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Archives pour novembre 2010

Les amours imaginaires – Xavier Dolan – 2010

les-amours-imaginaires-6Bang bang.

     7.1   Après le très remarqué J’ai tué ma mère, usante démonstration des relations conflictuelles entre une mère et son fils, tout de même enrobées d’amour, où il faisait néanmoins état d’un cinéma fait de fulgurances gracieuses éparses et prometteuses, Xavier Dolan revient avec un projet autrement plus ambitieux, stylisé et inventif avec Les amours imaginaires, duel amoureux entre deux amis, Marie et Francis, pour le même garçon bellâtre Nicolas.

     Là où le film précédent ne nourrit absolument aucune empathie pour son personnage, au mieux il m’indifférait, ceux de ce nouveau film sont des êtres ou meurtris ou désintéressés, plein d’espoirs ou de frustrations enfouis. Dolan ne filme plus un personnage – et en plus il se filmait lui-même – mais trois, et de très belle manière, en épousant leurs sentiments, leurs impulsions via une caméra sensuelle, curieuse, hypnotique. Le moment où Marie et Francis observent, tout en ruminant leurs frustrations, Nicolas danser sous les stroboscopes et Pass this on de The Knife avec sa mère, que Dolan tourne intégralement au ralenti, est un moment de grâce intime luxuriant (Scène de l’année me concernant) alors qu’il pourrait être clipesque et ridicule. C’est dans cette prise de risque incroyable que j’aime le nouveau film de Xavier Dolan. Il tente plein de choses, n’hésite pas à user des artifices formels comme les ralentis, les filtres et une bande son aussi archaïque que belle et branchée (en gros du Fever Ray, Indochine, France Gall ou Bach) pour démarquer son cinéma, de ces petites touches à première vue hermétiques (j’ai mis du temps avant d’entrer dans le film) mais finalement touchantes. Et puis on en sort hypnotisé, ailleurs, au rythme ralenti du Bang Bang de Dalida.

     Pour agrémenter tout cela Dolan a recours à ce qui agit comme une force supplémentaire au film, en intermède ces interviews sans rapport avec l’histoire, où l’on voit d’autres personnages (de fiction ou non, rien n’est précisé) parler de leurs amours imaginaires, vécues comme de simples chagrins ou comme des traumatismes, mais racontés avec énormément d’humour.

     Le film trouve donc son style, que certains trouveront vain, désuet ou insupportable. Ces moments ralentis, filtrés, musicaux (bref la totale) où l’on découvre Marie et Francis au lit par exemple, chacun de son côté, afin de montrer que cet amour intérieur commun ne les empêche pas de baiser, mais que ce n’est pas par amour, que ce n’est pas ce qu’ils recherchent. Ces moments où le corps s’abandonne, en tant que plaisir de chair seulement, et où les sentiments détachés de ce qu’ils vivent sur l’instant, s’en retrouvent décuplés, l’un ne trouvant refuge que dans les larmes et grimaces de gênes en permanence (c’est la sensibilité inquiétante du timide Francis) l’autre dans la parole incontrôlée et le besoin de fumer pour ne pas mourir (c’est la dureté caractérielle et maîtrisée de Marie). C’est vraiment un film sur les petites et grandes déceptions de la vie. Sur ces moments où l’on voudrait exploser mais où l’on garde tout pour soi. Où l’on encaisse alors qu’on voudrait disparaître.

     Je ne pensais pas dire cela il y a un an mais je crois que Xavier Dolan est un garçon très talentueux, ambitieux et téméraire. J’aime sa façon de se jeter à corps perdu, de ne pas faire un film pour faire un film mais pour parler de ces névroses, de ces sentiments. Dans l’intensité ça me fait penser à Vincent Gallo. Il y a comme cela un abandon total à la pellicule que je trouve passionnant. Des moments de jalousie très forts, lorsque Marie décide de s’en aller de leur petite escapade à la campagne tout en se répétant « Je m’en fou » plusieurs fois pour se convaincre d’oublier, ou bien lorsque Francis se masturbe tout en respirant le parfum de cet ange tant convoité sur des vêtements qu’il a laissé traîner. Et des moments incroyables de pudeur et douceur lorsque par exemple, toujours au ralenti, Marie et Francis marchant l’un et l’autre côte à côte après une longue querelle, celle-ci passe le parapluie d’une main à une autre pour abriter son ami, c’est le plan d’une amitié retrouvée. Ah et aussi j’ai trouvé très fort que pendant tout le film Nicolas et sa bouille d’ange, que Marie rêvera en statue de Miche Ange, Francis en visage façonné à la Cocteau, me fasse inlassablement penser à Louis Garrel, dans certaines de ses mimiques jusque dans ses postures. Car Louis Garrel apparaît à la toute fin du film, quelques secondes, représentant un nouvel amour imaginaire, une nouvelle conquête pour Marie et Francis, jamais remis (comme le montre cet agacement impulsif assez impressionnant de Francis lors des retrouvailles un an plus tard) de ce coup de massue infligé par le bellâtre, dont ils étaient clairement tombés amoureux, tandis que lui, n’aimait d’amour, finalement ni l’un ni l’autre.

Rubber – Quentin Dupieux – 2010

Rubber - Quentin Dupieux - 2010 dans Quentin Dupieux Quentin-Dupieux-Mr-Oizo-Rubber-le-film

L’éveil, puis rien.  

