Snowpiercer (Hangeul) – Bong Joon-ho – 2013

photo_snowpiercerEnfance brisée.

     8.0   L’image qui traverse le film, placardée, imaginée ou saisie à la volée, c’est celle du destin accablé d’un enfant. Ecoliers manipulés dans un wagon/salle de classe enseignant des valeurs hautement fascisantes. Le récit d’un nourrisson sauvé du cannibalisme en échange d’un bras adulte (L’idée même que la chair enfantine soit la plus convoitée est aussi fort que terrifiant). L’histoire d’un petit garçon plein de rêves qui lorsque le monde file à son extinction substitue son génie inventif à la vilenie de la survie à tout prix. Mais aussi en tant que moteur mélodramatique direct, le départ de ces deux gosses, enlevés aux mains de leurs parents, pour, nous l’apprendrons à la toute fin du film, faire fonctionner la machine dans un cockpit minuscule. A ce propos, sur les deux enfants mesurés puis embarqués, l’un ne réapparaitra jamais, dont on suppose qu’il existait uniquement en tant que remplacent potentiel à une éventuelle défaillance du premier. L’innocence anéantie est à mes yeux le vrai sujet du film.

     Nous sommes en 2031. La Terre est victime d’une nouvelle ère glaciaire. Le remède miracle au réchauffement climatique a eu des répercussions quelque peu excessives. Les seuls survivants du cataclysme sont parqués dans une arche métallique depuis 17 ans, parcourant le globe indéfiniment, s’engouffrant dans les infinies plaines glacées tel un serpent dantesque, brisant la glace sur son chemin de manière à la transformer en eau potable. A l’intérieur du train, les travers de l’humanité se sont reconstitués via ces hiérarchies arbitraires entre classe. A l’avant sont réunies les classes les plus aisées, à l’arrière les plus défavorisées, sorte de Titanic à l’horizontal – Les classes sont aussi séparées par des portes. Oligarchie que les opprimés s’apprêtent à renverser en espérant trouver un moyen de remonter les wagons et d’affronter celui qui gère cet ordre absurde établi.

     Le film s’ouvre dans la crasse. Dans un dédale obscure, étroit, où tous s’entassent sur des paillasses superposées et vivent de ce qu’on (le wagon suivant) veut bien leur donner à manger : Une brique de gelée noire, sorte de gros réglisse gélifié, peu ragoutant au premier abord. Un enfant est d’accord pour échanger son repas contre une demi-heure de ballon. Un indic à l’avant leur envoie des messages à l’intérieur de leur brique de bouffe. On ne comprend pas vraiment ce que chaque mot découvert façon Fort Boyard ne signifie sinon qu’il attise l’idée de rébellion qui semble indéfiniment planer sur ce wagon de queue. Nous comprendrons bien plus tard.

     Toute la remontée du train par le peuple résistant prend une trajectoire surprenante, informe, ne respectant que partiellement la très attendue progression par wagon, calquée sur le modèle du jeu vidéo, avec ce boss final tant évoqué, le fameux Wilford ici. Bong multiplie en effet les morceaux de bravoure (le film étant avant tout une grosse matrice hollywoodienne) mais ne frappe jamais là où on l’attend vraiment. Il structure à ce titre trois grands combats, dépourvus d’évolution idéale ou archétypale, juste avec la dose et le pouvoir d’abstraction qui caractérise son cinéma. C’est un affrontement à mains nues contre des gardes impuissants. Une véritable boucherie à la hache dans l’obscurité. Un corps à corps extrêmement brutal dans un sauna fumant.

     La première situation épique est la plus représentative d’un certain modèle américain, rencontré à la fois dans les films de guerre ou d’heroic fantasy, avec sa structure épileptique et illisible, pourtant elle surprend déjà dans sa conception et ses enchainements. En effet, le personnage de Curtis apparait d’ores et déjà en tant que leader évident mais il est soudainement supplanté, le temps d’une courte scène, par un jeune yamakasi, encore inconnu du spectateur jusqu’alors, courant sur les bidons, se faufilant sur les parois, afin de récupérer en moins de deux les clés d’une porte, accrochées en pendentif au cou d’une brute épaisse prenant effectivement et provisoirement ici l’apparence d’un boss de niveau. Le film saura parfaitement se départir de ce schéma initial certes intéressant (pour un film de baston et de rébellion) mais assez peu passionnant. La belle idée de cette séquence c’est le coup de poker du héros qui soupçonne que les armes des gardes sont vides, les munitions étant épuisées, pari-t-il, depuis le dernier soulèvement.

