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Spring breakers – Harmony Korine – 2013

Spring breakers - Harmony Korine - 2013 dans * 2013 : Top 10 164471_10151499611794921_1107625703_n-300x200O Fantasma.

   8.7   Harmony Korine cherche à mettre en scène le souvenir fiévreux d’une quête de l’instant magique d’une jeunesse paumée dans ses idéaux obscènes et superficiels. C’est un petit groupe de copines à la recherche de ce détachement ultime, dans l’ère du temps, un abandon corporel total. Point G d’une civilisation consumériste et faussement hédoniste. « Je ne connais pas d’endroit avec autant de spiritualité » dira l’une d’elles, dans les nombreuses impressions mémorielles ou fantasmées qui traversent le film. Le spring break devient le kif ultime, un kif qui mérite que l’on repousse absolument toutes les limites.

     Aucune distance n’est prise avec le sujet, ces corps que le cinéaste met en scène, filmant de la même manière ces déhanchements sur la plage et ces feintes de mouvements sexuels, où l’on voit par exemple des garçons renverser leurs bières sur le corps presque nu des filles, tenant la bouteille comme s’il s’agissait de leur manche. Comme dans les mots employés, outranciers ou à peine discernables : la première apparition des filles, en plein amphithéâtre, voit l’une écrire sur une feuille son désir de sucer de la queue et l’autre de lui répondre « Spring breaker bitch » en l’y accompagnant d’un dessin d’une bite. Comme dans le déferlement de violence, essentiellement à la fin, frontal mais complètement déréalisé, ou encore la bouffonnerie qui accompagne ce type sinistre se vantant de son stock d’armes. L’arme à feu a une place dominante dans le film – on sait qu’on est dans un film américain. Fictive ou réelle, elle entre dans chaque plan, vecteur de l’adrénaline suprême. Fictive, que l’on pointe sur sa tempe une main déguisée en arme ou que l’on menace les clients d’un resto au pistolet à eau. Réelle, que l’on tire de vraies balles vers le ciel ou que l’on engage un jeu sexuel tendance sado maso où les filles obligent leur protégé à sucer les canons de ses flingues chargés. C’est une scène incroyable, dans la lignée du pilon de poulet dans le dernier film de Friedkin.

     La linéarité du récit n’est pas ce qui intéresse Korine, la linéarité au sens hollywoodien du terme je veux dire. Il n’y a que des rencontres, des glissements, de tempo comme de genre. La fin n’en est pas une non plus forcément, idéalement. C’est une parenthèse, un rêve d’ado qui se referme en pétard mouillé. C’est en somme l’antithèse de Projet x, qui ne reposait que sur son dispositif comique, accompagné d’une progression crescendo, visant l’éjaculation extatique. J’adore les deux films mais je sors différent des deux, l’un est une géniale récréation paresseuse et jouissive quand l’autre est un voyage, habité d’un spleen et d’un désespoir magnifique. J’ai pensé à Millenium mambo. La caméra virevolte, le montage est ivre, les couleurs explosent, le plan est infini, l’espace informe, les mots sont lâchés puis abandonnés dans l’espace, rien n’est placardé à quoi se rattacher, paroles comme actions, seules restent les impressions.