   4.3   On s’attendait à un film audacieux, un film aussi fou que Steak, mais un film aussi sans prétention, un film qui inventerait dans chaque séquence, un film qui assumerait son statut de film bis, mais tellement beau et foutraque qu’il en deviendrait fascinant. Ça c’était mon sentiment après Steak. Rubber n’est même pas l’ombre de Steak, il en est la version prétentieuse, non assumée. On passe par deux états extrêmes dans le tout début du film. La naissance du pneu, extraordinaire. Avec sa difficulté à fonctionner, rouler, comme un bambin peinerait à faire ses premiers pas. Avec sa découverte d’un pouvoir télépathique qui lui permet d’exploser les objets, animaux ou encore humains qu’il a sous les yeux. C’est le plus beau moment du film. A côté, comme si c’était du remplissage, un shérif vient présenter cela (ce film) à des spectateurs dans un désert, qui n’attendent que de la bouffe et de l’action. Le film aura même commencé sur un regard caméra de ce même shérif évoquant quelques films cultes américains et déployant sa théorie du No reason. Je ne sais toujours pas quoi penser de cette séquence. Quoi qu’il en soit ce n’est pas vraiment ce qui me passionne. C’est le pneu qui m’intéresse. Ce que Dupieux est capable de faire avec. Est-il capable de lui donner vie ? De le rendre inquiétant ? En gros, est-il capable de faire passer des émotions par un pneu. Carpenter avait réussi à le faire avec Christine, le grand film sur l’objet tueur. Dupieux échoue parce qu’il ne s’y intéresse pas. Soit il répète inlassablement le même procédé du pneu killer, soit il préfère se concentrer sur ces spectateurs à la jumelle. Aucun intérêt. Et même si techniquement c’est admirable, même si ça fait plaisir de se dire que l’on peut voir ce genre de choses au cinéma, même s’il y a des moments aussi franchement drôles, on ne peut s’empêcher d’être déçu, vis-à-vis ce projet hybride qui ne sait pas vraiment où il doit donner de la tête.

Crash – David Cronenberg – 1996

couple-crash-31Maybe the next one, Darling.

      9.8   Ce qui frappe dans Crash c’est la vitesse avec laquelle on entre dans le vif du sujet. Pas d’installation préalable qu’on qualifierait de commune, le film montre dans sa première séquence, une femme se frotter sur le cockpit d’un avion de tourisme, avant qu’un homme lui fasse l’amour. Dans la séquence suivante, un homme fait l’amour à une fille dans une sorte de bureau ou des coulisses de ce qui semble être un lieu de tournage. Plus tard on apprendra que la première femme et le deuxième homme sont ensemble, mais qu’ils s’ennuient, et pour palier à cet ennui passent du bon temps ailleurs, probablement pour se retrouver. C’est un point de départ. Un constat clinique et triste d’un couple qui s’emmerde. Non pas vraiment qu’ils s’emmerdent ensemble, mais que le sexe comme simple répétition au quotidien les emmerde. Il leur en faut davantage. Lors d’un trajet en voiture, alors que James malveillant cherche des papiers plus qu’il ne regarde la route, il se retrouve sur la voie d’en face et heurte de plein fouet un véhicule venant vers lui en sens inverse. En état de choc mais bien vivant, il ne bouge plus. Le conducteur de la voiture d’en face a terminé la collision dans son pare-brise, on se doute qu’il est mort sur le coup. Sa femme, passagère, elle-aussi est en état de choc, hébétée mais bien vivante. Elle laisse échapper un sein de son chemisier en détachant sa ceinture de sécurité. C’est l’image la plus récurrente de Crash : ce sein qui sort de son revêtement. Je vais tenter d’y revenir.

     C’est à l’hôpital, ou plutôt dans cette espèce de clinique délaissée que le destin de James va se jouer. Alors qu’il se fait à ses nouvelles cicatrices, qu’il réapprend à marcher, le médecin qui s’occupe de lui, qui se dit photographe médical mais semble être bien plus attaqué que ça, paraît éprouver une fascination pour lui, ses cicatrices, ses marques. Lui-même, alors que l’on voit pour l’instant que son visage, est scarifié de partout. Le ton est donné une fois de plus, on est inquiet, pourtant il se dégage une sérénité assez improbable et l’on n’est pas au bout de nos surprises.

     La scène apogée du film, qui fonctionne comme un aiguillage nouveau, vers lequel tout va s’orienter, c’est la reconstitution d’un accident célèbre par Vaughan le médecin photographe très bizarre, dans une sorte de secte clandestine en plein air. Auparavant on aura vu notre homme blessé séduire la femme de la victime, faire l’amour plusieurs fois dans la voiture, sa nouvelle, qu’il a acheté (parce qu’il conduit à nouveau) le même modèle que son épave accidentée. C’est ensemble qu’ils iront à ce show des plus étranges. Le spectacle du soir c’est la reconstitution minutieuse de l’accident de James Dean, dont Vaughan et deux autres cascadeurs seront les acteurs, réalisant le tout sans trucages ni même ceintures de sécurité. Tout se vit alors au rythme de cette fascination perverse pour l’accident de la route, le danger tout particulièrement et les pulsions désireuses que cela procure. Le climat du film devient alors très sale, de plus en plus répugnant. Ça commence dans la maison de Vaughan, sombre, glauque, et la rencontre avec cette femme, Gabrielle, accidentée de la route elle aussi, réduite à vivre avec des cicatrices énormes et une prothèse métallique qui lui permet de se déplacer, dans l’impossibilité de plier ses jambes. On découvre une salle entièrement vouée aux accidents célèbres, blindées de photos d’archives. Et toujours cette fascination, de plus en plus installée (la progression se fait au rythme de James Spader, qui se laisse happé chaque fois davantage). Quand il demandera à Vaughan d’expliquer le pourquoi de cette passion il mettra d’abord en avant la fascination pour le remodelage du corps par la technologie. Mais plus tard il avouera le véritable dessein de ces expériences sans limite. La recherche d’une forme de symbiose orgasmique absolu lié au plaisir de la chair, de la voiture tout en ayant conscience de la mort.

     C’est seulement après qu’on aura droit à une séquence absolument incroyable, le genre de scène de cinéma qu’on oublie pas. Tout se passe lors d’un lavage automatique. James est au volant et observe sa femme Catherine et Vaughan sur la banquette arrière faire l’amour violemment. Il observe comme il observait le trafic à la fenêtre de son appartement. Plus par les jumelles mais par le rétroviseur intérieur. Même satisfaction, même fascination, même excitation. Toute cette scène est rythmée par le bruit incessant de la machine de lavage, le bruit du plastique sur le métal, l’eau qui se déverse, les boudins qui frottent, tout devient sexuel, mécanique et charnel. Ça ne sent pas l’essence ni le savon, ça sent la transpiration, la mouille et le sperme. C’est crade et en même temps c’est excitant. C’est d’autant plus déstabilisant que c’est la première véritable scène de ce genre, après il y en aura d’autres.

