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Archives pour décembre 2014

Night moves – Kelly Reichardt – 2014

13.-night-moves-kelly-reichardt-2014-1024x576Les passagers de la nuit.

   8.9   Si d’emblée le sujet parait éloigné de l’épure narrative du cinéma de Kelly Reichardt, on constate très vite que Night moves est fait du même moule. Night moves c’est d’abord le nom de ce bateau, celui qui transporte autant le geste que son accomplissement. Et c’ est un film en trois mouvements, élaborant son récit autour de trois jeunes altermondialistes sur le point de faire sauter un barrage, en racontant méticuleusement les préparatifs, l’action puis ses répercussions, se focalisant essentiellement sur trois zones de suspense distinctes, symbolisant à elles-seules les trois grandes parties du récit : Acheter de l’engrais, Poser la bombe, garder le silence. C’est une suite de gestes où toute la mise en scène se résume en un minutieux découpage sans cérémonie, où la tension gicle de chaque plan, logée dans le moindre élément de décor. Lors de la fameuse nuit, c’est le bruit des eaux, ses clapotis, qui guident la bande-son.

     Le récit s’articule sans jamais forcer quoi que ce soit, expliquer sa procédure ni appuyer certains éléments de scénario. Tout tient du présent. Pure alchimie sans concession avec son spectateur en qui la cinéaste fait une confiance aveugle. On entre ou pas dans sa respiration, à l’instar finalement de tous les films de Kelly Reichardt, depuis Old joy. La première partie, la plus longue, étirée, relâchée, n’est que mise en place sans rebond de l’action mais il faut longtemps pour que l’on discerne sa finalité. Le film nous familiarise avec le quotidien de Dena (Dakota Fanning) et Josh (Jesse Eisenberg), déjà plus ou moins associés dans leurs objectifs militants, avant de faire entrer un troisième personnage tardivement.

     Dans ce premier jet couvrant la moitié du film, ce sont les dernières heures avant l’accomplissement du geste qui nous sont contées. L’achat de l’engrais est son grand et unique vrai climax de tension magnifiquement mis en image. Et tout se déroule majoritairement sous un silence bien pesant. Au centre, c’est le barrage. La nuit est tombée, le moment est venu. Le silence a envahit la vallée. Un autre silence, différent de celui de jour. Un silence nocturne couvrant toute cette séquence d’une précision d’orfèvre melvilien. Autant dans son exécution prévue et accomplie que dans le bref obstacle – une sale histoire de pneu crevé, là-haut sur la route sillonnant la colline surplombant les eaux – qui momentanément pouvait faire échouer le dispositif. La séquence n’est pas en temps réel mais on a l’impression qu’elle l’est. La cinéaste est très forte pour parvenir à dilater à ce point la temporalité interne. Et la tension qu’elle y injecte ajoute à la pleine réussite de l’entreprise.

     La virée nocturne n’arrive à son terme qu’après un long plan fixe en voiture, cadrant des visages tendus, muets, où seules les respirations envahissent la bande son avant de s’atténuer et d’accueillir un léger bruit d’explosion hors champ puis après un contrôle de police sans imper, malgré les godasses pleine de boue de Josh et les premières crises de démangeaison de Dena. Une séquence de suspense en appendice, inattendue, d’une puissance rare.

     Ce n’est que lors de mon second visionnage que j’y ai vraiment prêté attention : le corps de Dena la gratte déjà, dans cette voiture, l’inquiétude la gagne immédiatement le geste accompli tandis qu’elle semblait plutôt tranquille avant l’exécution du plan. Premières crises d’urticaire discrètes avant de plus grandes bien après, la maculant de plaques, l’embarquant vers des sommets d’angoisse insondable.

     Le jour soudain supplantant la nuit agit autant comme vecteur libérateur qu’en tant que plongée inextricable dans une noirceur absolue. La nouvelle de la disparition d’un campeur fait disparaître les maigres satisfactions de réussite, sur lesquelles il ne faudrait pas trop compter sur Josh pour les célébrer tant il reste mutique et opaque jusqu’au bout. Son mutisme engagé se transforme d’ailleurs bientôt en dangereux silence. Et cet hermétisme permet justement de croire en ses brutales reconversions. C’est un homme d’action. Sans attachement. Sans émotion.

     La réussite de la nuit se perd dans la peur du jour. Trois piliers organisés, parfaits adjoints qui ne sont plus du tout complémentaires, ne se parlent qu’au téléphone (le troisième homme disparaît entièrement du champ avant même le contrôle de police), ne sont faits plus que de crainte, de tremblement, sans aucun échange de regard après de mécaniques appels de phares, précédant une brutale et inévitable altercation dans un hammam.

     Night moves est un thriller post-moderne sans esbroufe ni dispersion, comme l’était La dernière piste, son western. Le cinéma de Kelly Reichardt, bien qu’il cite aussi, est unique, fait de minuscules soubresauts, d’élans dramatiques minimalistes. Un cinéma qui appartient moins à la contemplation qu’à une implication hypnotique. Qu’on soit ici dans un désert indéfini, poussant des carrioles ou là dans l’Oregon, en plein attentat éco-terroriste. C’est un cinéma du mouvement d’une simplicité biblique et d’une subtilité ahurissante qui fait écho aux grands films de casse, d’évasion, de voyages, protocolaires et/ou fantastiques, citons pêle-mêle Le cercle rouge, Le trou, Le salaire de la peur. L’orchestration d’un Melville, la précision d’un Becker, le déploiement dramatique d’un Clouzot. Auxquels on pourrait ajouter Mann. Ultime cinéaste de la nuit. Oui, rien que ça. Night moves, film de la nuit. Film rêvé.

