Archives pour mai 2014

Les nuits de la pleine lune – Eric Rohmer – 1984

16.-les-nuits-de-la-pleine-lune-eric-rohmer-1984-1024x773Trajectoires contradictoires.

   9.6   Quatrième opus des Comédies et proverbes, Les nuits de la pleine lune est la première incursion de Rohmer sur le thème de la ville nouvelle – avant L’ami de mon amie qui en sera une sorte de manifeste utopique et sublime. Une incursion véritable puisque le film s’ouvre sur le lent panoramique silencieux d’un espace résidentiel délivrant un chantier indomptable à l’infini pour se resserrer sur des habitations neuves et modernes, de les cadrer dans toute leur beauté batarde, bâtiments architecturaux sans référents, qui auraient comme accouché d’un champ de façon incompréhensible. Rohmer a déjà précédemment beaucoup parlé des villes nouvelles dans quatre émissions passionnantes mais il effectue ici, au moyen d’un plan de bascule transitoire, une liaison entre le réel et la fiction. Sa caméra vient saisir l’une des nombreuses fenêtres qui serpentent ce bloc habitable pour s’immiscer dans la vie d’un couple. Ses quatre émissions, si on les regarde dans l’ordre, offraient déjà ce glissement de la ville vers l’individu, du macrocosme vers le microcosme. On y suivait d’abord l’enfance d’une ville, puis la diversité de son paysage, puis sa forme avant de se pencher sur le logement à la demande. Rohmer s’interrogeait sur la politique organisationnelle qui couvrait ce genre de projet dingue, avant de terminer sur une politique intime, conjugale. Mais il n’aura finalement jamais mieux parlé de ces villes nouvelles qu’au travers de ces fictions.

     On y suit Louise, décoratrice dans Paris, qui habite en couple avec Rémi à Marne-la-Vallée. Deux lieux aux antipodes. Et l’un d’eux qui gagnent peu à peu du terrain dans son cœur, grappille du temps sur son couple. Un noctambulisme qui irrite Rémi. Et une sédentarité qui ronge Louise. Leurs professions respectives évoquent déjà beaucoup (scellant le rapport entre la ville et sa banlieue) : Lui construit des maisons, elle leur donne vie. Un décalage déjà insurmontable, quelque chose qui ne fonctionne pas et ne pourra fonctionner. On pourrait en apparence se dire que Rohmer réprouve la banlieue, qu’il la considère comme source de tension, d’éloignement de la vie – Entendre les mots d’Octave. Et quand bien même on n’accepterait pas cette fin en tant que doux présage d’honnêteté (Louise vivra-t-elle enfin sa vie au gré de sa volonté ?) Rohmer répondra trois ans plus tard par L’ami de mon amie, en construisant un paradis étonnant en pleine ville nouvelle du Val d’Oise, village géant témoin d’un marivaudage tendre et sensuel, tout en gardant un personnage double de celui d’Octave, dans son apparente nonchalance, tenant finalement un discours entièrement contraire sur le grand Paris.

     Dans Le beau mariage, Eric Rohmer avait déjà évoqué les interférences qui existaient entre la géographie des domiciles. Paris était un lieu de travail, de quotidien, de réussite. Le Mans celui du désir, de l’enfance et de la rencontre. C’est à Paris que tout se brisait. Dans un cabinet d’avocat. Ici, la géographie est plus étroite, la démarcation plus mince. Deux lieux séparés une nouvelle fois par le train, mais seulement un train de banlieue, le RER A entre Paris et Marne La Vallée. Marne, ville nouvelle, habitable mais pas sortable. Pour Rémi qui n’a pas l’instinct parisien de Louise, rien de mieux, l’espace y est moins confiné, les tennis le samedi matin résistent puisqu’il n’y a pas la tentation de sortir la veille. Mais Marne n’est pas le carrefour de possibilités que Louise recherche, qu’Octave a trouvé. Lui c’est différent, équivoque : la campagne l’oppresse, la ville l’inspire et le fait exister au sein d’un monde, une sorte de centre du monde dit-il, où il peut selon ses volontés avoir un accès total. Les matins en banlieues le terrifient, par exemple, quand ceux de Paris le rassurent. Louise, petit amie du premier et meilleur ami du second, éprouve un besoin de solitude, elle est en quête d’un remède à sa claustrophobie quotidienne et cesse donc de louer son appartement parisien non pas pour le vendre mais pour l’habiter. Jeu dangereux. L’habiter de temps en temps, certes mais jeu dangereux quand même. Afin de retrouver sa solitude voire même de souffrir de cette solitude, qu’elle dit ne pas avoir affronté depuis son adolescence. Louise est un peu l’autre Delphine (Le personnage du Rayon vert). Ou bien ce que l’on préconiserait à Delphine. Ou peut-être qu’elles sont complètement différentes. Mais si l’une a besoin de vaincre sa solitude mais ne sait pas si elle en véritablement envie, l’autre désire éprouver de la solitude sans pour autant en sentir réellement le besoin.