     Dans Crash, la voiture devient prolongement du corps humain, de toute façon c’est ce qu’elle est d’une manière ou d’une autre, mais Cronenberg accentue cela, cette impression de deux en un, d’objet/humain homme/objet. Tout apparaît tel un contrepoint selon lequel l’homme évoluerait de façon artificielle voire machinique quand sa voiture prendrait l’apparence humaine. Dans La mouche il y avait déjà ce glissement, cette métamorphose d’union entre l’homme et l’animal puis l’animal/homme avec la machine. Ce n’était que dans un seul sens. Dans Crash c’est beaucoup plus subtil puisque l’on ne distingue plus bien la différence. Est-ce que l’un devient plus humain ou est-ce que l’autre devient plus machine ? Cet aspect est renforcé très vite dans le film avec dans un premier temps la réparation du corps, Vaughan (Elias Koteas) dit lui-même sa fascination pour la technologie comme remède aux plaies corporelles. L’homme n’est alors plus qu’un bout de tissu que l’on rafistole, un objet que l’on recolle, une plaie que l’on suture. Il n’est plus que minerves et prothèses, bouts de métaux réparateurs en tout genre. Dans un deuxième temps l’impression de voiture comme entité presque vivante, charnelle. Il y a tout un parallèle intéressant sur la place de l’objet métallique aujourd’hui, et tout particulièrement la voiture, associée au plaisir passionnel, une certaine beauté inanimée que l’on chérit, que l’on désire, que l’on nettoie, que l’on change, que l’on observe, dans laquelle on vit. Beaucoup aujourd’hui sont fascinés par elle, la vitesse qu’elle procure ou simplement la beauté de l’objet en tant que tel. Ça c’est pour ce que l’on voit, ce qui saute au yeux. Pour le reste, la voiture est aussi associée au danger, elle est arme de destruction, instrument de mort. Il faut voir à quelle fréquence on est asséné de spots publicitaires sur le danger de la route, ou simplement du nombre d’accidents mortels qui font notre quotidien. C’est cette idée là qui intéresse tout particulièrement Cronenberg : la technologie actuelle et l’impact sur notre imaginaire. Impact basique comme dit précédemment mais impact plus viscéral aussi, associé au sexe voire à la mort.

     Comme je le disais plus haut, une image revient dans Crash, celle du sein comme moteur du désir. C’est un peu comme lorsque l’on appuie sur l’accélérateur, c’est l’événement moteur de ce plaisir. Il y a cette même jouissance qui grandit. Le plaisir ensuite de se frôler chair contre chair, se toucher, s’embrasser, se pénétrer, comme le plaisir de la vitesse, du vent qui s’accentue, qui frappe le visage, le fait que l’on soit collé au siège, et la collision comme orgasme suprême. C’est un peu comme cela que l’on peut voir la reconstitution de l’accident de James Dean. Les corps se rencontrent dans Crash, à tout bout de champ, ils se frôlent, se cognent, ils changent, ils deviennent machines.

     J’aime énormément le personnage incarné par James Spader. Il m’a rappelé celui de Kyle McLachlan dans Blue Velvet. Ils ont tous deux ce même appétit incontrôlé du danger, ils s’y abandonnent littéralement. Et Elias Koteas est formidable. Son personnage semble être le seul maître de tout, de ce qu’il entreprend, de ce qu’il désire. A la différence du couple, il semble atteindre cet état extatique qu’ils recherchent. Il est invulnérable, de part ses cicatrices multiples et son abnégation. Il n’y a que lors d’une seule scène que sa sensibilité s’accroît fortement, quand il découvre son ami cascadeur sous les décombres, qui avait entrepris de réaliser l’œuvre de l’accident de Jane Mansfield seul, sans lui, il devient triste, peut-être parce qu’il n’est pas mort à ses côtés, aussi parce qu’il admire la perfection de cette reconstitution. Il pourrait alors être affecté mais ce n’était qu’un passage, ces pulsions reviennent très vite.

     En tant qu’expérience de cinéma c’est quelque chose d’ahurissant, ce genre de film qu’il faut voir puis revoir, en épouser son rythme, sa lenteur, car rien ne va vite dedans, Cronenberg a beau montrer des voitures dans deux/tiers des plans, des accidents, des courses il n’y a pas de vitesse. Sa caméra virevolte, caresse les corps et les carrosseries. A filmer ainsi, il rend beau le laid, en filmant (caressant) de vilaines cicatrices, en sublimant un carambolage mortel dans une brume nocturne, en filmant même des corps morts. C’est vrai que la musique d’Howard Shore, comme un thème froid et inquiétant qui revient de manière répétitive, n’est pas étrangère à cette sensation, elle épouse chacune des images, et permettent à elles deux (image et musique) d’ouvrir nos sens de ne rien faire d’autres que (res)sentir. Ce pourrait être un film très théorique, plus écrit qu’incarné, pourtant toutes les sensations sont décuplées. Le film en devient même bouleversant dans les quelques mots que glisse James à Catherine après le crash final, qui accentuent cet état d’insuffisance en écho à la toute première scène du film. Le couple semble être en proie à la recherche éternelle du véritable orgasme, cette limite qu’ils ont tant espérée n’est pas encore arrivée, même pas comme ça, alors que Vaughan s’en accommode très bien de son côté, le couple reste en quête. Le film n’était pour eux que parenthèse d’un bonheur espéré, finalement qu’une illusion.

Kaboom – Gregg Araki – 2010

Kaboom - Gregg Araki - 2010 dans Gregg Araki KAboom-2

The bitter end.    

