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Ma nuit chez Maud – Eric Rohmer – 1969

MNCM-8Le hasard.

     10.0   De toutes les envolées rohmériennes sur le hasard des rencontres, Ma nuit chez Maud en est probablement l’essai le plus troublant. Déployant une variation particulièrement retorse et riche sur les rapports entre les êtres, qui outre leur prédestination au hasard, ne cessent ici d’évoquer leurs croyances diverses, leurs histoires amoureuses déchues, le pari Pascalien, les probabilités, l’espérance mathématique, le rapport au présent, le jansénisme, la décision d’un absolu, les croisements improbables entre passé et présent entre les histoires de chacun, avec une telle harmonie, une limpidité déconcertante. On peut voir en Ma nuit chez Maud, qui bien que clairement plus complexe, une version étirée de La boulangère de Monceau, dans la mesure où le personnage central, voix off aidant, fait le pari similaire qu’une femme qu’il ne connait aucunement sinon de vue, sera la bonne. « Ce jour-là, le lundi 21 décembre, l’idée m’est venue, brusque, précise, définitive que Françoise serait ma femme. » La différence entre les deux films réside dans le jeu et la croyance. Jean-Louis est catholique pratiquant, cela signifie que la religion dont il essaie de suivre les fondements et valeurs le destine à n’aimer et s’engager qu’avec une seule femme. Le garçon de Monceau n’avait lui de contraintes que les règles du jeu qu’il s’était imposé.

     J’emploie volontairement le terme de pari puisque le film et les personnages – et Rohmer, inévitablement – sont très portés sur Pascal. La grande nuance, voire la grande contradiction ici c’est que Jean-Louis, le narrateur, bien qu’il n’accède à la voix off qu’au bout de dix minutes dans le film puis seulement à la toute fin, en fait le vecteur premier de l’éventualité d’un pari, celui que Françoise, l’inconnu de l’Eglise, devienne sa femme tandis qu’il réfute dans le fond les théories pascaliennes. Il dit être pour la privation, le carême, mais contre le rejet de plaisir, n’acceptant pas que Pascal ne reconnaisse pas ce qui est bon. Il critique le jansénisme à l’égard du philosophe qu’il trouve engoncé dans un catholicisme fermé, un catholicisme qui s’il doit être reconnu dans cette vertu fait de Jean-Louis un athée. Le personnage se heurte donc à Vidal, son ami, se déclarant lui-même Pascalien, bien qu’il soit communiste et non fervent pratiquant de l’Eglise, parce qu’à l’instar du philosophe, il aime à parier sur la probabilité la plus faible si c’est celle qui lui procure un gain infini, parier sur l’Histoire au sens politique du terme, comme Pascal croit en Dieu et l’immortalité. J’en reparlerai en temps propice mais l’héroïne rohmérienne la plus Pascalienne est évidemment Félicie, le personnage de Conte d’hiver, qui choisit d’attendre Charles, quand bien même la probabilité de le recroiser un jour est infime, sinon vouée à la seule existence d’un miracle, tout simplement parce que c’est ce choix qui la maintient en vie.

     Il y a deux immenses dialogues sur Pascal dans Ma nuit chez Maud. Le premier entre Jean-Louis et Vidal dans un café, le jour de leur retrouvaille, le second chez Maud parce que Vidal en rajoute une couche. Déjà, le film est centré sur la puissance des hasards, leur curieuse ubiquité, provoqué en un sens par l’apparente impossibilité de la rencontre, l’aboutissement chez Rohmer se situant à la toute fin du Rayon vert mais surtout à la fin de Conte d’hiver. C’est parce que la probabilité de se rencontrer après quatorze année sans se donner signe de vie était infime qu’ils se sont rencontrés, pense Vidal, dans ce café où tous deux n’avaient pourtant jamais mis les pieds auparavant. « Nos chemins ne se croisant pas dans l’ordinaire, c’est dans l’extraordinaire que cela devait se produire ». Pascal n’est pas encore évoqué mais il arrive doucement dans la conversation, c’est un personnage en gestation.

