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Keep the lights on – Ira Sachs – 2012

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This is how we walk on the moon.

   9.6   Ira Sachs. Un nom venu d’ailleurs. Je n’en soupçonnais tout du moins pas l’existence avant de me pencher sur ce film dont je reconnais avoir entendu beaucoup – pour le peu qu’on en avait parlé – de bien lors de sa sortie. Mais exploitation en catimini et créneau gay oblige (sortie un 22 août) – oui ça existe, ce n’est pas une blague – impossible de le voir me concernant autrement qu’en attendant le dvd. Et puis hop voilà que deux ans ou presque plus tard je croise le film en médiathèque. Etrange sensation puisque c’est un film que j’aurais adoré voir en salle, je me suis vite résigné et l’envie a muri puis inévitablement disparue, jusqu’à réapparaître là, puissance dix.

     Ne tergiversons pas : Keep the lights on est un film merveilleux. Tout en élégance et sobriété. J’ai souvent pensé à Everyone else, de Maren Ade ou The brown bunny, de Vincent Gallo. Immense compliment tant ce sont des films que je chéri sans limite. Il y a dans chacun d’eux une atmosphère vibratoire qui me stimule comme d’aucuns, entre errance hypnotique et quotidienneté romanesque. Ce sont des films en mouvement dans lesquels j’ai le sentiment d’avoir de la place où je peux y choisir ce qui me bouleversera. Formellement très solaire, ouaté, chaque séquence porte en elle une dynamique propre, une identité, pas forcément montée pour suivre ou précéder une autre scène. Ce sont des blocs distincts et le tout crée une linéarité singulière. En ce sens, le film est aussi très proche dans sa construction de Nous ne vieillirons pas ensemble, de Maurice Pialat.

     Erick est un jeune réalisateur de documentaires. Un soir, il fait la rencontre de Paul. Enième plaisir sexuel nocturne dont il est coutumier ? Oui, mais en l’occurrence, pas tout à fait. Ils vont se revoir, encore et encore. Et cela même si Paul est marié. Il ne le sera d’ailleurs bientôt plus. Ils vont nouer une relation très forte qui va défier l’addiction de Paul au crack. Une relation passionnée mais intermittente, sur dix ans, entre grands déchirements et lumineuses retrouvailles. Ira Sachs s’attache essentiellement aux interstices, aux banalités du couple, qui fondent son alchimie, sa fragilité. Il choisit pour cela un processus éminemment elliptique et fait un portrait tout en grandes séquences, se répondant rarement les unes aux autres, mais participant à l’homogénéité du récit qui creuse subrepticement son propre entonnoir. De ce dispositif ouvertement fragmentaire, Ira Sachs ne tient pourtant pas à refléter un certain catalogue de la vie gay new-yorkaise tant on se reconnait dans l’amplitude donnée à la relation, entre passion et enfantillages, hystérie et pathétique. Les scènes de lit existent mais sont saisies dans leur trivialité : ludiques, alchimiques ou gênantes. Brutes et crues, elles sont observées à plat, comme le sont les shoots de drogue. Une pipe à crack qui envahit le cadre ici, un échange buccal de fumée là. Cette impudeur dit que c’est aussi un combat.

     Preuve que le récit est ouvertement autobiographique tant il évoque la destruction et les peurs, une angoisse à oublier, un passé à expier, d’un appel concernant un test VIH ou d’une cure à distance. Keep the lights on est un récit en majorité autobiographique et plus encore, c’est un film extrêmement personnel, où sont déployées gratuitement en son sein des références artistiques bien définies. Deux noms : Arthur Russell et Avery Willard.

     La musique du premier, compositeur mutant trop méconnu, terrassé par le sida à quarante ans. La bande originale du film, en plus de lui rendre un bel hommage en utilisant exclusivement certains de ses plus beaux morceaux (« Close my eyes », « Being it », Soon-to-be innocent fun/let’s see »…) donne une identité au film, comme Jackson C. Franck en offrait une à The brown bunny ou la voix d’Oscar Isaac à Inside Llewyn Davis. Ne reste donc qu’une échappée folk, désespérée.

     Et le cinéma du second, documentariste oublié des années 50, représentant radical de la culture gay. Dans Keep the lights on, Erick tourne un documentaire « A search to Avery Willard » sur cette figure emblématique de l’Underground. Il rencontre même un cinéaste ayant côtoyé Willard, véritable séquence tournée hors film sans Thure Lindhardt puis avec lui, afin de pouvoir l’insérer.

     Quant au générique d’entrée, parlons-en. Il fait indéniablement le pont entre tout le reste et termine d’offrir une identité bien singulière au film. On y voit en effet, deux minutes durant, des peintures de nus masculins défiler qui ne sont autre que des toiles peintes par Boris Torres, le mari d’Ira Sachs à la ville, qui est jouée dans le film par Igor, alternative évidente pour Erick. C’est dire si la ligne de conduite est ténue, si elle est occasionne à la fois beauté et malaise, face à cette réalité transformée, cette fiction si proche du réel. C’est au passage une très belle déclaration à son homme, tant le personnage d’Igor, bien qu’apparaissant brièvement à deux reprises, semble représenter l’issue la plus probante, quand bien même Paul resterait à jamais un amour de dix ans insoluble.

     C’est un grand film sentimental s’échinant à saisir l’amplitude d’une relation amoureuse sur une décennie. Capturer l’intimité. Capter une respiration lucide et rétrospective du temps sur la vie d’un couple. Sur la vie de son propre couple. C’est raconté avec une telle densité, une telle subtilité. C’est beau, infiniment beau. La beauté c’est aussi d’avoir fait de cet apparent récit autobiographique le portrait d’une obsession, d’un personnage contradictoire, un film sur un corps qui mu.

