Archives pour mai 2012

Conversation secrète (The conversation) – Francis Ford Coppola – 1974

Conversation secrète (The conversation) - Francis Ford Coppola - 1974 dans 100 5009_5Out of nowhere.  

   9.6   Le premier mouvement du film annonce sa direction. Le générique continue de s’écrire quand un plan global en plongée montre la foule sur une grande place de San Francisco, une imbrication de mouvements curvilignes, dont on ne peut comprendre les desseins en leur entièreté. Pourtant, le plan se focalise, lentement. Et pendant ce temps, la source sonore elle, n’est pas non plus évasive, elle est imprécise, balbutiante mais ciblée, elle ne change pas comme l’image appréhende les silhouettes humaines. Les premières minutes sont déstabilisantes dans la mesure où l’on ne sait pas vraiment où le film nous emmène. On se doute très vite d’un espionnage, une conversation sur écoute, une filature (si ce n’est la prémisse d’une exécution étant donné que le premier plan hors foule est celui d’un couple dans le viseur d’un sniper) mais ni l’image ni le son semblent s’accorder. Comme Antonioni avec Blow up, Coppola a compris que le cinéma pouvait aussi être un terrain de jeu d’une ambition formelle éblouissante au service d’un récit passionnant. Cette séquence, qui ne joue sur aucun effet d’accélération (aucun plan syncopé, aucune musique l’accompagnant) se coupe brutalement et bien qu’elle ait été tangible avec une approche réelle de la durée d’une filature on ne peut s’empêcher de très vite la regretter, sans doute parce qu’elle est mise en scène avec une volonté peu commune, mais surtout parce qu’elle nous laisse dans une impasse totale. Et bien qu’à cela ne tienne, le film nous réserve pourtant ses plus beaux moments : Harry Caul (Gene Hackman) gère cette filature et sa mission est de rendre audible une conversation entre un homme et une femme, au moyen de nombreux micros new age qu’il met en place aux quatre coins du square. Le film devient alors la reconstruction de cette mission, la reconstitution de l’enregistrement, afin d’homogénéiser la sortie sonore, de la centrer sur l’objet de la mission et par un astucieux montage image Coppola insère dans ce travail de fourmi quelques plans de la filature comme si ces images étaient celles que Caul avait en tête, qui se brouillaient ou se clarifiaient à mesure que le son se précisait. Ce travail de minutieux passionné, qui pourrait très bien être finalement aussi celui de Coppola lui-même devient pour Caul une obsession puisqu’il sent qu’il est le vecteur d’une machination non pas politique (on se doute que son travail doit beaucoup se résumer à de simples écoutes journalistiques) mais personnel, diabolique dont il pressent des conséquences terribles – au moins pour le couple dont il est sensé enregistré la conversation. C’est l’homme victime de son art. Il est d’ailleurs étonnant de voir rétrospectivement que ce film fut réalisé avant Apocalypse Now tant l’amalgame entre Caul et Coppola pourrait très bien se rejoindre. Mais l’on sait que le cinéaste a cette faculté de tout anticiper, car si ses films les plus récents revêtent quelques trouées autobiographiques (Twixt étant clairement l’expiation de la douleur qu’engendra la perte de son fils, mort en 1986 dans un accident de bateau) faut-il rappeler que déjà dans Dementia 13, la présence de l’eau, du bateau et de la noyade planait déjà ? Conversation secrète pourrait alors être une mise en garde de soi-même, ne pas sombrer dans le piège de son propre art et l’on sait combien Apocalypse Now fut un tournage éprouvant pour ne pas dire catastrophique qui fut uniquement sauvé du désastre financier par le succès amené par le festival de Cannes où il y décrocha la palme d’or, sans cela Coppola, comme Cimino (qui aura beaucoup moins de chance) ne s’en serait pas relevé de sitôt. Conversation secrète, en plus d’être un magnifique essai formel, est un film d’espionnage ancré dans son époque puisqu’il est contemporain de l’affaire du Watergate. C’est un film incroyable qui joue beaucoup sur les apparences et met en lumière ces zones d’ombres qui régissent une machination que l’on croit maîtriser. Comme toute obsession, le film se profile vers la folie et l’homme au saxo de méditer éternellement sur ce double sentiment (entre peur et lâcheté) qui aura animé sa mission. A défaut d’avoir été entièrement lâche, puisque pris dans la spirale événementielle la marche arrière n’était plus possible, il ne cessera d’avoir peur. Le mouchard est mouché (comme l’avait dit pour plaisanter l’un de ses collègues plus tôt dans le film lui faisant la blague de le mettre sous écoute pendant un moment de séduction). Il s’en remet à la musique, unique son pur, qu’il ne peut pas ne plus maîtriser. C’est probablement le film le plus complexe à tout point de vue, réalisé par Coppola.

