Archives pour avril 2013

40 ans, mode d’emploi – Judd Apatow – 2013

40 ans, mode d'emploi - Judd Apatow - 2013 dans * 2013 : Top 10 06.-40-ans-mode-demploi-this-is-40-judd-apatow-2013-300x199

Désordre.

   7.9   J’ai toujours ressenti un décalage embarrassant chez Apatow entre la marginalité revendiquée et un certain conformisme formel aux finitions sirupeuses. Mise en scène et scénario passe-partout pas vraiment adaptés aux personnages décalés qu’il aime créer et approfondir. A ce titre, en y resongeant, je trouve Funny people quasi exécrable, d’un orgueil sans nom : Tunnels de dialogues et bonne humeur dépressive. C’est un film clown triste. Une vieille bâtisse qui se prend pour un édifice post-moderne. Peut-être me faudrait-il le revoir. Si This is 40 est à ce jour ce que je préfère chez Apatow cinéaste – Superbad n’étant qu’une de ses productions – c’est justement parce que je ressens cette normalisation au travers même de sa construction narrative et du devenir de ses personnages. En un sens je trouve la démarche nettement plus honnête. Autant que l’était Knocked up, ôté cette fois de son caractère attractif – la durée d’une grossesse.

     Tout est déjà dans cette première scène : un couple fait l’amour sous la douche. Ses gémissements prouvent qu’elle prend son pied mais reconnaît être surprise de ce regain d’énergie et il lui avoue, en plein coït, qu’il a pris du viagra. Evidemment, le plaisir se brise et une scène de ménage s’installe. Ce désordre là n’aura de cesse de créer un décalage. Chaque nouvelle tentative est avortée, qu’elle provienne ou non d’un désir de rajeunir, de rejouer ses vingt ans, ses trente ans, de continuer à se surprendre – L’issue de la scène de la pipe est à ce titre absolument terrifiante. En fin de compte, je trouve que c’est le Apatow le plus terrible, le plus triste, dans la mesure où sa coolitude est systématiquement renversée par une gêne, un cercle d’incompréhension qui ne cesse de s’étoffer. Le happy end final illustre à lui seul cette carapace qui tente de vaincre tous les désagréments et si le film s’achève sur ce baiser sulfureux il ne masque aucunement la possibilité d’emmerdes exponentielles à venir. Sans compter que l’on peut le voir comme un spin off de En cloque, mode d’emploi, dans lequel Pete et Debbie et leurs enfants étaient déjà de la partie, légèrement en retrait, mais le couple était déjà animé de contradictions similaires, lui aimant en secret se réfugier dans un groupe de baseball imaginaire, dans lequel il retrouvait son indépendance, et un peu de sa jeunesse. Ce parti pris de reprendre ce couple là où on l’avait laissé, à savoir dans un climat de retrouvailles réelles mais éphémères, renforce son côté mélancolique. Aussitôt le film terminé, une seule envie : se replonger six ans plus tôt, ce que j’ai fais illico.

     This is 40 est construit comme une simple chronique, sans but, sans climax. Tout est répétitions, il n’y a pas de colonne vertébrale. Les films d’Apatow étaient toujours plus ou moins cérémonieux, nourris de ces déclinaisons orgasmiques, qu’il s’agisse d’un accouchement en point d’orgue ou d’une soirée de rupture. Là, rien de tout ça. C’est une succession d’éventualités heurtant la vie de ce couple quadragénaire. Tous les soubresauts d’apparence fondamentale sont dynamités de leur dessein autiste. Cette nouvelle grossesse en est l’exemple parfait. Apatow ne se joue pas du moment tant attendu où la famille l’apprendra, au mieux cela va durer cinq minutes mais on comprend rapidement que ça ne l’intéresse pas et encore moins que la révélation provienne de là où on l’attend – de la bouche de cet enfant un tantinet traumatisé dont on croit être le seul à connaître le petit secret. Si le film joue énormément sur la trivialité des dialogues, la banalité des situations familiales, le cinéaste lui insuffle malgré tout son style. On ne se parle pas derrière la porte des toilettes, on l’ouvre bien grand. On a droit à un débat truculent père/fille confrontant Lost et Mad Men : Les films d’Apatow ont toujours été des nids à référence et à citations, c’est aussi pour cela qu’on les aime. On peut passer d’une scène scato où il demande à sa femme de lui regarder l’anus afin de détecter une hémorroïde à une discussion sur le lit conjugal sur l’envie et les moyens que l’on emploierait éventuellement pour se débarrasser de l’autre. De ce point de vue c’est d’ailleurs, curieusement, extrêmement effrayant et avec le recul plutôt gênant – ne pas oublier que Leslie Mann, qui interprète Debbie, est la femme de Judd Apatow à la ville, que les deux demoiselles sont ses propres enfants – dans la mesure où les personnages passent un temps fou à se haïr, que cela provienne d’une avalanche de fuck de la part de la fille ainée ou du doigt d’honneur masqué, insolemment lâche, dans les toilettes. On ne voit jamais ça dans la comédie, ou seulement en tant qu’esquisse. This is 40 est un grand film sur l’exaspération.

