The We and the I – Michel Gondry – 2012

theweandthei604-tt-width-604-height-400-crop-0-bgcolor-000000-nozoom_default-1-lazyload-0   7.0   Comme souvent avant de voir un Gondry, l’excitation que le film provoque se mêle à de la méfiance. Une grande méfiance. Cela est dû au fait que le cinéaste, déjà, n’est jamais là où on l’attend. De la comédie romantico-fantastique il file vers le film de super-héros version geeks en passant par des bricolages nostalgico-kitchs. Inévitablement, il y a des loupés. Gondry et moi c’est un peu particulier puisque son film que je préfère est celui généralement le moins aimé : The green hornet. Ce film assume pourtant parfaitement son dispositif futile, chose rare chez Gondry que l’on sent souvent satisfait dans tout ce qu’il entreprend. Là, pour une fois, je rencontrais le divertissement que je voudrais voir tous les dimanches soirs, débarrassé du bricolage intempestif qui fait la renommée du cinéaste et doté d’un rythme sans fausse note, parce que Gondry, habituellement, c’est au mieux fatiguant (Eternal sunshine) au pire incroyablement épuisant (Be kind rewind).

     Et voilà le cinéaste à facettes à la tête d’un nouveau bébé, un projet modeste, évoquant, tenez-vous bien, le voyage d’un bus scolaire du Bronx, du lycée à son terminus, juste avant les vacances, en choisissant comme unique décor l’intérieur du véhicule. Ce n’est ni Speed, ni De beaux lendemains ; Pas d’action, ni de drame en puissance, non, Gondry réalise une chronique, à la sauce Entre les murs version Spike Lee pour la mise en scène du chaos. Quelque part, il y avait déjà un peu de Do the right thing à la fin de Be kind rewind, c’était un mauvais clin d’œil mais c’était déjà là.

     Dès le départ on sait dans quel monde on a atterrit : Gondry et son bricolage coutumier ne pouvaient pas s’empêcher de pondre un générique en carton avec un bus miniature qui sillonne les trottoirs avant de se faire écrabouiller par le bus grandeur nature dans lequel le film nous embarquera jusqu’à son terme. La bonne nouvelle c’est ce que le bricolage est terminé, ou presque, qu’il réapparaîtra par moments sans que cela ne soit préjudiciable à cette idée du réel, du voyage et du temps réel. Pour la première fois, sa bricole va ouvrir le champ des possibles et non refermer le film sur lui-même. Cette bricole c’est dorénavant le montage en cascade et cette profusion d’idées bonnes (ce curieux montage anti-naturaliste où nous sommes dans le bus et nous voyons à travers vitres non plus la ville mais l’intérieur d’une pizzeria où deux des lycéens sont partis chercher à manger en attendant que le bus s’extirpe d’un embouteillage) comme mauvaises (la course-poursuite, que nous suivons des vitres du bus, entre la mémé et Big T – qui vient de descendre – parce que celle-ci vient venger l’humiliation au goût de glace à la vanille qu’elle a subit un arrêt plus tôt) mais ne visant donc pas à créer un monde dont à la fois on ne peut sortir mais qu’en prime on ne peut atteindre (La science des rêves c’était un cauchemar sur ce point là).

     C’est un film en perpétuelle progression qui pourrait pourtant s’avérer hyper programmatique dans la mesure où il est construit en chapitres et surtout que le procédé annoncé par le titre recherche l’étude sociologique à savoir que le « I » va peu à peu remplacer le « We ». Autant le chapitrage est inutile (au sous-titre « Les tyrans » succède « le chaos » sans que l’on ne décèle vraiment une différence, ou alors elle est de l’ordre du montage puisque cette deuxième partie rompt les bases des présentations et des petits jeux d’humiliation et rapports de dominations pour laisser place à un brouhaha général, sans fil conducteur, captant chaque petit groupe dans le groupe, les mélangeant, les superposant, sous couvert d’un rythme informe, trépidant où la musique apporte cette folie à la Larry Clark). La captation du voyage replacé dans sa linéarité la plus brute et sa temporalité quasi réelle crée une idée aussi logique que géniale : plus le film avance plus le bus se vide. Non pas en guise de performance ou de processus du « nous » au « je » schématisé, mais simplement que l’on sent peu à peu que l’ambiance change. Ce ne sont pas les arrêts en eux-mêmes qui confectionnent le changement d’atmosphère mais bien la somme des arrêts fondus dans le voyage. Je veux dire que l’ambiance ne change pas réellement d’un arrêt à un autre, il arrive même que l’on y fasse pas vraiment attention. Parfois, l’un des lycéens est probablement descendu puisqu’on ne le revoit plus ensuite. Donc c’est un fait : le bus se vide. Et les cartes sont chaque fois redistribuées. Jusqu’à ce que ce « nous » violent, bête et théâtral laisse place à un « je » en retenu, avec ses secrets, son mal-être. Le « je » est déjà là au départ mais il est invisible, il n’est pas dans le « nous » mais croqué par le « nous ».