     Dès lors que l’on accepte le réel fantasmé du film, accentué par cette esthétique aux néons et cette petite musique entêtante, on ne peut être déçu par sa déstructuration et cette non-fin ou cette fin excessive. Korine répond au final DePalmien de Scarface (autre film sur la retranscription de la vulgarité d’une époque) qu’Alien (méconnaissable James Franco) vénère tel un dieu, ou aux débauches de violences sans fin proposées par un Gta. Je pense que le cinéaste se permet par le cinéma de proposer sa propre vision trash d’une jeunesse plongée à la fois dans l’ivresse, l’excès et le néant. Quelque part j’ai pensé au cinéma d’Araki. Les données diffèrent mais dans chaque cas, le dispositif jusqu’au-boutiste me fascine. En fait, cette fin apparaît comme une boucle du braquage du fast food (construit selon un travelling épatant) et je ne la trouve pas plus outrancière, pas plus réelle. C’est un film à boucles, les récurrences sont nombreuses. Il suffit d’évoquer cette reconstitution fascinante de leur propre braquage qu’elles vantent auprès de la quatrième – un peu en retrait dans la quête d’adrénaline – qui n’y a pas participé. C’est la fragile du groupe, c’est une chrétienne, une fille à papa, mais ce n’est pas vraiment son initiation que le film raconte, contrairement à ce qu’on en aurait fait ailleurs. Capter une image, arrêter le temps, avoue t-elle pourtant rêver, un peu plus tard. Une image déjà recherchée dans un autre film de fuite, quarante-cinq ans plus tôt, Easy rider. Chaque époque a son évasion. « Spring break forever » entonnent inlassablement les filles. « Seems like a dream » répète ce gangsta ridicule, seul au monde, nouvel amoureux transi. Un personnage magnifique avec des dents en argent, un phrasé à couper, tripotant ses armes à feu comme un enfant son hochet, capable de tuer autant que de jouer Everytime de Britney Spears au piano. Quelle scène, au passage ! Où la mélodie se mélange bientôt à des images de tueries au ralenti chassées parfois par la danse des filles cagoulées brandissant leurs fusils à pompe vers le ciel doré.

     Le parti pris passionnant concerne le régime d’images utilisées. Le récit est décousu, le montage est épileptique, les images sont imbriquées et dilatées dans le temps, certaines apparaissent et disparaissent, d’autres sont des récurrences, autant d’impressions rétiniennes que la mémoire a sélectionné. La voix-off est quasi prépondérante, le dialogue se transformant lui aussi souvent en voix-off, démarrant en concordance avec l’image pour terminer ailleurs, ou inversement. Lorsque les filles échangent entre elles dans une piscine, les voix se prolongent, d’autres images s’insèrent, de complicité, comme lorsqu’elles font l’équilibre dans un couloir par exemple, ou les flash fantasmés d’un bonheur illusoire, cliché rejoué ad eternam les présentant toutes les quatre, ensemble, au bord de l’océan au coucher du soleil. On s’engouffre inexorablement et si le cap change à maintes reprises (l’arrestation, la rencontre avec Alien, le départ de Faith…) le film ne rebondit pas pour autant, il ne modifie pas sa rythmique, ni son esthétique, ne rentre pas dans le rang. Il n’y a pas de cassure que l’on regrette. Ce n’est qu’affaire de cinéma, proche de l’abstraction. Il y a mille idées de mise en scène.

     J’aime beaucoup ce que le film raconte du groupe. Rare sont les films capables de l’incarner si bien avant de littéralement l’abandonner au profit de la fête comme on poursuivrait un match quand un coéquipier sort blessé ou expulsé. Uniquement le goût du plaisir individuel, de la fierté du goût de l’extrême. Quand l’une décide de rentrer chez elle, les autres la supplient de rester, prétextant qu’elle va manquer l’évasion de sa vie. Elle finit par partir, les autres restent. C’est une désagrégation de groupe, qui me rappelle énormément la désagrégation dans le film de Sophie Letourneur, La vie au ranch. En fait, ce sont des groupes auxquels je crois et je souffre de les voir se disperser. Il y a cette séquence centrale sur le parking d’un fast food où elles chantent ensemble puis dansent sur un tube des Spice Girls (c’était une chanson de Julien Clerc dans La vie au ranch, qui endiablait les festivités) avant de reconstruire la mise en scène de leur braquage. C’est Thelma et Louise, à quatre. Mais ce goût pour l’adrénaline, appréhendé forcément différemment, les séparent et l’on rejoue les départs selon les mêmes plans, les mêmes motifs. Au final il ne reste qu’une image parfaite que l’on voudrait figer. Le souvenir ou le fantasme du groupe reconstitué, face à la mer, ce spring break rêvé dans une vie que l’on a provisoirement laissé de côté.

