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Dieu seul me voit (Versailles-Chantiers) (Version interminable) – Bruno Podalydès – 1998

26.-dieu-seul-me-voit-bruno-podalydes-1998-version-interminable-1024x676L’homme qui aimait les femmes.

   9.5   J’ai découvert tout le cinéma de Podalydès l’année durant laquelle est sorti le troisième volet de sa trilogie versaillaise, Bancs publics (Versailles Rive droite). Une douche froide telle qu’elle parvint à m’éloigner un temps du cinéma de Podalydès, cinéma que je connaissais intégralement (jusqu’à ses courts) à l’exception de Dieu seul me voit, que je me réservais, savourais, délectais d’avance. Celui que cinéphiles et afficionados les plus aiguisés s’accordent à considérer, en majorité, comme son chef d’œuvre. Je me suis lancé dans la découverte tardive de cette supposée madeleine, aussi fébrile que méfiant, seulement l’an dernier. Et j’avais été déçu. Relativement, bien entendu. Déçu car ça n’atteignait à mes yeux pas la magie de son premier pourtant court opus versaillais et donc encore moins le magnifique Liberté Oléron dont j’avais fait à l’époque un film de chevet instantané, un vrai (Vu trois fois dans un laps de temps très court, si mes souvenirs sont bons). Déception relative qui m’avait tout de même bien déchiré le cœur tant je l’avais attendu et espéré comme le messie.

     A ce moment, j’avais pourtant déjà, depuis quelques temps, la version dite interminable dans mes starting. Craignant l’overdose j’avais préféré me retrancher sur la version cinéma, dans un premier temps, certain qu’elle me ferait me jeter sur la longue dans la foulée. Il m’aura fallu près d’un an pour transformer l’essai, ça me rend triste je dois bien l’admettre. Mais c’était peut-être le bon choix tant j’ai trouvé aujourd’hui ces six heures absolument géniales à tout point de vue. THE Renversement de situation. En fait, je pense ne pas avoir été satisfait par les deux heures de pérégrinations d’Albert Jeanjean à l’époque. Une version qui me laissait la vague impression de saynètes réussies, davantage dans la veine bande dessinée. Une somme de cases. Pas un ensemble. Il m’en fallait davantage. Il fallait que je me perde lamentablement dans son dédale sentimental sans pouvoir m’en relever. La durée (J’ai quasi tout regardé d’une traite). On y revient souvent. L’aubaine, tant cette version longue fourmille de détails futiles, de ludisme échevelé, de vides dantesques, de situations burlesques qui ne demandent qu’à s’étendre. C’est Charlot couplé à Tati, auxquels on aurait ajouté la parole. Et puis cette version rend l’ensemble moins abrupt dans ses enchainements, les épisodes se fermant systématiquement au bon moment, avec l’envie de poursuivre immédiatement. Une sorte de série idéale.

     Pourtant, à y observer de plus près, on n’a pas tant l’impression que Podalydès a chargé la mule. Son récit couvre toujours les aventures d’Albert Jeanjean, petit ingénieur du son sans ambition (Pourquoi t’es ingénieur du son, lui demande Anna ? Pour qu’on me laisse tranquille !) sur une semaine de sa vie de trentenaire avancé, entre deux tours d’élection municipale, pour laquelle il est assesseur au bureau de vote du coin. Une semaine durant laquelle il tombera sous le charme de trois femmes et finira par les faire tomber. Le parfait indomptable et improbable Dom Juan tant il peut souvent paraître empoté, lourdaud et cérémonial (lui qui n’aime pas rire au lit car il trouve que ça ne se marie pas très bien). Ce dimanche, en se rendant au scrutin, en plus d’une histoire de perche à récupérer, de raclette manquée la veille, de curieuse histoire de masque et de tuba – et finalement de chaussures de ski – Albert souhaite croiser à nouveau la femme de la première scène du film, qu’il a laissé filer avec son imper blanc et son chien, alors qu’elle lui demandait son chemin, qu’il s’empressa de très mal lui expliquer. Relation convoitée qui n’aura pas le temps d’éclore, puisqu’il la verra sortir de l’isoloir accompagnée d’un mioche. Ce jour-là il aurait aussi pu jeter son dévolu sur Anna (Jeanne Balibar) qui lui rendit son franc sourire au moment de sa signature mais c’est une fliquette un brin secrète – simplement venue prendre note du décompte des votes – qui attira son attention. C’est pourtant le lendemain, en Haute-Garonne, à ses heures libres, alors qu’il était venu faire la prise de son d’une interview du maire de Montgiscard qui tourne au fiasco pour cause de fanfare intempestive, qu’Albert, qui ne sut guère refuser de donner son sang (séquence hilarante dans la caravane) se retrouve bientôt à papillonner avec Sophie (Isabelle Candelier) une jeune infirmière. D’abord lors d’une soirée foot avec des amis à elle (Les sept nains, autre séquence à se faire dessus)  puis lors d’une autre soirée foot, chez lui cette fois, où ils sont accompagnés par le père de la jeune femme (génial Philippe Duclos, classe incarnée).