   6.9   Smith couche avec London, fantasme sur Thor son colocataire, et passe ses journées avec sa meilleure amie Stella. La première est une belle blonde aguicheuse, le second est un surfeur blond et baraqué con comme la lune, la troisième est rentre-dedans, belle et sarcastique. Lors d’une soirée bien gratinée, Smith mange un peu de space cake et commence à délirer, découvrant des gens qu’il ne voyait que dans ses propres rêves, en rencontrant dans un premier temps une fille rousse qui semble être poursuivi, puis en découvrant des types louches avec des masques d’animaux complètement grotesques qui lui courent après, puis en se rendant compte qu’il est le témoin, peut-être même l’acteur (puisqu’un messie/gourou au physique de Bob Marley lui dit qu’il est l’élu) d’un complot fanatique qui viserait à détruire le monde entier.

     C’est un pur moment de plaisir, plein de couleurs devant lequel il faut s’abandonner, se laisser aller, se laisser gagner par le jeu, un délire éphémère et gratuit comme peut l’être une soirée arrosée ou enfumée, ça n’a à mon sens aucune autre prétention. Kaboom joue avec les clichés et les détourne, montre une jeunesse hystérique et sur un nuage. Toutes les barrières sont mises alors de côté, tout devient possible, tout est prétexte à y croire. Film ouvertement bi, qui affiche sa liberté sexuelle dans chaque plan, avec son humour de teen-movie dans un débit inimaginable, son montage syncopé comme s’il fallait faire vite, comme si tout cela ne durait qu’un temps, son énergie tenue d’un bout à l’autre, d’abord envoûtante puis carrément excitante, jubilatoire. Et puis les acteurs sont tous beaux, pimpants, tellement sous les projos que l’on se sent constamment en plein voyage onirique. Film pop doté d’une bande-son irréprochable qui détruit sur son passage toutes les comédies érotico-romantico-trash vues jusqu’à maintenant.

     Kaboom c’est l’explosion, en tout cas l’onomatopée qui la définit dans les comics. Et Kaboom c’est aussi un peu une bande-dessinée avec ses petites saynètes, ses sauts sans temps morts d’une case à une autre, d’une bulle à une autre, mais ce n’est pas de la Bd insupportable comme chez Rodriguez, c’est envoûtant, c’est filtré à l’arc-en-ciel, on se croirait par moment chez Hou Hsiao Hsien, puis l’instant d’après chez Richard Kelly, puis dans son mystère aussi un peu chez Lynch. Ce serait donc une combinaison de tous ces cinémas, mais pour les ados, un film sous acide, qui ne tiendrait plus comme objet riche et labyrinthique mais comme un film plutôt creux, sans pour autant être vain étant donné ce qu’il procure comme bonheur, comme orgasme. Je n’avais pas vu une fin de film aussi dingue depuis longtemps. Je pourrais revoir cette petite bombe n’importe quand (c’est la réflexion que je me suis faite) il semble pouvoir se placer n’importe où, redonner la pêche en cas de coup de pompe. Je regretterais presque qu’il ne soit pas davantage jusqu’au-boutiste, une sorte d’Inland Empire pop, sex and drug. Car le film est un peu à l’image de ce qu’il montre dans sa nudité, sa crudité, j’ai parfois pensé à du Larry Clark, mais ça ne va jamais si loin. Pourtant il ne s’ancre pas dans le réel, il s’en détache constamment, du coup je le trouve presque trop sage. Film psychédélique, jouant à outrance sur les couleurs, les sons, mais que l’on voudrait encore moins contrôlé, peut-être même plus absurde, plus branché répliques vides et inutiles que clinquantes et instantanément cultes.

     Cependant, au moment de la déflagration nucléaire finale, les notes d’un tube de Placebo (magnifiquement utilisé) retentissent pour nous envahir durant la course en voiture effrénée qui ferme le film dans un éclat de jouissance hors norme. L’emploi de ce morceau à ce moment là me touche d’autant plus qu’il me rappelle mon saut en parachute de mes vingt ans, et cette musique sur cette vidéo qui l’accompagnait, que je regardais un moment donné en boucle pour en saisir à nouveau chaque sensation, chaque frisson. Les cinquante secondes de chute libre étaient accompagnées par ce morceau, que je n’appréciais pas spécialement avant mais qui représente aujourd’hui à mes yeux cette sensation ultime. C’était un saut de cinquante secondes, un orgasme de cinquante secondes, mais une sensation nouvelle. Kaboom c’est aussi un peu cela, un saut en parachute, mais dans le sens inverse, c’est une ballade planante et inquiétante pendant quatre-vingt minutes et cinquante dernières secondes frappa-dingues. En nous faisant vivre une sensation de cinéma proche de l’hallucination, Araki m’a séduit, surtout de cette manière, en prenant les choses en main, en osant presque tout.

La vie au ranch – Sophie Letourneur – 2010

La vie au ranch - Sophie Letourneur - 2010 dans * 2010 : Top 10

Entité saturée.  

   8.3   Sophie Letourneur saisit quelque chose d’incroyable avec La vie au ranch, simplement des tranches de vie, d’une collocation, durant un repas, une discussion ou encore en boîte de nuit et choisit de s’intéresser à ce qui est banal, anodin, absurde justement car rien de tout cela ne l’est vraiment. C’est dans l’absence de sensationnel que chaque personnage se met à exister devant la caméra, dans ce je-m’en-foutisme permanent, car c’est dans ces situations que les instants de joie ou les conflits apparaissent véritablement, que l’on y croit le plus.

     Tout paraît improvisé – on a vraiment l’impression qu’une caméra est posée au milieu de la pièce et que l’on demande aux acteurs de s’en donner à cœur joie, de reproduire du vécu – pourtant rien ne l’est. Tout est minutieusement écrit, préparé et vécu justement. Afin d’étoffer son récit Sophie Letourneur s’appuie beaucoup d’enregistrements épars de certaines de ses propres soirées pendant ses 20 ans, dans lesquelles elle adorait y cueillir des conversations, de vrais échanges à l’aide d’un dictaphone.

