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Archives pour 9 janvier, 2013

4h44 dernier jour sur terre (4:44 last day on earth) – Abel Ferrara – 2012

4h44 dernier jour sur terre (4:44 last day on earth) - Abel Ferrara - 2012 dans * 2012 : Top 10 46.-4h44-dernier-jour-sur-terre-4h44-last-day-on-earth-abel-ferrara-2012-300x168

Sky/Skye/Skype.

   9.0   L’an passé, c’était Melancholia qui se jouait de la fin du monde et de cette standardisation hollywoodienne qui veut majoritairement la réduire à sa dimension spectaculaire. Lars Von Trier proposait sa vision intimiste des derniers instants à travers l’attente de deux soeurs en proie à des émotions contradictoires. Cette année c’est Abel Ferrara. C’est de toute façon l’année Ferrara. Après la sortie tardive de Go go tales en février voici que 4:44 apparaît dans les salles neuf mois plus tard et sort pile à l’heure de notre éventuelle extinction présagée par les mayas. Le cinéma entre en collision avec le réel.

     Ce réel cinégénique là c’est celui de cet immense cinéaste qu’est Abel Ferrara dont ces deux récentes merveilles inattendues augurent d’une seconde jeunesse. Les douze dernières heures du monde vécues par un couple dans leur appartement du Lower East Side, voici son tableau à lui de l’apocalypse. Il y a d’abord la crainte que le film ne dépasse guère son statut événementiel et qu’il filme un enchaînement de séquences, sans singularité, avec seulement comme point de convergence obligatoire cette issue terrible. Il y a aussi la crainte que le film grimpe ou s’effondre, qu’il soit concrètement dévoré par son sujet. Et puis il y a l’inquiétude lié au remplissage. Que filmer de ces derniers instants ? Comment ne pas tomber dans la mièvrerie, la béatitude ou l’hystérie ?

     4h44 évite ainsi ces écueils. Et haut la main. Ferrara choisit de filmer ce dernier jour comme les autres. Sa seule particularité est d’être le dernier. L’environnement se modifie mais pas à la manière des habitudes d’apocalypse imminente au cinéma. Poncifs du genre sectionnés : le film se débarrasse rapidement d’un quelconque suspense, le couple sait qu’il vit ses derniers instants, le monde le sait aussi. La fin est déjà là, elle fait donc partie intégrante du paysage. Pas de compte à rebours pompeux. Tous semblent avoir accepté cette destinée tragique. On apprend par exemple via la télévision que la place Saint-pierre de Rome est envahie par les fidèles ; On effectue via Skype nos derniers échanges, on se dit adieu ; Sur les toits, certains préfèrent devancer la catastrophe en se jetant dans le vide. Et pourtant, le monde continue de tourner. Lorsque Cisco (Willem Dafoe) prend l’air sur sa terrasse, son regard scrute les rues, les immeubles et l’horizon et il peut constater le balai incessant des voitures au-dessous de lui, c’est le même brouhaha (mais c’est plus évocateur que n’importe quelle image forte) et cela même si un voisin préfère se donner la mort en sautant de son balcon. Même ce geste exceptionnel semble appartenir à une nouvelle banalité. Skye (Shanyn Leigh) se consacre à une immense toile en action painting mais aucun caractère inaccoutumé ne se dégage de cette passion. Tout le film sera à cette image. Quant à la traditionnelle et attendue séquence des ébats amoureux elle intervient elle aussi très vite, Ferrara préférant se débarrasser du surplus d’apothéose. Cette scène de sexe est par ailleurs incroyablement belle et sensuelle, si bien mise en scène que l’on ressent parfaitement le fait qu’elle est leur dernière. Ferrara orchestre cela un peu comme le faisait Resnais dans Hiroshima, mon amour dans un balai de corps qui s’entrelacent, s’embrassent et se caressent. C’est très beau. A cela, il ajoute une dimension éminemment érotique, que l’on croise malheureusement peu au cinéma aujourd’hui.

     Pour en revenir à la construction au présent, la modification de cette trivialité intervient au moment d’une prise de conscience détachée. En fait, c’est comme une double prise de conscience, à échelle de temps interposé. On sait qu’on va mourir, on occulte ce savoir mais il revient nous hanter. Sans compter que la plupart des gens ont sans doute organisé cette journée de façon à profiter d’une manière ou d’une autre, chacun selon ses désirs, de sa propre fin. Un couple s’isole et fait l’amour pendant qu’un groupe d’amis se retrouvent tandis que d’autres présentent le JT, se murgent dans les pubs ou courent nus dans les rues. On verra un peu plus tard dans le film, dans une scène incroyable, un jeune livreur vietnamien (tandis qu’il vient de leur apporter leur dernier repas) demander à Cisco s’il peut utiliser sa connexion pour joindre sa famille. Si l’on peut dans un premier temps s’interroger sur sa présence et sa volonté d’effectuer sa besogne (qui s’avérera on imagine forcément inutile) quelques heures avant la fin du monde, l’issue de la séquence est extrêmement forte justement parce que l’on remarque que lui aussi, comme chacun, a organisé sa journée dans un but précis. Il ne livre plus pour gagner sa vie (et ce n’est pas l’immense pourboire ironique qui lui donnera la sourire) mais pour échanger une dernière fois avec ses proches.