     Je trouve que c’est le film d’une époque, comme l’était Kids (réalisé par Larry Clark mais écrit par Korine, déjà) il y a vingt ans, Virgin suicides il y a quinze, Elephant il y a dix. On regarde ça comme on écoute un disque. Spring breakers est un grand film sur la jeunesse, son appétit de la superficialité, de la drogue, du sexe, de la violence, la dose d’adrénaline qu’il fallait aux surfeurs de Bigelow dans Point Break retranscrit ici dans une pause printanière d’abandon corporel on the beach. Jusqu’au désespoir d’une vague ultime ou d’une fête fantasmée qui n’arrivent pas. Ou pas tout à fait comme dans le fantasme que l’on s’en faisait.

Les habitants (De Noorderlingen) – Alex Van Warmerdam – 1995

29_-les-habitants-de-noorderlingen-alex-van-warmerdam-1995Fenêtre sur cour.

   7.4   Dans la première scène du film, une petite famille pose en photo. Il est demandé au mari, ou à celui qui le joue, de sourire davantage. C’est déjà un mauvais présage. Ces personnages, nous ne les verrons plus ensuite, en tout cas pas en mouvement, puisqu’ils orneront un immense panneau publicitaire vantant la béatitude d’un nouveau quartier résidentiel. Le plan se gèle sur leur sourire pour effectuer un mouvement de grue quittant la pancarte pour se glisser dans le village. Véritable polder comme en émergeront de nombreux autres dans les Pays-Bas des années 60, alors à la conquête de ses côtes marécageuses.

     C’est un monde ne ressemblant à aucun autre qui s’ouvre sous nos yeux, décor en carton-pâte, avec ces petits appartements rectangulaires qui se ressemblent tous, cette unique rue de sable qui sillonne cette petite ville loin des villes, qui a poussé là dans le désert. Devantures et vitres ont elles aussi un cachet inquiétant, ouvertes les unes sur les autres, laissant peu de place à l’intimité. Personnages lego ? Pas vraiment. Et c’est là que le cinéma de Warmerdam est puissant. Il y a ceux qui épient et ceux qui sont épiés. Il y a un décalage entre ce petit monde extravagant et cette ambiance architecturale rectiligne. Le puritanisme imaginé n’est pas celui que l’on retrouve dans ces maisons. Exemple de ce boucher, qui doit affronter son hypersexualité tandis que sa femme s’est juré abstinence ; il se résout parfois à cueillir une cliente et l’embarquer dans les cuisines débarrassées de ces baies vitrées donc de la curiosité de l’entourage. Ou encore cette femme obsédée par l’envie que son garde-chasse de mari, particulièrement zélé, lui fasse un enfant, l’observant à répétition, désarmée, fuir le sexe à la moindre gêne – une fumée noire dans le bois ou quelques mots doux le déstabilisant que sa femme peut lui prononcer durant l’acte. Et puis il y a ce petit garçon, qui n’a d’admiration que pour Lumumba, combattant en guerre au Congo, allant jusqu’à se barbouiller de noir pour lui ressembler ; il fera bientôt une belle découverte dans la forêt, fille angélique créature des bois qui l’attirera dans les méandres du fantasme. Avant que tout ne dérape violemment…

     Le premier film de Warmerdam, Abel, m’avait un peu laissé à quai, cela même si j’entrevoyais une personnalité forte. Les habitants est un très beau film, poétique, fascinant, avec une gestion monumentale de l’espace et de l’absurde. Je pense que le cinéma du Hollandais a besoin de place, qu’un appartement ne lui suffit pas. J’aime beaucoup cette manière de filmer ce village paumé comme un ranch du Far West, abandonné de tout, on dirait presque même parfois un ancien lieu d’essais nucléaires. Et puis cette forêt, pas loin, à la construction hyper géométrique (Je pense que Wes Anderson doit beaucoup à Alex Van Warmerdam) bien plus intéressante et sujette à rêverie que celle créée par Burton dans son insipide Alice que je venais de découvrir.