Eden – Mia Hansen-Løve – 2014

12.-eden-mia-hansen-love-2014-1024x682Human after all.

   6.2   C’était le film rêvé, en ce qui me concerne. Disons l’une de mes cinq grosses attentes de l’année. Parce que La French touch. Et parce que Mia Hansen-Løve. En seulement trois films, mais trois merveilles, la réalisatrice s’est hissée très haut dans la liste des (jeunes) cinéastes en activité qui me sont chers. Doublant allégrement son homme d’ailleurs. Qui fait pourtant mieux qu’elle cette année. Bref.

     Eden est à ce jour son projet le plus fou, le plus ambitieux, le plus excitant et le plus casse-gueule ex-aequo avec Le père de mes enfants – Traiter de la vie et de la mort d’Humbert Balsan n’était pas chose aisée. Et dans le même temps, Eden ne fait que pérenniser ses thématiques et trajectoires : son goût pour les récits elliptiques, le passage du temps, l’errance délicate et mystérieuse jusqu’à l’opacité de son personnage central et une ambiance ouatée débarrassée des tendances romanesques, jusqu’à l’abstraction.

     Eden (le titre reprend celui du Fanzine de l’époque) semblait parti pour combiner tout cela à merveille en racontant à sa manière l’histoire d’un courant musical né en France au début des années 90 par le prisme de Paul, ado branché, bientôt éternel DJ se cantonnant à faire du Garage, sorte de mixture entre la house et la disco qui connaîtra de petites heures de gloires (soirées Queen ou Respect) avant de doucement se faire avaler par les diversifications de la musique électronique. La réalisatrice s’est par ailleurs beaucoup inspiré de son grand frère Sven Løve, qui officia dans le courant en tant qu’organisateur et DJ de ces premières raves.

     Le film est très déstabilisant puisqu’il s’adapte aux tâtonnements de Paul, le suit et s’accroche à lui contre vents et marées, dans son propre tempo, son instabilité, se cherche, galère et ne va nulle part. Avec le recul je trouve que c’est un parti pris osé et très réussi, cette manière qu’a le film de ne jamais vraiment se perdre, de se rétracter quasi systématiquement sur les flâneries sentimentales du personnage. Eden est un film totalement informe, sans aucune ligne directrice, point de rattache ou de bascule. Il y a quelque chose de Bresson (Le diable probablement) et de Garrel (Les amants réguliers) là-dedans mais sans l’extase ni la sidération.

     Mais zéro climax génère-t-il forcément zéro fulgurances ? Je comprends l’idée de ne jamais sombrer dans la pure rêverie ou au contraire de vouloir tout contrôler puisque Paul est à la fois loin de ça et entre tout ça. Mais un moment donné on espère un glissement. Type L’eau froide d’Assayas, auquel on pense énormément. On se met à rêver de suivre ce personnage illuminé et dépressif, le dessinateur Cyril. Parfois, on espère un lâché prise durant l’une des nombreuses soirées danse et ecstasy dans lesquelles le film s’aventure mais ne livre finalement et logiquement que d’infimes instants, jamais croustillants. Il manque le tourbillon. Ce tourbillon qui a aussi manqué à Paul. Au frère de Mia Hansen-Love. Il manque un embrasement de ce paradis perdu d’avance d’un courant mort-né, aux ambitions spirituelles et politiques mais qui restera à jamais qu’un concept usé. Le film fait lui aussi état d’une ambition usée. Après mai d’Assayas aussi, mais il s’en sortait mieux à mon avis. L’ivresse sensitive tant espérée cède le pas à un décalage désaffecté.

     Lors d’une trop courte séquence festive en 1995, les Daft Punk testent sur un premier public le vinyle de leur premier single Da Funk qu’ils viennent de recevoir. Grand moment que le film ne saisit qu’à moitié, comme s’il n’osait pas vraiment se jeter dans la gueule du loup, comme s’il craignait d’être dans la pose. Trois autres morceaux du groupe disséminés ci et là de manière différentes les unes des autres, marqueront le passage des époques, autant qu’ils accentueront ce décalage gargantuesque entre le groupe fantomatique qui réussit et le garçon paumé qui ne cesse de ramer. Tout est agencé. Trop. Du coup, zéro émotion, ou presque. J’ai parfois ri et pris du plaisir au milieu de cette asphyxie notamment grâce à Vincent Macaigne qui est génial une fois de plus. Il faut l’entendre dire « Tu as un humour douteux, toi » c’est à se tordre. Le pseudo gag des Daft Punk qui se font recaler par deux fois aux soirées Cheers « Regardez à Thomas et Guy-Man » m’a aussi beaucoup amusé. Ainsi que ce plan panoramique dans le flou sur Within. Mais c’est peu, c’est frustrant. C’est donc une déception. Mais c’est finalement un film que j’aime beaucoup, pour les raisons qui me lient d’affinités avec le cinéma de Mia Hansen-Løve. J’aime sa nonchalance, sa sécheresse. Qui sait, si ça se trouve je finirais même un jour par l’adorer.