     C’est un peu la nouveauté : de ne pas avoir à faire à une succession de saynètes emboitées les unes aux autres, répondant mécaniquement à la précédente. C’est un film patchwork, sans narration précise autre que celle de la chronique. Il y a souvent chez lui des petits parallèles en guise de remplissage, hilarants mais sans autre but que de parfaire sa dimension burlesque, on se souvient du running gag dans Knocked up où l’un des potes fait le pari de ne pas se raser pendant un an dans le but de ne pas payer son loyer et il doit alors affronter, tout le film durant, une horde de moqueries sur sa déchéance physique. This is 40 ne recherche jamais cette facilité là. C’est donc deux heures un quart de statisme évolutif durant lesquelles le couple aura compris qu’il n’aimait pas sa vie, mais que face à l’impuissance de la modifier il s’en contentera. Comme s’ils étaient des grands enfants, incapables de prendre les choses en main. Des gosses. D’ailleurs, le temps d’une scène magnifique, le film se permet de faire le portrait complice de leurs deux enfants, qui jusqu’ici apparaissaient devant eux, en totale conflit et contradiction. Une fraternité qui aurait pu ne pas exister ou être oubliée. Mais durant ces quelques secondes donc, la cadette ramène les affaires confisquées à sa sœur, tout cela dans le dos des parents, évidemment. Apatow nous offre ce privilège là, il nous offre de voir ce que les adultes ne voient pas, quelque part il s’offre ce cadeau là.

     Et c’est la première fois chez Apatow que les séquences durent pour ce qu’elles dessinent, le malaise qu’elles installent, non pour un certain comique de situation à l’absurde tombé du ciel – se rappeler de la séquence balourde de l’équipée policière dans Supergrave, ou de la scène de l’épilation dans 40 ans toujours puceau, drôle certes, mais hyper théâtralisée. Finalement, Apatow se permet cette absurdité paroxystique dans le générique final uniquement, qui mise tout sur une seule scène, celle du rendez-vous avec la directrice, version trash de celle qu’on a déjà vu une heure auparavant. Melissa McCarthy, déjà géniale dans Bridesmaids, y est particulièrement mise en avant et elle est sensationnelle. Elle vomit son texte de haine, imperturbable, pendant que les deux autres, assis à côté, sont pliés en quatre. C’est le moment le plus désopilant du film mais ce n’est pas un McGuffin à la Very bad trip, c’est un petit cadeau, une sorte de bêtisier, une friandise en guise de fin. Cette outrance chez Apatow est toujours judicieusement travaillée, contournant toute vulgarité mise en scénique en étirant les séquences jusqu’à l’embarras, en produisant une sorte de fausse dynamique du rire relayée dès la séquence suivante, comme lorsque Pete pète au lit à répétition ou comme lorsque Debbie fait des exercices musculaires avec son coach à la douceur douteuse. Ailleurs on trouverait ça atroce mais chez Apatow c’est génial, je pense que c’est principalement dû au fait que je n’ai pas l’impression qu’il écoute ses blagues, je pense qu’il adore ce qu’il écrit – et il peut – mais ses films s’émancipent aisément de cette autocélébration du rire. C’est ce que j’adore chez lui : j’y vois des idées et des situations magnifiques et drôles, parfois même hilarantes, vraiment, mais je ne garde pas de punchlines en mémoire, ses films sont des touts et en aucun cas ils donnent l’impression d’exister grâce à leurs répliques.