     Se présente alors une autre grande qualité de Keep the lights on : son interprétation et plus particulièrement celle de Thure Lindhardt, immense acteur caméléon, déployant un jeu tout en variations, entre la possession et le détachement, incarnant un Erick tantôt mature, tantôt gamin, affichant un sourire quasi permanent masquant indéniablement une somme de complexité. Il campe aussi puissamment le félin en chasse que le poulain blessé. Qu’il retienne ou qu’il explose, il y a dans ce corps et ce visage et ce regard quelque chose d’insondable, qu’il joue la surprise lors de cet anniversaire imprévu, l’agacement compulsif lors d’une dispute conjugale, l’angoisse d’avoir à apprendre une éventuelle séropositivité. Acteur protéiforme comme le sont Lars Eidinger ou Vincent Gallo, pour rester raccord avec ce que j’avançais précédemment. Zachary Booth, qui joue Paul, est plus inaccessible, plus glacial, son personnage a un rapport à la drogue qui a dépassé tous les stades concevables, il me fait penser au papa dans Tout est pardonné, de Mia Hansen-love, à la fois pleinement présent et infiniment ailleurs. Il est à l’image de la photo de cette femme ratant son train – image tant recherchée par Erick, à croire qu’il est éternellement en quête de cette perdition.

     Le film insère quelques panneaux chronologiques. Inutiles dans le principe, ils permettent néanmoins d’offrir une sensation de fin d’époque, comme si Sachs en avait besoin pour avancer. Ils sont d’ailleurs généralement précédés par une séquence vide et statique, comme celle où Erick ère dans son appartement en mangeant de la glace. C’est marquer l’époque pour la rayer.

     Le film raconte aussi beaucoup de l’ambiance des appartements new-yorkais, choisissant le microcosme à l’immensité, il ne noie jamais ses personnages, ne les montre jamais dévorés par la ville à la manière du Shame de Steve McQueen. Il traduit à merveille, je crois, sans appuyer quoi que ce soit, le climat général que l’on y trouve. On est à ce titre finalement bien plus proche d’une série comme Girls que d’une énième comédie romantique se déroulant à Manhattan. On pense aussi au film des frères Safdie, Lenny and the kids. Mais plus fou encore, Keep the lights on parvient à faire exister New York temporellement, en évitant pourtant les grands axes attendus. Les dix ans qui nous sont contés semblent faire émerger une certaine idée de l’angoisse grandissante, une peur post sida qui se meurt et une peur terroriste qui naît, sans pour autant qu’il n’y ait de lien ou d’image explicite. Keep the lights on ne se situe plus dans une réalité évènementielle (comme le faisait Arcand par exemple dans Les invasions barbares) mais convoite une réalité intérieure, parallèle, à l’échelle du couple (Claire/Alassane, Erick/Paul puis hors-champ Erick/Igor) et de l’art (Russell/Willard). C’est donc un beau portrait de New York, non pas de manière topographique bien entendu, mais il tente de capter l’atmosphère d’une époque, ici un appartement, là une rue, discrètement, subtilement, un peu à la manière de Jarmusch dans Permanent vacation. Oui, on pourrait situer Keep the lights on dans une évolution cinématographique de la vie new-yorkaise entre ce Jarmsuch et News from home, de Chantal Akerman. A l’envers. Un cinéma qui deviendrait introspectif, qui détruirait l’abstraction.

     Si Sachs oriente grandement son récit sur la relation passionnelle des deux hommes avec, au centre, les dépendances (à la drogue et au sexe) qu’ils doivent combattre, il n’oublie pas de les faire exister dans leur quotidien parallèle, Paul dans son costume d’avocat et Erick au sein de son éternel chantier artistique et de ses relations avec sa sœur et sa productrice. Il est d’ailleurs évoqué entre eux, Erick et sa productrice, l’éventualité quasi inavouable qu’Erick fasse un jour un enfant à Claire, d’abord parce que son célibat mi trentaine l’inquiète, ensuite, plus tard, parce que son ami, déjà père, ne veut pas d’autre enfant. En somme, le cinéaste crée deux mondes, deux possibilités d’épanouissement, en évitant d’idéaliser le couple, l’amour fou, offrant à ses personnages une éventualité, douloureuse sur l’instant certes mais bénéfique sur le long terme – On peut aller jusqu’à considérer qu’Erick et Paul se détruisaient l’un et l’autre. Une éventualité aussi lumineuse que cruelle, comme dans la réalité car le temps fait son objet et personne n’est irremplaçable. C’est ce qui semble advenir dans leur dernière entrevue, où Erick pour la première fois paraît définitivement résigné et certain de l’efficacité de sa résignation. Je trouve ça une fois de plus judicieux et beau qu’Arthur Russell ferme le film au moyen d’un morceau inconnu de son vivant. Ce morceau (celui qui donne son titre à ce papier) m’a littéralement achevé. L’impression qu’il a été écrit pour cette fin.