Tremblement de terre (Earthquake) – Mark Robson – 1975

11.-tremblement-de-terre-earthquake-mark-robson-1975-1024x766Laisse béton.

   4.4   Tout juste bon à faire défiler les stars et à surfer sur la vague, Tremblement de terre n’est pas le film catastrophe le plus intéressant des années 70, loin s’en faut. Il y a surtout un gros problème au niveau des personnages. Du coup, toute la mise en place est laborieuse puisqu’on se fiche de ces flics antipathiques, de ce trio amoureux mal dessiné, de ce cascadeur à moto sans relief. On attend la catastrophe. Comme souvent c’est une affaire de signes. Un sismographe stagiaire ici prévoit les tremblements mais évidemment personne n’écoute. L’aspect documenté est ce que le film fait de mieux encore que ça fasse tout de même archi brouillon. La deuxième partie troque donc cet ennui dans la caractérisation pour l’action, d’abord ces fortes secousses à la fois bien dynamisées par le montage et super cheaps à l’image, en alternant par exemple de très judicieuses déformations d’immeubles en effet de miroir et de ridicules jets de sang WTF sur l’écran bien schématiques et moches lors de la chute soudaine et cruelle d’un ascenseur plein à craquer. C’est le gros souci du film de vouloir trop en montrer ce qui l’éloigne de son caractère survival. Je ne retiens vraiment que la scène de l’évacuation de l’escalier, longue, méticuleuse, même si gâchée par un montage parallèle bien lourd. De manière générale le film n’ose pas s’étendre – A l’image du sauvetage des sous-sols. On est bien loin de La tour infernale et à des années lumières de L’aventure du Poséidon qui savaient tous deux s’accaparer la durée, l’espace. Pour le reste, notamment les douloureux plans larges – effets spéciaux vieillis – il y a beaucoup de chose à jeter mais étant friand de ce genre de truc et donc hyper indulgent, j’avoue avoir pris un certain plaisir dans l’ensemble, je suis tout du moins loin de trouver ça détestable.

Jeune et jolie – François Ozon – 2013

10850229_10152533127327106_7609262439397902957_nJe suis moi.

   7.0   Jeune et Jolie rappelle un peu A nos amours. J’imagine que sur cette comparaison lapidaire, gratuite et indémontrable, j’en perds la moitié d’entre vous. Pourtant oui, j’ai pensé au film de Maurice Pialat – J’aurais très bien pu parler de Buñuel, difficile en effet de ne pas citer Belle de jour. Isabelle, comme Suzanne, s’émancipe par la découverte de sa sexualité au point d’utiliser son corps à des fins purement expérimentales – Pour la science, aurait-on dit, dans une société reculée. L’une le fait en multipliant les aventures amoureuses, l’autre en se prostituant. Isabelle confiera pour sa défense aux policiers et à son psy – après la mort soudaine de l’un de ses clients – que ce qu’elle faisait relevait de l’expérience.

     L’environnement familial n’a rien de comparable chez Ozon et chez Pialat. Au climat électrique de l’un répond une entité douce et alchimique ou presque chez l’autre. Presque, oui car il y a quelque chose d’assez destructeur là-dedans, de contaminé, mais qui parvient à rester masqué même lors des paroles de trop d’Isabelle ou lors de la découverte de son secret. Le fait que le foyer soit une famille recomposée n’est pas étranger à cette impression, d’autant que le mari de sa mère n’est pas son père ce qui occasionne un jeu de séduction étrange et maladroit. Rien n’est précisé concernant le petit frère mais il pourrait tout aussi bien être issu de ce mariage là ce qui crée une relation déroutante entre ce pré-adolescent et sa grande (demi) sœur.

     Le film s’ouvre d’ailleurs dans une bulle estivale familiale où l’on ne soupçonne aucunement le portrait sous forme de saisons (rythmé par quatre morceaux de Françoise Hardy) que s’apprête à nous offrir Ozon. Pourtant, Isabelle est très vite guettée par les hommes, tout converge subtilement ou non vers un monde de désir et de séduction. C’est même à travers les yeux de son petit frère que le film s’ouvre puisqu’il observe sa sœur seins nus sur le sable à travers des jumelles. Le ver est dans la pomme, d’autant que quelques scènes plus tard, il la surprend cette fois en train de se masturber dans son lit.

     Les parents ont aussi leur rôle à jouer là-dedans tant ils recèlent d’une grande ouverture d’esprit, jamais gênés d’évoquer l’amour et la sexualité de leur fille. Des parents cool, en somme. Sa mère voudrait qu’elle soit amoureuse de cet allemand comme elle voudrait plus tard, au printemps, qu’elle soit amoureuse d’un autre garçon. Mais l’allemand s’il pouvait devenir l’amour de vacances idéal (pour sa mère mais aussi pour Isabelle, qui quelque part à cet instant-là cherche encore peut-être l’adolescence sentimentale, le sexe idéalisé) sera juste bon à lui ôter sa virginité. Le film baigne déjà dans la transgression, le scandale. C’est une première fois inattendue, qui l’embarque ailleurs. Et si le lien avec la mère semblait fort, il semblait fort seulement, disparaissant progressivement au fil des saisons. Jusqu’à la rencontre finale avec Charlotte Rampling qui apporte là encore tout un tas de questionnements, d’inconnue.