     Pour finir, je voulais souligner la richesse du film. Il se passe des choses très fortes dans les rapports entre tout un chacun, aussi parce que le cinéaste donne une envergure étonnante à son récit en le déployant jusqu’aux rapports aux pères respectifs, au mal-être des deux fillettes ainsi qu’aux différents problèmes existentiels du couple, lié à cette fameuse crise de la quarantaine, crise du corps se modifiant, crise de la mort se rapprochant, tout du moins dans l’évocation de problèmes de santé, des check-up anatomiques, la question de l’impuissance, de la ménopause. Les dialogues n’ont jamais été aussi bien écrits et aussi bien interprétés. Tout le monde, je dis bien tout le monde, est absolument extraordinaire, dans ce qu’il a de plus étouffant, sinistre ou bouleversant. C’est la première fois que je vois Paul Rudd comme cela (même s’il était déjà excellent dans Knocked up mais principalement cantonné dans un registre comique). Et la beauté du film est de montrer deux facettes de cet âge redouté, sans rien placarder, tout en finesse dans la dichotomie. D’en faire à la fois l’âge le plus terrible, l’âge de la crise, la première depuis celle de l’adolescence, en fin de compte, comme on aime se le dire, par convention. Mais aussi le plus bel âge de la vie. L’âge des carrefours. Sans doute le dernier âge ingrat avant la sagesse. This is 40 me semble être un portrait assez juste d’une quarantaine américaine bourgeoise, avec cette difficulté d’être à la fois parent de ses enfants et enfant de ses parents. De rester l’enfant, de devenir parent. La charge du passé, l’angoisse du futur.

Neige – Juliet Berto & Jean-Henri Roger – 1981

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La nuit.

   7.8   Le polar urbain était en vogue dans l’hexagone durant les années 80. Il faudrait en écrire un bouquin. Mais Neige se démarque du reste, qui oscille entre plaisirs inavouables et sombres daubes. Comme Extérieur nuit, de Jacques Bral, autre belle exception, mais en beaucoup mieux, tant le film ne repose à aucun moment sur une performance de comédien. L’énergie dans le film de Bral était systématiquement contrebalancée par ces cabotinages de Dussolier et Lanvin, qui certes n’étaient pas désagréables mais nuisaient à l’ambiance poisseuse qui régnait dans ce Paris mélancolique. Une énergie du désespoir. C’est cela que l’on retrouve dans Neige, une belle tristesse, non pas par compensation mais parce que c’est le lot de ces amitiés qui traversent les âges mais ne tiennent qu’à un fil. Quelque part, c’est du Rozier avec des flingues et de la dope. Pigalle, Barbès, le film est bruyant, se déroulant majoritairement en extérieur, dans une ambiance de fête foraine. J’ai rarement vu le Paris des années 80 retranscrit si bien à l’écran. Et puis c’est un film dépouillé, très simple. Une histoire de gens qui se côtoient chaque jour, dans la misère, le spectacle et la drogue. Trois d’entre eux sont des amis de longue date. Anita est serveuse dans un bar minable. Willy est un ancien boxeur convaincu qu’il en a encore dans les gants. Jocko est pasteur charismatique dans un temple gospel. Un village à l’intérieur d’une ville. La drogue est pour certain ce qui les fait tenir – le film n’en fait pas l’apologie mais il traite le sujet du point de vue de celui qui souffre au quotidien, et la drogue lui permet d’occulter sa réalité. Un jour, Bobby, le dealer du quartier – un môme au look rasta que le film aura choisi comme personnage principal dans le premier tiers, observant ses déplacements, ses échanges selon une démarche quasi Bressonienne – est abattu par la police. Tout s’effondre. Les plus démunis sont en manque, au bord du gouffre, du suicide. Même si ici, on meurt dans l’indifférence. Incroyable séquence où un garçon travesti titube littéralement sur le trottoir, incapable de surmonter la crise de manque dans laquelle il est plongé. Séquence tout droit sorti d’un Carax (qui en 1981, ne tourne pas encore). Les trois personnages amis décident de leur venir en aide à leurs risques et périls. Enfin pas tout à fait puisqu’ils ne vont pas se mettre d’accord, ils ne vont pas s’engager ensemble, c’est un décalage à la fois réaliste et mélodramatique, surtout qu’il est la cause d’une fin accablante, sèche et précipitée. C’est un film étonnant dans sa construction, il n’y a pas vraiment de récit propre, tout paraît monté à l’arrache, écrit sur le tas, comme si la mort du dealer était une idée qui avait émergé en plein tournage. Et surtout c’est un film en mouvement perpétuel, qui saisit des points de fuite, des ambiances. C’est aussi informe qu’un film de Stévenin. J’aime beaucoup et je suis certain que ça se bonifie à chaque nouvelle vision.