Death sentence – James Wan – 2008

04_-death-sentence-james-wan-2008   2.0   Nick Hume a tout pour être heureux : un bon emploi de cadre, une femme et deux garçons. Mais cette vie rêvée tourne au cauchemar quand Nick et son fils aîné Brendan, après un match de hockey, vont dans une station-service pour faire le plein d’essence. Un gang masqué débarque et braque le gérant et le jeune homme, entré pour acheter une boisson. Ils tuent le gérant et Joe Darly, le frère cadet du chef, fraîchement admis dans le gang, blesse gravement Brendan en lui tranchant la gorge à l’aide d’une machette. Joe est bousculé par Nick qui a entendu des coups de feu et s’est précipité dans le magasin. Le père réussit à lui enlever la cagoule, puis le jeune voyou est renversé par une voiture. Emmené à l’hôpital, Brendan ne survit pas à ses blessures. Joe Darly est arrêté mais vite libéré. En effet, face à la perspective d’une peine trop clémente et afin de faire justice lui-même, Nick qui est l’unique témoin du massacre, change sa version des faits. Ravagé par la haine et la vengeance, il élimine l’assassin de son fils. Après avoir tué Joe, Nick reprend sa vie comme auparavant. Mais Billy, le frère de Joe et chef du gang, décide de venger son frère en s’attaquant à Nick et à sa famille.

Se faire justice c’est pas bien, ça ne mène nulle part, mais c’est quand même la classe avec des burnes et des flingues ! C’est ce que semble penser James Wan, qui nous ressort le couplet de Saw, version drame familial et guerre de gang, à savoir sa focalisation moralisatrice mais avec un net penchant pour la cruauté esthétique. Wan, c’est le réac masqué. Celui qui en veut à la terre entière mais préfère se dire qu’il faut savoir y renoncer.

Django unchained – Quentin Tarantino – 2013

36_-django-unchained-quentin-tarantino-2013Vengeance intime.

   6.7   Tout le cinéma de Tarantino est affaire de paradoxe. Et tout ce que l’on éprouve devant son cinéma l’est aussi. Dimension à la fois parodique et premier degré, bien plus encore depuis Inglourious basterds. Le souillon et l’hommage. La jubilation défoulatoire et l’envergure narrative. Et c’est justement depuis qu’il s’attaque à l’Histoire que l’esprit spaghetti s’est décuplé, tantôt matérialisé par l’incendie d’un cinéma dans lequel se retrouvaient coincés tous les pontes nazis, tantôt par le nettoyage explosif d’une famille d’esclavagistes. La vengeance a sans cesse marquée le cinéma de Tarantino mais toujours par delà le petit polar, les règlements de compte de petites frappes ou dans l’intimité d’un couple. Vengeance de la femme, aussi : épouse meurtrie ou groupes de nénettes. Mais jamais au travers de la grande Histoire, aussi uchronique fusse t-elle adaptée.

     Il y a deux forces qui traversent ce cinéma, l’une est formelle quand l’autre tient du scénario. Sans cette absolue confiance dans les possibilités que cet art lui offre, les films de Tarantino ne seraient pas grand chose, réduits à de simples pastiches des films dont il se réfère, on en aurait vite fait le tour. Il est en effet rare de voir dans ces films de genre de si longues séquences de dialogues et ces séquences chez Tarantino traduisent moins une volonté de jubilation creuse qu’une hypocrisie latente qui rode autour des personnages. Chacun porte son masque et les dupés sont suffisamment intelligents pour retourner la supercherie à leur avantage. Un acteur comme Christopher Waltz est né pour le cinéma de Tarantino, tant il en épouse par sa force tranquille tous les soubresauts d’un montage d’apparence aléatoire mais en fin de compte hyper canalisé. La scène du repas, à rallonge, à la fois douce et tendue, dense et futile, rappelle inévitablement celle du bar en sous-sol dans le film précédent. Le personnage avance chaque fois masqué mais c’est un masque de fortune car en face il y a toujours un œil qui détecte et grippe la machine du mensonge. Ce sont deux idées récurrentes que j’adore : la modification de l’identité et l’étirement de la scène.

