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Archives pour 17 mars, 2011

Tabou (Tabu) – Friedrich Wilhelm Murnau – 1931

Tabou (Tabu) - Friedrich Wilhelm Murnau - 1931 dans * 250 taboo+murnau

Tout ce que le ciel permet.     

   9.0   Le film est découpé en deux parties. Le paradis. Le paradis perdu. Une dichotomie que Murnau a su aisément surmonter car Tabu ne donne jamais cette impression de scission. Il aurait justement pu correspondre à la situation des deux amants, le paradis d’un côté, suspendu, où l’on a l’impression que rien ne peut arriver puis le paradis perdu montrant la fuite irrémédiable des amants en proie au sacrifice. C’est un peu le cas, mais il n’y a pas de cassure, ces deux intertitres sont à ce titre complètement inutiles. Finalement, ils existent davantage comme assimilation au lieu. En quittant leur île vers la civilisation, les amants se condamnent. Tandis que le couple de l’Aurore, lui, se reformait au contact de la ville. Dans la première partie, avant l’évasion, l’atmosphère ne manque pas de joie (baignades dans les cascades) et de tristesse (les larmes du garçon à qui l’on enlève la dulcinée), de liesse (incroyable séquence de danse) et de menaces (le grand chef Hitu, qui évoque les règles qu’engendre le rituel sacré), on y détruit une liaison pour faire de la jeune femme une vierge sacrée, qui sera aussitôt sacrifiée si l’on éprouve du désir pour elle. L’histoire d’amour qui lie ces deux êtres est alors vouée à s’éteindre, mais à la suite des festivités qui achèvent la cérémonie du sacre, les deux amants s’évadent. Dans la deuxième partie, les deux amants tentent d’abord de vivre grâce aux talents picaresques de Matahi, qui sait débusquer des perles rares. Mais le jour où l’on interdit la pêche parce qu’un requin rode dans les parages, il est alors bien difficile de débusquer ces fameuses perles. Mais petit à petit, les amants sont pourchassés par Hitu, prêt à tuer Matahi sous les yeux de Reri qui l’en empêche et le supplie sans doute de lui laisser la vie en échange de quoi elle le rejoindrait dans les trois jours. La situation étant pour le moins délicate, les amants vont tout faire pour s’enfuir, jusqu’à réunir un peu d’argent qui leur permettrait de prendre le bateau, qui sait, peut-être de rejoindre un autre continent. Mais au moment de payer, Matahi est rappelé à l’ordre sur des factures qu’il a signées et qu’il n’aurait pas payées, s’élevant à une somme astronomique. Les amants n’ont plus d’argent. Reri laisse une lettre d’adieu à son amour en pleine nuit tandis que lui s’en allait chercher des perles dans la zone à risque, son unique espoir. A son retour, Reri est déjà partie. Il embarque sur une pirogue à la poursuite du voilier et voyage d’île en île, bientôt à la nage, dans le but de devancer le bateau, obligé de les contourner. Au moment de le rejoindre, Matahi s’accroche à une corde, que Hitu coupe sans ménagement. Reri, dans la soute, n’a rien vu. Matahi nage de plus en plus lentement, il s’épuise et disparaît sous les flots. Murnau utilise très peu les cartons, avec minutie. Généralement il n’y a que ce qui est écrit sur les parchemins qui sont lus pendant le film. Tabu est une histoire d’amour en pleine tempête, mais tout se joue sous un soleil radieux, aride, c’est d’une grande tristesse désespérée, c’est beau comme c’est pas permis. Murnau est un génie.

Les femmes du 6ème étage – Philippe Le Guay – 2011

19665198     5.5   Si vous cherchiez la meilleure comédie de ce début d’année, la voilà. A la fois simple friandise – comme l’était le film de Jean-Pierre Améris, Les émotifs anonymes, sorti sur les écrans il y a deux mois – et satire sociale un rien caricaturale, jamais niaise, juste naïve, au sens utopique. C’est la beauté du nouveau film de Philippe Le Guay, à qui l’on devait le très mauvais Du jour au lendemain, qui trouve ici une véritable grâce, entre tourbillon enchanté, drôle, jubilatoire, jamais hautain et dérive humaine d’une société qui se regarde le nombril, donc ne voit rien. C’est ce à quoi sont réduits Suzanne et Jean-Louis, couple bourgeois, heureux sur le papier, qui ne partagent plus rien ensemble. Lui, agent de change, qui n’a d’yeux que pour son travail et de goût pour un œuf coque idéalement servi, autrement la journée est fichue. Elle, dont les journées se résument à ses parties de bridge avec des copines comme elle, le shopping, petite femme domestique assistée, entre un mari qui lui donne de l’argent et une femme de ménage qui entretient sa maison. C’est justement de cette personne dont il est question dans ce film, cette femme de ménage, ces femmes du 6ème étage.