Princesse Marie – Benoit Jacquot – 2004

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Introduction à la théorie des instincts.

   5.8   Il manque une mise en scène de cinéma, une ambiance singulière, fiévreuse. Princesse Marie est un film de Benoît Jacquot pour la télé, montré en deux épisodes de chacun 90min. C’est une commande. Dommage qu’il ne soit pas plus que cela car il y a matière à créer quelque chose d’aussi beau que Les adieux à la reine aussi bien dans la reconstitution, les enchaînements narratifs, les ambiances tamisées. Néanmoins c’est absolument passionnant. Le film raconte les quinze ans d’échanges oraux entre Marie Bonaparte et Freud en s’intéressant essentiellement à la princesse qui s’éprendra de la psychanalyse, se mettant à dos la haute société qui la fustige. Et puis il y a la montée du nazisme en filigrane. Le film est fort pour installer ce paradoxe qui anime l’être humain : à savoir son désir d’annihiler toute diversification culturelle d’un côté et d’en comprendre de l’autre toute sa complexité. Ça manque de rythme et d’envergure formelle, je me suis aussi ennuyé pendant le premier tiers puis sa moiteur a fini par m’emporter. Dommage que ce soit si mécanique car le récit est puissant.

Nous ne vieillirons pas ensemble – Maurice Pialat – 1972

38_-nous-ne-vieillirons-pas-ensemble-maurice-pialat-1972Chronique d’une désynchronisation.

