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Archives pour 15 janvier, 2013

Foxfire, confessions d’un gang de filles – Laurent Cantet – 2013

04_-foxfire-confessions-dun-gang-de-filles-laurent-cantet-2013Ressources féminines.   

   7.5   Foxfire, confessions d’un gang de filles débute sous voix-off. Pour un film que l’on imagine construit comme une confession étant donné son titre, pas bien original. Pourtant, il me prend au dépourvu. Le personnage central dans les premières minutes, celui que l’on attend comme le leader et qui le restera, n’est pas le narrateur, alors que cette voix semble se calquer sur ce personnage, justement, comme si c’était cette fille, Legs, androgyne et rentre-dedans, qui nous faisait part de ses confessions. Mais c’est une autre. Il est déjà question d’une admiration qui sous-entend un amour masqué. Malgré cela, le film n’ira pas vraiment où on le soupçonne d’aller. Sa progression m’évoque un autre très beau film de groupe rebelle, sorti l’an dernier, le film de Leila Kilani, Sur la planche.

     C’est donc la confession d’une jeune femme sur un groupe, une confession ôté de son intimité. Le groupe a dévoré cette intimité à tel point qu’il ne peut qu’être sous-entendu, il n’a pas le temps d’exister. Foxfire est le nom donné à ce groupe d’adolescentes, ce gang comme elles préfèrent le dénommer. Cinq filles, bientôt six, unies contre les hommes et le système en général. Six filles qui voudraient tout changer et semblent y croire. A l’échelle de la saga Millenium, Foxfire ne raconterait plus l’épisode des hommes qui n’aiment pas les femmes, mais celui de la fille qui rêvait d’un bidon d’essence et d’une allumette.

     Le film de Laurent Cantet se situe quelque part entre Ressources humaines, son premier long métrage et Entre les murs, son dernier avant Foxfire. Un film sur le groupe, avec ce qu’il engendre comme espoirs et désillusions, multiplié par l’effet de groupe, à l’instar d’un autre excellent film sur la puissance du groupe, Mean Creek de Jacob Aaron Estes. Il y a une manière étrange de filmer cet ensemble. A l’image, les éléments forts, reléguant les plus discrètes (narratrice comprise) à un hors champ relatif. Mais au présent. C’est à dire en n’omettant pas les modifications que le temps apporte (celles qui s’effacent, d’autres qui renaissent) entre prises de conscience, rêves assouvis, déceptions ainsi que bouleversements divers au sein du groupe. Ainsi, les nouvelles recrues (Foxfire gagne quelques éléments supplémentaires à mesure qu’il fait parler de lui, qu’il vend un rêve en somme) ont sur la fin tendance à être plus dures, plus concernées que les filles qui ont fait naître le mouvement rebelle.

     Une scène est représentative à plusieurs niveaux : le moment récurrent, cérémonial et puéril de l’acceptation dans le groupe, où il faut jurer fidélité et accepter de se faire tatouer une flamme sur l’omoplate. Lors d’une énième cérémonie d’entrée, Tina, la bimbo superficielle qui a essuyé des viols, présente depuis le départ, remarque les négligences de ce rituel, sacré fut-il à l’époque. C’est un élément de contradiction, le plus flagrant. Elle se soucie bien plus de l’enrobage que du contenu. Un gang joli, qui a de la classe, c’est tout ce qu’elle recherche. C’est elle qui sera bannie plus tard de Foxfire pour avoir fricoté à maintes reprises avec un garçon, règle basique d’interdiction immuable nécessaire selon elles à la pérennité du mouvement.

     Le film se nourrit d’un paradoxe passionnant. Il est à la fois extrêmement linéaire et attendu, en tout cas de ce qu’on pourrait attendre d’un film du genre, qui se rapproche du biopic dans sa construction en fin de compte. Et dans le même temps j’adore le fait qu’il accepte sa capacité de glissement. Il accepte par exemple que Legs, personnage fort, fille que l’on craint, ne soit pas celle qui permette à Foxfire de s’élever au grade qu’elle revendiquait d’atteindre. Il y a une fragilité intéressante en elle je trouve. On peut se dire que la violence incontrôlée dans laquelle le mouvement finit inéluctablement par plonger aurait sans doute été plus dramatique avec une nouvelle recrue aux commandes.