     Dans Pauline à la plage, la jeune femme expérimentait le terrain de jeu des adultes mais l’environnement n’était qu’un prétexte, sinon le prétexte unique et central à ces envolées. Ici et cela se poursuivra jusque dans l’apogée antipodique Reinette et Mirabelle, ce sont deux lieux contradictoires qui guident les émotions. Le film n’est que balai mouvant entre appartements ainsi qu’à l’intérieur du cadre. Louise est à Paris chez elle, allant jusqu’à occuper plusieurs pièces dans un même plan (va-et-vient entre cuisine et salon) mais elle n’investit pas le cadre à Marne où elle ne fait qu’entrer et disparaître du plan. Le plan-séquence dansant sur Les tarots d’Elli & Jacno couvre à merveille l’idée de déplacements transitoires, qui animent la personnalité mobile de Louise. Pourtant minuscule spatialement et temporellement, cette scène la laisse se dandiner aux côtés d’un Octave embarrassé (où Luchini joue durant trois secondes et un regard fort le plus bel amoureux transi Rohmérien) et de Marianne, l’amie de Camille (s’en souvenir pour plus tard) puis brièvement aux côtés d’une Elli Medeiros de passage qui nous gratifie d’une délicieuse apparition en dansant sur l’un de ses morceaux, avant l’entrée dans le champ  (le cadre comme le champ de vision de Louise, puisque jusqu’ici nous n’y voyions que son dos recouvert d’un blouson de cuir) du jeune danseur Bastien, déhanché et coiffure improbable, entreprenant, souriant et tactile, ouvrant leur première brève rencontre avant une seconde, plus tard, nettement plus conséquente. Tout n’est qu’affaire de possibles, de flux inattendus, de mouvements arrêtés dans le présent. Un moment très écrit qui ne semble pas l’être. Sans doute la plus belle courte séquence du cinéma de Rohmer.

     Louise est une femme de la nuit, elle aime danser, faire des rencontres, simplement boire un verre ou bien lire deux heures dans son lit, seule. Habitude du vendredi soir qui bientôt contaminera le jeudi « Qu’est-ce que tu fais là, c’est pas ton jour ? » l’interroge Octave lors de l’une des nombreuses soirées mondaines. Cette soirée qu’elle passera majoritairement aux côtés de Bastien et qu’elle terminera avec lui, dans son appartement solitaire. C’est lorsque ce dernier investit son petit environnement secret que Louise se perd (un plan unique s’attarde sur son angoisse, nue dans son lit tandis que Bastien dort à poings fermés à côté) puis s’abandonne dans un café où elle dira à l’inconnu peintre qu’habituellement dans sa maison là-bas elle voudrait être ici mais que ce soir ici, elle rêve d’être là-bas. Sentiment ô combien renforcé quand elle récupère quelques affaires à Marne après les aveux de Rémi. Elle y joint Octave par téléphone dans la foulée et s’emmêle dans la discussion. Je suis rentré (…) Non, à Marne (…) On se retrouve chez moi ? (…) Non, à Paris. Une raison perdue (pour reprendre le dicton) qu’elle semble néanmoins recouvrer en s’éloignant vers un ailleurs au plus vite, sans s’apitoyer, sans se morfondre. C’est probablement l’égérie Rohmérienne la plus fascinante (et Pascale Ogier la plus belle actrice du cinéma de Rohmer) sur cette faculté à tout quitter, à surmonter chaque douleur. On a l’impression qu’elle pourrait tout encaisser, tout. C’est une cruauté bénéfique, en somme, puisqu’elle semble être la seule  à pouvoir souffrir tant et rebondir de cette souffrance. On pourrait transformer ainsi le dicton : « Qui a deux femmes libère son âme. Qui a deux maisons retrouve une raison ». Se dire qu’il fallait ça, à l’un comme à l’autre pour accepter qu’ils n’étaient pas fait pour faire leur vie ensemble.