Low life – Nicolas Klotz & Elisabeth Perceval – 2012

web-lowlife-danseLes révoltés.

   6.9   Si l’on imaginait un cinéma situé entre Carax, Costa et Rivette, Low life en serait le penchant Garrelien. On dirait Les amants réguliers façon Bande des quatre échoués dans Pola X sous fond d’En avant jeunesse ! Naviguant du côté du cinéma résistant, C’est avant tout une histoire de passion démesurée jusqu’à la folie mais surtout un geste de cinéma particulièrement passionnant, riche et beau. Un peu long sans doute – le film s’embourbe sur la fin – et ce n’est pas aussi fort que La blessure mais le procédé reste similaire à la différence que celui-ci semble plus foutraque (La question humaine avait un côté aride comme ça aussi, mais beaucoup moins séduisant, toujours est-il que la linéarité et autres conventions sont bien loin du cinéaste) dans la mesure où il s’agit cette fois moins de filmer l’immigré assailli que le soulèvement d’une jeunesse bourgeoise acquise corps et âme aux droits prolétaires. Reste qu’à l’intérieur, ce noyau qu’aime tant Nicolas Klotz, n’est autre qu’un chassé-croisé de sentiments et de rencontres. Le film est aussi un magnifique travail sonore et sensoriel. Mais il est loin d’être difficile – comme on a pu le lire un peu partout – en tout cas pas autant que les précédents à mon sens, tant il est incroyablement ambiancé, presque un peu trop dans la séduction à mon goût d’ailleurs. En tout cas c’est un cinéma entièrement pour moi. Si l’énergie qu’il véhicule dans la première heure continuait de se répercuter ensuite, ça pourrait durer des heures tant c’est un cinéma qui me parle, une expérience qui me fascine. En gros j’ai l’impression d’écouter un album de cold wave (tendance Joy division, The Cure) tout du moins d’en avoir une version cinéma de deux heures. Pour un film qui porte le titre d’un album de New order c’est pas mal. Un mot sur la musique justement. C’était déjà le cas sur ses précédents avec d’autres compositions, le travail de Klotz et Turzi ici est à tomber. Alors oui c’est inégal, bancal, un peu trop bavard pour ne pas dire ampoulé, tout ce qu’on voudra, mais merde, je n’avais pas autant plané depuis De la guerre.

Go go tales – Abel Ferrara – 2012

Go go tales - Abel Ferrara - 2012 dans Abel Ferrara photo-11

Phantom of the paradise.