   9.8   Elle s’appelle Catherine. Il s’appelle Jean. Six ans de passion, d’engueulades, de séparations, de réconciliations. Le film s’immisce dans la vie de ce couple comme une faucheuse ou un œil indiscret, à ce moment ci parce que le titre le porte déjà en lui, cette passion en dilettante est sur le point de disparaître. S’immiscer, c’est bien le terme adéquat, tant la situation conjugale ne sera jamais situable dans un but accrocheur et les contours de cette relation apparaîtront par petites touches, bouleversantes. La première séquence raconte déjà beaucoup, mais elle ne souligne rien, n’explique rien en faveur du déroulement du récit. Tous deux sont dans un lit, au réveil, après l’amour, on ne situe pas bien. Ses yeux à elle parcourent la pièce, les siens à lui sont plongés dans l’oreiller. Le premier désaccord que le film nous offre concerne l’atmosphère d’une maison, celle de son père à lui, elle ne s’y sent pas à son aise, lui répond qu’elle n’a pas toujours dit cela. La temporalité ne cessera d’être marquée de cette manière, dans la façon qu’a le dialogue de glisser, il n’y a aura jamais de date, jamais d’accompagnement temporel aux ellipses évidentes. Les séquences se répondront les unes aux autres sans aucun repère autre que les propres soubresauts, tons et humeurs des personnages. A maintes reprises, la relation se brise, aussi violente que définitive, en apparences seulement. On les retrouve au plan suivant pour une nouvelle retrouvaille, affectueuse, délicate ou parfois pour une nouvelle altercation, sans que la retrouvaille n’ait le temps d’éclore. Un moment donné, elle l’invite à la rejoindre chez sa grand mère, c’est reparti comme avant, dit-elle. Jean est une boule de colère, capable de lui débiter les pires méchancetés (il y a par exemple un fameux monologue dans une voiture, absolument terrifiant) quand il ne lève pas la main sur elle, mais il revient toujours, doux comme un agneau. Dans cette énième retrouvaille programmée, il attend son retour et passe la soirée avec la vieille, Catherine n’arrivera pas. Si, à cinq heures du matin. Il ne le supporte pas, la gifle violemment et fourre sa main dans sa culotte pour voir si elle a passé la nuit avec un autre. Nous ne vieillirons pas ensemble me fait penser au Mépris, via son personnage féminin. Toutes deux sont des filles solaires, rêveuses, à côté de la plaque ou indifférentes et toutes deux accèderont à ce stade irréversible du regard méprisant sur l’autre, assumant enfin leur superficialité. Le paradoxe dans le film de Pialat vient justement du fait que cette prise de conscience qu’elle n’aime plus – et pour le coup, même s’il y aura d’autres fluctuations, on sent qu’il y a dans son regard quelque chose de véritablement cassé – naît dès l’instant qu’il se dégoûte lui-même, la demandant en mariage, pour se racheter, pour s’excuser et parce qu’au fond il ne peut pas vivre sans elle. Pialat fait le portrait d’un personnage exécrable mais affectueux, amoureux transi, amoureux maladroit. Le plus beau là-dedans c’est que ce personnage là c’est lui-même, Maurice Pialat, campé par Jean Yanne. Loin d’être tendre avec sa propre personnalité, il tente de sonder la sensibilité qu’il y a en lui, les fondements d’un tel comportement, ses contradictions, ses doutes, comme il brossait le portrait délicat et complexe de cet enfant dans L’enfance nue. Nous ne vieillirons pas ensemble, titre élégiaque, est donc une succession de séquences de ruptures et de réconciliations, une variation sur une même scène, à l’infini. L’image fragmente systématiquement l’espace où évoluent les personnages, soit directement, par l’intermédiaire d’une voiture régulièrement, symbole de fuite, de réunion comme de solitude ; ou alors au moyen d’éléments brouillant le cadre et son atmosphère, interférant dans le dialogue ou les silences, comme c’est le cas ici avec ce sèche cheveux, là avec le vent. Au-delà de ce dispositif volontiers électrique il y a parfois des échappées inattendues où Pialat filme un monde comme il filmait la Camargue dans l’un de ses courts métrages des années soixante, dans sa trivialité et son lyrisme. Là c’est Jean qui rend visite à son père, il le force à trinquer avec lui avant de lui demander la bague de sa maman, afin de l’offrir à Catherine en guise de bague de fiançailles. Plus tard c’est la visite qu’il rend aux parents de Catherine : on sent cette maman ravie que cette histoire brinquebalante se soit enfin terminée, que sa fille ait enfin trouvé un bon parti et dans le même temps elle garde énormément de compassion pour Jean et à ses côtés son mari ne dit rien, et ne dira quasiment rien à chacune de ses apparitions, en retrait il se contente de sortir une bouteille, de servir Jean, de trinquer avec lui, sorte de toast perpétuel, sans époque, sans nom. Et puis il y a ce troisième personnage, Françoise, la femme de Jean. Le film prendra le temps avant de mettre en lumière cette relation pour le moins étrange de couple marié mais séparé, qui continue de se voir, de se soutenir, de se répondre en affection, donnée qui n’a sans doute pas non plus poussé Catherine à rester. Mais voilà, ailleurs, ce personnage aurait été la bouée de secours et la tentation, ici elle le soutient dans son malheur et tente, bien davantage que lui, de panser les plaies, de réactiver cette flamme entre Catherine et Jean qui n’aura cessé d’affronter la tempête. Je me souviens avoir vu le film pour la première fois il y a quelques années, je me souviens d’une expérience douloureuse parce que j’avais trouvé ça extrêmement violent et dans le même temps le film m’avait laissé une impression inédite. Je ne fais jamais ça, pourtant je l’avais revu dans la foulée, quelques jours plus tard et j’en étais tombé littéralement amoureux. Le revoir aujourd’hui n’a fait que confirmer mon enchantement, ce fut un immense moment d’émotion. C’est un film qui me terrasse à maintes reprises, la fin évidemment, dans l’océan, quand la couleur devient noir et blanc mais aussi ailleurs dans des situations plus triviales. Je pense que c’est le chef d’œuvre de Maurice Pialat. Et à mes yeux, c’est l’un des vingt plus beaux films du monde, pas moins.

Paranormal activity 2 – Tod Williams – 2010

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Caméras écorchées.

