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Archives pour 29 avril, 2014

Blue valentine – Derek Cianfrance – 2011

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You and me.

   8.0   Il y a la recherche éperdue d’une esthétique dramaturgique, d’une flamboyance. Tout est si léché, luisant, silencieux que le film abrite en lui déjà formellement la douleur. Ça commence par une quête, combattre les choses, sauver ce qui ne peut plus l’être. La petite ne trouve plus la chienne, elle s’est enfuie. Le père scrute les alentours mais Megan ne donne aucun signe de vie. Il crie Megan comme il pourrait crier Cindy, il l’appelle en aide. Cindy retrouvera l’animal un peu plus tard, sur le bas-côté d’une route, inerte. Le chien semble déjà symboliser cette union : un amour fou que le temps peut faire disparaître d’un coup de pare-chocs.

     Je l’avais volontairement squeezé lors de sa sortie en salle. Je reconnais avoir eu tort. A ma décharge il faut admettre qu’il y avait tous les ingrédients d’un gros plantage : Une love story au titre punchline avec Ryan Gosling, en guise de premier film. Depuis, Derek Cianfrance a sorti un deuxième film que j’ai, du coup, vu avant Blue Valentine, à savoir The place beyond the pines. Un film un peu raté, une ambition réelle mais un peu scolaire et sclérosée émotionnellement bien qu’intéressant sur de nombreux points. Blue Valentine réussit là où ce dernier échoue, dans l’acceptation de sa simplicité. Et pourtant, le film invente lui aussi une façon de raconter, dans une illustration éclatée comme si les personnages avançaient douloureusement dans un présent réduit (Les vingt-quatre dernières heures avant la séparation, grossièrement parlant) tout en voyageant en tant que spectateurs dans leur passé. La narration est donc éclatée mais n’en joue pas plus que de raison. Tout semble cohérent et sincère, très Nouvel Hollywood. Très Sundance aussi mais uniquement les bons côtés.

     La puissance de Blue Valentine est telle qu’on n’avait pas vu une love story à l’américaine, tendance arty, low-fi, indépendante (choisis toi-même le qualificatif le plus en vogue qui te siéra) fait avec autant de justesse et de simplicité. En terme d’écriture, déjà, c’est du pain béni, surtout pour voguer ainsi entre les époques. Reste que la mise en scène, bien que relativement raccord avec ce qu’elle traite, emprisonne le récit par son dispositif (Le côté flou un peu parkinson)  ne laissant jamais vraiment éclater ce qui ne demande qu’à éclater. Cette temporalité disloquée, bien que jamais ostentatoire, est montée afin de mettre en relief la cruauté du temps. Cela occasionne quelques idées très fortes comme la rencontre ludique qui s’oppose à ce diner de dernière chance qui tourne au fiasco.

     Blue Valentine ne cesse de faire le yoyo temporel, entre un présent si lourd et un passé si vivant, entre la gêne et l’idylle. C’est une autopsie des pôles. Le film parvient à détourner tous les stéréotypes des comédies romantiques sans pour autant renier certains de ses attributs. A l’image du coup de foudre, l’exaltation des premiers émois, la chanson commune, la grossesse fortuite, autant d’éléments souvent trop imposants et si parfaitement assimilés ici. C’est que le cinéaste recherche avant tout des climats que l’on retrouve à merveille dans cette double temporalité : ce gros grain du 16mm lors de la rencontre, le lissage de la vidéo pour son délitement.

     Le film cumule les fulgurances discrètes, on songe beaucoup au cinéma de Cassavetes, dont il semble parfois vouloir en être le digne héritier avant de s’en éloigner pleinement la scène suivante. Ce sont des petites choses inattendues, calées sur la maladresse des personnages, que ce soit lors de la rencontre (une immonde blague de Cindy ou un bouleversant abandon total de soi après l’échec d’un avortement) comme lors de la rupture (Superbe séquence où un « Je veux divorcer ! » hurlé engendre le jet d’une alliance dans un buisson… qu’ils retourneront fouiller ensemble quelques instants plus tard). On pourrait tout aussi bien évoquer ces aveux d’impuissance bouleversants, à l’image de la scène de la douche.

     Elle n’arrive plus à l’aimer sans parvenir à le lui dire tandis que lui n’arrive plus à lui montrer qu’il l’aime. C’est l’histoire d’une désynchronisation sentimentale. Lui est attristé de la voir indifférente à ses avances, il lui en veut d’oublier de fermer la porte de l’enclos, d’être infirmière à plein temps. Elle lui reproche de ne pas exploiter son potentiel, de ne pas avoir de couilles et s’étonne aussitôt d’avoir dit ça. Mais les reproches sont absurdes et partout dans ces moments-là, comme lorsque Dean file un pain à son patron alors que ce n’est pas du tout son tempérament. Si tout paraît plus clair à la fin, la simple évocation de leur fille entre eux deux les fait trembler et pleurer, s’étreindre une dernière fois, faire la course une dernière fois avec la petite. Il y a une infinie tendresse dans ce portrait. Et le dernier plan est l’un des plus terrassant qui soit, m’évoquant de loin le choc que fut en son temps les derniers instants de Kramer vs Kramer.

     L’originalité est de traiter cette relation sur deux périodes et uniquement celles-ci. Aux deux pôles : l’éclosion et la dissolution. Nous ne verrons rien des six ou sept années qui séparent ces deux extrémités, nous laissant libre d’imaginer ce qu’elles cachent. Le film concentre intelligemment toutes les craintes inhérentes aux relations amoureuses tentant de passer l’épreuve du temps. Le film est par ailleurs tout à fait linéaire au départ, il ne cherche pas d’emblée à tout brouiller ni à tout expliquer. Le premier flashback n’est pas forcément perçu comme tel. Dean y est apprenti déménageur, alors qu’on le pensait peintre en bâtiment, il est svelte et bien peigné, tandis qu’il était jusqu’ici bedonnant et affublé d’une calvitie imposante. Mais ça ne choque pas. Enfin personnellement ça ne m’a pas plus interpellé que ça, j’étais dans le présent. Le second flashback est plus probant. Il se situe après la rencontre au supermarché d’un garçon qui trouble Cindy et agace carrément Dean. On apprendra vite qu’il est un élément inoubliable dans la construction de leur relation.

     Le cinéaste raconte avoir eu peur de deux choses étant petit : La guerre nucléaire et la séparation de ses parents. Il n’eut pas à subir le sort malheureux de la petite fille du film puisque ses parents se séparèrent bien comme il le craignait mais tardivement, à sa majorité. Je trouve poignant de raconter cette histoire comme projection de ses peurs d’enfant, comme s’il fallait qu’il en passe nécessairement par là pour avancer. Il aurait pu l’écrire mais c’est un tel esthète de l’image qui a probablement ingurgité du Nouvel Hollywood à gogo, qu’il était sans doute pour lui légitime de mêler hommage et obsession. Tant mieux surtout lorsque c’est fait avec une telle minutie, dans l’écriture, un tel travail dans la justesse, une telle générosité dans la construction dramaturgique. Mis à part ça, on y voit Michelle Williams en tenue d’infirmière, un cunnilingus, du ukulélé et un Ryan Gosling dégarni arborant une tête d’aigle sur un t-shirt. Ryan Gosling y tient d’ailleurs là son meilleur rôle et de très loin. Michelle Williams est impressionnante. On croirait presque voir une nouvelle Gena Rowland.


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