     Jusque dans cet ultime plan, je me répète, Ira Sachs ne fait que des bons choix. C’est ce qui me fascine le plus dans ce film. L’impression de le voir toujours à bonne distance, qu’il sait habiter le cadre, le fixer ou le dynamiser, qu’il manie à merveille banalité et incongruité, qu’il est bref quand il faut être bref, étiré quand la situation le demande. J’aime aussi énormément le mariage entre l’intérieur et l’extérieur. J’ai le sentiment que la forme en extérieure, aérienne et incongrue (à l’image de cette soudaine entrée dans le champ de Igor) vient libérer celle de l’intérieur, plus étouffante. Quelques plans en voiture, ces entre-deux que Sachs chéri tant (ces entre-deux moments importants qu’eux nous ne verrons guère) ainsi que trois moments de marche sur les trottoirs new-yorkais, captés différemment les uns des autres. C’est d’abord un travelling latéral qui suit le prédateur rejoignant sa proie, son rencard. Une marche, précise, nocturne, où les corps se reflètent dans les vitrines, déformés. C’est plus tard un plan fixe, où les nouveaux amants (Erick/Igor) sont cadrés au loin, au sein de la foule, avançant progressivement vers l’objectif, jusqu’à emplir le cadre de leurs deux visages. C’est à la toute fin un plan serré, qui libère son modèle en douceur et le laisse s’échapper, s’engouffrer seul dans la ville au petit matin. Ces trois séquences, belles et discrètes, racontent beaucoup sur le film et sur la relation entre Erick et Paul. Ce sont de belles métaphores, dispatchées sur dix ans, captant à merveille l’évolution des personnages.

     Dans les nombreux bonus offerts dans le dvd du film, on peut y déceler deux scènes coupées intéressantes à analyser, tant elles témoignent du processus à l’épure scénaristique engagé par le cinéaste. Dans la première de ces deux séquences, Erick rejoint Paul dans la file d’attente extérieure d’un cinéma. Il rentre d’un voyage à Rotterdam et s’excuse de ne pas lui avoir rapporté de cadeau. Paul, tout guilleret, s’empresse de lui annoncer qu’il a quitté sa femme, ce qui jette un froid relatif puisque Erick a pour seule réaction la gêne face à la rapidité. On imagine la scène intervenir dans les débuts de leur relation. Cette séquence aurait dû faire partie du montage final tant Thure Lindhardt y est fabuleux, magnétique. Il joue tout durant ces deux minutes. Le plaisir de la retrouvaille, la tendresse et la déception, la stupéfaction et l’évasion puisqu’on le voit donner des indications à un passant, au beau milieu de leur semi dispute. C’est essentiellement sur ce point que je voulais revenir, cette manière qu’à Ira Sachs de fonctionner. Dans n’importe quelle situation (de scénario) imposante – ici une scène de ménage – ses personnages ne brisent jamais les interactions avec ce qu’il se déroule autour d’eux, sans rapport avec le sujet central de la dispute. Ira Sachs ne privilégie pas l’événement à la logistique. C’est un tout, toujours. Cette scène est vraiment trop puissante pour ne pas avoir été retenue et dans le même temps je comprends qu’elle n’y soit pas tant elle fonctionne comme la seconde scène coupée que j’aime aussi beaucoup : elle est informative, narrative. On apprend en effet que Paul a quitté sa femme or le cinéaste préfère finalement évincer totalement cet élément du scénario. Dans la deuxième séquence c’est encore plus net : Claire apprend à Erick le décès accidentel de son ex, le garçon d’avant Paul. C’est une très belle scène qui permet une fois encore de sortir de l’imposant noyau. Mais elle est aussi trop narrative. En fait, Ira Sachs est trop un cinéaste de l’interstice pour se permettre ce genre d’écart, pour aimer parler des ruptures et des pertes. Dommage, je le répète, tant ce sont deux scènes extraordinaires, où Lindhardt brille de mille feux. Mais ça ne fait que renforcer mon admiration pour ce film qui a su faire fi de tout fétichisme nuisible à son épure émotionnelle.

Blue valentine – Derek Cianfrance – 2011

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You and me.

   7.6   Il y a la recherche éperdue d’une esthétique dramaturgique, d’une flamboyance. Tout est si léché, luisant, silencieux que le film abrite en lui déjà formellement la douleur. Ça commence par une quête, combattre les choses, sauver ce qui ne peut plus l’être. La petite ne trouve plus la chienne, elle s’est enfuie. Le père scrute les alentours mais Megan ne donne aucun signe de vie. Il crie Megan comme il pourrait crier Cindy, il l’appelle en aide. Cindy retrouvera l’animal un peu plus tard, sur le bas-côté d’une route, inerte. Le chien semble déjà symboliser cette union : un amour fou que le temps peut faire disparaître d’un coup de pare-chocs.

     Je l’avais volontairement squeezé lors de sa sortie en salle. Je reconnais avoir eu tort. A ma décharge il faut admettre qu’il y avait tous les ingrédients d’un gros plantage : Une love story au titre punchline avec Ryan Gosling, en guise de premier film. Depuis, Derek Cianfrance a sorti un deuxième film que j’ai, du coup, vu avant Blue Valentine, à savoir The place beyond the pines. Un film un peu raté, une ambition réelle mais un peu scolaire et sclérosée émotionnellement bien qu’intéressant sur de nombreux points. Blue Valentine réussit là où ce dernier échoue, dans l’acceptation de sa simplicité. Et pourtant, le film invente lui aussi une façon de raconter, dans une illustration éclatée comme si les personnages avançaient douloureusement dans un présent réduit (Les vingt-quatre dernières heures avant la séparation, grossièrement parlant) tout en voyageant en tant que spectateurs dans leur passé. La narration est donc éclatée mais n’en joue pas plus que de raison. Tout semble cohérent et sincère, très Nouvel Hollywood. Très Sundance aussi mais uniquement les bons côtés.