   3.8   Je ne sais pas trop si ce second volet est meilleur que le précédent ou si c’est le simple fait de le voir à la maison, mais j’étais dedans, j’ai relativement marché, contrairement à l’indifférence que m’avait procuré le premier, au cinéma, que j’avais surtout trouvé risible de bout en bout. Je suis presque prêt à lui donner une deuxième chance étant donné que cette suite a réussi la seule chose que je recherche en me posant devant, à savoir me faire flipper, en l’occurrence autant pendant qu’après. J’ai la sensation cette fois d’un doux remplissage, et non d’une télé-réalité conjugale. De même je ressens moins cet abus de l’utilisation de l’image accélérée, ce qui faisait le sel du premier et devenait vite insupportable. L’idée était d’installer un plan fixe, au moyen des caméras de surveillance et d’accélérer le temps façon Sims la nuit jusqu’à ce qu’il se produise un mouvement. Principe hautement non cinématographique. Là, le principe est utilisé mais moins. Celui qui le remplace m’intéresse davantage : c’est la multiplication des plans de caméras de surveillance jouant quasi systématiquement sur le présent. L’heure du jour est chaque fois mentionnée en bas de l’écran mais le film se permet de recourir à l’ellipse. Ainsi, la succession, contrairement à l’accélération, n’appelle pas forcément un mouvement, ne le présage pas systématiquement. Chaque nuit est alors construite de manière similaire, quelques secondes sur une caméra puis sur une autre, six en tout. Parti pris redondant mais pas forcément ennuyant. Parfois il y a un mouvement, un bruit qui attirent l’attention, parfois rien du tout mais le simple fait de faire durer un peu les plans tient en haleine. Reste que l’effet de surprise du programme est échaudé dans la mesure où comme c’était le cas dans le précédent film, la tension s’avère forcément progressive et que l’on s’attend à souffrir davantage dans ses dix dernières minutes. Je n’en garderai pas grand-chose mais je voulais surtout dire que c’est le film même à découvrir chez soi, dans son canapé, en fin de soirée, toutes lumières éteintes ou légèrement tamisées (le simple fait de devoir faire quelques mètres pour rejoindre son lit est une épreuve) et non au cinéma. Et puis il y a une scène qui marche plus que toutes les autres, celle où la mère est seule dans sa cuisine, en plein jour – le film se permet même le risque de jouer sur la peur diurne. Ce qui marche dans cette séquence c’est que l’on est totalement pris au dépourvu, on est depuis le début en quête d’un infime mouvement ou d’un bruit étrange mais discret, régulièrement la nuit quand les personnages dorment – il y a bien de légers soubresauts anodins comme lorsque la chaise haute du bébé se renverse toute seule mais pas suffisamment notables pour créer un sursaut – tandis que là, au moment où l’on s’y attend le moins, le dérèglement opère puissance dix. Se retrouver seul dans sa cuisine après cela n’est pas un moment de tranquillité.

20 ans d’écart – David Moreau – 2013

39_-20-ans-decart-david-moreau-2013Jeu de piste.   