     En fait c’est la nuance qui fait la force de ce joli film. Ce mélange d’insouciance et d’appréhension. Ce mélange de liberté féminine, de joie ensemble et d’éclatement dans le groupe, dans ce huis clos emprisonnant. Du coup, même si ces nuances apparaissent tout de même durant tout le film, mais de façon imperceptible, on y décèle facilement deux parties distinctes. Une première comme un huis clos, où l’on est en majorité dans cet appartement, ce ranch comme elles disent, une entité les empêchant d’exister individuellement. On a tellement l’impression d’avoir affaire à un groupe soudée, à une seule et même personne divisée en cinq, que l’on confond chacune des filles. Un ranch vu comme une bulle d’insouciance leur interdisant toute émancipation. Elles le veulent bien aussi. Pourtant c’est avec l’une d’elles, Pam, que l’on comprend que cette situation n’est que bonheur éphémère. Dans une deuxième courte partie, les filles prennent quelques jours à la campagne, dans la maison de famille de Manon en Auvergne. Sans doute est-ce dû à cette immensité qui les absorbe, mais les tensions prennent le pas sur ce climat de liesse habituel. Chaque fille existe alors individuellement, ou presque, et le groupe se délie. La toute fin qui sonne comme un après est quelque chose de très beau, très émouvant.

     Personnellement, ce qui me plait c’est qu’il y a justement une façon invisible de traiter ce passage à un autre âge, de traiter cette petite vie de bohême éphémère. Les conflits, les moments difficiles sont aussi bien présents dans la première partie du film que les instants de joies dans la seconde. Mais il y a comme une cassure, probablement renforcée par les ellipses. Lorsque vers la fin du film la cinéaste filme le visage de chacune de ces filles, dans un bal nocturne à la campagne, ou dans une nouvelle colloc à Berlin, il y a ce sentiment qui m’étreint, ce genre de sentiment que je ressens aussi devant Du côté d’Orouët de Rozier, film vers lequel La vie au ranch semble quelque peu se rapprocher, principalement dans cette fuite finale. A première vue on pourrait davantage penser à Rohmer mais il y a un côté sale, spontané, vide de réflexion intellectuelle, bestial qui me fait davantage penser à Rozier. C’est un sentiment que je trouve très fort, qu’il m’arrive de ressentir en groupe ou même dans mon couple, ce sentiment que tout cela est là mais que plus tard il ne sera plus là. La vie au ranch est un film très drôle, pourtant c’est un film qui parle de la fin (du groupe, le début d’autre chose) et de la mort (avec en filigrane la grand-mère de Pam à l’hôpital).

     Mais il y a surtout quelque chose d’important là-dedans, Sophie Letourneur fait durer ses plans, et pas simplement sur des visages qui parlent, elle filme ses interprètes dans des situations, les cadre intelligemment en les y enfermant produisant une sorte de saturation de l’espace, elle ne filme pas vraiment des dialogues, elle filme des corps. Le dialogue est complètement déstructuré de toute façon, il est en champ mais plus souvent en contre-champ, il peut-être carrément ailleurs aussi, il s’imbrique très souvent, par moment on ne comprend même pas la moitié de ce qui se dit. En fait La vie au ranch c’est comme lorsque l’on est bourré ou pas pendant une soirée arrosée. Si tout le monde l’est sans moi je ne suis pas, c’est un peu le début du film en somme (qui commence dans une soirée étudiante d’ailleurs). Si tout le monde l’est avec moi, d’un coup je comprends tout, je partage tout, c’est un peu tout le reste du film. J’ai vraiment eu l’impression de connaître ces filles, de partager un moment de leur vie. Mais d’ailleurs je connais ces filles, il y a des situations que j’ai vécues exactement de la même manière. Il ne faut pas oublier de dire que la cinéaste a effectué un casting de dingue pour trouver ces filles qu’elle a finalement débusquées dans une vraie collocation. Elles se connaissaient déjà presque toute.

     Franchement je suis ressorti de ce film avec un sentiment étrange partagé entre souvenirs presque oubliés et visions fantasmées d’une certaine post-adolescence que j’aurais aussi aimé vivre, je veux dire comme ça, exactement comme ça. Là, je vois des filles qui grandissent, sans qu’elles ne s’en rendent compte, un groupe qui vie et qui change. Une amitié trop intense, trop entre deux –âges, qui s’apprête à s’éteindre. C’est assez magnifique.

Secret défense – Jacques Rivette – 1998

Secret défense - Jacques Rivette - 1998 dans 100 2zpifrl

Complot de famille.    

   9.6   J’ai beaucoup pensé à Hitchcock. Celui de La mort aux trousses pour ce qui est de suivre un personnage en particulier pris dans les rouages de quelque chose qui le dépasse. Pas de complots disproportionnés ici mais une histoire de famille, ou plutôt le surgissement d’un passé enfoui à double niveau. Dès le premier plan nous accompagnons Sandrine Bonnaire, à son lieu de travail, où elle effectue des recherches scientifiques. Comme pour d’emblée montrer que c’est ce personnage qui nous intéresse au plus au point, le cinéaste choisi de faire durer ce plan. Ensuite viendra un bruit, puis un autre, la jeune femme, inquiète, se saisit d’un instrument et s’en va voir d’où il provient. Déjà, l’angoisse monte, mais sans emphase, simplement de façon naturelle. Finalement ce n’était que son frère, masque du vengeur, qui lui avoue savoir que leur père n’est pas mort accidentellement six ans plus tôt mais qu’on l’a tué. Et le jeune homme vient preuves à l’appui.

     Dans la confusion la plus totale, les jours suivants, parce qu’elle repense aux mots de son frère, commence à y croire, mais aussi parce que ce même frère ne donne pas de nouvelles depuis, Sylvie s’en va travailler la tête ailleurs. Lorsqu’elle reverra son frère, un peu plus tard, elle le découvrira prêt à tout, mais tellement maladroit dans son procédé que la jeune femme pense faire les choses à sa place. Si je n’emploie pas les mots exacts c’est parce que Rivette ne les dit pas. Il se contente de filmer cette jeune femme, perturbée, dont les habitudes ont été bouleversées par cette possible vérité sortie de nulle part. C’est qu’il y a un ami sur une photo de son père, prise le jour de sa mort, alors que cet ami avait déclaré après le drame avoir été loin de la victime. En fait ça ne tourne déjà plus rond dans la tête de Sylvie, mais là nous ne sommes plus vraiment chez Hitchcock, elle semble paradoxalement sûr d’elle, elle se laisse porter par cette vengeance par procuration, comme le personnage de La mort aux trousses était guidé par une armada de flics et de tueurs qui le prenait pour un autre. Sylvie n’est embringuée par personne, mais elle n’est déjà plus vraiment Sylvie, elle a enfilé le masque de son frère. Lors du voyage qui l’emmènera jusqu’à Chagny dont on devine (ce n’est dit à aucun moment) qu’elle s’en va rendre visite – avec une arme – à cet ancien ami pas seulement pour lui faire la conversation, ce qui est extraordinaire c’est que tout cela, cette vengeance simple après la découverte d’un crime maquillé en accident (et encore on n’est sûr de rien) n’est que la partie visible de l’iceberg. Rivette s’apprête à faire de ce voyage simple quelque chose d’insolite, secouant, tragique.