   7.2   Monté depuis cinq ans (où il fut présenté au festival de Cannes), écrit depuis dix, le nouveau film d’Abel Ferrara se marie pourtant parfaitement avec sa date de sortie, il raconte beaucoup de la crise d’aujourd’hui, où seul le capitaliste s’en sortira. Willem Dafoe, alter ego évident du cinéaste, appartient plutôt à cette génération du rêve, privilégiant son bébé (son club/son cinéma) à la réussite qu’il engendre et le film s’oriente sur un moment en particulier où ce dernier joue avec la chance ses dernières billes pour ne pas que son navire coule. Le film pourrait être d’une tristesse démesurée, plombé par cette idée de monde en sursis, il a bien entendu quelque chose de très touchant dans son approche mais il choisit clairement de traiter cela sous la forme d’une screwball comedy, selon un film d’ambiance, fluide et léger. Et pourtant tout se joue sur les enchaînements, à la fois foutraques et jouissifs, le film n’est que vitesse (il raconte le quotidien – l’action doit se dérouler sur 48h – d’un stripclub, en plein déclin) et pourtant ce n’est que de la mise en scène ! D’une grande liberté de rythme et de ton, Ferrara s’affranchit même d’un scénario commun pour n’en garder que cette mouvance générale superbement agencée (ambiance musicale / mouvements corporels / trajectoires caméra) et cette atmosphère d’alcool, de tabac et de chair joyeusement contagieuse. Car s’il n’y a guère de construction précise selon un dessein précis, le film semblant même avoir été écrit sur le tas, le travail sonore est absolument démentiel. C’est à la fois extrêmement chargé et jamais assourdissant, c’est limpide, agréable, on a continuellement la sensation de flotter et surtout de ne rien maîtriser, de tout découvrir, d’être sans cesse surpris et uniquement par la mise en scène. Le film ne s’aventure jamais loin du Paradise (enseigne du stripclub) et s’il en sort, à quelques minuscules reprises c’est pour approcher l’endroit où Ray Ruby joue sa loterie dans un garage désaffecté à une vingtaine de mètres ou pour suivre les serveurs/videurs sur le trottoir avec constamment en hors-champ cette rue new-yorkaise dont on entendra seulement les bruits. Cette approche cinématographique du lieu rappelle énormément Meurtre d’un bookmaker chinois de Cassavetes ou encore le Casino de Scorsese. Ce sont des lieux de cinéma magnifique, des mondes. Le Paradise est le monde de Go go tales. Nous ne verrons rien d’autre. Et nous y verrons tout. Nous pénètrerons chaque classe de ce monde. Une fois parmi ce qu’il reste de la clientèle, ensuite parmi ce groupe féminin qui s’apprête à se mettre en grève car les rémunérations ne suivent plus, ou encore dans les cuisines, au centre même de la scène, ou bien entendu aux crochets de ce patron paumé, réduit à faire le yo-yo entre faire le show entre deux danses, régler ses problèmes avec la propriétaire, prétexter une sortie à la banque quand il file jouer au loto, se reposer sur son divan ou observer son stripclub à travers ses caméras de surveillance. Il y a un côté Tony Montana dans cet homme, un Montana adoucit, sympathique, qui aura atteint un peu de son rêve mais qui ne le contrôlerait plus (où l’insignifiant aurait remplacé la grandeur) mais qui aura malgré tout tenu cette volonté en parti grâce à cette sympathie et ce respect qu’il témoigne à ses filles (certaines refusent de l’abandonner car, disent-elles, il ne les a jamais oubliées) qu’il refuse de voir disparaître (il suffit de voir cette manière qu’il a de faire encore comme si tout allait bien, d’effectuer ses promesses et même restant courtois, alors que ça l’ennuie terriblement, lorsqu’une des filles lui demande un congé maternité par exemple). C’est cette empathie et cette folie générales qui me fascinent dans Go go tales. Il faut voir Willem Dafoe se démener pour tenter de retrouver ce billet de loto gagnant égaré, c’est euphorique ! Et cette démarche là est globale, Ferrara agrémente ce lieu de nombreux personnages pittoresques et pathétiques qu’il décrit avec une empathie intéressante, dans la mesure où il ne fustige pas les plus désagréables d’apparence (la proprio, le frangin) puisque cette coïncidence dans l’acharnement contre Ray Ruby suffit à provoquer cette empathie. Tout devient assez génial. Entre une Asia Argento qui promène son Rottweler et lui roule des galoches pour le show, un cuistot qui s’évertue à proposer continuellement des hot dog bio, cette proprio insupportable qui vient quémander ses loyers de retard en menaçant de remplacer cette boite en faillite par une entreprise de sanitaires, ce frangin associé qui voudrait vendre ses parts et tombe sous le charme de la nouvelle Monroe, et tant d’autres figures de simples passages ou bien ancrées dans le tableau aussi excitant que pathétique de ce Paradise que seul un miracle peut sauver. Tout comme ces déambulations féminines entre scènes et coulisses qui à elles seules valent le déplacement tant la réalisation de Ferrara saisit l’énergie qui la traverse de façon magnifique. Et le film regorge de situations inattendues passionnantes comme cette transformation de salle de strip-tease en cabaret afin que les go-go danseuses soient aussi en mesure de mettre en spectacle quelque talent caché chaque jeudi soir dès 23h. L’objet, d’une manière générale, reste plus tripant que subversif (la fin du film suffit à le démontrer) néanmoins le charme dépressif qui y règne vient offrir un contrepoint judicieux à cette énergie du désespoir.