     La puissance de Blue Valentine est telle qu’on n’avait pas vu une love story à l’américaine, tendance arty, low-fi, indépendante (choisis toi-même le qualificatif le plus en vogue qui te siéra) fait avec autant de justesse et de simplicité. En terme d’écriture, déjà, c’est du pain béni, surtout pour voguer ainsi entre les époques. Reste que la mise en scène, bien que relativement raccord avec ce qu’elle traite, emprisonne le récit par son dispositif (Le côté flou un peu parkinson)  ne laissant jamais vraiment éclater ce qui ne demande qu’à éclater. Cette temporalité disloquée, bien que jamais ostentatoire, est montée afin de mettre en relief la cruauté du temps. Cela occasionne quelques idées très fortes comme la rencontre ludique qui s’oppose à ce diner de dernière chance qui tourne au fiasco.

     Blue Valentine ne cesse de faire le yoyo temporel, entre un présent si lourd et un passé si vivant, entre la gêne et l’idylle. C’est une autopsie des pôles. Le film parvient à détourner tous les stéréotypes des comédies romantiques sans pour autant renier certains de ses attributs. A l’image du coup de foudre, l’exaltation des premiers émois, la chanson commune, la grossesse fortuite, autant d’éléments souvent trop imposants et si parfaitement assimilés ici. C’est que le cinéaste recherche avant tout des climats que l’on retrouve à merveille dans cette double temporalité : ce gros grain du 16mm lors de la rencontre, le lissage de la vidéo pour son délitement.

     Le film cumule les fulgurances discrètes, on songe beaucoup au cinéma de Cassavetes, dont il semble parfois vouloir en être le digne héritier avant de s’en éloigner pleinement la scène suivante. Ce sont des petites choses inattendues, calées sur la maladresse des personnages, que ce soit lors de la rencontre (une immonde blague de Cindy ou un bouleversant abandon total de soi après l’échec d’un avortement) comme lors de la rupture (Superbe séquence où un « Je veux divorcer ! » hurlé engendre le jet d’une alliance dans un buisson… qu’ils retourneront fouiller ensemble quelques instants plus tard). On pourrait tout aussi bien évoquer ces aveux d’impuissance bouleversants, à l’image de la scène de la douche.

     Elle n’arrive plus à l’aimer sans parvenir à le lui dire tandis que lui n’arrive plus à lui montrer qu’il l’aime. C’est l’histoire d’une désynchronisation sentimentale. Lui est attristé de la voir indifférente à ses avances, il lui en veut d’oublier de fermer la porte de l’enclos, d’être infirmière à plein temps. Elle lui reproche de ne pas exploiter son potentiel, de ne pas avoir de couilles et s’étonne aussitôt d’avoir dit ça. Mais les reproches sont absurdes et partout dans ces moments-là, comme lorsque Dean file un pain à son patron alors que ce n’est pas du tout son tempérament. Si tout paraît plus clair à la fin, la simple évocation de leur fille entre eux deux les fait trembler et pleurer, s’étreindre une dernière fois, faire la course une dernière fois avec la petite. Il y a une infinie tendresse dans ce portrait. Et le dernier plan est l’un des plus terrassant qui soit, m’évoquant de loin le choc que fut en son temps les derniers instants de Kramer vs Kramer.

     L’originalité est de traiter cette relation sur deux périodes et uniquement celles-ci. Aux deux pôles : l’éclosion et la dissolution. Nous ne verrons rien des six ou sept années qui séparent ces deux extrémités, nous laissant libre d’imaginer ce qu’elles cachent. Le film concentre intelligemment toutes les craintes inhérentes aux relations amoureuses tentant de passer l’épreuve du temps. Le film est par ailleurs tout à fait linéaire au départ, il ne cherche pas d’emblée à tout brouiller ni à tout expliquer. Le premier flashback n’est pas forcément perçu comme tel. Dean y est apprenti déménageur, alors qu’on le pensait peintre en bâtiment, il est svelte et bien peigné, tandis qu’il était jusqu’ici bedonnant et affublé d’une calvitie imposante. Mais ça ne choque pas. Enfin personnellement ça ne m’a pas plus interpellé que ça, j’étais dans le présent. Le second flashback est plus probant. Il se situe après la rencontre au supermarché d’un garçon qui trouble Cindy et agace carrément Dean. On apprendra vite qu’il est un élément inoubliable dans la construction de leur relation.

     Le cinéaste raconte avoir eu peur de deux choses étant petit : La guerre nucléaire et la séparation de ses parents. Il n’eut pas à subir le sort malheureux de la petite fille du film puisque ses parents se séparèrent bien comme il le craignait mais tardivement, à sa majorité. Je trouve poignant de raconter cette histoire comme projection de ses peurs d’enfant, comme s’il fallait qu’il en passe nécessairement par là pour avancer. Il aurait pu l’écrire mais c’est un tel esthète de l’image qui a probablement ingurgité du Nouvel Hollywood à gogo, qu’il était sans doute pour lui légitime de mêler hommage et obsession. Tant mieux surtout lorsque c’est fait avec une telle minutie, dans l’écriture, un tel travail dans la justesse, une telle générosité dans la construction dramaturgique. Mis à part ça, on y voit Michelle Williams en tenue d’infirmière, un cunnilingus, du ukulélé et un Ryan Gosling dégarni arborant une tête d’aigle sur un t-shirt. Ryan Gosling y tient d’ailleurs là son meilleur rôle et de très loin. Michelle Williams est impressionnante. On croirait presque voir une nouvelle Gena Rowland.

Chelsea / Paris (Ldc 2014)

o-chelsea-psg-facebook-1024x512De l’influence d’une défaite sur la digestion d’une raclette.

     Une fois n’est pas coutume, loin s’en faut, parlons Foot ! Si comme moi tu suis à minima les matchs de Champions league et tout particulièrement les clubs français en Champions league, surtout le Psg, tu n’as pas du passé à côté du match de mardi, prolongement magnifique de celui de mercredi dernier. Magnifique pour ce que ça représentait, tout du moins.

