Wrong – Quentin Dupieux – 2012

Wrong - Quentin Dupieux - 2012 dans Quentin Dupieux wrong_dupieux-300x165Le saut dans le vide.

   6.5   Le plus enthousiasmant dans le cinéma de Dupieux c’est sa faculté d’invention de mondes parallèles. Steak était un monde à lui tout seul où tout était réel et réinventé, drôle et troublant, un burlesque déstabilisant, fusion parfaite entre le duo de comiques français le plus insondable, avec son langage, sa propre délimitation du rire, son monde à lui, et ce qui se fait de plus barré et de plus indépendamment prolifique en matière d’électro : Mr Oizo. Il y a l’esquisse d’une réalité alternative dans Wrong. Réalité alternative qui engendre une étrangeté elle aussi alternative. C’est ce qui fait à la fois la verve comique de ce cinéma là et sa mélancolie.

     Il pleut des cordes dans un bureau, doté pourtant d’un toit, cela semble ne choquer personne. Un détective fouille dans la mémoire d’une merde de chien. Une hôtesse de pizzeria nymphomane ne fait pas la différence entre Jack Plotnck et Eric Judor. Un chien s’appelle Paul, son maître se prénomme Dolph. La première scène du film montre la voie : une camionnette a brûlé, ne reste qu’une épave et un épais nuage de fumées ; à ses côtés, des pompiers présents viennent apparemment de la sortir des flammes, ils sont en train de manger ; et au milieu de tout ça l’un d’eux baisse son pantalon et chie sur le bitume.

     Wrong c’est l’histoire d’un homme qui cherche son chien. L’homme se réveille un matin, il est 7h60 et l’animal a disparu. En face, le voisin fait mine que tout va bien pourtant, calmement, il s’apprête à partir définitivement de chez lui pour sillonner le désert. Un jardinier s’étonne de voir qu’un palmier s’est transformé en sapin. Une multitude d’autres personnages viennent aussi se greffer à Dolph (jeu de mot repris aussi dans le film), cet homme qui fait le tour du pâté de maison avec un pouet-pouet avant d’engager un détective aux méthodes scatologiques puis de se faire alpaguer par un gourou, qui se fait appeler Maître Chang (maître chien ?) dont il comprend que celui-ci kidnappe les animaux domestiques à leurs maîtres afin d’anticiper le moment où ils ne s’en occupent plus, afin d’apprendre aux victimes (choisies au hasard, lui dira t-il) à entrer en communication télépathique avec leur animal, afin que l’amour éprouvé pour lui au moment de leur rendre en soit réinitialisé.

     Si le film était plus simple et reposerait moins sur des artifices gentiment absurdes et répétitifs que sur des idées nouvelles, sans cesse renouvelées, qu’elles soient en rapport à la mise en scène ou à de simples gimmicks ajoutés, ce serait beau, peut-être même bouleversant. On a malheureusement l’impression que Dupieux cultive sa petite étrangeté, en restant dans la lignée de Steak et dans son balisage. En gros, je trouve ça quelque peu suffisant. Heureusement, il y a parfois des trouées, par exemple je ne cesse de repenser à ce voisin, les deux scènes qu’ils ont en commun me fascinent.

     En l’état, il me manque quelque chose. C’est beaucoup mieux que Rubber mais ça n’atteint pourtant jamais la poésie délurée de Steak alors que le potentiel tragi-comique est nettement plus présent. Il lui manque sans doute une gestion du temps et de l’espace. Un langage cinématographique qui lui est propre. En rapport peut-être avec Tati, je ne sais pas. Ou même, instinctivement je pense à The Party de Blake Edwards et je me dis que Dupieux pourrait réussir quelque chose de très beau dans cette veine là, où il combinerait cette fois le tempo de ses séquences et le rythme entier de son film. J’adore Steak pourtant on en percevait déjà les lacunes.

     Il y a autre chose que je retiens du cinéma de Quentin Dupieux, c’est la légère inquiétude qu’il véhicule. Un absurde dans lequel on se sent bien mais avec par moment une certaine anxiété tout de même. Ce détective par exemple : c’est à peine s’il fait rire tant ses réactions et son ton monocorde perturbent notre axe de pensée et participent plus à créer une angoisse qu’un fou rire. Car l’on sent bien que Dupieux, sous ses airs d’auteur cool et absurde à son paroxysme, est angoissé par quelque chose. Le néant, peut-être. Ou peur de ne pas l’accepter.

     Le répétitif sert ici d’attestation d’une réalité comme banalité de manière à ce que le monde entrepris de montrer par Dupieux se substitut à notre regard comme un monde jamais absurde, juste différent. Une banalité nouvelle.

     Dans la nouvelle réalité de Dupieux on peut encore perdre son chien, c’est l’élément extraordinaire du film pourtant rendu normal à nos yeux dans la mesure où l’on peut le comprendre, le vivre, à la différence d’un palmier changé en sapin, d’un mort qui réapparaît le lendemain, d’une pluie dans un bureau, ou d’un réveil qui annonce chaque jour 7h60. Et l’on peut aussi être déprimé par la vie, ses enchaînements banals, puisque dans ce monde ils sont banals, c’est le cas du voisin d’en face, qui sature, commence à refuser son quotidien et veut à la différence de Dolph faire l’expérience du néant.

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