L’apprenti – Samuel Collardey – 2008

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Je te promets.   

   6.7   Plus qu’un simple récit initiatique, L’apprenti est une rencontre, entre deux mondes, deux générations. Evidemment, le jeune Mathieu est au centre du film mais la faculté à faire exister les personnages qui gravitent autour de ce petit bonhomme n’est pas la moins bonne qualité du film. Mathieu, la quinzaine, ado gringalet qui n’a pas encore vraiment grandi, qui n’a pas mué non plus, est un garçon réservé et à la fois il renferme une énergie incontrôlée qu’il laisse exploser lorsqu’il se retrouve en groupe (avec ses amis à la piscine) ou entièrement seul (en courant après le coq). Le film va le suivre à la trace, d’abord dans son arrivée dans une ferme de Franche-Comté où il y effectue son apprentissage une semaine durant (en alternance, sans doute) puis quelques instants dans son quotidien parallèle, dans une salle de classe, des vestiaires sportifs ou dans un bar avec des amis. Samuel Collardey ne cherche pas à faire de cet apprentissage une construction schématique et ordonnée avec péripéties, intensité dramatique et tout ce que l’idée suggère de linéaire et de balisé. Son attention se porte essentiellement sur des gestes et situations quotidiennes triviales, qu’il s’agisse inévitablement de passer par les nombreuses tâches répétitives de la ferme (bétail, foins, traites…) ou des instants plus inattendus comme une révision d’anglais avec son hôte, une virée en mobylette ou la véritable mise à mort d’un cochon. Le film est clairement une fiction mais il s’engage partiellement aussi dans le documentaire et cet entre-deux est parfois délicat à percevoir tant il tente un peu à la manière de Nicolas Philibert dans Etre et avoir, de saisir des moments délicieux, qui donne l’impression d’une prise sur le vif – la séquence de nettoyage des sabots de l’âne est à ce titre merveilleuse. C’est un film dans la douceur, pendant un long moment. Il laisse se profiler l’examen en fin d’année mais, un peu comme dans Tomboy de Céline Sciamma (la rentrée), ce n’est pas cette issue sentencieuse qui engloutira le film avec ses personnages. Le film est autre, il s’envole. Car soudainement il se passe des miracles. Une entrevue avec un père que l’adolescent ne voit plus beaucoup depuis que ses parents se sont séparés, puis une discussion avec ce père de substitution (le paysan) sur les choses irrémédiables qui font un mal fou. Samuel Collardey se laisse parfois aller à une facilité un peu complaisante, surtout dans la durée de ses séquences, souvent interrompues trop tôt (pour ne pas trop dérouter) mais il saisit aussi quelque chose d’incroyable sur les rapports humains, familiaux, ces rêves qui nous étreignent, ces douleurs qui nous restent, et franchement par moment c’est bouleversant.