     J’ai lu quelque part (je ne sais plus trop où) un papier qui faisait un rapprochement entre Louise et la figure du lycanthrope. J’aime beaucoup cette allégorie. En effet, le film fait bien état d’une transformation (inversée ?) nocturne, où le loup-garou d’occasion doit traverser une grande souffrance. Evidemment, le titre du film finit d’associer l’idée sans pour autant qu’il ne l’insère explicitement. Il n’est clairement question que de nuits de pleine lune qui empêcheraient de dormir et accentueraient l’inspiration. L’inspiration de Louise, cette nuit-là, sera de retrouver rapidement Rémi, ultime étape dans sa mutation, douleur inattendue et infinie.

     Le proverbe Champenois (en réalité inventé par Rohmer himself) mis en exergue du film aboutit à quelque chose d’insolite qui n’apparait qu’à la toute fin. L’âme « conjugale » perdue ne vient pas d’où on l’attend. C’est toute la complexité de film que de jouer sur deux niveaux très contradictoires, celui de la méfiance et celui de l’humour. Le dessinateur inconnu parlant des peines lunes confie à Louise qu’il faut peut-être pendre en considération le désir des hommes. On pourrait d’ailleurs voir dans ce quatrième essai des Comédies et proverbes une sorte de revanche du cinéaste qui n’aura cessé de filmer la grâce des femmes et le trouble des hommes. Octave, plus tôt, croyait apercevoir celle que Louise avait poussé, pour rire, dans les bras de son homme, tandis qu’elle y croisait de son côté Rémi, de façon improbable mais occasionnant une sorte de vertige qu’elle était loin de soupçonner.

     C’est à mes yeux la plus belle utilisation du hasard de toute la filmographie de Rohmer parce qu’il est aussi un quiproquo maladroit infiniment jubilatoire. Il faut voir Fabrice Luchini avouer avec beaucoup de malice et de lucidité qu’il lui semble avoir croisé le regard de l’amie de Louise mais qu’il n’est pas certain pour autant car sa mémoire sélective l’empêche de se souvenir précisément des gens qui ne l’intéressent pas. Louise n’y croit pas avant qu’il n’évoque cette fameuse toque, qui aura son importance fondamentale dans la croyance. Il y a toujours chez Rohmer un personnage au-dessus, guéri, dont n’antipathie crée paradoxalement l’humour, le décalage. C’est un hasard génial qui fait renaître Louise, mais le quiproquo l’achèvera, dans son amour propre et ses certitudes. Bien plus qu’il ne blessera Rémi, alors qu’on attendait évidemment le contraire. Cette revanche que j’évoquais intervient là à mon sens. C’est une sorte de réponse au dernier rebondissement à la fin du Genou de Claire, où l’on apprend que l’aveu n’a in fine rien modifié. Et la résolution de ce malentendu est tellement inattendue que le final n’aurait pu être bouleversant uniquement de ce manière-là. Car Rémi existe enfin dans cette ultime séquence, de rupture. Il renaît à son tour et remercie Louise de lui avoir montré la voie. C’est cruel mais c’est un beau revers, ça l’est dans ce sens tout du moins, tant la fragilité affective de Rémi n’aurait pu supporter pareil échec. Le fait que ce soit Louise qui soit brisée ne fait que nous convaincre qu’une autre vie l’attend, probablement dans la capitale, où elle semble accourir sans crainte dans cet ultime plan. Elle qui n’aura cessé de rappeler qu’elle ne peut aimer quelqu’un qui ne l’aime pas en retour.

Pauline à la plage – Eric Rohmer – 1983

03.-pauline-a-la-plage-eric-rohmer-1983-1024x745Cohabitation sentimentale.