     Le running-gag de la chute en vidéo youtube que chacun visionne sur son i-phone, qui d’ailleurs ne sert pas de running-gag au film, est une image qui représente bien le bricolage de Michel Gondry. Cette simple vidéo permet de comprendre comment il travaille. Elle nous fait sourire dans un premier temps, parce qu’elle fait rire aux éclats les occupants du bus. En somme, ce sont plus leurs réactions quand ils la regardent qui nous font sourire. Puis, cette vidéo, revue en boucle, finit par nous énerver, on se demande même comment elle pourrait nous faire rire. Pourtant, le film s’ouvre sur un drame plus grand, à partir de cette simple vidéo. En somme, le bricolage chez Gondry a pour dessein de faire naître une émotion insoupçonnée au moyen d’un gimmick qui lui a initialement permis d’installer une émotion opposée. Et donc, à mesure que le bus abandonne ce bruit incessant, il livre un silence bouleversant. Dehors, le jour cède au crépuscule. A l’intérieur, ce « je » qui trente minutes plus tôt, transformé en « nous », se moquait éperdument d’un autre « je », se retrouve à partager du temps avec et chaque personnalité commence à s’ouvrir. La représentation excessive cède la place à l’intime. C’est tout à coup devenu bouleversant. Ce n’est pas l’idée qui l’est, mais le glissement, comment cela fait qu’on y croit. Et j’y ai cru.

     Néanmoins, pour revenir aux acteurs, qui n’en sont d’ailleurs pas, jouant tous leur propre rôle, tout du moins campant des personnages avec leurs vrais prénoms, il faut dire qu’ils ne jouent pas très bien, surtout au début où ils sont systématiquement dans l’exagération, dans l’idée qu’ils sont devant une caméra, c’est à dire qu’ils jouent moins pour le réel que pour de la pose cinéma. L’exemple parfait se situe là où ils se moquent unanimement et sans se cacher d’un homme avec un bec de lièvre. Le rythme employé à cet instant là relève moins d’une humiliation provenant du réel que d’un scénario filmé. De la même manière, toutes les séquences avec la mémé c’est du what the fuck total, ça n’existe pas. Et en fait cela symbolise bien la progression du film, vu de l’intérieur comme dans la salle de cinéma : Dans le bus c’est l’après cours, il y a une telle folie pré-estivale que le simple fait que tout le groupe soit d’abord pathétique, dans l’excitation incontrôlée tout du moins, le film tient. J’ai déjà vécu ce ridicule là, surtout dans un bus scolaire, je crois que c’est l’endroit où tu l’on se fait les meilleurs amis comme les pires ennemis, ça ravive des souvenirs. Et dans la salle, il se passe sensiblement la même chose à savoir la distanciation et le rejet puis l’identification naissante. A mesure que le film se fait plus juste, les éléments du bus fatiguent donc se calment et nous nous surprenons, spectateurs, à nous intéresser d’abord à ce petit monde en huis clos puis à ses entités esseulées. Qui n’a jamais éprouvé la pulsion de se donner en représentation, dans un bus ou ailleurs, parce que le groupe le permet ? Il y avait un peu de cela dans La vie au ranch de Sophie Letourneur, même si à mon sens le film de cette dernière était beaucoup plus radical sur ce qu’il cherchait à dire de cet entre-deux âges.

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