     Plus que la télévision, où se succèdent les apparitions du Dalaï-Lama, de Al Gore ou d’un bouddhiste convaincu (Il est à préciser que Ferrara n’est jamais moraliste, que si son film prend des accents écolo, c’est uniquement parce que ce sont les médias qui saturent l’information par cette accusation fataliste selon laquelle l’homme serait le seul coupable de sa propre extinction. Et ils réussissent leur coup : voir les discours de Cisco ou de la mère de Skye. Les paroles du bouddhistes sont les portes d’entrée en méditation, l’unique salut possible. Des trois apparitions télévisuelles, Ferrara pencherait vers le bouddhisme) Internet devient cette entité qui permet de s’ouvrir au monde une dernière fois. Dehors, Cisco semble prisonnier de ces étages. Il surplombe la ville, s’engueule avec son proprio qui passe en dessous, crie sur des gens qui recouvrent le corps d’une personne qui vient de faire le grand saut, mais il lui manque clairement ce contact, cette ultime communication. En somme, le film dit que l’on a beau s’organiser notre propre fin (en l’occurrence le couple joue, danse et baise) il restera toujours cette frustration que l’on ne pourra plus jamais obtenir ce qu’il y a autour de soi. Mais cela se fait quasi nécessairement sur un mode dépressif. Le dernier rapport que Cisco aura avec sa fille se soldera par une une engueulade avec Skye, de même cette sortie rapide jusque chez des amis pour sans doute davantage récupérer de la drogue que de les voir s’oriente vers une déception : qu’il ait pu penser que justement parce que c’est la fin du monde il pouvait composer à nouveau avec son passé, s’offrir un dernier shoot. Je trouve cette idée magnifique.

     Reste que l’indécision des personnages, évidemment paumés face à cet inéluctable qu’il est impossible de concevoir entièrement, fait que les émotions sont exacerbées, saturées par l’enjeu. Cisco joindra sa fille via Internet et fera finalement face à son ex-femme et dans un élan un peu désespéré, il laissera paraître qu’il est toujours amoureux d’elle (tout du moins effectuera t-il un léger comparatif malvenu) ce qui rendra folle de rage Skye qui l’observait sans qu’il ne s’en aperçoive. Le film dit alors quelque chose de puissant sur l’idée que l’on se fait de la jalousie. A en voir la réaction extrême de Skye, on peut se dire qu’il est sans nul doute cent fois moins appréciable de se faire kidnapper quelques secondes de temps commun quand le temps impartis ne se compte justement plus qu’en secondes – magnifique autre scène lorsque Cisco en veut à Skye de l’avoir laissé dormir. Quand le couple se boude, forcément provisoirement, lui s’en va rendre une visite à un ami pendant qu’elle prend les dernières nouvelles de sa maman. Le caractère exceptionnel du sablier qui s’écoule rend la situation bouleversante aussi parce qu’elle finit par être brève – Cisco ne s’éternise pas, prétextant que Skye l’attend seule chez lui pendant qu’elle ne le fait pas non plus avec sa mère, s’impatientant sans doute du retour de son homme. Les personnages semblent à la recherche du parfait dernier instant mais l’on sait que les plus beaux seront ceux que l’on n’a pas maîtrisé, où on a laissé notre corps et notre esprit vagabonder comme dans ces deux scènes sublimes : le jeu de l’avion et la danse improvisée.