   8.2   Je relance mon cycle Rohmer – que j’avais un peu laissé de côté depuis Un beau mariage – avec ce film dont je pourrais dire qu’il s’agit de l’un de mes préférés mais je peux dire ça de tant d’autres que ça n’a plus aucun sens. C’est cela dit celui que j’ai le plus regardé (cinq fois je crois, depuis ma découverte). Le film m’a passionné cette fois sur les différences de respiration des séquences suivant le nombre de personnages qui les habite. Le plan est systématiquement habité par deux, trois ou quatre personnages, jamais plus. Et ils sont rarement quatre. De ce dispositif volontiers théâtral, Rohmer tente de scruter les possibilités de mouvement qui peut en découler. Lorsqu’il y a deux personnages dans le cadre il semble se dégager une sorte d’équilibre, un dialogue d’égal à égal, une harmonie, une honnêteté partagée (C’est Marion et Pauline autour d’une table de jardin dans la séquence d’ouverture, par exemple ou la séquence Pierre/Louisette). A trois il naît systématiquement un désir parallèle qui paralyse l’harmonie, C’est la naissance du déséquilibre. A quatre, un géant rapport de force.

     La deuxième scène du film (post dialogue entre Marion et Pauline) sera un condensé représentatif de ce que ne cessera d’être le film sur la longueur : Deux femmes solidaires, détachées de tout, qui parlent de leurs maillots de bain sur la plage. Puis, l’entrée de Pierre, vieille connaissance de Marion, qui relègue contre son gré Pauline au second plan, littéralement (elle est coincée ans une infime portion de cadre, entre le dos de Pierre et le bord gauche de l’écran). Avant que ne débarque Henri, qui apporte un déséquilibre total, la gêne pour les uns (Pierre), l’excitation pour les autres (Marion). La scène suivante, probablement la plus belle du film, dans son mouvement, sa géométrie, sa profondeur et son étirement, accentue cette sensation de perturbation et de dérèglement général. Sur ce point, Pauline à la plage et L’ami de mon amie semblent être des films jumeaux.

     J’ai vu Dans la cour, de Pierre Salvadori, il y a peu et j’ai tout de suite pensé qu’il fallait que je reprenne mon cycle au plus vite. Feodor Atkine y campe le mari de Catherine Deneuve et il y est très beau, très touchant, en sexagénaire offusqué par les coups de folie de sa femme. Etonnant de comparer ce rôle avec celui qu’il tient dans Pauline à la plage tant son personnage peu aimable semble tout droit échappé de La collectionneuse. Personnage emblématique du cinéma Rohmérien. Suffisant mais attachant.

     Le film occasionne une immense étude comportementale. Il y a Pauline, petit bout de femme de quinze ans, la tête bien sur les épaules (Elle ne cesse d’entrer et de sortir du cadre, comme pour signifier son absolue indépendance au travers sa juvénilité, c’est elle qui généralement donne du mouvement au plan, le brutalise un peu) en pleine initiation sentimentale grâce à sa cousine Marion, elle, qui a le coup de foudre facile mais n’est jamais véritablement heureuse en amour. Elle est à première vue plus réfléchie, mais se révèle finalement plus fragile et impulsive que sa cousine. Pierre, ami de Marion de longue date, a toujours été l’amoureux transi (il l’attendait) et va tenter, grâce à cette retrouvaille fortuite, de la reconquérir. Très amical et dévoué, mais bien trop proche d’elle pour créer une attirance. Henri, exact opposé de Pierre, que les filles rencontrent par l’intermédiaire de Pierre justement, est quelqu’un de très instinctif, il ne considère pas la vie de couple comme une vie de compromis. Il vit au présent. Marion en tombera dingue. Puis vient ensuite se greffer Sylvain, jeune homme un peu impulsif, qui a tapé dans l’œil de la plus jeune des deux femmes.

     C’est l’un des Rohmer les plus littéraires, où tout se construit autour de cette longue discussion en début de film où l’on découvre toutes les facettes des personnages ; et où tout se détruit à partir d’une scène de chassé-croisé imprévu, où naîtra un mensonge qui alimentera les discussions ensuite, entre engueulades, hypocrisies et quiproquos. C’est passionnant, tout en finesse et sensualité, à l’image des jambes gracieuses de la belle Pauline et des seins ronds de Marion. La caméra est toujours à hauteur des personnages, n’utilisant quasiment jamais le champ contrechamp classique afin de pouvoir observer la personne qui parle autant que la réaction de l’interlocuteur. D’apprécier la parole en même temps que le mouvement. Et comme souvent, les personnages pourraient être détestables mais la magie Rohmérienne crée une connivence délicieuse qui permet d’appréhender chaque opinion, chaque personnalité sans avoir à être guidé dans un terreau précis et maîtrisé.

