Pauline à la plage – Eric Rohmer – 1983

03.-pauline-a-la-plage-eric-rohmer-1983-1024x745Cohabitation sentimentale.

   8.5   Je relance mon cycle Rohmer – que j’avais un peu laissé de côté depuis Un beau mariage – avec ce film dont je pourrais dire qu’il s’agit de l’un de mes préférés mais je peux dire ça de tant d’autres que ça n’a plus aucun sens. C’est cela dit celui que j’ai le plus regardé (cinq fois je crois, depuis ma découverte). Le film m’a passionné cette fois sur les différences de respiration des séquences suivant le nombre de personnages qui les habite. Le plan est systématiquement habité par deux, trois ou quatre personnages, jamais plus. Et ils sont rarement quatre. De ce dispositif volontiers théâtral, Rohmer tente de scruter les possibilités de mouvement qui peut en découler. Lorsqu’il y a deux personnages dans le cadre il semble se dégager une sorte d’équilibre, un dialogue d’égal à égal, une harmonie, une honnêteté partagée (C’est Marion et Pauline autour d’une table de jardin dans la séquence d’ouverture, par exemple ou la séquence Pierre/Louisette). A trois il naît systématiquement un désir parallèle qui paralyse l’harmonie, C’est la naissance du déséquilibre. A quatre, un géant rapport de force.

     La deuxième scène du film (post dialogue entre Marion et Pauline) sera un condensé représentatif de ce que ne cessera d’être le film sur la longueur : Deux femmes solidaires, détachées de tout, qui parlent de leurs maillots de bain sur la plage. Puis, l’entrée de Pierre, vieille connaissance de Marion, qui relègue contre son gré Pauline au second plan, littéralement (elle est coincée ans une infime portion de cadre, entre le dos de Pierre et le bord gauche de l’écran). Avant que ne débarque Henri, qui apporte un déséquilibre total, la gêne pour les uns (Pierre), l’excitation pour les autres (Marion). La scène suivante, probablement la plus belle du film, dans son mouvement, sa géométrie, sa profondeur et son étirement, accentue cette sensation de perturbation et de dérèglement général. Sur ce point, Pauline à la plage et L’ami de mon amie semblent être des films jumeaux.

     J’ai vu Dans la cour, de Pierre Salvadori, il y a peu et j’ai tout de suite pensé qu’il fallait que je reprenne mon cycle au plus vite. Feodor Atkine y campe le mari de Catherine Deneuve et il y est très beau, très touchant, en sexagénaire offusqué par les coups de folie de sa femme. Etonnant de comparer ce rôle avec celui qu’il tient dans Pauline à la plage tant son personnage peu aimable semble tout droit échappé de La collectionneuse. Personnage emblématique du cinéma Rohmérien. Suffisant mais attachant.

     Le film occasionne une immense étude comportementale. Il y a Pauline, petit bout de femme de quinze ans, la tête bien sur les épaules (Elle ne cesse d’entrer et de sortir du cadre, comme pour signifier son absolue indépendance au travers sa juvénilité, c’est elle qui généralement donne du mouvement au plan, le brutalise un peu) en pleine initiation sentimentale grâce à sa cousine Marion, elle, qui a le coup de foudre facile mais n’est jamais véritablement heureuse en amour. Elle est à première vue plus réfléchie, mais se révèle finalement plus fragile et impulsive que sa cousine. Pierre, ami de Marion de longue date, a toujours été l’amoureux transi (il l’attendait) et va tenter, grâce à cette retrouvaille fortuite, de la reconquérir. Très amical et dévoué, mais bien trop proche d’elle pour créer une attirance. Henri, exact opposé de Pierre, que les filles rencontrent par l’intermédiaire de Pierre justement, est quelqu’un de très instinctif, il ne considère pas la vie de couple comme une vie de compromis. Il vit au présent. Marion en tombera dingue. Puis vient ensuite se greffer Sylvain, jeune homme un peu impulsif, qui a tapé dans l’œil de la plus jeune des deux femmes.

     C’est l’un des Rohmer les plus littéraires, où tout se construit autour de cette longue discussion en début de film où l’on découvre toutes les facettes des personnages ; et où tout se détruit à partir d’une scène de chassé-croisé imprévu, où naîtra un mensonge qui alimentera les discussions ensuite, entre engueulades, hypocrisies et quiproquos. C’est passionnant, tout en finesse et sensualité, à l’image des jambes gracieuses de la belle Pauline et des seins ronds de Marion. La caméra est toujours à hauteur des personnages, n’utilisant quasiment jamais le champ contrechamp classique afin de pouvoir observer la personne qui parle autant que la réaction de l’interlocuteur. D’apprécier la parole en même temps que le mouvement. Et comme souvent, les personnages pourraient être détestables mais la magie Rohmérienne crée une connivence délicieuse qui permet d’appréhender chaque opinion, chaque personnalité sans avoir à être guidé dans un terreau précis et maîtrisé.

     Rohmer construit ici un géant malentendu qui pourrait être archi violent mais qu’il détourne par le prisme des vacances, la jovialité, l’éphémère et le doux mensonge. On serait d’ailleurs tenté de voir en Pauline à la plage qu’un simple vaudeville estival, ce qu’il est à une certaine échelle, mais ce serait ne pas considérer le propos qui l’habite, la profondeur de ces discussions sur l’amour, le désir, le plaisir, les différentes expériences de vie, qui trahissent une certaine cruauté, une certaine tristesse qui resteront malgré tout relativement floues. On sait en effet que Marion a échoué dans son mariage, on le sait très vite. Elle dit s’être unie par convention non par amour. En ce sens, le récit crée d’emblée le déséquilibre : certains ont vécu quelque chose que d’autres n’ont pas vécu. On assiste à un récit d’apprentissage, renforcé par la présence de Pauline, quinze ans, qui s’apprête à vivre le prolongement d’un été, au milieu des adultes, à ressentir pleinement, pour la première fois de sa vie, les jeux d’adultes. Pierre est lui coincé dans le passé de son adolescence, où il idéalisât son idylle d’avec Marion et voudrait la raviver. Henri est père de famille mais n’échangerait dorénavant plus rien contre sa liberté d’aimer et de voguer. Au centre de tout ça, l’innocence. Sylvain et Pauline. Qui vivent les premiers émois que leurs ainés ont traversés il y a longtemps.

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