Ma vie en l’air – Rémi Bezançon – 2005

Ma vie en l'air - Rémi Bezançon - 2005 dans Remi Bezancon 18431695

   6.1   La réussite du cinéma de Rémi Bezançon tient à peu de choses : L’alchimie entre ce qu’il souhaite raconter et le rythme utilisé ainsi que le choix d’une comédie sous forme de chronique évitant le gag facile. Il n’y a pas de temporalité au présent sur laquelle on pourrait se rattraper, toute situation appelle un souvenir, puis un autre avant de reprendre un pseudo présent sans qu’il n’y ait un véritable schéma à suivre. Ce n’est pas quelqu’un qui raconte une histoire avec un but précis – il semble y avoir un point B mais jamais de point A – mais un patchwork d’idées/souvenirs visant à recréer un personnage. Le film aime fonctionner selon des paradoxes ce qui lui permet de systématiquement être dans la surprise. Dans la première séquence, Vincent Elbaz est dans un avion qui est sur le point de se crasher et le pilote lui demande de prendre la place de son co-pilote. On pourrait se dire que c’est une idée de base, une idée comme une autre et que le personnage en question se doit de raconter ce qui l’a mené jusqu’ici. Pour cela, il doit remonter à la rencontre de sa vie, donc forcément à son ami de toujours, à son enfance, voyager dans sa mémoire comme si on lui posait la question sans qu’il ne s’y attende. C’est foutraque sans trop l’être tout simplement parce que c’est superbement écrit. Le film est trépidant, il ne se pose jamais, et j’aime sa manière d’avancer en étapes sans qu’elles ne soient ostensibles. Par exemple, la première apparition de Marion Cotillard, plutôt tardive par ailleurs, est un modèle de rencontre sous forme de coïncidence à l’Américaine. Ça marche très bien puisqu’on ne l’attend pas. C’est une pure comédie populaire dans le bon sens du terme. Tout est dans l’équilibre qu’offrent telles ou telles situations, parfois appuyées, parfois laissées de côté, c’est un film sans règles sur ce principe là, qui ne s’apitoie pas sur le sort de ses personnages mais ne les accable pas non plus. Et encore une fois c’est bourré d’idées qui ne sont jamais là pour faire joli, toujours pour faire avancer le récit. C’est un bien chouette premier film !