     Rohmer construit ici un géant malentendu qui pourrait être archi violent mais qu’il détourne par le prisme des vacances, la jovialité, l’éphémère et le doux mensonge. On serait d’ailleurs tenté de voir en Pauline à la plage qu’un simple vaudeville estival, ce qu’il est à une certaine échelle, mais ce serait ne pas considérer le propos qui l’habite, la profondeur de ces discussions sur l’amour, le désir, le plaisir, les différentes expériences de vie, qui trahissent une certaine cruauté, une certaine tristesse qui resteront malgré tout relativement floues. On sait en effet que Marion a échoué dans son mariage, on le sait très vite. Elle dit s’être unie par convention non par amour. En ce sens, le récit crée d’emblée le déséquilibre : certains ont vécu quelque chose que d’autres n’ont pas vécu. On assiste à un récit d’apprentissage, renforcé par la présence de Pauline, quinze ans, qui s’apprête à vivre le prolongement d’un été, au milieu des adultes, à ressentir pleinement, pour la première fois de sa vie, les jeux d’adultes. Pierre est lui coincé dans le passé de son adolescence, où il idéalisât son idylle d’avec Marion et voudrait la raviver. Henri est père de famille mais n’échangerait dorénavant plus rien contre sa liberté d’aimer et de voguer. Au centre de tout ça, l’innocence. Sylvain et Pauline. Qui vivent les premiers émois que leurs ainés ont traversés il y a longtemps.

Les revenants – Saison 1 – Canal+ – 2012

02. Les revenants - Saison 1

 Les autres.   

   8.0   Une autre série, un autre choc. Découvert il y a un peu plus d’un an et son ambiance me hante encore. C’est l’adaptation série du film éponyme de Robin Campillo sorti en 2004. La comparaison s’arrête là puisque je n’ai pas vu ce dernier. Une série à huit épisodes là-aussi. Comme pour True detective on se dit d’emblée que c’est peu, que tout ça va manquer de chair. Comme pour True detective ce sont là aussi huit épisodes d’une richesse inouïe, d’une profondeur colossale. Il y a de la frustration, évidemment, tant on en voudrait encore, mais avec le recul je me dis que le format est idéal, que ce n’est ni trop ni pas assez (en l’état il n’y a pas un épisode que je trouve plus ou moins important que les autres, c’est sa force), pas de longueur, de gras inutile, mais de la frustration, donc, suffisamment, pour avoir un jour l’envie et la possibilité de s’y replonger avec plaisir.

     L’histoire se déroule dans une petite ville de montagne où plusieurs personnes mortes depuis des années reviennent à la vie : Camille, une jeune adolescente qui a succombé dans un accident de car en 2008 ; Simon, un jeune homme qui s’est suicidé en 2002 ; Victor, un petit garçon qui a été assassiné par des cambrioleurs en 1977 ; et Serge, un tueur en série tué par son frère en 2005. Ils tentent de reprendre le cours de leur vie alors que d’étranges phénomènes apparaissent : coupures d’électricité, baisse du niveau d’eau d’un barrage, escarres sur le corps des vivants et des morts…

     J’aime beaucoup, dénouement compris. Etant donné l’ultime plan, je suppute la série à rallonge, on verra si c’est une bonne idée, mais à l’heure actuelle je serais tenté de dire Tant mieux. Quoiqu’il en soit, ces huit épisodes sont superbement tenus, avec cette atmosphère moite, lourde et ces mystères. Sorte de Twin Peaks dans le bassin Annécien en fait. La série prend le temps d’épaissir son récit et ses personnages, leur passé, les liens qui les unissent, les interactions et ne fige pas ses épisodes en fonction du personnage sur lequel elle semble se centrer – chaque épisode, hormis le dernier, porte comme titre le prénom d’un des personnages, comme c’était le cas, si ma mémoire est bonne dans Simon Werner a disparu, le précédent film de l’auteur. On pense beaucoup à Simon Werner d’ailleurs et on sent que ce long format convient nettement plus à Fabrice Gobert. J’aime ce même refus du sensationnel et surtout, le plus important, c’est le lieu : ce village englouti par la montagne, c’est un village qui ne ressemble à aucun autre, à la fois solaire et menaçant, doux et terrifiant. Et sous du Mogwaï c’est magnifique. La saison trouve sa dynamique peu à peu. L’épisode 7 est tout simplement monstrueux. J’aime moins le dernier mais pas tant pour son issue qui au contraire de ce que j’ai pu lire ci et là, révèle des choses et ne fait que provoquer clairement une suite évidente. C’est un cliff mais un beau cliff, une belle fin, qui est le début d’un truc plus grand. C’est comme si j’avais vu un pilot de huit épisodes, en somme.