     Mais je reviens un peu sur ce voyage, qui tient tout de même une grande partie du film. Sylvie sort de son travail, prend le métro à Austerlitz, en descend Quai de la râpée (un seul plan-séquence d’une station à l’autre) puis s’en va prendre le TGV direction Chagny, on l’a su quelques minutes plus tôt lorsqu’elle achetait un billet. Rivette choisit de rester longtemps aux côtés d’elle durant ce trajet en TGV. L’accompagner aux toilettes, où elle ne sait plus quelle paire de lunettes enfiler. Ou encore au bar, où elle prendra deux fioles de vodka. A l’arrivée du train, elle se précipite pour ne pas louper le suivant, un train de province et la voilà dans un nouveau trajet. Elle s’engouffre inexorablement. Elle arrive de nuit, regarde un car, prête à y entrer mais prend l’option de poursuivre à pied, cachant l’arme qui est dans sa main et aussi son visage à chaque passage d’un automobiliste. Ce trajet vécu quasiment en temps réel est sans doute ma séquence de cinéma préférée. Elle représente à elle seule en tout cas tout ce que le cinéma peut m’offrir de sidération. C’est le fait qu’on ne sache pas vraiment où veut en venir la jeune femme qui est extraordinaire, enfin on s’en doute – il y a comme une transfiguration inquiétante qui plus est – mais comme jamais jusqu’à la rencontre nous n’en sommes certains, et bien il reste ce voyage que l’on vit comme flottant, que l’on vit aux côtés de la jeune femme, qu’on ne lâche pas une seconde. C’est énorme.

     Du coup, le film est découpé. Il y a l’avant ce voyage et l’après, puisque Sylvie ne reviendra jamais à Paris. L’altercation attendue ne se déroulera pas comme prévue, loin de là. Il y aura meurtre, mais pas celui qu’on pensait. Et puis il y aura alors toute une protection inattendue autour de la jeune femme, que l’on découvre finalement dans un élément qu’elle connaît, puisque cette campagne est celle de son enfance, nous l’apprendrons plus tard. Sa mère n’est pas loin. Un drame encore plus fort, plus douloureux, plus intime refait alors surface. Qui concernerait une petite sœur qu’a eu Sylvie. Lorsque l’on pense sortir la tête de l’eau, éclaircir tout ça, Rivette fait entrer un nouveau personnage, on se croirait dans Vertigo. Il est d’ailleurs évident qu’il y a pensé. La petite amie de Walser tuée accidentellement par Sylvie. Alors que le corps a disparu depuis déjà un moment (il s’en est passé des choses entre-temps) celle-ci revient. C’est en fait sa sœur jumelle, blonde, qui la cherche. Comment ne pas penser au fantôme de Madeleine dans Vertigo ?

     Je m’arrête là parce qu’il y a des millions de choses à dire. Simplement, c’est un film qui dure près de trois heures. D’une part on ne les voit pas passer mais surtout cette durée est tellement justifiée. Et ce drame de famille est un truc absolument fabuleux, jusque dans le dernier plan. Carrément bouleversant. Moi qui craignais de ne pas accrocher à Rivette, n’ayant vu de lui que 36 vues du Pic saint-Loup, soit son dernier film, beau mais hermétique, et bien je me retrouve devant un film Hitchcockien dément que j’ai déjà envie de revoir. Incroyable.

US go home – Claire Denis – 1994

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Wild things.    