     Donc, le grand choix, c’est Christopher Waltz, définitivement. Foxx et DiCaprio sont très bons mais éclipsés. Waltz était détestable dans Inglourious basterds, il était génial. Là c’est le samaritain et il le joue aussi à merveille. Et Tarantino traite de cette amitié improbable avec grand sérieux, ne remettant jamais en cause la bonté irrémédiable du dentiste. Il est d’abord un peu question d’un prêté pour un rendu, plutôt pour un soutien, avant que Schultz, touché par l’histoire d’amour de Django, ne l’accompagne, désintéressé personnellement, dans sa volonté vengeresse. Tout part de cette histoire contée un soir au coin du feu où Brumhilda, la belle convoitée par Django, évoque à Schultz l’histoire de Brunehilde et Sigurd. Dès lors, on ressent en lui comme un dévouement inébranlable. C’est très beau.

     L’esclavage est traité de manière frontale et relevée et la partie DiCaprio contient quelques séquences quasi insoutenables, mais systématiquement filmées avec la distance nécessaire : hors champ lorsqu’un esclave est jeté aux chiens, en variant les angles lors du très sanguinolent et terrifiant combat d’esclaves. La force principale du film est de savoir passer de ce climat malaisant à une vengeance jubilatoire. Le film choisit le point de vue de Django du début à la fin. Et le cinéaste se permet tout, peut-être encore plus de choses que dans ses films précédents, n’hésitant plus à dériver vers un grotesque niais, parce qu’il croit entièrement en ce qu’il raconte. La séquence Ku Klux Klan en est une tant elle dénote du reste, semble s’être immiscée clandestinement au montage, avec cet humour à rallonge, qui aurait suffit d’un unique gag autosuffisant ailleurs. Et puis la fin, bien sûr, avec cette danse chevaleresque de la victoire.

Les infidèles – Emmanuelle Bercot, Fred Cavayé, Alexandre Courtes, Jean Dujardin, Michel Hazanavicius, Eric Lartigau & Gilles Lellouche – 2012

04_-les-infideles-emmanuelle-bercot-fred-cavaye-alexandre-courtes-jean-dujardin-michel-hazanavicius-eric-lartigau-et-gilles-lellouche-2012Le cœur des hommes.   

   3.3   C’est un film intéressant. Oui. Contre toute attente. Non que ce soit honnêtement défendable dans son ensemble, mais il y a des qualités ci et là. C’est un film a sketchs. S’en méfier comme de la peste de ce sous-genre, prolifique dans le cinéma comique italien des années 50. S’en méfier parce que le court ne se fond pas naturellement dans le long. En fin de compte c’est un projet qui pourrait relancer l’intérêt pour le court-métrage en général, malheureusement l’effet produit est inversé. Sur ce point, Les infidèles réussit et échoue. Il réussit dans l’agencement des petites histoires et dans leur contenu, par son côté désorganisé et sa faculté à ne pas constituer de construction concrète et attendue. Ainsi, les variations autour de l’infidélité masculine ne sont pas bâties identiquement, certaines pastilles, par exemple, s’immisçant entre deux courts d’une durée même pas similaire. Je n’ai pas cette impression de cahier des charges ultra respecté, ça me plait. La linéarité est aussi mise de côté, les histoires ne cherchant pas à se répondre les unes aux autres de manière chorale, on échappe donc à ce dispositif lourdingue tant adoré des Jaoui, Klapisch et consorts. Malheureusement, ce côté cancre se retourne aussi contre lui, dans la mesure où rien ne répond à rien mais où tout se ressemble plus ou moins. C’est entre-deux eaux, j’aurais préféré que le film s’affranchisse intégralement de ça, pourquoi pas espérer un Holy motors de la comédie populaire, on peut toujours rêver ; ou qu’il y ait tout de même quelques passerelles entre chaque histoire, que quelque chose se noue à travers le temps. En l’état, le film s’amuse juste avec ses personnages, mais ils n’ont jamais le même rôle.