     Mais surtout, Ma nuit chez Maud raconte au départ l’histoire d’une rencontre amoureuse toute simple, selon une construction en longues séquences emblématiques, déjouant par son titre et son glissement narratif central l’apparente trivialité qui la compose. On pourrait en effet résumer le film séquentiellement, en extirpant mettons cinq chapitres conséquents et une conclusion. Le film s’ouvre sur une sortie à la messe à priori habituelle, où l’on suit Jean-Louis dans ses préparatifs puis seul à l’Eglise où il flashe sur la jolie blonde puis dans sa voiture quand malgré ses principes il tente de la suivre. Il la poursuit puis la perd – thème récurrent chez Rohmer – avant de la suivre à nouveau plus tard, le temps de faire le pari qu’elle deviendra sa femme, puis de la perdre à nouveau. Il la retrouvera par hasard un peu plus tard et l’abordera cette fois-ci. Le second mouvement s’articule autour de son inattendue rencontre avec Vidal, un ancien camarade d’études. Une discussion de retrouvaille dans un café qui les mène à la messe de minuit puis chez Maud, le lendemain. C’est le troisième chapitre, le plus imposant, celui qui offre son titre au film, une soirée chez une amie de Vidal, chez laquelle il se rend accompagné de Jean-Louis, qui a accepté l’invitation contre son accompagnement à l’Eglise. La quatrième strate est plus délicate à résumer, plus dispersée, se déroulant le lendemain après-midi de cette étrange nuit, cette fois intégralement en extérieur. Jean-Louis y rencontre donc par hasard Françoise, pendant qu’il patientait dans un café en attendant Maud et Vidal pour une randonnée dans les plaines neigeuses de Clermont. Il obtient cette fois de la revoir, un rendez-vous qui le mènera dans le cinquième mouvement suivant, alors qu’entre-temps, durant la balade, il se rapproche de Maud, la serre dans ses bras, l’embrasse et lui confie qu’il pourrait aisément se marier avec elle si elle le désirait. Etant donné qu’il lui cache cette aventure en germe avec Françoise on peut à cet instant précis le rapprocher du personnage masculin de La boulangère de Monceau qui d’habitudes en promesses drague la boulangère, en obtient même un rencart bien qu’il sache que son destin le converge vers une autre. La cinquième partie s’articule autour de sa soirée avec Françoise qui le mènera à cette conclusion heureuse.

     La singularité du traitement c’est aussi l’ellipse, par exemple Rohmer ne nous offrira pas de vrai baiser entre Jean-Louis et Françoise. Un mystère tout en élégance. Car il y a une part d’étrangeté quant à l’utilisation et l’évocation des différentes relations adultères ou non. C’est Maud qui dans un élan ému et bref parle de l’accident de son amant. Elle évoque aussi sa relation ambiguë avec Vidal, mais de lui nous ne tirerons rien. De la même manière bien que forcément moins secret pour nous Jean-Louis n’évoquera jamais explicitement son coup de foudre pour Françoise, laissant à son tour Maud et Vidal dans l’incertitude. Le plus fou dans tout ça c’est peut-être que les liens improbables qui unissent chacun et notamment ceux entre François et Maud, ne soient délivrés qu’à la fin, c’est-à-dire que Rohmer ne les utilise à aucun moment comme des moteurs du récit. Il choisit la crédibilité dans l’improbable, il choisit que les hasards soient infinis, mais rarement dévoilés, ce qui renvoie à la théorie pascalienne de la probabilité faible mais infinie, une fin si belle qu’il/qu’on ne pouvait pas ne pas y croire.

     Quelque chose d’impressionnant aussi, c’est cette faculté à terminer une séquence. Je pense évidemment à la plus imposante, chez Maud, comme je pourrais évoquer celle du parc Monceau dans La femme de l’aviateur, ou bien la partie centrée à Biarritz dans Le rayon vert. Ce sont des séquences si longues qu’elles sont une bulle au milieu du film, des séquences marquantes, avec une respiration totalement singulière (Seul Rivette peut le faire aussi bien) et à l’instant où l’on y est absolument immergé, Rohmer s’en tient là, sans forcément laissé un goût d’inachevé, non, mais la sensation de nous avoir fait vivre l’instant au même niveau que les personnages desquels on ne veut bien entendu plus se séparer.

     Les idées de mise en scène sont légions, à l’image de cette couverture blanche ornant le lit de Maud qui englouti déjà Jean-Louis dans l’impossibilité de partir la nuit, à moins qu’elle n’agisse en élément prémonitoire de sa nuit avec Françoise provoquée par une forte précipitation neigeuse – sa voiture bloquée ne peut repartir. La neige de la couverture que l’on finira par constater tomber en entrouvrant une fenêtre, qui sera d’ailleurs l’instrument de départ de Vidal, mais surtout Maud qui s’y enferme vite en son sein, parce que son médecin qui n’est autre qu’elle, lui a conseillé de se reposer. Plus tard elle y sera même nue à l’intérieur, car dit-elle « je dors toujours à poil, je ne supporte pas d’avoir un truc qui descend et qui remonte constamment » montre que son emprise sur lui ne fait que s’accentuer et met à mal ses principes, le fait douter, à bon escient puisque dans un moment d’égarement il finira par l’embrasser avant que sa conscience catholique ne le fasse se raviser. Le parti pris de mise en scène durant les trois scènes d’église est fort aussi car Rohmer nous laisse les sermons en entier, il se plait en fin de compte à varier les dispositifs, entre la parole seule, le dialogue chargé et la poursuite silencieuse. La charge de ce noël sous la neige contrebalance avec cette ultime séquence sur la plage, pure, immaculée, avec toute la complexité du passé qui refait soudainement surface. Et les enfants présents comme des barrières, des témoins du temps.

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