     Le film a la folie et la truculence des premiers Scorsese (Who’s that knocking at my door, Mean streets, Taxi driver) et l’inventivité et l’incandescence des premiers Akerman (Saute ma ville, Hotel Monterey, News from home). Deux cinéastes qui voulaient changer le cinéma. En fait, au-delà de son régime d’images, où l’on retrouve l’énergie punk inhérente au cinéma de Ferrara, et de qui les constituent, on pourrait penser que 4h44 est le film d’un jeune cinéaste. J’aime cet anachronisme là. Cette impression de concevoir un film comme s’il s’agissait du premier comme du dernier. Quelque part cela me rappelle le Love Streams de Cassavetes. Le parti pris de l’unité de lieu suffit à illustrer ce sentiment. La majeure partie du film se déroule dans un appartement. Il faut savoir filmer l’appartement, nous permettre d’apprivoiser l’espace, son ambiance, son bruit. Cet appartement là a quelque chose de fascinant : tout en longueur, avec ce balcon ouvert sur la ville (et cette porte-fenêtre surplombée d’un Exit déjà prémonitoire) point de fuite comme de rupture. J’aime le côté imparfait dans les films de Ferrara, cette impression d’urgence où l’on se demande chaque fois ce qu’il adviendra au plan suivant, tant ces choix de filmage sont rarement ceux attendus. On cadre tour à tour des écrans d’ordinateur, un téléviseur, l’intérieur des jumelles mais il arrive aussi à la caméra de valdinguer au-dessus d’une toile de peinture, la tentation du morcellement dans une séquence amoureuse, la fixité totale lors d’un monologue du désespoir, le travelling circulaire lorsque la douleur se fait plus prégnante (contacts avec l’extérieur, la fille puis la mère). Ferrara tente énormément de choses. Le film a un débit d’images hallucinantes. Du même coup il est parfois habité de séquences somptueuses, par leur détachement et leur puissance évocatrice. Je pense à ce moment où Cisco grimpe sur le rebord de sa terrasse, il pourrait sauter, il n’en est pas loin. Skye s’approche de lui et le supplie de revenir vers elle. Le ciel est bleu derrière lui, mais un bleu couchant, qui évoque forcément l’imminence, la nuit et convoque la folie. Lorsqu’il redescend, Cisco se jette dans les bras de Skye, et dans un ultime accès de jeu incontrôlé, fait mine de se jeter dans le vide avec elle. La perdition dans laquelle les personnages s’engouffrent n’appelle que méprise. Elle a eu peur et fond en larmes. Il fond en larmes lui aussi. Une séquence similaire a lieu précédemment lorsqu’ils dansent tous deux sur un rock saturé et se meuvent dans l’espace, s’entrelacent avant de fondre en larmes soudainement.

     J’écris comme ça me revient. Il y a, j’y pense, cette belle idée de personnages s’en remettant aux objets, en tant que substitut de proches géographiquement lointains. C’est le cas de Cisco serrant fort contre lui ce journal intime sur lequel apparaît une photo de sa fille. C’est le cas aussi plus tard de ce jeune livreur qui dépose un baiser sur la façade de l’ordinateur refermant la dernière image qu’il aura de sa famille. Par extension, de façon plus abstraite on peut se dire que Skye s’en remet à sa dernière toile où se condensent, peut-être, des sentiments enfouis, un amour infini, invisible. Il y a aussi le parti pris de la futilité comme faux suspense supplémentaire. C’était le loto dans Go go tales qui ouvrait sur la générosité sans fin de Ray Ruby, peu importe alors qu’il retrouve ou non son ticket gagnant. C’est le gramme de cocaïne dans 4h44 qui laisse planer une sorte de lâcheté à affronter sa propre fin, plus tard rattrapée par la passion amoureuse. Cette espèce de douce antipathie qui habite les personnages permet aux films de créer des personnalités hyper intéressantes, tiraillées entre leur égocentrisme sous-jacent et leur fragilité à ressentir le besoin de faire le bien autour d’eux – les filles dans le cabaret, Skye dans l’appartement. Les personnages chez Ferrara ont toujours été aussi haïssables que magnifiques, qu’ils soient campés par Walken, Keitel ou Dafoe. Ferrara entre chaque fois en communion avec son personnage principal. Ici encore, bien qu’il choisisse de mettre en scène un couple, il se rapproche davantage de Cisco que de Skye. Le cinéaste fusionne avec lui. Et lui, fusionne avec son environnement. La fin des temps, l’extase amoureuse et la communication avec le monde.

     Et pour finir, j’aime beaucoup son économie de l’apocalypse. Le vent se lève, pointe alors l’irrémédiable. Une aurore boréale envahit le ciel au-dessus de Brooklyn. La ville se trouve bientôt plongée dans l’obscurité après que le disjoncteur général ait sauté. Un cri terrible se fait entendre, celui de Skye, terrorisée. Un cri si puissant qu’il file la chair de poule. Puis une déflagration, seulement les vitres qui cèdent au contact d’un fait invisible. Puis Ferrara cadre les amants, s’embrassant, s’accompagnant mutuellement. Le plan est extrêmement serré sur les visages et il disparaît progressivement dans le blanc du néant, juste après que l’on ait assisté à un pré-final à la Apocalypse now où de nombreuses images se superposent comme autant d’impression rétinienne, entre souvenirs et sensations, caractérisant la richesse du monde, dans un feu d’artifice tétanisant.


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