   6.1   La comédie romantique ne compte pas nombre de réussites notables dans le paysage cinématographique hexagonal, le plus souvent réduite à des étrons en roue libre dans le meilleur des cas, au pire vulgaires ou cul cul la praline. L’arnacoeur et Hors de prix étaient plutôt réussies, attachantes, bien que pas toujours très inspirées, mais suffisamment punchy et dotées de quelques situations hilarantes pour dépareiller de la production. Il manquait néanmoins ce qui fait le sel du genre, à savoir la présence de comédiens gracieux, c’est à dire finement charismatiques pour que l’on croit en leurs personnages et suffisamment discrets et polyvalents pour qu’ils parviennent à créer un décalage. Paradis et Duris ne me font pas fondre. Tautou et Elmaleh encore moins. C’est un problème majeur. Je préfère le duo d’Un heureux événement, Bourgoin et Marmaï, car on tient là une cocasserie dans le langage et une progression atypique de leurs personnages, sauf que ce film là n’était pas de la pure rom’com, jouant sur un mode dépressif qui était parfois entravé de lourdeurs faussement cérébrales. 20 ans d’écart se rapproche dans l’efficacité comique d’un autre film de Rémi Bezançon : Ma vie en l’air, dans la dynamique essentiellement car celui-ci est une comédie déglinguée, pas vraiment romantique, davantage centrée sur l’amitié. Le film de David Moreau est la comédie romantique parfaite, qui n’a rien à envier aux meilleurs du genre outre-atlantique, de celles que l’on voudrait voir tous les dimanches soirs à la télévision. Et justement parce que la mise en scène de Moreau, sobre et enlevée, n’a absolument rien de télévisuelle, toujours à l’affût d’un gag inattendu, d’une absurdité de situation, d’un mouvement atypique. Et surtout ce n’est pas une comédie qui écoute ses blagues, faisant table rase de chaque scène réussie à tous les coups. J’aime le film parce qu’il sait que je sais où il m’emmène pourtant il me surprend par ses trajectoires et ses parti pris. Et j’en viens : on a là deux magnifiques comédiens ! Je ne croyais pas dire ça un jour de Virginie Efira et elle est excellente. Beau personnage de Milf indomptable, au comportement vieux-jeu qui masque une ivresse de vivre provisoirement disparue. Elle a un jeu très Louise Bourgoin d’ailleurs, l’ironie forcée en moins, nettement plus nuancé, c’est vraiment un très beau personnage paradoxal. Aussi bien en journaliste ambitieuse et redoutable qu’en mère paumée par cette nouvelle attention qui la titille. Elle joue très bien le bouleversement. Et elle est tordante avec un pétard de trop, sublime scène de dîner. Mais celui qui porte le film de bout en bout sur ses frêles épaules c’est Pierre Niney, révélation. Délicieux, maladroit, élégant. Bon dans l’emphase, excellent dans la subtilité. Il est aussi bien capable de camper Candide que Dom Juan. J’aime ses hésitations, ses faux airs supérieurs vite balayés et cette naïveté dans le regard. Lorsqu’il se débarrasse d’un livre au titre quelque peu gênant, qu’il quitte un tournage de pub en s’extirpant d’une bulle envahissante ou qu’il explique pourquoi il se trimballe avec une vespa rose Hello Kitty. Et puis cette scène merveilleuse où il tente de se retenir de jouir en récitant les tables de multiplication avant d’imaginer Angela Merkel, Arlette Chabot ou Jean-Luc Melenchon. Mon plus gros fou rire au cinéma depuis très longtemps. Il y a ces deux là mais pas seulement. Le film est servi par une flopée de seconds personnages tous plus géniaux les uns que les autres, des récurrents aux minuscules, tous existent sans faire apparition gadget. Qu’il s’agisse par exemple de Blanche Gardin (sa séquence dure trois minutes mais ça m’a marqué, autant que l’apparition de Alice Belaïdi dans Radiostars) en réalisatrice de pub absolument immonde de beaufitude surexcitée. Et je citerais bien aussi Charles Berling qu’on avait, c’est simple, jamais vu comme ça, aussi fou et aussi à l’aise, dans le rôle du papa, savoureux mélange de gamin mégalo et de quinqua looser. On reste donc dans un schéma traditionnel mais un traditionnel bien fait, souvent drôle. Par exemple il y a cette fin, avec ce retour éternel après la tempête et le baiser langoureux qui s’ensuit. On ne peut faire plus traditionnel. Sauf que David Moreau désamorce le côté solennel et banal lui préférant le comique de situation. Le film sera d’ailleurs à cette image régulièrement, une rupture délicate du conformisme du genre. A la fin, donc, elle se retrouve dans un amphi de faculté où il se trouve pour l’un de ses cours, elle veut le récupérer après l’avoir quelque peu jeter comme une vieille chaussette. Elle se trouve embringuée dans une fâcheuse situation où on l’a prend pour une intervenante prête à animer un débat sur l’économie immobilière. La circonstance n’est pas révolutionnaire mais elle est déjà savoureuse, et le sera encore davantage puisque à la place de lui déclarer directement son amour, de reconnaître sa culpabilité, bref tout le tabloïde attendu, avec musique romantique en accompagnement, elle opte pour le débat, un peu maladroitement, puis métaphoriquement en amalgamant les fondations immobilières à sa relation amoureuse. Une fois de plus, Pierre Niney est formidable, il est impassible mais pas impassible comme quelqu’un qui resterait sur sa défensive, impassible comme quelqu’un sous le choc, subissant une sorte de second coup de foudre. Puis il se prend au jeu : « Est-il possible de reconstruire sur une région sinistrée ? ». A ses côtés, un autre élève la submerge de questions, de façon presque sentencieuse. Il faudra toute l’élégance et la folie du personnage de Pierre Niney pour tenter de le faire taire, poliment d’abord, puis via un ‘Attends, ta gueule’ monumental. La belle idée est donc d’avoir désamorcé le discours final habituel sans pour autant évacuer le final habituel, du coup on se souvient d’une fin comique et non conventionnelle. David Moreau aura donc détourné le genre, de manière tout à fait gracieuse, en lui restituant le plaisir unique du vaudeville jubilatoire. Petit plus : le morceau musical de l’évasion amoureuse, repris deux ou trois fois, est Into the galaxy de Midnight Juggernauts et ça fait du bien.


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silencio


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