     L’autre grande idée, c’est le conflit dans le groupe. Le film est parfois agaçant dans le tableau qu’il brosse des hommes, tous des salauds plus ou moins, encore que – le personnage du clochard est magnifique. Mais il finit, comme souvent chez Cantet, par se concentrer sur le problème interne – un groupe d’amis dans Les sanguinaires, une salle de classe ou une entreprise ailleurs. Pas selon un processus un peu schématique, entièrement scénaristique (le film est l’adaptation d’un roman) mais changeant de façon progressive, avec des pics et des vides, mais toujours dans une spirale autodestructrice, omniprésente, qu’elle soit ostensible (un désaccord sur des préjugés racistes) ou non (la perspective éventuelle d’un avenir confortable).

     Il y avait un groupe, déconstruit, qui vivait au gré de menues satisfactions. Puis il y a un groupe plus ou moins organisé, où chacun aurait sa place. La belle blonde qui aguiche les hommes, les autres qui finissent le job. Celle qui fait les comptes. Une autre qui, ce n’est pas négligeable, ramène un salaire. L’argent finit par être le problème majeur de Foxfire, moteur de tensions. Surtout dès l’instant qu’elles entrent dans une nouvelle dimension, qui bien qu’elle reste ouvertement en marge, cédant la liberté d’une rébellion précaire à une utopie quasi terroriste, s’engouffre finalement dans un conformisme sociétal : payer le loyer de leur maison en ruine, les charges diverses et la nourriture.

     Foxfire, le groupe, finit par se retourner sur lui-même. Il ne survit plus aux autres, il doit survivre de l’intérieur. Certaines présentes dès la création n’ont bientôt plus leur place, dépassées par les événements. C’est le cas de cette narratrice qui n’aura cessé de raconter cette histoire au présent, comme si plus tard elle relisait ses notes, ruminant un désespoir qui porte certes, sur le groupe, mais finalement davantage sur cette passion, cette fille, Legs, l’inaccessible. Voilà pourquoi la seule fille du groupe qui existe véritablement c’est Legs car il ne faut jamais oublier que cette histoire est racontée d’un point de vue unique. Un moment, Maddy, la narratrice, défie celles qui ne respecte pas sa timidité, en draguant un homme à la manière de Rita, se présentant à lui sous un autre prénom, Margaret, le vrai prénom de Legs. C’est très beau, je trouve.

     Il faut aussi concevoir que ce que l’on voit correspond aux souvenirs ou aux écrits de Maddy, que tout n’est pas forcément exhaustif, amplifié ou non parce que cela est vécu ou remémoré par Maddy. Vers la fin, il y a d’ailleurs un bug entre ce qu’elle se souvient et ses propres écrits qu’elle lit, ils diffèrent sur un événement. Le film appuie une seule fois sur cette idée, il ne se réfugie jamais derrière cette facilité mais au moins la suggère. Plus tard, durant une retrouvaille fortuite, Maddy voit pour la dernière fois cet amour sur une photo dans un journal, sans savoir du même coup si c’est cette fille qu’elle a aimé.

     C’est un film riche et passionnant. Et ça dure 2h30 mais on ne les voit pas. Cantet a une façon bouleversante de filmer des personnages, en captant le tragique et la tension. C’est un cinéma puissant, qui n’agit pourtant jamais dans l’éclat, qui observe les contradictions et fait surgir une fragilité inattendue. Concernant les performances de ses interprètes, comme souvent chez Cantet, rien à dire, c’est fort. Mais celle qui joue Legs, Raven Adamson, est ahurissante de colère contenue, à la fois impassible et bouleversante.


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