True detective – Saison 1 – HBO – 2014

07.-true-detective-saison-1-1024x576To live and die in Louisiane.  

   9.5   Etant donné que je peine, ces temps-ci, à respecter mes principes  (jusque-là quasi incontournables) de blog exclusivement centré sur le cinéma et bien je vais continuer à m’éparpiller davantage en ouvrant une page série. La première. Probablement pas la dernière tant le média m’offre beaucoup en ce moment.

    En regardant True detective, je n’osais y croire. A peine bouclé je ne m’en remettais pas. Quelques semaines ont passé et je ne m’en remets toujours pas. C’est bien simple : Il s’agit du plus beau polar vu depuis longtemps (toujours ?). Depuis Zodiac, de Fincher, au moins. Mais en série, c’est à dire sur une durée de huit heures, le format parfait pour le genre. Ce dont je rêvais, en somme. Alors ça n’aurait pu être qu’un polar bien troussé, une longue traque mystérieuse, une enquête sur 17 ans, la Louisiane, un seul réalisateur (bon dieu ce que ça fait du bien) et une façon singulière de mettre tout cela en scène, comme s’il y avait deux présents, avec ce que l’on voit et ce que l’on raconte, tout en voyant parfois que ce qui est raconté n’est pas ce que l’on voit – La fusillade chez Reggie Ledoux, par exemple.

     Mais True Detective c’est avant tout deux personnages : Rust & Marty. Matthew McConaughey et Woody Harrelson. Le plus beau duo vu depuis longtemps. Deux flics en constante opposition idéologique. Au nihilisme latent de Rust qui fonctionne par tirades spirituelles et désespérées répond le rationalisme suffisant de Marty. Du coup, si le récit de cette traque paraît relativement conventionnel, la relation entre les deux policiers prend une telle ampleur narrative qu’elle finit par être plus intéressante que la traque en elle-même. C’est un climat gonflé à la testostérone en permanence. On retarde le conflit ultime mais la bagarre attendue finira par éclater. Moment jubilatoire qui plus est. Rust marque une date à mes yeux. Rarement un personnage n’avait été aussi passionnant, torturé, magnifique. Et puis bordel, c’est la classe absolue. Mais McConaughey c’est la classe absolue, de toute façon. Le mec, depuis trois ans, il revient vraiment de nulle part.

     True Detective se paie même le luxe d’être un formidable polar en mouvement, variant les lieux, s’engouffrant peu à peu dans les paysages arides de la Louisiane et la folie de Rust (des visions, notamment). Tu sens que tout peut s’essouffler après une hallucinante séquence (quasi inutile, d’ailleurs, c’est ce que j’aime) qui met à l’amende n’importe quelle scène d’action, mais l’épisode suivant rebondit autrement, la série trouve toujours le bon tempo et s’en sort miraculeusement. Le fait que la série affiche une construction étonnante via un montage astucieux qui convoque les dires du présent et les images du passé, une sorte de double enquête, sur un tueur puis sur nos deux policiers, crée un décalage passionnant qui selle l’alliance entre les deux personnages, alors qu’elle avait, vingt ans plus tard, plus moyen d’exister. C’est un mensonge qui les lie définitivement.

     Il faut préciser que ce n’est pas une série déprimante, loin de là. C’est sombre, désespéré, mais jamais déprimant. C’est même parfois très drôle, décalé. A ce titre, je crois n’avoir pas vu de plus belles battles de doigts d’honneur dans une fiction. Il n’y en a que deux mais elles sont tellement magnifiques. La dernière, notamment, à cinq minutes de la fin, dans la chambre d’hôpital, est un pur chef d’œuvre. Au passage, j’adore la fin. Toutes les strates qui la composent. On évite les twists en tout genre, les révélations abracadabrantesques, c’est même hyper déceptif comme final, bref tout ce que j’aime. Reste un polar d’une simplicité déconcertante en terme d’enquête mais archi complexe du point de vue de ses personnages, à la fois paumés et lucides, bref, contradictoires, comme la vie. Je pourrais à l’aise tout revoir dès maintenant. Mais je vais plutôt attendre la sortie du Blu ray.