     Revenons aux sources et donc à ce tirage au sort à la fois lourd et clément. Certain qu’on aurait préféré, sur le papier, affronter le Borussia Dortmund, surtout après la débâcle allemande du Bayer Leverkusen en huitièmes de finale. Pourquoi pas se dévorer du teuton jusqu’en finale, après tout ? Et dans le même temps étions-nous ravis de ne pas tomber sur le gros lot à savoir l’armada Munichoise. Sans compter l’équipe flippante du moment, j’ai nommé l’Athletico Madrid. Ce sera donc Chelsea. Ok. Pourquoi pas. Ils rament en championnat et n’ont pas été si impressionnants en phase de poules (Etant donné leurs qualités défensives – 9 matchs consécutifs à domicile en Ldc sans prendre de but – il vaut mieux le dire vite). En fait, le seul hic, la seule grosse crainte, c’était d’affronter le mou. Le sorcier aux commandes. A la fois showman et mystérieux. Méfiant et sûr de lui. Une sorte de modeste à l’égo surdimensionné. Marabout hypnotiseur qui te fait croire qu’il est le petit, te le fait tellement croire que tu y crois pour finir par être là où on ne l’attend pas. Qu’Eto n’est pas prêt mais qu’il va probablement jouer, par exemple. Ou dire que Paris est favori sur le retour, mais que Chelsea mettra les deux buts qui lui suffiront, un par mi-temps. Il a vraiment dit ça, oui.

     Il faut reconnaître que cette double rencontre des quarts de finale fut un grand combat de coach. Et à ce jeu-là, Laurent Blanc n’arrive pas à la cheville du Special One. Surtout lorsque le retour se joue sur ses terres. D’un côté tu as un type qui fait rentrer un défenseur au mauvais moment. De l’autre tu en as un qui gère une blessure en invitant un joker décisif. L’un recule clairement quand l’autre te fait croire qu’il se jette.

     Aussi étrange que cela puisse paraître, on a gobé un repas raclette entre chaque match – pendant la mi-temps. Rien de prémédite, on se fait très rarement des Foot/Raclette (qui arrive loin derrière le traditionnel Bière/Foot ou Pizza/Foot – Pas si simple de faire original). Dans les deux cas, difficile de me souvenir si je l’ai correctement digérée. Je me rappelle l’avoir fortement appréciée, c’est tout. Toujours est-il que mon souvenir de ce quart sera à jamais lié à celui d’une raclette d’Avril.

     Avant de me pencher sur le retour évoquons brièvement l’aller. Un léger retard me contraint à manquer les vingt premières secondes. Heureusement pas les cinq premières minutes car un Ezequiel Lavezzi très vite en jambes a la bonne idée de nous sortir un but miracle dès la troisième. Trop tôt ? Evidemment. Chelsea n’est pas Sochaux. Et voilà comment un péno (sur une faute de Thiago Silva qui se jette bêtement sur un tacle dans sa surface, comme quoi, même les plus grands et irréprochables peuvent parfois faire de la merde) transformé à la demi-heure remet les deux équipes à égalité.  Enfin, à égalité, pas vraiment, puisque Chelsea tient son but à l’extérieur. On est déjà en train de se dire qu’il faudra marquer à Stamford Bridge, bref : pas gagnée cette histoire.

     La suite du match sera plus étrange. Paris évite la correctionnelle lorsqu’Eden Hazard touche du bois. Hormis cela Christophe Jallet fait un super match et musèle le prodige belge avec métier – Quand on t’annonce d’emblée que Jallet marque Hazard, tu as pourtant très peur. Pire encore, Cavani et Ibra sont presque mauvais. Ibra tellement nulle part qu’il se claque à vingt minutes de la fin. Et c’est Lavezzi, d’un superbe coup-franc bien vicelard qui évite toutes les têtes, détourné par la jambe de David Luiz dans ses filets, qui permet à Paris de reprendre l’avantage. 2 à 1. C’est bien. On se dit que battre Chelsea au Parc c’est déjà une belle affaire (Quand on a connu des déroutes face à Salzbourg et Porto il y a encore quelques mois, on ne fait pas la fine bouche) mais le match retour sent déjà mauvais. 45% de chance de passer, entendons dire sur les chaines. Tu as l’impression d’être mieux loti que lors de la double rencontre face au Barça l’an passé mais pas vraiment en fin de compte.

    Sauf que durant cette désormais mémorable 93e minute, hop frisson. Improbable chef d’œuvre. Jallet (encore lui) proche corner effectue une touche pour Pastore. On se dit que c’est fini, que l’argentin va conserver le ballon là-bas au fond trouvant peut-être au mieux un salvateur coup de pied de coin. Pas du tout. Il s’engouffre, dribble plusieurs joueurs, crochète à gauche, à droite, les bleus s’effacent devant lui, c’est le retour de Moïse. En déséquilibre il tire pied gauche quasi à l’aveugle sous le double mètre de Cech. On a mis une seconde à réaliser qu’elle n’était pas dans le petit filet (c’est Pastore quand même) mais quand on voit le ballon faire le tour des cages à l’intérieur et tous les joueurs lever les bras, là tu pètes littéralement un plomb ! On n’en pouvait plus. Les chats en ont sursautés sur les canapés. Match plié quand on l’attendait le moins. Et plus que plié ça devient hyper prometteur. 45% deviennent 78. Je n’avais pas autant exulté depuis le but de dernière seconde égalisateur (4-4) d’Hoarau à Gerland en championnat il y a deux ans.

