The immigrant – James Gray – 2013

1471245_10151859633217106_231003597_nTout pour Ewa.

     7.5   Le film fonctionne un peu trop ouvertement dans la convergence vers son final saisissant, ce pardon indicible, impossible, bouleversant. Tout chez Gray a toujours été construit par rapport à ce qu’il laissera comme dernière image, il a chaque fois procédé ainsi, les plus grands climax dramatiques précédant systématiquement de peu le climax émotionnel qui découle de ce renversement. The yards en fut le modèle le plus fort, le plus douloureux. Cette fois, il me semble que Gray a atteint une sorte de processus ultime qui a malheureusement moins à voir avec l’abstraction et l’absurdité chère à son cinéma qu’avec le désir de classicisme répondant aux grands mélodrames américains. Plus précisément, disons que cela raconte moins une époque qu’une fascination mal digérée pour les idoles.

     Si la mise en place, bien qu’un poil trop formatée narrativement, promet beaucoup dans la peinture qu’elle dresse de l’histoire des migrants européens de l’après guerre qui trouvaient refuge sur Ellis Island en espérant décrocher un billet favorable pour Manhattan, le film déçoit ensuite très vite en s’embourbant dans un dispositif soit prévisible (le syndrome de Stockholm déplacé de l’immigrée et son sauveur/proxénète) soit juxtaposé à son personnage féminin alors que c’est celui campé par Joaquin Phoenix qui est fascinant. Ce sont d’ailleurs les meilleurs moments du film que ceux qui concernent ce personnage ambigu, paradoxal, qui ne peut aider sans posséder, posséder sans aimer. Très belle séquence de rencontre où Bruno Weiss prend Ewa sous son aile en lui laissant croire qu’il est une providence désintéressée alors que la mise en scène, d’emblée, empêche la jeune femme d’accéder à son libre arbitre, la confinant derrière, condamnée sur le bateau à s’installer à la place qu’il lui suggère. C’est un personnage complexe qui m’a beaucoup fait penser à ceux de Willem Dafoe dans Go go tales, de Mathieu Amalric dans Tournée, de Ben Gazzara dans Meurtre d’un bookmaker chinois. Que des beaux films, où s’érigent des personnages doubles capables de folies soudaines et de gentillesse extrême, exacerbées, imprévisibles, à l’image de ce Bruno qui vient plus en aide que la moyenne, pour un mac j’entends, à tomber vite amoureux, mais aussi capable de littéralement s’emporter en hurlant un « Shame on you ! » filant la chair de poule, lorsque Ewa lui refuse une étreinte compassionnelle qui semblait extrêmement sincère. Mais c’est aussi la beauté du film que de placer Ewa en martyr tout en lui accolant toute sa lucidité. « Je ne vous aime pas » lui assène t-elle très rapidement parce qu’elle comprend et refuse d’admettre sa condition bien qu’elle ne puisse provisoirement y échapper – Il faut rappeler qu’elle doit accumuler beaucoup d’argent rapidement afin que sa sœur, coincée au fort d’Ellis Island, puisse accéder aux meilleurs soins et éviter d’être renvoyée en mer.

     Je ne sais pas trop ce qu’il m’en restera avec le temps. Il me faudra le revoir, plus tard. Les deux précédents avaient été de telles claques visuelles, émotionnelles, que soit j’y étais rapidement retourné (We own the night) soit j’avais trépigné quelques mois avant de me jeter sur un deuxième visionnage tout aussi bouleversant (Two lovers). Deux films qui s’étaient imposés à moi comme de puissantes lames de fond. Rééditer cela relevait de la gageure. Néanmoins, passé la relative déception, indubitable, de la découverte cinéma, je dois reconnaître que The Immigrant a laissé une empreinte. Je ne sais pas si j’ai envie de le revoir mais j’y pense souvent ce qui est énorme pour une déception – L’effet The tree of life, en somme.

     Le premier plan du film effectuait un léger travelling arrière en dévoilant un ensemble brumeux avec en son sein la statue de la liberté. Subtil recul qui laissait peu à peu apparaître la silhouette d’un homme, de dos, attendant plus que contemplant. Le dernier plan, l’un des plus beaux de l’année, capture un dédoublement de l’image, un corps qui reste, se fait prisonnier et un esprit qui s’échappe, quitte le berceau de l’immigration choisie pour la Californie, éventuel paradis. Ce plan miroir, ou split-screen discret est une idée lumineuse comme il y en a trop peu dans un film entièrement voué à disposer ses atouts gracieux, élégants, mais finalement assez peu vivant, palpitant, se cloîtrant dans un schéma trop écrit, trop mécanique et surtout pas assez généreux, étrange puisque la générosité est une constante du cinéma de James Gray. Je ne dis pas que le film ne recèle pas d’autres belles envolées mais qu’il est trop inégal pour séduire, trop figé pour terrasser. C’est pourtant ce que le sujet laissait entrevoir : un mélo flamboyant sur deux êtres opposés qui s’attirent, sur deux sœurs séparées, sur deux cousins antipodaux. Un Mirage de la vie retranscrit dans les années 20. C’est tout Gray que d’embrasser ainsi la tragédie mais le film est moins fort que d’habitude, mais curieusement pas pour des raisons de paresse, plutôt parce qu’il cherche un hermétisme nouveau, à la fois empesé et subtil, entièrement dévoué à ses pulsions mortifères. C’est en fin de compte un film peu sympathique mais auquel on pense beaucoup ensuite, peut-être même davantage qu’à Little Odessa, où tout était là, froid, puissant, où ça giclait de partout, sans alternative. The Immigrant est plus rugueux, il faut presque le voir comme on regarde les derniers Fincher. Evidemment, comment ne pas évoquer la sublime photo de Darius Khondji, quoiqu’un peu jaune, qui accentue à merveille cette ambiance de mort.

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