Oren Ambarchi – Sagittarian domain – 2012

FRONT

Bourrasque sonore.

     On entre dans ce disque comme dans une course dans un tunnel infini. C’est d’abord le tempo entêtant d’une longue marche dans des rues sombres, balade céleste de treize minutes, une dose qui n’a pas encore l’effet ravageur attendu, repoussant systématiquement la plongée en apnée. Quelques superpositions sonores ci et là mais rien qui n’attaque véritablement les tympans. Un Krautrock parfait. Sorte de Neu ! allié à du Zombie Zombie, poussés dans leurs retranchements. Au fin fond de ces douces minutes écoulées, transe à boucles interminables ayant pour but d’hypnotiser son auditeur, de le conduire dans une lévitation à spasmes, on sent soudain une légère bousculade, les superpositions se font plus douloureuses, progressivement, un premier tourbillon embrase la mécanique, ça ne dure que quatre-vingt-dix secondes mais c’est puissant. Puis rechute. Retour sous hypnose. Mais à mesure, la rupture approche, on la sent venir, tout est plus fragile, tout peut basculer à chaque instant. La dix-huitième minute sera ce basculement, armée de guitares et de cuivres. L’entrée dans un trip total de dix minutes, boucherie auditive à la limite de l’insolence, où l’on est comme rongé de l’intérieur, on se désagrège. Quand on croit arpenter les dernières recoins de souffrance, certains sons s’ajoutent encore, on croirait retrouver un peu du Autobahn de Kraftwerk, version trash et vitraux de cathédrale. On en sort épuisé, mais on va léviter une dernière fois. Tout s’étouffe progressivement, la tension retombe doucement malgré la présence encore du bruit strident des cordes. Vingt-huitième minute : La guitare nous quitte, le violon la remplace. Accompagné du violoncelle. Le rythme cardio disparaît, les cordes caressent. Nouvelle extase. Une autre extase. Le pattern se meurt, les cordes s’adoucissent avant de disparaitre dans la pénombre et de clôturer ces trente-trois sublimissimes minutes.

Contrôle d’identité (Die Innere Sicherheit) – Christian Petzold – 2002

YMCK TIFF

Sécurité intérieure.

   7.8   Le lien de parenté avec A bout de course, de Sidney Lumet, saute aux yeux. Une adolescente vit avec ses parents dans la clandestinité, allant de déménagement en déménagement, d’un pays à un autre, avec comme seul vrai compagnon de route une montagne de faux papiers. Se construire ici et se tenir prêt à tout abandonner en cas de menace est l’unique leitmotiv de leur vie. Point d’acte éminemment terroriste ici, bien qu’on le devine de part le titre original (bêtise de la traduction française) qui fait référence aux réformes gouvernementales allemandes en chasse aux activistes des années de plomb. Le film ne dira rien de plus. Tout est dans ce titre à double connotation, puisque s’il se réfère à ce terrorisme de la RAF, il souligne aussi la situation familiale, isolée et paranoïaque, dans laquelle sont plongés ce couple et leur fille de quinze ans. Le film prend le parti de suivre cette famille dans la clandestinité, quelle qu’elle soit, en filmant ce que Lumet filmait déjà, à savoir ce douloureux moment où l’enfant qui subissait jusqu’ici aveuglément la fuite de ses parents, est en âge de ne plus la subir, de faire ses propres choix, de tomber amoureux. Au détriment de l’amour que l’enfant porte à ses parents, inéluctablement. Le film s’ouvre d’ailleurs sur cette rencontre, une manière de dire qu’elle est le principal sujet du film, voilà pourquoi nous ne saurons rien des actes politiques, puisque tout ce que l’on nous offre à voir se fera du point de vue de cet enfant – Superbe séquence où elle rencontre la fille d’un probable collègue de fuite de ses parents. L’empathie muette qui nait entre les deux demoiselles, victimes innocentes, est très belle. Mais c’est bien cette rencontre au Portugal qui bouleverse tout, avec ce jeune surfeur. Elle ouvre définitivement la personnalité de la jeune femme qui décide de vouloir se faire belle, de vouloir aller à l’école, de ne plus vouloir fuir pour une cause qui la dépasse. Le film se termine un peu abruptement, c’est dommage. Il n’a pas la puissance émotionnelle de son référent mais surtout il me semble en total désaccord avec ce qu’il venait de construire. Mais bon, c’est un infime détail au regard de cette réussite, premier d’une longue liste pour le surdoué cinéaste allemand de Barbara.