     On ne se lasse pas, une semaine durant, de revoir les vidéos qui ont fleuri sur le net. Le but de Javier en boucle. La joie du banc, notamment celle de Verratti. La mine défaite de Mourinho qui s’en va serrer les pognes de tous ses adversaires (tout le banc compris). La joie mystique de Thiago Silva se la jouant solo dans le rond central. De quoi rêver d’un match retour qui apporterait une juste récompense à ce dénouement génial.

     Voici donc venu le jour du match retour. Celui qui verrait probablement (les stats sont ce qu’elles sont) le Paris Saint Germain se qualifier pour la demi-finale de la Champions League. Le match s’approche. La grosse crotte au fondement aussi, pour rester poli. Qu’allait nous réserver le club anglais ? Aller jouer un match retour à Londres avec deux buts d’avance c’est bien mais si peu à la fois. C’est bien si Paris joue son jeu, garde le ballon, va au pressing et va de l’avant. Ce fut loin d’être ça, malheureusement.

     Quelques bonnes périodes pour eux, néanmoins : Les cinq premières minutes, comme à l’aller. Puis les vingt premières de la seconde (enfin disons plutôt la période 55’-75’), celles où il leur fallait égaliser. Le match fut étrange là-aussi car il y a eu la sortie prématurée de Hazard, une aubaine si Jallet n’avait pas su le canaliser et si Schürlle n’avait pas été dans un soir étincelant – Il est d’ailleurs l’auteur du premier but. Mais avec le recul, Chelsea avait le match en main. Il y a eu ces deux barres coup sur coup (il aurait sans doute mieux fallu se le prendre à ce moment-là d’ailleurs ce putain de deuxième but). Mais là tu te dis qu’il y a peut-être une bonne étoile ce soir. Mais d’un autre côté tu as Cavani qui vendange et rate l’immanquable. Celui qu’Ibra n’aurait pas raté. Car Ibra, quoiqu’on en dise, apporte énormément collectivement. Lucas, qui en somme le remplaçait, a tout misé sur la vitesse mais contre Chelsea ça ne compte pas, il faut être précis et trouver les bons espaces. Il manquait celui qui pouvait tout changer. L’autre côté, Mourinho ne manquait pas à l’appel, lui.

     Coup de butoir sur coup de butoir (le dernier quart d’heure fut un véritable calvaire pour mon canapé – On aurait dit le PSG d’il y a cinq ans, celui qui se débarrassait au plus vite du moindre ballon) Paris finit par rompre à 3 minutes de la fin, sur un but cafouilleux mais mérité de Demba Ba. Espoirs envolés. Mourinho pique un sprint le long de la ligne de touche pour rejoindre les Blues dans la mêlée festive et leur dire quelques mots à l’oreille – Sans doute un truc du genre « On passe au plan B, maintenant ». Je ne sais pas, je le vois bien dire ça, le bougre.

     La suite et fin du match se déroule dans un silence absolu chez moi. Mines déconfites. Silence à peine entrecoupé d’un dernier sursaut sur un corner où Marquinhos n’était pas loin de tromper la vigilance du grand Cech, qui cette fois ne se fait pas avoir. Chelsea et Mourinho l’ont donc fait. Et Paris ne rencontrera pas L’Athletico en demi. Par péché d’orgueil, suffisance, inefficacité. Ils se sont vus trop beaux (Comme le Réal Madrid à côté, qui n’était pas loin de se faire sortir par Dortmund alors qu’ils les avaient liquéfiés 3-0 à l’aller).

     Plus j’y pense plus je me persuade du pire à savoir que c’est le but miracle de Pastore qui élimine Paris. Ce but de l’aller qui flingue paradoxalement le retour. Ils n’auraient pas joué si timidement avec uniquement un but d’avance. Ils ont tout fait pour ne pas perdre 2.0 non pour marquer ce but si important. Avec une avance d’un but on aurait vu un autre PSG j’en suis quasi certain. Voilà, c’est un but qui m’aura fait rêver mais je pense qu’il aura surtout été fatal.

     Personnellement j’ai adoré regardé ces deux matchs. C’était intense. Et avec un peu de recul j’en garde même un super souvenir. De tension et raclette mêlées. Evidemment déçu par le résultat et la manière globalement, mais je préfère nettement voir ces 180 minutes brouillonnes hyper tendues qu’une vilaine victoire contre Nice sans jeu, sans frisson. Ce sont des moments qu’on n’oublie pas. Comme la 2e journée de championnat cette année, face à Ajaccio. Oui, oui. Je te rafraîchie la mémoire : un match nul à 36 occasions contre une. Ça te revient, maintenant ? C’est le genre de match où tu t’égosilles pour rien, tu pourrais défoncer une table (j’étais dans un bar). Le match à Chelsea c’est ce genre de match où tu fini plié en quatre sur ton canapé, noyé sous les coussins et le frangin affalé sur le carrelage tout froid. C’est le genre de match où la raclette que tu viens de t’empiffrer ne fait pas qu’un tour. Le genre de match où la petite Chartreuse d’ordinaire salvatrice post 80e minute, te fait comme en altitude à la montagne l’effet d’un petit lait. Tu ne dors pas tout de suite après ce genre de voyage physique, ces montagnes russes. C’est quand même bon ces matchs-là bordel. Un peu bizarre de retrouver un match de ligue 1 derrière mais bon.

Les neiges du Kilimandjaro – Robert Guédiguian – 2011

02.-les-neiges-du-kilimandjaro-robert-guediguian-2011-1024x614Les pauvres gens.