     Je ne vais pas faire une énumération du scénario mais cette générosité dans le récit provoque un nombre incalculable de situations banales rendues pas banales par leurs enchaînements, la durée qui leur est offerte, la mise en scène qui les caractérise. Ce quatrième épisode avec le père est d’ailleurs entièrement inédit. Et j’aurais tendance à dire que c’est celui que je préfère, celui que je trouve le plus beau, indécis, lumineux. Celui qui se rapproche peut-être le plus dans la gestion de la temporalité de Versailles Rive gauche. Celui où Albert Jeanjean est en réception. Sans doute parce que moi aussi j’ai toujours été gêné de recevoir. Bon, j’ai une casserole et un économe chez moi, personnellement, mais je me reconnais plutôt bien dans ce personnage, ses maladresses. Du coup je comprends pourquoi mon attachement à la version cinéma était moindre. On m’avait privé des meilleurs instants, qui sont beaux justement parce qu’ils sont de simples parenthèses entre d’autres moments plus cruciaux. Par exemple, tout le début du film, chez Albert – qui hésite entre plusieurs soirées – ainsi que le running gag magnifique avec Cruquet, c’est du bonheur à l’état pur. Sans parler de toutes ces séquences entre-deux, où Albert est chez lui, errant, déprimé, chantant, avec un fleuret à la main, arborant un sweet chou/fleur, une raclette polyvalente, un répondeur improbable, ses fameuses digressions solitaires. Personnage incertain, hésitant, parcouru de nausées pendant un rencart et réutilisant les arguments politiques de ses amis pour prouver qu’il a une conscience politique aux autres. Aux femmes, plus généralement. Ce que j’espérais finalement tant trouver devant la version cinéma il y a un an, je l’ai trouvé devant cette sublime version longue, qui pourrait durer six heures supplémentaires qu’elle ne parviendrait jamais à me lasser. 

     En amoureux de Versailles, amoureux des femmes, amoureux de son petit frère, Bruno Podalydès dresse un portrait élégant et fin d’un jeune parisien en pleine période de doutes sentimentaux, comme l’était un peu avant lui Paul Dédalus dans Comment je me suis disputé (ma vie sexuelle) d’Arnaud Desplechin – Impossible de ne pas les mettre un minimum en parallèle. Deux films riches, majeurs qui contiennent à eux seuls tous les questionnements intemporels des héros disloqués. Le Podalydès étant le versant comique du Desplechin. Avec un gout pour l’absurde poussé jusqu’à ses plus fétichistes élans au détour de chansons en boucle, chantonnées ou entendues, Guantanamera ou La Javanaise, une délirante obsession de Jeanjean et de son entourage pour sa calvitie naissante, Cruquet en guise de fil rouge, la curieuse et imposante place des animaux (Autruches, Flamants roses) ainsi que des balançoires et autres détails qui pullulent de partout. Art du dessin, aussi, qui pousse forcément son vice jusqu’à la citation, puisque Tintin semble être un vrai moteur, une présence permanente, qu’il s’incarne dans une petite fusée tirée d’Objectif lune, disposée à côté du répondeur d’Albert (Objet qui deviendra l’un des fils rouges du cinéma de Podalydès, avec la glaviole) voire de ce restaurant syldave (Hergé aime ça) dans laquelle nous verrons l’une des plus belles séquences de déclaration d’amour, laborieuse et incandescente, de l’histoire du cinéma. 

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