     Isabelle fête ses dix-sept ans comme Adèle fêtait ses seize ans dans le film de Kechiche. Festivité témoin d’une dernière alchimie avant les grands bouleversements que ces âges déterminent. Dans la scène suivant l’ellipse chez Kechiche, Adèle habite chez Emma tandis que chez Ozon, Isabelle s’engouffre dans les couloirs d’un hôtel dans lequel elle s’apprête à effectuer une passe habituelle. Kechiche utilisait de grands trous de plusieurs années quand les ellipses sont saisonnières chez Ozon. Souvenons-nous qu’Ozon a par ailleurs jadis déjà élaboré son (plus beau) film en jouant de cette thématique séquentielle Une partie / Un moment de vie. C’était le conceptuel 5×2.

     C’est le récit d’une transformation au sein d’une souche familiale, comme souvent c’est le cas chez Ozon. Le portrait d’une fille qui devient femme en prenant une bifurcation aux conventions inculquées par son environnement familial. Pourtant, de ces fameuses conventions, la famille en est déjà porteuse d’une déroute et le film s’amuse à triturer cela dans chaque séquence qu’ils ont en commun, où il s’agit de surprendre quelqu’un (on ne compte pas le nombre de scènes construites là-dessus) et de dévier imperceptiblement des trajectoires (le beau-père qui se rapproche anormalement de sa belle-fille alors qu’il est au courant de son secret ; Isabelle qui surprend sa mère en plein flirt suggestif avec leur meilleur ami).

     C’était Mia Hansen-Love qui avait aussi superbement traité la fragilité du cocon familial dans Tout est pardonné, dans ses autres films aussi cela dit, mais plus encore ici où un père se droguait et détruisait son foyer. Ici c’est une fille qui fait la pute. Dans chaque cas, secret ou non, tout s’ébranle. Marine Vacth véritable révélation est un personnage opaque jusqu’au bout, dont on ne saura jamais vraiment les grandes motivations. Jeune et jolie est un beau film sur une libération adolescente bouleversée et sur l’éclatement à petit feu d’une cellule familiale bourgeoise qui ne soupçonne rien et pouvait tout envisager sauf ça.

Une nouvelle amie – François Ozon – 2014

10409650_10152509915217106_8688151935435916664_nJe suis femme.

   6.0   C’est fou ça. J’ai vu douze films d’Ozon déjà. Oui, douze ! C’est en les listant que je m’en suis rendu compte. On me l’aurait demandé, au débotté j’aurais dit cinq ou six. C’est dire si son cinéma me passe relativement au-dessus, sans que je le déteste par ailleurs. Bon, Une nouvelle amie, le cru Ozon 2014 est une réussite totale. J’ai marché à fond. Putain, Anaïs quoi. Je t’aime. Et Romain Duris qui est génial.

     C’est l’histoire d’une fille qui tombe amoureuse de sa nouvelle meilleure amie parce que c’est un garçon, mais se refuse à elle parce que c’est un garçon. Enfin, au début ce n’est pas tout à fait cela mais ça le devient et c’est ce que le film réussit de plus beau : la relation ambiguë et vertigineuse entre David/Virginia et Claire.

     C’est un film sur la brèche, beaucoup plus touchant que caricatural. Et le film s’amuse beaucoup de ce statut-là, il est aussi très drôle et il me surprend sans cesse. C’est un peu à double tranchant le cinéma de François Ozon. Les personnages sont ici très beaux je trouve, ailleurs non. Alors oui ce n’est pas toujours finaud c’est vrai, A la rigueur j’aime moins le personnage joué par Personnaz, pas toujours bien dessiné. Mais la magie m’emporte dans son ensemble.

     C’est un peu ce que pourrait aujourd’hui faire Almodovar s’il savait encore faire des films. Bref, dans le top 5 Ozon, à l’aise.

The breakfast club – John Hugues – 1985

10440203_10152526013612106_5585738577828896300_nWe are not alone.

   8.1   Au départ c’est une banale journée de colle pour nos cinq trublions. Le jour se lève dans un lycée dont on ne voit pas grand-chose sinon son enceinte et quelques couloirs accueillant l’arrivée des cinq punis, en voiture ou à pied. Les parents si on les aperçoit ne sont que des pantins figurants.

     Auparavant le film aura débuté par une curieuse voix off de l’un des élèves en question, semble-t-il, synthétisant brièvement sur la valeur de cette punition et ce qu’elle engage comme réflexion collective. Nous n’apprendrons qu’au terme du film qu’il s’agit en fait de la dissertation groupée prise en main ce jour-là par Brian, le cerveau (son prénom est déjà une anagramme) comme il est vite catalogué par élèves et professeurs. Intello dirait-on chez nous.

     Rien ne laisse pourtant présager cet élan collectif final. C’est toute la subtile beauté du film de John Hugues d’avoir créé cette bulle d’amitié improbable par l’entreprise de cette journée de colle tandis que rien ne semble à priori rapprocher les cinq adolescents perturbés.

     The breakfast club joue sur une double dynamique de rapprochement. La libération par l’espace, occasionnant l’émancipation corporelle. Puis le confinement, générant la réunion spirituelle. Afin que les discussions ne tournent plus autour d’un flot d’insultes, de méchanceté gratuite ou d’indifférence il faut briser le cadre, gicler de cette pièce géante, spatialement déstructurée – avec ses murs, ses étages et ses espaces blancs – et tisser une toile indécise mais séduisante à travers les couloirs. C’est une première ouverture. Au moment où le proviseur s’en va se faire couler un café.