   8.2   Le film s’inscrit dans la plus pure tradition Sirkienne. On sait en effet que tout finira, comme chez l’allemand, aussi bien que mal. Bien car les personnages finissent beaux, bons. Mal car tout est loin d’être rose. On pourrait dire que c’est un film de vieux, on a souvent entendu dire que Guédiguian faisait du cinéma de vieux. Mais il a pourtant une manière bien à lui de mêler la légèreté à l’engagement, la douceur à une irruption de violence, ce qui le place bien au-dessus de toute catégorisation réductrice, trouvant sa source dans les plus beaux mélos américains, dans la veine d’un Mirage de la vie. D’une agression brutale il fait ce qu’aucun cinéaste ne fait, il délaisse provisoirement les victimes (qu’il avait mis au centre de son récit depuis une bonne demi-heure) pour suivre et s’intéresser à l’un des agresseurs, un jeune chômeur, licencié aux côtés du personnage principal, qui survit en gérant seul la garde de ses deux petits frères dans un appartement miteux.

     C’est le plus beau film de Guédiguian depuis dix ans, depuis La ville est tranquille. Jamais le cinéaste n’avait brassé si large, aussi subtilement, avec autant de grâce ses thématiques prédictives. Jamais il n’avait été aussi généreux avec son spectateur, en plus de cette kyrielle de personnages, de cette bonté infinie qui les habitent, sa propre vision sociale de la famille, du monde, convoquant Hugo et Jaurès. Mais le cinéma de Guédiguian, s’il fonctionne aussi au niveau politique (humaniste engagé) fait intervenir une autre singularité : celle du petit groupe habituel, cette petite famille qui interagit encore et toujours depuis Marius et Jeannette. A mesure, c’est aussi grâce à cette petite famille que les films de Guédiguian sont si émouvants.

     C’est un film qui manie et magnifie les possibilités de retournement. Guédiguian a toujours volontiers joué avec l’étroitesse des frontières, débusquant chaque nuance, ne s’apitoyant jamais sur ses personnages, même dans les moments les plus accablants. Il y a une scène très belle où Michel (Jean-Pierre Daroussin) et Marie-Claire (Ariane Ascaride) sont sur leur balcon, surplombant les ruelles marseillaises. Qu’est-ce qu’on aurait pensé si on avait vu des vieux tranquille sur leur terrasse sirotant leur pastis ? On les aurait traités de bourgeois. Ce sont les mots de Michel, s’adressant à sa femme. Le film ne cesse de suivre ce couple qui se retrouve un peu malgré lui en plein apprentissage. Chacun aura son propre vecteur. C’est une bande dessinée pour lui, un cocktail pour elle. Les déclencheurs d’une quête individuelle (le propre des remises en question) puisque chacun fera son initiation dans son coin, avant de se retrouver, se mettre d’accord et s’aimer comme au premier jour dans un double final bouleversant, miraculeusement optimiste.

     C’est un grand film sur l’inquiétude de la transmission. En bon prolétaire, Michel s’est battu toute sa vie pour obtenir le peu de confort qui lui est offert aujourd’hui. Une retraite à la cool dans une maison qui ouvre sur l’Estaque et la possibilité de partir en voyage en amoureux (Au Kenya, forcément) pour la première fois de sa vie. Avant d’effectuer un virage agressif, le film cueille des instants de semi-conflits générationnels, où les vieux constatent que leurs jeunes ont la vie aisée, qu’ils sont suffisants et jamais reconnaissants de ce confort offert par les anciens. Une suffisance pourtant née d’un combat, celui des pères, syndiqués, qui ont gagné les droits sociaux qui nous sont acquis aujourd’hui. Il y a déjà la marque d’une incompréhension, l’acceptation que les époques n’ont pas les mêmes combats. L’aboutissant ultime en forme de test sera bien entendu cette agression. L’effondrement ne vient pas tant d’une peur généralisée que d’un dégoût de sa propre classe. Michel, l’éternel prolo dans l’âme, est volé par un jeune prolo. Il se retrouve donc en premier lieu face à la colère, l’indignation avant de peu à peu accepter la perdition.

     En somme, ça pourrait être un film réac d’une grande colère, c’est au contraire habité par une grande douceur, surtout une justesse, exploitant la complexité des rapports de classe. Le petit bourgeois – qui n’en sont pas vraiment – de gauche est mis à mal, dans ses principes, trop attaché à sa bonne conscience autant qu’à son petit confort – parce qu’il a lutté, je cite, pour l’obtenir. Il n’est pas jugé (le film ne remet jamais en question l’horreur qu’ils subissent) mais baladé dans ses certitudes jusqu’à ce qu’il trouve de lui-même la légitimité du désespoir. Depuis plus de vingt ans, Guédiguian continue de se poser les mêmes questions. C’est beau, le constat de cette fragilité.

At Berkeley – Frederick Wiseman – 2014

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   6.4   Se retrouver seul dans une salle de cinéma c’est déjà pas banal (mais pas si improbable qu’on le pense – ça m’est arrivé à plusieurs reprises) mais quid de se retrouver seul dans une salle de ciné devant un film de 4h04… C’est à la fois étrange et très beau. Tout d’abord dire que la durée ne m’a pas gêné, au contraire, elle participe à créer une passerelle intime entre le système éducatif de Berkeley et le spectateur européen. Donc oui, c’est très beau. Et dans le même temps je suis peut-être un peu déçu car je ne retrouve pas ce qui m’avait tant séduit dans Boxing gym. J’attendais surement davantage de vide, j’aurais aimé sentir la respiration de l’université, apprivoiser son espace. Il faut dire que le film n’est majoritairement que débats, cours, discussions, autour du système. Le film sort un peu de ce dispositif lors de la manif « finale » d’une heure. Entre chaque scènes verbales quelques interstices, de plans extérieurs, fixes, qui symbolisent je crois le passage d’une pièce à une autre. C’est bien mais j’espérais davantage là-dessus. Après, le film est assez irréprochable dans son montage et son approche hétéroclite et complexe. Et ça reste passionnant d’un bout à l’autre, édifiant sans être pédagogique. Malgré tout, c’était peut-être le Wiseman de Boxing gym que j’espérais davantage voir, celui qui travaille d’abord les corps et l’espace. J’aimerais beaucoup découvrir La danse (2009).