     Le récit regorge d’inventions lumineuses voire burlesques qui redéfinissent chaque fois un nouvel horizon, le cinéaste de The Host prouvant qu’il ne se satisfait jamais des facilités, qui plus est si son film est ici cerné par la production hollywoodienne. C’est ici un moyen de torture farfelu consistant à ouvrir une trappe/hublot donnant sur l’extérieur, par laquelle le bras du condamné est glissé quelques minutes jusqu’à n’avoir au sortir plus qu’un membre de pierre que l’on sectionne aussitôt à la masse. Ce sont les punitions des rebelles. A voir des membres manquants chez d’autres on se doute que ce n’est pas le premier à tenter d’enfreindre l’ordre, symbolisé ici par des militaires armés qui à chacune de leur entrée comptent la population du wagon, ligne par ligne. Ou alors c’est ici un wagon dortoir vide, sans doute celui des militaires abattus, où nos rebelles verront pour la première fois depuis fort longtemps la lumière du jour via ces rayons aveuglants du soleil, leur ouvrant la vue sur un véritable champ de ruines qu’ils n’avaient jamais pu voir : un monde sous la glace. En décalage encore aussi on peut évoquer cet arrêt providentiel dans un bar à sushis, agissant en tant que sublime pause autant qu’improbable au milieu du vacarme, où Curtis oblige la sous-fifre de Wilford, Mason (méconnaissable Tilda Swinton) à manger, à la place des appétissants sushis, le repas quotidien des wagons de queue dont il sait dorénavant qu’il est entièrement préparé à base de cafards et autres blattes. Le film voyage à merveille entre le poétique et le grotesque, le burlesque et la terreur. Prenons la première apparition de Mason, affublée de postiche et dentier improbables, aussi terrifiante que désopilante, avec cette manière inattendue de la voir chercher ses mots, d’être à la fois paumée dans les directives qu’elle donne et celles qu’elle semble recevoir. On dirait une très mauvaise actrice mais c’est finalement son personnage qui joue ici, c’est donc son personnage qui est mauvais acteur.

     La faculté du cinéma de Bong Joon-ho c’est aussi de se séparer aisément de certains éléments et sur ce point Snowpiercer est loin d’être avare. Le combat dans la pénombre en est l’esquisse déjà douloureuse de celle du sauna qui est un florilège de pertes avec notamment un duel incroyable, quasi une mise à mort, où une lame traverse la paume d’une main placée en bouclier avant d’entrer dans le cœur dans une séquence filmée à l’étreinte, corps à corps brut, qui prend l’apparence d’un baiser langoureux. Les personnages paraissent importants (parce qu’ils ont été longuement introduits dans la première séquence pré soulèvement) mais tombent littéralement comme des mouches.

     Mais parlons du train : Il suit un processus logique et perpétuel en faisant le tour du globe durant une année complète. Comme si l’humanité avait voulu garder un semblant d’ancrage avec les lois astronomique pour ne pas sombrer dans un vide continu. Toutes idées inhérentes à cette temporalité sont alors intéressantes. Franchissant les mêmes endroits année après année, certaines parcelles de rails sont quelquefois recouvertes de glace et le monstre de fer se doit de foncer sans réflexion, afin de garder sa concordance avec la trajectoire de la terre autour du soleil, au risque de se voir anéantir définitivement dans un gouffre béant. Ce sont là des corps de rebelles d’un autre temps, réduits à l’état de statues de glace, apparaissant chaque année sur le haut d’un récif montagneux, que des enfants manipulés pourront observer perpétuellement leur rappelant l’inutilité d’un soulèvement, le souvenir de l’échec. C’est ici un avion crashé que Namgoong Minsu observe chaque année constatant qu’il est de moins en moins recouvert de neige, interprétant une possible fonte. Ou encore c’est ce moment incroyablement loufoque, où l’on fait temps mort en plein combat en faisant le décompte de la nouvelle année. Le train serait donc ce nouveau monde qui aurait gardé de l’ancien ces quelques fondements afin que l’Homme ne cesse de se souvenir de ses origines.

     La surprise étendue par cette fin grandiloquente est multiple. Au-delà de sa puissance mélodramatique et panthéiste (l’enfant sacrifié, le recommencement) elle créé une sorte de vertige politique visant à déréaliser toute forme de révolution en pointant du doigt le dogme des instances riches, qui contrôleraient chaque soulèvement l’utilisant à sa guise pour réguler les populations. Aussi, cela crédibilise certaines situations extrêmes sinon douteuses comme de voir Curtis peu mis en danger ou Gilliam débarquant à chaque transition de combat comme une fleur. Ce face à face final symbolise à lui seul le cinéma du coréen, qui manie à merveilles les contradictions mais surtout il remplace cet attendu face à face par la foi de ses deux personnages coréens, père et fille, défoncés au kronol (drogue comme seul refuge mental des plus aisés, trop onéreux pour les autres), qui sont les seuls à penser qu’il est dorénavant possible de survivre sans le train. Lui connait le mécanisme électrique permettant d’ouvrir les portes puisqu’il a participé à leur conception. Elle a la faculté de voir plutôt de sentir tout ce qui se trame derrière chacune d’elles avant qu’elles ne s’ouvrent. Le film semble alors dire que toute résistance a ses glissements, aussi inimaginables soient-ils (l’ère glaciaire arriverait à son terme) et que cela passe par une refonte totale du monde, de ses hiérarchies et de ses mœurs.

     C’est un film-monde, baroque, délirant et jubilatoire. Un huis-clos même pas étouffant car toujours en mouvement, en bifurcation, en oscillation, avec cette récurrence d’un wagon une esthétique. Je n’ai pas lu la source d’inspiration directe (ça ne saurait tarder) à savoir la bande dessinée française, mais parait-il que le cinéaste n’a gardé que la trame de base, laissant libre court à ses libertés habituelles, ce que je trouve réjouissant, surtout quand on sait que Snowpiercer est une production éminemment internationale.

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