     A se lancer dans cette partie de cache-cache, le groupe se forme, tout du moins les dissensions de bas étage se dispersent, s’effacent. Cette solidarité en germe se confirmera plus tard lorsque l’un d’eux pourrait être balancé mais qu’ils n’en font rien. Le film s’amuse alors de ses transitions : pause repas jubilatoire, trêve fumette et défouloir dansant. On se cherche toujours mais avec beaucoup plus de jeu que de méchanceté.

     Puis le film bascule le temps d’une longue séquence, discussion à cinq absolument bouleversante, en cercle, pendant dix-sept minutes.  Où chacun avoue tour à tour certaines de ses faiblesses et/ou le pourquoi de sa présence ici ce jour. La mise en scène utilise trois régimes de plans durant cette séquence phare : serrés, isolant les visages pour parfaire les individualités ; larges, d’ensemble, toujours le même par ailleurs où les postures de chacun créent une forme de bulle corporelle idéale ; travellings glissés autour de la bulle dès l’instant que l’un d’eux se confie plus longuement. La séquence oscille sur plusieurs terrains émotionnels. Proche de l’implosion, entre rires groupés et larmes franches, chacun y parle de sa solitude, du gouffre générationnel qui les sépare de leurs parents, de la quête de perfection, de maltraitance, d’effet de groupe. Les parents ont beau être physiquement absents ils sont là partout, dans les évocations douloureuses de chacun. Ce sont les vrais méchants (dans l’ombre) du film. Vérités, extrapolations et mensonges se chevauchent pour ne laisser au final qu’un profond malaise général, entre la colère et le trouble mélancolique de la peur d’être ce que l’on ne veut pas devenir. The breakfast club donne envie d’être collé, de partager une punition de groupe. Le partage et la confession. Pour ne plus jamais être seul (Quand l’un évoque sa méchanceté pour que son père soit fier de ne pas avoir un looser de fils, l’autre a la peur panique de rapporter un zéro à la maison, au point de penser mettre fin à ses jours).

     Après une si puissante échappée dramatique le film retombe avec élégance dans une belle légèreté où le guide (the brain) s’en va conduire (la disserte pour cinq) les deux nouveaux couples d’amants improbables. Le film se clôt là-dessus, happy-end magnifique, sur un morceau de Simple Minds qui déjà ouvrait le film (et qui sera d’ailleurs repris en clin d’œil dans une comédie adolescente plus grasse quinze ans plus tard : American Pie) comme pour y accentuer son cachet irréel, son aspiration utopique.

Gone girl – David Fincher – 2014

GONE GIRL, from left: Ben Affleck, Rosamund Pike, 2014. ph: Merrick Morton/TM & copyright ©20thWhat lies beneath.

   7.0   Il y a encore quelques jours je n’aurais pas cru pouvoir un jour être bouleversé par un film de Nolan et relativement déçu par un Fincher. Pourtant c’est le cas. Alors c’est un peu dur car j’ai trouvé Gone girl absolument brillant, efficace et passionnant sur l’instant, une séance comme je les aime, que l’on ne voit pas passer. J’ai simplement peur qu’il ne m’en reste vite plus grand chose. On verra. Là, dans l’immédiat, le film me plait. Mais ça me semble tout de même à des années lumières de ses récents précédents films – Hors Benjamin Button.

     Un plan de Seven pourrait à lui seul résumer la démarche de Gone Girl, celui de ces lignes à haute tension, qui saturent le cadre autant qu’elles convoquent une multitude de possibles. Une voiture au loin, minuscule, y sillonnait cette profusion d’axe provoquant à la fois angoisse de l’indécision et fascination pour sa résolution. L’espace infini et menaçant était balayé d’un revers par une longue séquence dans cette voiture qui parvenait elle aussi à multiplier les sources d’angoisse. Dedans autant que dehors, rien de rassurant. On pourrait faire ce parallèle avec toute la filmographie de Fincher, cela dit.

     Si au premier abord, Gone girl semble être un croisement entre Passion de Brian de Palma et Apparences de Robert Zemeckis, il ne s’en démarque que dans le dérèglement imposé par un récit transgressif, cynique, évolutif, d’un apparent statisme déconcertant. C’est à la fois un exercice de style triturant les bases du thriller domestique autant qu’un pur film d’épouvante sans qu’il ne choisisse véritablement de creuser le terreau hitchcockien ou s’aventurer sur les traces ésotériques d’un Lynch. A ne pas choisir, délibérément, le film surprend. Et son refus du climax accentue cette dimension angoissante. A tel point que ce détachement froid l’empêche aussi d’atteindre la grandeur de certains de ses précédents films.

     Fincher réinvestit donc un genre qui l’a fait naître et qu’il a d’emblée trituré (Seven) peu avant de le faire éclater (Panic room) puis de le broyer (Fight club) pour le souiller encore aujourd’hui selon une construction qui ne ressemble à rien de déjà vu et un récit absolument déroutant sans cesse en mutation. Le film se rie d’une société renfermée sur l’obsession de ce qu’elle renvoie, d’un modèle bourgeois polaire, famélique, jusqu’à y trucider violemment, dans une séquence magistrale, un golden boy inoffensif, pure figuration et objet de transition pulvérisé qui serait de l’autre côté dans un livre d’Ellis.