Bye bye Blondie – Virginie Despentes – 2012

Bye bye Blondie - Virginie Despentes - 2012 dans Virginie Despentes 20000384

   3.2   Le premier constat va dans le bon sens : le cinéma de Virginie Despentes semble s’être assagi, je ne sais guère ce qu’il en est de ses écrits. Je ne dis pas que Bye bye Blondie est meilleur que Baise-moi ! (sorti il y a dix ans déjà) mais qu’il adopte une énergie plus canalisée, calée sur Virginie Despentes elle-même, la quarantaine, la colère estompée. J’aime l’idée que la cinéaste/écrivain n’ait à la fois pas surfée sur le scandale de son premier film, au point d’en faire un cinéma coincé dans le concept du new porn féministe ultra violent, ni sur la vague du roman en tant que simple réécriture transposée. Paraît-il que ce livre, sorti en 2004 ne ressemble finalement en rien à ce film qui est sensé l’adapter. L’explication à tout ça est simple, Virginie Despentes le dit elle-même : « J’ai changé ». L’histoire n’est plus centrée hétéro comme dans le bouquin pour la simple et bonne raison que Virginie Despentes a elle-même changé d’orientation sexuelle depuis. C’est très intéressant de recevoir ce cinéma comme reflet d’une personne, son histoire, ses attirances, davantage qu’en simple film calqué sur un matériau, qui n’aurait dans ce cas plus la saveur du présent, se retrouverait coincé dans l’adaptation d’un temps qui n’est plus le sien. Baise-moi ! est beaucoup trop loin dans ma tête pour effectuer une éventuelle comparaison, j’ai simplement le souvenir d’un film dans la profusion, affranchit de tout, un film assez mauvais cinématographiquement mais avec une personnalité, une énergie foutraque qui avait pour lui son paroxysme. Bye bye Blondie m’intéresse moins dans la mesure où si je vois un auteur changé je ne le vois pas retrouvé, au sens d’une personnalité nouvelle, différente mais tout aussi forte. Bye bye Blondie est loin d’être l’ovni que Virginie Despentes voudrait qu’il soit, c’est un film qui finalement ressemble à des tas d’autres, limite gentillet (pour ne pas dire puritain) en fin de compte. La faute à une mise en scène d’une platitude désarmante qui ne sait ni filmer le groupe, le monde et encore moins la relation, pas même lesbienne. Preuve irréfutable : les meilleures scènes sont celles entre Gloria et Frances adolescentes, spectres du film précédent, en somme. Cette colère, cette nonchalance là je la trouve assez bien rendue. Dès que Virginie Despentes veut filmer Emmanuelle Béart et Béatrice Dalle ça se gâte, je n’y crois pas une seconde, à croire que d’une part elle devrait ne mettre en scène que des filles moins connues et surtout s’affranchir de cette nostalgie un peu lourde. Alors d’accord, le film est volontairement un tournant par rapport au précédent, mais quel raison à faire un film pauvre ? Le punk a disparu ou s’il est là il est bien fade, musicalement peut-être et encore ; la violence déstabilisante a disparu aussi, les seules pointes sont désamorcées par l’ambiance générale, presque bon enfant ; et plus de sexe, ou si peu, si mal représenté, disparition du nu. Paradoxalement à cette volonté de se libérer des étiquettes, l’idée que Virginie Despentes centre son film sur le sexe sans même nous accorder une scène de nu, relève finalement presque à nouveau d’un simple concept.

La terre outragée (Земля забвения) – Michale Boganim – 2012

la-terre-outragee-2012-22503-2146287150En vase clos. 

   6.4   L’absence d’un parti pris radical est le problème majeur de ce beau film ukrainien qui utilise la catastrophe de Tchernobyl comme décor. Michale Boganim vient du documentaire et cela se voit dans la facilité de reconstitution et son attention à la nature. Et dans le même temps elle est aussi très attirée par le climat oppressant et poseur du film d’horreur, elle sait d’ailleurs le mettre parfaitement en scène. En l’occurrence, l’alliance des deux ne fonctionne pas très bien et puis le film est bien trop scindé pour espérer tenir sa forme hybride deux heures durant. L’autre mauvaise nouvelle c’est l’emploi du drame choral, c’est à dire cette focalisation non pas sur un individu ou une famille mais sur plusieurs personnages centraux, qui à priori ne se connaissent pas et vont être amené ou non à se croiser durant le film. Ce penchant Kieslowskien/Inarrituien provoque un sentiment d’impuissance dans la progression du récit, notre attachement aux personnages et à mettre en avant l’espace même.

     Le film se concentre donc sur l’avant et l’après Tchernobyl. Le documentaire dans la fiction, ou l’inverse. Le 26 avril 1986, les prémisses d’une cérémonie de mariage d’une jeune demoiselle avec un mari pompier appelé en renfort, qui ne reviendra jamais. Un garde forestier qui voit son itinéraire habituel modifié par une horde de militaires. Un scientifique qui découvre les radiations et met sa famille à l’abri. Un petit garçon qui plante un pommier avec l’aide de son papa, ingénieur à la centrale. Une journée comme une autre semble t-il, avant les signes avant-coureurs puis le drame. La nature se transforme, la population est évacuée. Les hélicoptères tournent et des hommes en uniformes blancs tuent les animaux touchés et brûlent les cultures contaminées. De la catastrophe nous ne verrons rien, ou presque, simplement un feu au loin, que dans l’ignorance la plus totale, quelques personnes lors d’une fête, trouvent joli. L’orage gronde, une pluie noire s’abat sur la ville.