   9.3   Au début on se croirait chez Godard. Le son se désynchronise de l’image lorsqu’une jeune femme se met à parler, un peu comme ça, comme on écrirait au fil de la plume, évoquant les grands ensembles de la banlieue parisienne. Elle présente Paris dans cette cuvette brumeuse, puis son frère et une amie. Elle dit étudier le Russe. On distingue  en off deux filles parlant russe pendant que l’on voit un passage à niveau et un train le franchir. Son frère, un livre à la main, quelques pochettes de quarante-cinq tours accrochés au mur derrière lui, récite un texte comparatif sur le plaisir et le déshonneur de la sexualité incontrôlée. La jeune fille termine son bref monologue en évoquant la base militaire américaine voisine. On est dans les années 60. A première vue on dirait un remake de Passion ou de Deux trois choses que je sais d’elle, surtout ce dernier d’ailleurs, on sent venir un film de ville, un film qui laisserait vivre les constructions tout en filmant ses habitants. Et puis il y a vraiment cette consommation accrue de l’information, le pouvoir de l’image, ça avance déjà tambour battant, mais le montage n’est heureusement pas frénétique. Quelques instant plus tard le film s’ouvre littéralement à quelque chose d’incroyable qu’il ne fera que tenir jusqu’à la fin du film, se détachant un peu par la même occasion des expérimentations Godardiennes. Il s’ouvre à la musique, au mouvement du corps qui l’accompagne, on est déjà plus du côté de One plus one. Pire, c’est la musique qui donne clairement un tempo au film. Il ne s’agit pas de filmer un groupe dans une pièce qui tente de produire quelque chose qui toucherait à une sorte de perfection – le fameux morceau Sympathy for the devil que l’on entend à de nombreuses reprises jamais en entier – mais de filmer à tâtons des gens dans une pièce, comme si la caméra était curieuse, de voir si l’on peut vivre et danser ensemble. Avant cela, Alain (Grégoire Colin), le frangin, se met à danser dans sa chambre sur un morceau des Yardbirds, son corps embrase l’écran, rarement vu une séquence solitaire dansée aussi belle, aussi sensuelle, où le corps s’abandonne littéralement. Claire Denis filme cela en un seul plan, toute la durée du morceau. Au plan suivant nous découvrirons que nous étions les yeux de la petite sœur, qui observait son frère sans lui dire, lequel lui fera remarquer. Tout est alors placé sous le signe du pouvoir du corps, de l’abus que l’on peut en faire, à l’image de cette tirade du grand frère en tout début de film. Tout est placé sous le signe du sexe. Martine voudrait aller à une soirée, sa mère lui interdit sauf si elle y va accompagnée de son frère. Martine n’a qu’une idée en tête : faire l’amour, à première vue on pourrait même dire baiser. On surprendra une conversation avec Hélène, son amie, qui l’aide à se coiffer tout en chantant (séquence sublime une fois encore), lui disant de surtout bien se retirer au moment où l’homme s’apprête à jouir en elle. Très vite le film prendra la direction de cette soirée, où tout semble devoir s’y jouer. Ce genre de soirée qui commence avec les parents, puis qui devient entièrement jeune, collé-serré, où l’on danse un peu avec tout le monde, où l’on fait des rencontres. Martine tente des approches, maladroitement, elle se surprend elle-même. Elle verra son frère danser aux bras d’une fille, son amie au cou d’un autre garçon. La petite sœur ne semble pas prête, et l’ambiance aussi étrange soit-elle poursuit son chemin dans cette soirée très tactile. Une fois de plus la musique ne s’arrête jamais. C’est un vrai balai de corps dansants, tout est très sombre, il y a du monde. Qui mieux que Claire Denis pouvait reproduire cette sensation de chaleur corporelle, de peaux qui se frôlent, de balancement des corps ? Claire Denis ou le cinéma du corps en mouvement. Rarement ces séquences auront été si intenses, si puissantes. Après un fiasco total où Martine se rend compte que ce n’est pas ce qu’elle cherche, elle surprendra Hélène et Alain nus dans une pièce, après l’amour on se doute. Plus tard lorsqu’il faudra rentrer, nos deux frangins rencontreront un GI de la base américaine et la jeune femme en tombera amoureuse, rien qu’en l’écoutant, en le regardant. Quand son frère prendra l’initiative de renter à pied – tant qu’il peut fuir de l’amerloque – sa sœur restera avec cet homme, mystérieux, désenchanté, magnifiquement campé par Vincent Gallo. Ils écouteront de la musique. Ils fumeront une cigarette dans sa voiture. La cigarette dans le cinéma de Claire Denis a une importance capitale : les volutes de fumées épousent eux aussi à merveille les mouvements humains. Ils s’embrasseront, dans la pénombre le long d’une route forestière, puis sans doute davantage, la cinéaste les montrant en train de disparaître dans le hors-champ. Puis il ramènera la fille chez elle, avant de disparaître. Us go home, c’est le graffiti que nous verrons à la fin du film, sur un mur, comme pour rappeler qu’il est toujours question de monde, de préjugés sur les différences, ce qui n’empêche pas la jeune femme d’avoir vécu quelque chose d’encore plus miraculeux que ce qu’elle pensait vivre ce soir là. Elle s’est ouverte au monde. Et elle s’est ouverte au sexe, mais sûrement pas comme elle l’imaginait. Tous auront fait l’amour (peut-être même auront-ils tous perdus leur virginité, rien n’est à exclure) dans cette soirée si singulière dont on se doute qu’elle laissera des traces. Magnifique ultime plan.

Un baiser s’il vous plait – Emmanuel Mouret – 2007

Un baiser s'il vous plait - Emmanuel Mouret - 2007 dans Emmanuel Mouret un%20baiser%20s%27il%20vous%20plait(1)La délicatesse.    

   7.2   Saisir des situations du quotidien, les rendre singulières et travailler autour, les faire fleurir pour en saisir toute leur beauté, leur gravité, leur absurdité. C’est en quelques sortes l’objectif du cinéaste dans ce film comme dans les autres. Un baiser s’il vous plait permet de voir plusieurs histoires, les unes dans les autres, souvent racontée par un narrateur qui chaque fois s’efface et laisse vivre son récit comme s’il provenait du présent.

     Au début Emilie se perd et demande son chemin à Gabriel. Par un concours de circonstances il l’emmènera à destination avec sa voiture, ils vont discuter, sympathiser, puis dîner. Ils sont tous deux mariés mais lui voudrait lui laisser un baiser, qu’elle esquive doucement, contre son gré. C’est qu’elle connaît une amie à qui il est arrivé une histoire de ce genre, qu’un baiser a lancé puis tout foutu en l’air.

     Nous voilà donc embarqué dans une autre histoire, celle d’une femme, mariée, un boulot qu’elle aime, un meilleur ami avec qui elle partage ses angoisses, lui fait part de ses conseils. Une petite vie tranquille et sans histoires qui bascule imperceptiblement le jour où son meilleur ami, Nicolas (Mouret himself) récemment laissé à l’abandon par une fille qui est partie en Asie, ne va pas bien et pense que son mal-être est dû au manque de sexe qu’il n’arrive guère à concrétiser dès l’instant qu’il ne partage pas un minimum de complicité avec sa partenaire. Judith acceptera donc (non sans hésitation) de venir au secours de son ami, de soigner ses maux pour qu’enfin il s’épanouisse à nouveau. Le baiser va tout changer, car ce baiser qu’ils s’offrent l’un et l’autre, ils n’en ont jamais eu de tels. Puis c’est en faisant l’amour qu’ils découvrent tous deux des sensations nouvelles qu’ils ignoraient complètement.