     Reste que Gone girl s’avère complètement prisonnier de son processus de désincarnation extrême, si bien que nous même nous désagrégeons à mesure qu’il s’engouffre dans cette glaciation sans fin. Cela est bien entendu renforcé par des jeux caricaturaux entre le regard de pierre d’une – excellente, au demeurant – Rosamund Pike en poupée de cire (Amazing Amy) que via un Ben Affleck rasoir qui n’a guère besoin de forcer son jeu amorphe habituel. C’est une grisaille – sublimes premiers plans – qui contamine absolument tout, jusqu’au plaisir diffus qu’on parvient pourtant à prendre, au détour d’une bourrasque de sucre qui remplace ce que l’on pensait être un doux manteau neigeux ou d’une composition de Reznor aussi riche que minimaliste qui fait grimper le désarroi.

     La dernière partie du film aurait été parfaite si le couple, une fois réuni, avaient amorcé un vrai nouveau départ, amoral, improbable, d’admiration mutuelle, mué par la transcendance du mensonge et du danger. Ou s’il avait délibérément sombré dans une folie furieuse. Au lieu de ça il s’embourbe dans une pseudo haine sourde tout en faux-semblant, prête à éclater mais que l’on ne verra pas éclater. Après une si cotonneuse déroute le film aurait pourtant bien mérité de basculer dans la farce ou le pur film de genre.

Love is strange – Ira Sachs – 2014

love-is-strangeUn couple déménage.

   7.2   C’est un beau film. Je pense sincèrement que c’est même un peu plus que ça. Mais j’attendais tellement Ira Sachs au tournant depuis le mémorable Keep the lights on que je suis un peu déçu de le voir abandonner quelques fulgurances et glissements magnifiques dont il avait le secret. Love is strange est un beau mélo en douceur, une superbe histoire d’amour où les personnages centraux sont rarement dans le même cadre. Les deux hommes, récemment mariés, sont obligés de déménager et en attendant de retrouver un appartement, d’être hébergés chez des amis, séparément, puisque aucun ne peut accueillir les deux. Du coup c’est aussi hyper ancré en 2014, mariage homo, crise du logement, mais sans en faire un pamphlet sur-écrit non plus. C’est surtout un beau film de transmission, sur l’exemple que l’on donne aux enfants. C’est à la fois banal dans le récit, mais pas tant que ça dans la mise en scène. Je n’ai jamais vu une histoire si banale traitée avec autant d’élégance, de justesse, de transparence. Ou alors si, chez Hong Sang-soo. J’ai lu partout que l’on comparait ça à Ozu. Je n’ai jamais rien vu d’Ozu mais comme c’est le cinéma que j’ai le plus envie de découvrir, je vais faire en sorte de m’y jeter au plus vite. En tout cas, j’adore comment sont filmés les appartements dans Love is strange. Et c’était déjà ce qui m’avait marqué dans le précédent. Après je crois que le film s’embarrasse de certaines séquences (le toit, par exemple) et qu’il n’en développe pas suffisamment d’autre. Mais bon, il y a tellement de belles choses à côté. Et rarement je n’aurais vu la musique de Chopin si bien utilisée, depuis Sonate d’automne. Et reçu une ellipse dans un mélo de manière si frontale, puissante. C’est un film d’une élégance incroyable. Avec New York et Marisa Tomei, magnifiées.

L’eau froide – Olivier Assayas – 1994

24.-leau-froide-olivier-assayas-1994-1024x697Janitor of lunacy.

   8.3   Revu cette merveille qui m’avait beaucoup marquée il y a quelques années. Grand film sur une adolescence aux illusions déchues, sans repères, qui se laisse dériver à un semblant de liberté post soixante huitarde, tandis que le conflit entre les générations se démarque inéluctablement. J’aime beaucoup ce que vient trouver Assayas avec ses acteurs, tout particulièrement Virginie Ledoyen qui irradie complètement le film, je ne l’avais jamais vu aussi habitée, ni même aussi bouleversante. C’est elle le moteur de cette révolte. Christine et Gilles sont au lycée, ils ont tous deux seize ans, vivent tous deux chez des parents séparés et n’ont que faire des cours qu’ils préfèrent remplacer par des vols au supermarché ou des petites fêtes dans une maison abandonnée. Assayas suit avec intelligence les dissensions entre les jeunes et les grands, ceux que l’on ne canalise pas et ceux que l’on ne voit pas. Quand l’un est surveillé de près dans les notes qu’il ramène, l’autre a le reste de l’année en pension qui lui pend au nez lorsqu’elle se retrouve prise au commissariat. Si les deux amis semblent suivre la même route, c’est Christine qui en sera l’initiatrice d’une nouvelle, une fugue sans rien, vers rien, fuyant à tout prix tout ce qui pourrait la rattacher à son passé. Assayas saisit des instants prodigieux. Je crois que c’est le propre de son cinéma, saisir des instants. Lors de cette fête par exemple, qui occupe les deux tiers du film, dans laquelle on voit une longue scène où chacun se passe une pipe de tabac, que l’on discerne à peine dans le noir, ou alors seulement le foyer qui rougit à chaque inspiration. Fête où l’on voit des moments de danse fabuleux qui ne sont pas loin de faire penser au cinéma de Claire Denis. Ou encore lorsque l’on décide de tout brûler et qu’un somptueux feu de bois s’improvise dans le champ. Plus tard aussi lorsque les deux amis s’échoueront au bord d’une rivière et tenteront de se tenir chaud. C’est une cristallisation de l’instant qui me parle énormément, en particulier quand c’est filmé ainsi, de façon si aérienne, envoûtante. Quant à l’utilisation musicale on n’en parle même pas : Nico, Dylan, Joplin, Leonard Cohen, Alice Cooper, Roxy Music… Je continue de penser que c’est le plus beau film d’Assayas, à la fois totalement désenchanté et complètement dans ses obsessions. Un film de mouvement sans but, de gestes perdus, de regards vides, de corps désarticulés, de lettres blanches, de brèches incomprises.