     1996, Pripiat, la ville la plus touchée, est devenue fantôme. Celle qui se mariait dix ans plus tôt, est dorénavant guide pour touristes qui viennent visiter la ville morte, encore sous les coups de radiations, donc une visite respectant un processus hyper sécurisé. Une mère et son fils se recueillent sur la tombe du père dans une parcelle forestière dédiée aux victimes. Ce champ de ruines invisible devient un espace de cinéma incroyable, une zone désaffectée, une ville engloutie. Cette pudeur avec laquelle la cinéaste préfère filmer cet espace vide et silencieux plutôt que les conséquences directes de la radioactivité (la transformation des corps par exemple) demeure la belle idée du film. Privilégier le rapport à la Terre, ce lieu sans vie, qui un certain 26 avril voyait une catastrophe alors inexplicable anéantir des familles entières. Privilégier cette mélancolie qui s’abat sur les personnages, systématiquement confrontés à cette douleur parce qu’ils ne pourront jamais oublier, à l’image de ce garçon au pommier, maintenant devenu grand, pétri de culpabilité sans doute du au fait qu’il avait décelé quelque chose ce jour là, lorsque son arbre se mourait. Le film suivra essentiellement son errance dans la zone, évitant la protection militaire afin de retrouver les lieux de son enfance. Comme il suivra le quotidien de cette femme qui a perdu une moitié d’elle ce jour-là et n’a jamais pu s’en aller. C’est aussi et surtout de cela que parle le film : aussi maudite soit une terre, l’être humain y reste attaché, sans doute encore davantage après des événements dramatiques. Toute proportion gardée, cette émotion qui m’a traversé durant une bonne partie m’a rappelé celle éprouvée devant Still Life de Jia Zhang-Ke et cet incroyable retour dans une ville sous les eaux.

     C’est un film terrifiant donc, digne des plus grands films d’horreur, un film de monstre, mais un monstre invisible, une menace sans apparence, où l’inquiétude est alors à son paroxysme. Il y a cette séquence forte où la guide demande aux touristes d’écouter la terre irradiée plutôt que de jouer avec leur boîtier de détection de radioactivité. Ils ne comprennent pas puisqu’ils n’entendent rien. Il n’y a plus rien à entendre en effet, il n’y a plus que transparence et silence, qu’y a t-il de plus terrifiant ? Le bruit, parfois présent, apparaîtra de façon anormale, par le moteur d’un bus ou même le galop de chevaux perdus. C’est cet état inexplicable qui fait froid dans le dos. Des conséquences radioactives nous verrons et saurons que très peu. Une femme qui reçoit d’une infirmière le jour de la catastrophe d’oublier son mari qui n’est plus un être humain mais un réacteur. Ou encore cette même femme qui sous la douche subit des pertes capillaires. La transformation corporelle sera uniquement symbolisée par ces touffes de cheveux serrés dans une main mais évidemment ils représentent davantage, ils représentent tout le reste, tout ce qui restera hors-champ.

     C’est un film qui n’est pas vraiment réussi, qui oscille assez mal entre ses différentes histoires et il y a des problèmes de rythmes très marqués et il préfère clairement l’ambiance aux personnages alors qu’il essaie de filmer les personnages. Mais dans le même temps c’est aussi un film qui m’a tétanisé, un film d’une puissance incontestable qui fait froid dans le dos, sans doute aussi parce qu’il résonne beaucoup encore aujourd’hui (Fukushima), qu’il permet de voir que depuis 25 ans rien n’a véritablement changé, que cet accident là peut resurgir à tout moment et que mine de rien l’Homme en restera le seul vecteur.


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silencio


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