     Le film est donc bancal d’autant que forcément, les sketchs ne sont pas réalisés par les mêmes réalisateurs. Exit les pastilles réalisées par Courtes, véritables interludes sans intérêt, aussi bien mises en scène qu’une pub trash, sortes de copie de Bref version « Bref, je me suis fait gauler ». Exit le sketch de Courtes, toujours – décidément très mauvais metteur en scène – sur les infidèles anonymes, complètement nul, excepté la présence de la magnifique Sandrine Kiberlain et de deux/trois mots lâchés par Manu Payet, plutôt inspiré. Exit aussi le prologue, réalisé par Cavayé, non que ce soit mauvais mais c’est pile poil ce à quoi je m’attends quand je lance le film, donc ça ne m’intéresse pas, pire, je pense que rétroactivement, ce sketch ne correspond pas du tout à l’esprit du film. Exit le dernier, Las Végas, réalisé par les deux compères acteurs en vogue, même si l’on fini par y voir l’un sodomiser l’autre, fallait oser. Celui-ci est d’ailleurs clairement le prolongement du prologue. Reste le Lartigau, pas mal, un peu plus grave, mais un peu court, à court d’idées surtout. Et les deux qui retiennent mon attention : La bonne conscience, de Michel Hazanavicius ; La question, d’Emmanuelle Bercot. Comme quoi, il n’y a pas de secrets, c’est en parti pour ces deux « vrais » cinéastes que je me suis penché sur Les infidèles. Je précise au passage que le film ne situe jamais, en tout cas pas avant son générique final, la provenance de ses sketchs. C’est donc une fois le film terminé que je me suis aperçu que mes deux préférés étaient fait deux réalisateurs que j’estime. Point de conditionnement de politique des auteurs ni de mauvaise foi envers les autres.

     Celui d’Hazanavicius est une sorte de Lost in translation chez Houellebecq ou de OSS 117 perdu dans Les bronzés. L’ambiance, la minutie géométrique de cette errance dans les couloirs et le ton du dialogue, on ne peut pas se tromper longtemps, on reconnaît le style. Il faut simplement accepter un ton nettement plus dépressif. Dujardin y ère dans un grand hôtel à la recherche d’une nénette avec qui passer la nuit et finira par convoité la moins attirante de toute, celle qu’il n’aurait jamais draguée ailleurs. C’est un loser terrifiant. Je le reverrai volontiers celui-ci, j’ai l’impression qu’il m’a un peu échappé. Ce qui ne fut pas le cas pour le sketch d’Emmanuelle Bercot, mention spéciale, la bonne surprise, qui m’a un peu calmé, je dois bien l’avouer. Le récit est quasi uniquement centré sur le couple Dujardin/Lamy, Lellouche y faisant son apparition aussi, mais seulement comme ami avouant honteusement ses coucheries dans le dos de sa femme, abandonnée dans la cuisine, lors d’un dîner entre amis. Ce dialogue va en engendrer un autre, plus tard, quand le couple sera de retour au bercail. Une question, la tourmente. L’aveu installe un malaise, puis la violence, puis un autre aveu. La parole se perd dans l’espace, les corps tournoient dans la maison, autour des tables, du canapé, du lit, l’ambiance est électrisée, elle devient même méchante, pleine de rage, de désespoir Cassavétien. Le fait que le couple en soit un vrai provoque une impression bizarre, comme s’ils étaient face à face, à cœur ouvert, tous deux sont excellentissimes, au passage. C’était hyper déstabilisant, hyper culotté surtout. Et ça ne fait que confirmer que ce n’est pas un film drôle et misogyne, au pire on peut le trouver un brin caricatural et moraliste. Et donc ça n’a strictement rien à voir avec les affiches matraquées sur les quais de gare au moment de sa sortie, affiches qui ont tant fait parler d’elles. Non, ce n’est pas vraiment drôle, enfin ça ne met pas la pêche, c’est drôle par-ci par-là, les moins bons moments du film d’ailleurs, mais c’est surtout sinistre et glauque, limite cafardeux. Donc ce n’est pas terrible dans l’ensemble, c’est bancal, mais tout de même je ne m’attendais pas à ça.