Tell me you love me – Saison 1 – HBO – 2007

35.15Pillow talk.

   9.0   Qui depuis Bergman avait su capter avec autant d’acuité, de nuances, de tendresse et de justesse les contrariétés quotidiennes d’un couple à l’écran ? Je conçois que la comparaison puisse faire frémir ou rendre perplexe, pourtant, au bout de ces huit heures de fiction, découpées en dix épisodes, c’est le premier constat qu’on en fait : C’est une autopsie sans précédent.

     Tell me you love me dissèque trois couples d’une petite ville américaine. Ils ne se connaissent pas mais sont suivis par le même thérapeute. Le registre choral s’arrête là ou presque – certains se croiseront ailleurs brièvement sans que cela n’influe réellement sur le récit. Trois couples, donc. Jamie et Hugo, non loin de la trentaine, en passe de se marier. Carolyn et Palek, la trentaine tassée, essayant de faire un bébé. Katie et David, la quarantaine, deux enfants. Les premiers dont la liberté post adolescente n’est pas si lointaine, doutent de leur attachement réel l’un envers l’autre, de leur fidélité, tant c’est une passion entièrement consommée autour du sexe. Les deuxièmes sont dans une crise sans précédent puisqu’ils ne parviennent pas à concevoir cet enfant tant espéré, tandis qu’autour d’eux tous les sujets semblent converger vers les naissances. Les derniers sont des parents comblés mais leur apparent bonheur conjugal est obscurci par une sexualité au point mort.

     Raconté ainsi, Tell me you love me fait craindre le catalogue de névroses conjugales élémentaires bien ordonnancées. Mais c’est en enrichissant les rapports, les dialogues, les silences gênants entre chacun que la série devient de plus en plus fascinante et émouvante. Il faut cette durée. Il faut que ça s’étire. En déployant des détresses enfouies, des interrogations en perpétuelle évolution et surtout en filmant la sexualité ainsi, de la manière la plus crue et frontale possible, tout en l’accueillant avec une pudeur naturelle. C’est une sexualité maladroite, pulsionnelle, que l’on baise à la va-vite ou selon tout un cérémonial, que l’on se masturbe en solo ou que l’on s’excite par téléphone, le sexe est filmé pleinement, sans filtre. Parties intimes ouvertement visibles, paroles crues, le quotidien conjugal est pris dans toute sa trivialité. On aura rarement vu au travers d’une fiction (non pornographique) si peu de vêtement et de drap durant des ébats.

     La polémique autour des séquences de sexe qui voulait qu’elles ne soient pas simulées n’a pas lieu d’être pour la simple et bonne raison que le travail de mise en scène ici, au détour de ces explicites scènes, ne cherche aucunement à embellir, exciter ou provoquer. La représentation du sexe se fait suivant l’approche que Guiraudie en faisait l’an passé dans L’inconnu du lac. Quelque chose d’instinctif, emprunté, cru autant que pudique. Il ne s’agit pas de faire de gros plans mais de coller au plus près d’une certaine authenticité. Ce qui rejoint la thématique centrale d’une sexualité mise à nu, autant dans les rapports que dans le dialogue qu’elle suscite.

     Il y a au moins deux personnages qui me touchent au plus haut point. Je pense que l’interprétation y joue, bien entendu, mais je les trouve d’une richesse inouïe, à la fois proches de moi et complètement opaques, hermétiques. Il s’agit de Katie et Palek. Palek est à mon avis celui qui me tend un miroir. Amoureux égoïste et dévoué qui se laisse porter, sa personnalité se décuple dans la seconde partie de la saison. Capable à la fois de se sentir oppressé et éloigné chez son meilleur ami en observant ses gosses calmes devant lui, il peut en revanche partager une bulle puérile avec un enfant dans un château gonflable – Scène magnifique. Il transporte l’indécision en permanence. On ne sait d’ailleurs pas si le rejet de son père qu’il évoque lui échoit vraiment ou s’il est continuellement dans le refus d’abandonner sa liberté adolescente. Il aime tellement Carolyn qu’il a fini par se persuader qu’il désirait avoir un enfant autant qu’elle le désirait. La série creuse ainsi les tempéraments de chacun allant le plus en profondeur possible. Le terme autopsie me semble pour le coup tout à fait adapté, utilisant ou non tout ce qui est à sa disposition ne se privant pas par exemple de convoquer amis et famille.