Trois hommes et un couffin – Coline Serreau – 1985

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Trois en un.   

   6.2   Hum. Bon allez je me jette à l’eau : j’ai aimé (pas jeter de cailloux stp). Tout d’abord il faut situer le film dans ce qu’il représente pour moi, car je le regardais beaucoup étant petit, je me souviens que j’étais très ému par ce film. Je pensais détester aujourd’hui ne l’ayant pas revu depuis peut-être quinze ans. Et bien pas du tout ! Je le trouve toujours aussi attachant. Bien sûr en terme de mise en scène laissons tomber, c’est du Serreau de toute façon donc on est prévenu. Quoique je ne trouve pas que la réalisation à l’intérieur de l’appartement soit ratée, il y a vraiment des choses intéressantes dans la manière de filmer chaque pièce suivant le personnage et le salon comme un no man’s land. Dès qu’elle en sort c’est là que ça se gâte. Au-delà de ça je trouve les dialogues enlevés, les situations savoureuses même si on aurait aisément pu se passer de quelques aberrations, bien entendu. Mais surtout je trouve que le film est beau sur ce qu’il raconte de la transformation des personnages et leur fierté personnelle à ne pas s’avouer leurs faiblesses. Ce qui me surprend le plus c’est de le voir se jouer admirablement du stéréotype homme/femme et toute proportion gardée ça m’a rappelé Kramer vs Kramer (dans mon panthéon personnel) puisqu’il y a 3 hommes mais on pourrait dire qu’il n’y en a qu’un, aux personnalités multiples. D’ailleurs, la mère s’efface dans les deux cas à la fin, consciente que son enfant est entre de bonnes mains. On peut le voir comme une version bouffonne et couche culotte du film de Robert Benton mais je trouve que outre quelques ratés ci et là (le sachet de came par exemple) le film grimpe vraiment bien émotionnellement. Surprise donc, comme il y a longtemps, ça m’a ému.

Armadillo – Janus Metz – 2010

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   1.7   Boursouflure Alerte ! Voilà un truc absolument sans intérêt qui se la joue docu-fiction mais davantage docu que fiction tu vois enfin en apparence car tu vois c’est de la reconstitution mais ça fait tellement vrai tu vois, surtout quand on les voit pleurer dans leur famille tu vois – Fahrenheit 9/11 style. Bref, le cauchemar, c’est typiquement le film de branlou pour branlou en mal de sensation forte. Mais il n’y a pas un gramme de cinéma là-dedans c’est tellement calculateur. C’est au film de guerre ce que Gesaffelstein (découvert cette immonde hype récemment) est à la musique électronique.

Rude boy – Jack Hazan & David Mingay – 1980

extrait_the-clash-rude-boy_1-1024x576Les insurgés.

   7.5   Quelque part situé entre le cinéma d’Alan Clarke (le personnage central évoque beaucoup ceux de Made in britain et The firm) et One plus one de Godard, Rude boy est un grand film punk, un grand film politique, un grand film révolutionnaire, un grand documentaire sur les Clash et un grand document sur l’Angleterre des années Tchatcher. Rien que ça. Film hybride dont on ne sait vraiment quand le documentaire devient fiction et vice versa. On y suit Ray, 20 ans, bossant dans un sex shop pourri, qui libère son esprit lors des concerts punk et plus particulièrement ceux des Clash avant de devenir leur roadie. C’est un anti personnage d’initiation, un faux rebelle, jeune facho qui aime les Clash pour leur musique mais dit qu’ils se nuisent à vouloir trop être politique. C’est là que le film tire toute sa singularité. Soit en créant ce jeune produit du National Front se fondant parmi les révoltés magnifiques. Un facho parmi les marxistes. Un moment, il y a un dialogue édifiant où les idéologies de Ray et Joe Strummer se heurtent en douceur. Tous deux critiquent la société mais de la manière la plus contradictoire possible. L’un condamne une société d’asservissement et de consommation quand l’autre condamne celle qui ne laisse pas le choix à chacun de pouvoir consommer et asservir comme bon lui semble – Il va jusqu’à reconnaître que s’il en avait les moyens, il aimerait avoir une grosse voiture et des domestiques. Il y a aussi cet instant où un autre membre fait part à Ray de son incompréhension lorsque ce dernier veut rire du jeune noir qui chantait White riot dans la foule un peu plus tôt. Lors du concert Rock Against Racism, la frontière est encore plus mince, suspecte, les formes fusionnent et s’abolissent. Comme si Ray Gange, l’acteur et Ray, le personnage ne faisaient plus qu’un, l’acteur dans le documentaire semblant réagir comme son personnage de fiction. C’est flippant. Et le film a cette faculté de ne reculer devant rien sur ce point de vue-là. Musicalement, il mélange d’ailleurs une répétition dans un studio d’enregistrement, diverses représentations scéniques ou encore Joe Strummer reprenant une chanson seul au piano. Les morceaux sont généralement offerts dans leur intégralité. C’est un film à l’image du groupe, explosif en retenue, il libère sa colère en subtilité, travaillant son bouillon de références pour obtenir sa propre identité. Une identité informe, à la fois posée et hystérique, tout à fait stimulante. Il est rare de voir un film musical aussi proche formellement de la musique qu’il met en image.


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silencio


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