Les Lyonnais – Olivier Marchal – 2011

34_-les-lyonnais-olivier-marchal-2011Des couilles !

   1.9   Du Marchal pur jus. Du jus qui commence vraiment à sentir fort. Plus ça va, Marchal, plus c’est absolument n’importe quoi. Avant il travaillait un peu l’espace, avec Gangsters. Ensuite ce fut le tour de la narration éclatée sous forme de mélo dans 36 quais des orfèvres. C’était déjà des machins d’hommes hyper couillus, mais ça passait encore. Puis il y a eu MR73, l’horreur absolue. Le dernier est tout aussi mauvais mais beaucoup moins désagréable tant il tire vers le nanar suprême. Même la photo tend vers l’auto caricature avec cet intérêt grandissant pour le gris. Gris chinchilla ou gris ardoise suivant la tension. C’est un film tout gris, tout sombre, tout flou. Sorte de Romanzo Criminale du pauvre. Histoires d’honneur à tout va, flash-back ridicules (couleur gris taupe) incessants, les gueules grimacent et les phrases sont cinglantes (c’était le gros défaut de l’honnête série Braquo, dont on peut penser que la relative réussite appartient à Schoendoerffer) du genre : « Quand je me fais enculer, j’aime bien jouir, chaton de mes deux ! » ou « Depuis que Serge m’a enculé, chaque fois que je m’assois sur quelque chose de dur je pense à lui » bref tout un programme, ces enculades métaphoriques. C’est à se pisser dessus tellement c’est aberrant de bêtise. En fait, ils se font leur auto-promo, leur auto-critique. « Ces Lyonnais sont des orfèvres de la sodomie ! » punchlinerait un Télérama débridé. Quelque part j’ai pensé de loin aux films de Arcady (qui est plus attachant cela dit) avec ces répliques improbables et ce montage à la truelle. C’est moins innocent et surtout c’est un cinéma gay refoulé, ça saute aux yeux – Audiard à côté est hétéro inébranlable – il suffit de voir le nombre de séquences où les personnages se touchent, s’enlacent ou se frictionnent. Les chemises transpirent le cul, dommage que Marchal n’en fasse rien.

Hell – Tim Fehlbaum – 2012

Hell - Tim Fehlbaum - 2012 dans Tim Fehlbaum 46.-hell-tim-fehlbaum-2012-300x179

The walking dead.

   7.7   Un film post-apocalyptique baptisé « Hell » on se dit d’emblée que si la mise en scène est aussi inventive ça ne va pas faire un pli. Or, on est déjà sur une mauvaise piste. Hell est un film allemand. Il n’est donc pas directement question des enfers mais de la lumière. Beau double sens. Ce soleil dont les rayons se font de plus en plus chauds. Ce n’est pas un astre qui se meurt ou disparaît, cette fois il disjoncte, entraînant inévitablement une atmosphère lourde, aride, des paysages brûlés, une planète en voie d’extinction car sans ressources, un monde en sursis, où les derniers survivants, façon La route de Cormas Mc Carthy, en plus de survivre au jour le jour à eux-mêmes, entre pénuries d’eau et de vivres, doivent survivre aux autres, prédateurs pillards en tout genre.