     Et puis il y a Katie. Si Palek semble être le personnage le plus énigmatique, celui que l’on ne serait pas surpris de voir tout quitter du jour au lendemain, sans que pourtant il n’en fasse jamais rien, Katie est le personnage le plus insondable. C’est une mère de famille amoureuse de ses enfants, évidemment, mais aussi amoureuse de son mari, à tel point qu’elle ne semble jamais avoir pensé à un éventuel schéma alternatif. Son monde tourne pour eux. Mais son identité sexuelle lui joue des tours. Sa libido est à la fois effacée et sur le bord de la l’implosion, éteinte par la force des habitudes – elle n’a pas fait l’amour avec son mari depuis un an, elle sait que ça fait un an puisque c’était pour fêter leur énième anniversaire de mariage – et pourtant c’est cette même envie qui la travaille durablement, renforcée par cette découverte surprise d’un mari s’astiquant dans son coin.

     La série va donc continuer de surprendre. Rien n’est figé. Elle offre par exemple à suivre un quatrième couple, en l’esquissant plus qu’en ne le triturant. Celui de la thérapeute. Qui bien qu’appréhendant le sexe et la vie avec nettement plus de recul et de sagesse, ne sont néanmoins pas délesté de douleurs, regrets, passé épique. La série alterne donc ces séances de thérapie et le quotidien de chacun des couples, n’hésitant pas à creuser et c’est là où elle est excelle, la durée des malaises ambiants, afin de détecter ce qui les mets en marche. Comment ne pas s’identifier ne serait-ce qu’un peu à ces séquences qui agissent comme des miroirs de nos vies personnelles ? Un malaise durable s’installe alors entre l’écran et le spectateur, parce que ces interrogations, intimement semblables ou seulement esquissées, sont le lot de notre quotidien, forcément, un jour ou l’autre.

     Tout est question de compromis et d’ajustements. Le cœur du problème c’est la communication. Le manque de communication. C’est la constante. Aussi bien sexuellement que pour les plus invisibles instants quotidiens mutuels. Un moment donné, May, la thérapeute, pour répondre aux craintes de David, lui dit quelque chose du genre « Si vous acceptez de venir, tout va changer ». Ce n’est qu’une question d’ouverture d’esprit, d’ouverture à la parole. C’est aussi la beauté de son couple à elle, qui ne vit pas non plus dans une bulle parfaite. C’est un couple dont on sent qu’il a dû franchir les obstacles les plus variés et accepter de composer avec les obsessions de l’autre, pour en arriver là. Et la sienne d’obsession, c’est un homme, un vieil amour de jeunesse. De l’avoir insérer dans le récit aussi délicatement est une belle preuve de pudeur et de finesse illustrant à merveille ce que n’aura cessé d’être la série d’un bout à l’autre de ces dix épisodes.

     La série joue admirablement sur les silences et moments suspendus, de ceux qui génèrent la gêne, le malaise, aussi bien dans les scènes quotidiennes que durant les thérapies. C’est d’ailleurs souvent lors d’entrevues solitaires que les personnages peuvent approfondir leur douleur en acceptant de compromettre les secrets de leur couple sans avoir la menace d’un regard à leurs côtés. Le plus bel exemple concerne David, qui rejette d’abord ces séances parce qu’il craint de les voir sonner le glas de son couple, avant d’en devenir finalement plus accroc que sa Katie. Constamment, par petites touches comme celle-ci, la série surprend, tout en restant sur un terrain domestique. Il suffit d’évoquer la place inattendue de Hugo, remplacé assez rapidement par un autre. Tout peut exploser à tout instant. C’est un peu ce que nous offre ce dernier épisode, qui malgré sa fin lumineuse en trois temps, n’aura jamais fait entrer autant d’inquiétude, de fébrilité au sein de ces couples fragiles, qui s’ils s’aiment immensément, ressentent et acceptent qu’ils ont perdu cette osmose qu’ils croyaient avoir construit et pérenniser par le passé. La dernière scène entre Katie et David est l’un des trucs les plus déchirants vu dans une série. Dans une fiction tout court.

     La seule lecture que l’on pourrait considérer figée concerne l’attrait particulier pour les personnages féminins – Encore que ce ne soit pas si évident que cela. Que la créatrice de la série soit une femme la rapproche forcément de ses créations féminines. Non pas qu’elles soient valorisées par rapport aux hommes, mais peut-être plus au centre qu’eux, plus disséquées, ce qui souvent les amènent à d’ailleurs être plus agaçantes. On est donc tenté de penser et ce que Tell me you love me fait de Jamie le confirme, qu’avec ou sans les maris, la série continuerait quoiqu’il arrive de rester aux crochets de ces personnages féminins, de leurs névroses, de leur perdition.

     Il n’y aura pas eu de saison 2. Ce n’est pas un problème d’audience ou de production, simplement, Cynthia Mort, sa créatrice, juge avoir été au fond de ce qu’elle avait voulu creuser, qu’une suite aurait soit tapé dans la redite soit dans un décentrage qui ne lui aurait pas fait de bien. Et je la rejoins. Ces dix épisodes se suffisent à eux-mêmes. Réalistes. Minimalistes. Aucun générique. Et aucune bande son sinon celle qui clôt systématiquement chaque fin d’épisode, se déclenchant souvent dans une douce séquence de couple pour nous emmener délicatement vers ce fond noir, sur lequel s’inscrit le titre du show en lettres bleues. Que dire d’autre sinon que tout ça m’a follement secoué.

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silencio


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