     Suite au décès de la mère de Jean-Louis, Suzanne décide d’investir enfin le foyer de ses propres marques. Si cela indiffère son mari, ce n’est pas le cas de la femme de ménage, à leur service depuis plus de vingt ans, qui ne supporte plus la jeune femme et ses caprices et décide de foutre le camp, bien aidée par ses maîtres qui n’ont pas eu à se faire prier. A première vue, ces deux là sont deux bourgeois archi détestables, mais Philippe Le Guay va bouleverser ce matériau de départ, étayer ce changement. Une nouvelle femme de ménage est convoquée et très vite engagée. Elle s’appelle Maria. Elle est espagnole et vit avec les autres femmes de ménage de l’immeuble au 6ème étage, dans des chambres minuscules, sans eau courante, avec lavabo et toilettes bouchées sur le palier. On se doute que la situation n’est pas nouvelle, pourtant elle va changer. Par l’intermédiaire de Jean-Louis, qui s’intéresse bientôt au sort des bonnes, au grand dam de son épouse, essentiellement parce qu’il éprouve quelque chose pour cette jolie jeune femme qui lui prépare son petit déjeuner et lui lave ses vêtements. Il se passionne littéralement pour elle, s’intéresse à ce qu’elle fait, la plaint avant de finir par l’envier. C’est cette utopie surprenante qui règne bientôt dans cet immeuble, qui va donner quelque chose de magique. Alors qu’il était craint et détesté auparavant, il est bientôt considéré comme un homme bon, quelqu’un en qui on peut avoir confiance, quelqu’un qui fait presque partie de la famille. Le jour où sa femme le met dehors parce qu’elle pense, à tort, qu’il la trompe avec la nouvelle coqueluche des affaires dont tout le monde parle comme une femme à hommes, alors qu’il était simplement en train de manger un couscous avec ses nouvelles amies, le voilà qu’il emménage dans une pièce au grenier qui lui servait de dépotoir. Le voilà donc voisin des femmes de ménage. Le voilà qu’il reprend goût à la vie, qu’il se sent pour la première fois depuis l’enfance libre comme l’air.

     S’il y a des facilités ci et là dans les enchaînements scénaristiques, on prend tout de même un plaisir fou à participer à cette transformation. D’autant que certains personnages sont minutieusement travaillés, comme c’est le cas de Maria, dont on apprend qu’elle a laissé un enfant dans un centre en Espagne parce qu’elle avait copiné avec son patron bourgeois là-bas. C’est le cas aussi de ces autres femmes, cinq ou six au total, dont on apprend les difficultés pour économiser un peu d’argent, les problèmes d’une de leurs amies liés à la précarité de son logement, que Jean-Louis va tenter de palier. Philippe Le Guay s’intéresse moins à l’autre face. Celle des bourgeois, beaucoup plus caricaturale, qu’il s’agisse des amies de bridge de Suzanne, des collègues de Jean-Louis ou même de ses propres enfants, véritables têtes à claques pourris gâtés, dont le cinéaste fait un portrait un poil grossier tout de même. Malgré tout, le film prend. Le rapprochement entre Maria et Jean-Louis est très beau, sans doute ce qu’il y a de plus beau dans le film, jamais appuyé, toujours en douceur, comme quelque chose d’indicible. Et si le film termine dans un sublime happy end, il reste néanmoins cette sensation que s’il l’on veut cette utopie bien réelle, il faut savoir saisir l’opportunité, il faut savoir changer, se séparer de son confort pour pouvoir revivre. Il n’y a rien de foncièrement moraliste, c’est juste l’idée que Philippe Le Guay se fait du bonheur. C’est un film modeste, presque futile, et c’est aussi pour cela qu’il est irrésistible.


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