Produit par le coutumier et balourd Roland Emmerich, le film surprend d’abord par l’épure avec laquelle il met en scène cet énième variation de survie. Epure du trait – aucune explication ni bavardage superflus – qui appelle un schéma narratif lui aussi assaini : la caméra est aux crochets d’un petit groupe humain, un homme et deux sœurs, dans une bagnole dont on barricade les vitres de papier journal, en direction des montagnes où subsisteraient éventuellement quelques sources d’eau.

Cet espace que filme Fehlbaum me plait énormément. Cet espace et les personnages gravitant dans cet espace. On pourrait y tracer des lignes. A travers les routes cabossées, les forêts vallonnées et les champs cramés. Dans le dernier tiers, le film se déroule alors majoritairement à l’intérieur d’une ferme. Le cinéaste la filme de la même manière, utilisant à merveilles jointures et ouvertures, de façon à ce que le spectateur apprivoise l’espace qu’il reconnaît et craigne celui qu’il ignore. Les personnages ne font pas avancer le récit au moyen de réactions déraisonnées et incompréhensibles. Ils sont à l’état animal et agissent en terrain hostile avec l’intelligence d’un animal sauvage.

Mais Hell n’a pas non plus la prétention d’être meilleur que ses modèles ou films similaires, c’est simplement que tout ce qu’il entreprend et ce qu’il recherche, il le réussit, davantage qu’ailleurs, parce qu’il n’est pas là pour séduire. Je me suis souvent interrogé sur cette manie qu’a le film d’horreur, en l’occurrence le survival (encore plus que le reste donc) à vouloir tout baliser, se dépersonnaliser, tenir le spectateur par la main tout en le bousculant comme on le ferait à un enfant dans un train fantôme. C’est bête finalement, le spectateur de ce genre de film a plutôt envie qu’on le bouscule et qu’on tente de l’envoyer au tapis, ce n’est que mon avis car c’est ce que je recherche, que je peux trouver à de rares reprises, dans Eden lake ou Frozen ou The descent, pour en citer quelques-uns. Mais ce ne sont pas des films post-apocalyptiques, il n’y a de point d’ancrage que celui d’une situation extrême individuelle et non planétaire.

Et puis il y a l’autre belle idée : cette propension à la défocalisation. Mon dieu ce que ça fait du bien ! Et pourtant ça pourrait encore être plus radical. La survie démarre à trois avant de se prolonger à quatre. Certains personnages vont disparaître. Puis réapparaître, un peu, ou pas. Je n’ai pas cette impression de film centré sur un personnage unique, hormis oui, dans cette dernière demi-heure, plus horrifique et donc plus traditionnelle. Le reste du temps il peut tout arriver. On a l’œil tranquille sur rien ni personne. En un sens, on est à l’intérieur du récit, suspendus aux moindres gestes, attentifs aux éventualités. Le film fait preuve d’une qualité d’écriture incroyable, dans les dialogues comme dans les silences, si bien qu’on pourrait presque le rapprocher de la nouvelle école berlinoise, l’un des plus beaux cinémas d’auteur actuel.

Et puis quel plaisir de voir là-dedans des acteurs teutons que j’aime beaucoup : Lars Eidinger, magnifique dans le chef d’œuvre de Maren Ade, Everyone else ; Hannah Herzsprung, impressionnante dans le très moyen Four minutes ; Stipe Erceg, une gueule une vraie, aperçu dans Sans identité ou dans Bienvenue à Cadavres-les-bains ; Et Angela Winkler, la maman aussi bien de Benny dans Benny’s video que de Oskar dans Le tambour.

C’est donc une incompréhension supplémentaire que de constater qu’un parfait survival comme celui-ci n’est jamais sorti sur grand écran en France, remportant qui plus est un prix du public à Gérardmer avant de disparaître intégralement du circuit de distribution. Et dire que dans le genre, s’il y en a un à voir au cinéma c’est bien celui-là tant la photo est superbe. Bref, c’est une réussite totale, pas un bout de gras. Quatre-vingt dix minutes oppressantes comme rarement.


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