     C’est toute la beauté et la gravité du film de Mouret, qui montre l’éclosion d’un amour impossible puis la confrontation dans une deuxième partie avec les petits amis respectifs, souvent laissés sur la touche. Ce n’est pas tant le rapprochement en tant que tel qui est réussi (et pourtant il marche, j’y ai cru d’un bout à l’autre) mais la manière qu’a Mouret de le traiter. Avec beaucoup d’humour essentiellement. Il y a une scène savoureuse, irrésistible : les deux amis décident de remettre le couvert en y donnant de la mauvaise volonté de façon à désacraliser l’unicité de leur acte, ils vont donc faire ça par-terre et le moins glamour possible. Malheureusement ça ne marche pas (à cet instant on fait un bref retour à notre rencontre du début, l’homme qui coupe la jeune femme en lui disant qu’il se doutait du non-fonctionnement de leur plan. Plus tard d’ailleurs il la coupera une nouvelle fois, simplement pour lui raconter une histoire de cinq minutes, qui lui est arrivé par le passé, projetée à l’écran de la même manière que le reste, par l’effacement du narrateur derrière son histoire, aussi rapide donc soit-elle) et Judith a un autre plan : Puisqu’ils ont tout fait pour que le plaisir ne refasse pas surface, elle propose de recommencer et tout faire pour qu’ils en éprouvent un maximum, ainsi peut-être que les sensations s’inverseront. Scène hilarante et je pèse mes mots. Bien entendu ça ne marchera pas non plus. Et ce qui devait ressembler au départ à un simple rapport sexuel médicament va se prolonger en relation sexuelle régulière, les deux amis se désirant presque dorénavant à chaque moment de la journée.

     Je ne vais pas raconter la suite du film que l’on pourrait croire plus conventionnelle, chargée, peut-être même trop affectée. Il n’en est rien. Mouret est resté très sobre jusqu’au bout de son film, et les rebondissements se feront encore nombreux, d’autant qu’il a su faire exister les deux autres personnages, jusqu’ici hors-champs à savoir les deux petits amis officiels respectifs. Le projet aboutira alors sur un nouveau baiser, dont on se demande s’il ne va pas encore une fois changer la face du monde. C’est peut-être du vaudeville, mais alors du vaudeville de première classe. Les plans sont allongés, souvent fixes et saisissent chaque personnage avec amour et élégance. Au passage l’interprétation est formidable. C’est à la fois drôle et très émouvant.

Changement d’adresse – Emmanuel Mouret – 2006

Changement d'adresse - Emmanuel Mouret - 2006 dans Emmanuel Mouret change-of-address-changement-d-adresse-1Demain on déménage.    

   6.3   Changement d’adresse est un film très attachant, toujours grâce à son personnage qu’il joue lui-même, ce type maladroit, respectueux, toujours à se poser des milliers de questions, mais tout particulièrement ici grâce à la présence de Frédérique Bel, sublimée en bonne copine curieuse, sorte de miroir du réalisateur/personnage.

     Le film commence par un déménagement, logique. Ou plutôt il commence par une recherche d’appartement. David vient à peine d’accoler sa demande sur la vitrine d’un magasin qu’il est interpellé par une jeune demoiselle qui dit connaître quelqu’un qui recherche un colocataire. En fait, on se doute assez vite qu’il s’agit d’elle dès l’instant qu’elle l’emmène visiter l’appartement, prétextant qu’elle vit momentanément chez son amie, et invente tout un tas de trucs pour ne pas être grillée avant que le garçon en question lui ait fait bon effet. Elle lui avouera rapidement le subterfuge et bientôt il emménagera à ses côtés, dans cet appartement pour le moins étrange, sans vraiment l’être, assez banal en apparence, mais non doté de cloisons entre les pièces, chambres comme salle de bain, qui se retrouve en plein milieu du salon, ce qui n’a jamais été un problème selon elle.

     L’ambiance du film est installée. Bien plus installée encore lorsque David avoue à sa colocataire qu’il joue d’un instrument : le cor. Vient alors toute une série de jeux de mots subtils autour de cet instrument, que le spectateur voit souvent plus comme un corps que comme un cor. C’est très drôle. Le film fonctionnera toujours de cette façon là, c’est la patte Mouret. Il y a un truc vieux burlesque là-dedans hyper savoureux. Souvent par les mots, mais parfois aussi par les gestes. Quand David tombera amoureux d’une jeune femme à qui il donne des leçons de cor, et que Frédérique tombera amoureuse de l’homme à la photocopieuse, leur petit manège s’intensifie, entre conseils et confessions. A tel point que les barrières n’existent plus et ils apprennent à leur insu à vivre comme un couple (il discute avec elle lorsqu’elle prend son bain, ils dorment parfois ensemble, même une fois ils font l’amour, qu’ils oublieront aussitôt, prétextant qu’il ne vont pas culpabiliser d’avoir penser à leurs amours respectifs, j’étais plié) voire comme un vieux couple (dès l’instant qu’ils jouent au Monopoly ou bien qu’elle dit retrouver ses chaussettes au quatre coins de la pièce).

     La venue d’un nouveau personnage, en l’occurrence Dany Brillant ne fait pas partie des moments mémorables du film. Changement d’adresse perd alors un peu de son rythme. La fin est très belle en revanche. Après, je ne peux m’empêcher de me dire, maintenant que j’ai vu Un baiser s’il vous plait, que Mouret est encore meilleur quand il exploite à fond ses personnages. Dommage qu’il laisse ainsi de côté le personnage de Frédérique Bel, on aimerait tant nous aussi l’accompagner à la photocopieuse.

Dolce – Aleksandr Sokurov – 2000

63La parole condamnée.   

   3.8   Dolce est moins un film de mise en scène que de narration pure. Il s’ouvre comme on ouvre un roman photo, d’ailleurs les images se succèdent et les pages se tournent, rien ne les différencie. Mais la majorité du film saisit en gros plan le visage d’une femme dont on a d’autre choix que d’accepter ses dires, à ce stade il s’agirait même plutôt d’une complainte. C’est un peu le problème de Dolce que les autres films de Sokurov n’ont pas, c’est un film qui bavarde mais qui n’enrobe pas ce bavardage. C’est une narration non accompagnée. Ce n’est pas vraiment du cinéma en somme. Reste qu’il y a une maîtrise indéniable dans le récit, mais qu’il ne s’agit essentiellement que d’écriture. Rien ne vit vraiment là-dedans.

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