attentif, que l’on tente de voyager dans les pensées de cet homme qui avance à tâtons dans un endroit inconnu.

     C’est beau (même en intérieur, le cinéaste fait des miracles de mise en scène), émouvant (de retrouver nos deux hommes laissés durant un feu de camp sous un orage ou le long d’une rivière sous une tante) et envoûtant.

Los muertos – Lisandro Alonso – 2004

Los muertos - Lisandro Alonso - 2004 dans Lisandro Alonso Los%2Bmuertos%5B1%5D    8.4   Bon, déjà dire que je trouve ça immense. Et je pèse mes mots!

     C’est l’histoire simple d’un homme qui sort de prison, après y avoir purgé une longue peine, dont la volonté première est de partir à la recherche de sa fille. Sur le chemin il lui achète une blouse et des bonbons, avant de traverser les cours d’eau, telle une âme errante, aux gestes précis, réapprivoisant en barque ou en marchant les lieux de son passé.

     C’est le mystère d’une vie retrouvée. Mystère car il y a table rase du passé. Toute évocation est aussitôt stoppée. Argentino Vargas semble vouloir repartir de zéro, ne plus en parler, ne plus y penser. Lorsqu’un type lui en parlera furtivement, il lui répondra que tout cela est terminé, qu’il a oublié. On ne sera jamais si Vargas a fait le nécessaire pour oublier son crime où s’il le tiraille encore. Il y a des éléments qui permettent de penser qu’il est dans le remords, que ça le hante sans cesse. Deux éléments : La toute première séquence du film, très aérienne, légèrement floue, où l’on distingue une nature luxuriante, on plonge littéralement dans la jungle, avant d’apercevoir deux corps recouverts de sang et les pieds d’un homme qui marche, une machette à la main. Etant donné que sur le plan suivant, nous voyons Vargas se réveiller, cela peut-être aussi bien vu comme une réminiscence douloureuse ou comme un simple cauchemar. Lisandro Alonso tient à rester complètement mystérieux sur les motivations et les sensations de son personnage. Puis le second élément concerne le dernier plan du film, libre d’interprétation, où la caméra s’attarde sur deux jouets dans la terre, un petit bonhomme footballeur et une roue de calèche, tentant de nous raconter quelque chose. La force de ce voyage vers la retrouvaille tient à ce silence autour du passé de cet homme et c’est ce qui est formidable. On n’est même pas certain de ses réelles motivations. Alonso nous montre quelqu’un de très serein, en communion avec les éléments naturels, quelqu’un de très silencieux, comme s’il cherchait à se purifier, mais c’est aussi un retour à la vie violent, inquiétant. Une scène de sexe sans passion avec une femme du village. La mise à mort d’une chèvre, qu’il vide aussitôt avant de la ramener jusque chez lui, comme accompagné d’un présent.

     Il y a une grande valorisation de l’espace chez Alonso, il en était déjà question dans son précédent film, le sublime La libertad. Les cadrages peuvent être assez serrés puis s’élargir soudainement, comme pour saisir le geste de l’homme, puis saisir l’espace dans lequel il se trouve, le tout dans un même plan. Cela est encore plus frappant dans Los muertos justement, il y a une séquence absolument formidable à ce titre, Alonso réalise un truc miraculeux. L’homme est seul dans sa barque, filant le long du fleuve, s’engouffrant dans la jungle, la caméra vient saisir ses mouvements de rame avant de s’écarter jusqu’à ce que la barque soit hors champ, que l’on ait uniquement des arbres en vue, le bruit du vent afin de saisir cette aridité, cette humidité. Tout devient merveilleux, presque hallucinogène. C’est un voyage sensoriel auquel nous convie le cinéaste argentin. Il n’y a bien sur pas que ça, Alonso se penchant aussi sur le contexte économique de son pays, mais le laissant au second plan, dans le plus grand des mystères comme le reste de son film.

     Los muertos (les morts) ce sont ceux que Vargas laisse derrière lui. Il faudra longtemps avant que l’on apprenne qu’il a tué. Un paysan lui dit qu’il a tué ses frères, ce peut tout aussi bien être ses vrais frères comme des amis ou simplement deux argentins, frères peut signifier beaucoup. Un mystère de plus donc. Le plus intéressant n’est pas ce qu’il a fait, mais ce qu’il fait à l’instant présent. L’histoire n’est pas à raconter, elle est derrière lui. Ce que filme Alonso, c’est ce que jamais personne ne filme. On a souvent le droit aux sorties de prison puis directement les retrouvailles. Alonso filme la sortie de prison comme le prologue à ce qu’il vaut véritablement raconter : Le retour d’un homme dans le monde, mais justement sans la retrouvaille, son film s’arrête là. Qu’il soit heureux, mélancolique, impatient, plein de remords, en colère tout s’inscrit sur son visage, car il ne parle pour ainsi dire jamais, ou dans notre imagination, l’interprétation que l’on donne de ce visage, de ce regard, de ce corps traversant fleuves et forêts, dans une solitude extrême, comme apaisé par ces instants spirituels on ne peut plus intenses…

La libertad – Lisandro Alonso – 2001

La libertad - Lisandro Alonso - 2001 dans Lisandro Alonso la-libertad

     7.0   C’est la journée d’un jeune bûcheron, Misael, qui se résume à couper du bois, à le vendre, à s’acheter des cigarettes, les fumer puis à manger du tatou devant un feu de camp, sous le grondement d’un orage lointain. Rien de plus. Le cinéaste argentin, dont c’est le tout premier long-métrage, raconte le quotidien d’une jeunesse abandonnée, d’une solitude sans fin, dans La Pampa, région montagneuse non loin de Buenos Aires. C’est en filmant ce personnage et l’espace dans lequel il se situe, dans lequel il vit, jour et nuit, dans lequel il travaille, il chasse, que Lisandro Alonso nous fait entrer dans cette vie, qu’il nous autorise à l’apprivoiser. C’est un film de la répétition, sans répétition, étant donné que l’on ne voit qu’une journée, un film qui est le relief de notre propre solitude, de nos propres désirs inassouvis. Le cinéaste ne le crie pas, ne le démontre pas, il le filme. Et c’est la véritable journée de Misael qu’il filme, avec une radicalité Akermanienne somptueuse.

Dos en la verada – Lisandro Alonso – 1995

     2.5   Réfractaires à l’idée de prêter des fonds et des instruments à un élève loin d’être modèle, qui voudrait réaliser son premier film, les écoles de cinéma n’ont pas servi de rampe de lancement au cinéaste argentin. C’est par l’intermédiaire d’un ami, lui aussi en école et à qui il restait un peu de bobine, qu’ils décident tous deux de filmer une sorte d’autoportrait qui deviendra Dos en la verada. Plan unique de trois minutes, construit comme un arc de cercle, observant les toits d’une petite rue de Buenos Aires, la rue elle-même, puis s’arrêtant sur deux hommes assis le long d’un trottoir, sirotant une bière puis une autre, regardant les voitures et les jeunes femmes, puis le plan continuera sa course vers les toits de la ville. La solitude déjà, mais surtout beaucoup de mouvements aussi. L’attente de quelque chose aussi sans doute, qui ne vient pas, que le cinéaste répercutera avec encore plus d’intensité dans La libertad, son premier long métrage, qu’il tourna avec des amis, des acteurs non-professionnels et trois fois rien.

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