Le tableau – Laurent Achard – 2013

07. Le tableau - Laurent Achard - 2013

   5.8   C’est parfois proche de la pose avec ces plans fixes hyper cadrés et longs. Il y a quand même un léger problème dans le dialogue, n’est pas Paz Encina ou Sokurov qui veut. Néanmoins le film est réussi, pour la simple et bonne raison qu’il contient trois grandes idées de cinéma absolument étonnantes et qui suffisent à elles seules le visionnage.

Her – Spike Jonze – 2014

17. Her - Spike Jonze - 2014

   5.5   J’ai aimé (et j’ai un peu somnolé, aussi) mais ça ne me chavire pas vraiment non plus. J’aime surtout ce que le film questionne : à savoir l’importance du corps dans un relation amoureuse. Et puis ça reste un film très simple in fine sur un type qui n’arrive pas à oublier son premier amour. A part ça, très moyen le pantalon haut je trouve. J’ai aussi un problème avec cette moustache. Enfin je veux dire : comment est-il possible de se serrer Rooney Mara avec ce futal et ces bigotès ? Mais sinon, Joaquin Phoenix est excellent.

Dallas Buyers Club – Jean-Marc Vallée – 2014

01.-dallas-buyers-club-jean-marc-vallee-2014-1024x682   5.2   J’aime bien. Mais pas beaucoup non plus. En fait je trouve ça vraiment très attendu et conventionnel, rien ne déborde, tout est dans le rang, calibré pour les oscars. Pareil concernant Matthew McConaughey. Il est bon, comme d’habitude, mais il cherche trop à l’être. Je le préfère nettement dans Mud. Quelques fautes de goût par ci par là en prime (immonde séquence dans un supermarché), même si rien d’agaçant non plus. Moins agaçant que Crazy, par exemple. De bonne humeur j’ai trouvé ça bien fait, de moins bonne j’aurais trouvé ça pas terrible.

Les conquillettes – Sophie Letourneur – 2013

02.-les-coquillettes-sophie-letourneur-2013Souvenir festivalier. 

   5.9   Sophie Letourneur a une façon bien à elle de mettre en scène le dialogue, depuis La vie au ranch, ainsi que de mettre en scène des personnages qui racontent un souvenir, depuis Le marin masqué. Les coquillettes joue sur les deux tableaux. C’est à la fois donc un film sur la parole, il y a en effet très peu de séquences non dialoguées, mais aussi un film sur une bande de copines évoquant un souvenir. La cinéaste fonctionne moins par souci de réalisme que d’authenticité. Elle fait en sorte que le souvenir soit le centre de leur discussion, comme si elles s’étaient dit préalablement qu’elles ne parleraient uniquement de se souvenir commun.

     De leur voyage au festival de Locarno, conté entre le moment où l’on fait bouillir les pâtes et celui où l’on jette les restes dans la poubelle, nous ne verrons que ses banalités intrinsèques et diverses fascinations romantiques. Sophie Letourneur travaille énormément les répétitions. Un nom devient pour l’une d’entre elle une obsession. Louis Garrel ici, Louis Garrel là-bas. Comme l’était le marin masqué dans le film éponyme. C’est surtout pour chacune l’occasion de raconter leurs illusions et désillusions rencontrées durant leurs conquêtes masculines.

     Je l’avais raté en salle (vu sa distribution en même temps…) donc c’était l’un des films que je voulais le plus voir en ce moment. Il a peut-être un peu souffert de cette attente. Je veux dire : j’adore le cinéma de Sophie Letourneur, pourtant je suis un peu déçu cette fois. J’ai l’impression d’un film de chutes du Marin masqué. Je l’aime bien comme il est mais j’espérais davantage. L’autre problème c’est que le film ne m’émeut pas contrairement aux deux précédents qui me terrassent… Mais je suis tout de même ravi de voir la cinéaste creuser un sillon bien à elle qui me semble inépuisable, en espérant que le prochain essai sera plus intense.


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silencio


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