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Archives pour février 2015

It follows – David Robert Mitchell – 2015

14. It follows - David Robert Mitchell - 2015Fear and desire.

   8.8   Je n’avais pas été agrippé en salle comme cela depuis très longtemps, et ce dès les premières secondes et cette plongée en banlieue, avec l’angoisse du jour déclinant, dans un scope et une ambiance similaire à l’ouverture d’Elephant il y a plus de dix ans. Seule la tombée de la nuit nous éloigne des lumières d’un Gus Van Sant et nous rapproche davantage de celles d’un Halloween. It follows ne lâchera alors plus Carpenter.

     Pur film hommage et bien plus encore. Car en terrain semble-t-il connu, voire rebattu, il y a un je-ne-sais-quoi d’emblée insolite : Une adolescente en nuisette sort de chez elle en criant, elle semble fuir quelqu’un ou quelque chose, mais on ne voit personne, sinon une voisine qui lui offre son aide et un père dépassé par les évènements – L’adulte sera réduit tout le film durant à cet état figuratif, sinon hors champ. Elle s’arrête un instant sur la route, la peur au ventre, file sur le trottoir d’en face, court encore puis se précipite à nouveau chez elle. C’est une entrée sublime qui semble en apparence à la fois faire office d’enrobage poseur (la photo est magnifique, on dirait du Gregory Crewdson) et de parodie de films d’horreur (les cris d’une ado sexy à moitié à poil) tant cette curieuse boucle, aussi belle soit-elle, fait plus théorique et anormale qu’autre chose. On verra plus tard que cette intro folle acquiert toute sa légitimité. Le deuxième parti pris vraiment hallucinant qui brise les attentes propres au genre ce sont ces lourdes et stridentes nappes électroniques, qui font office de bande sonore. Du pain béni. Je signale que cette bande originale signée Disasterpeace est une tuerie à elle seule. La séquence ne s’arrête pas là (mais sur une plage, dans un scope écrasant d’océan et de sable, laissant échapper un corps atrocement mutilé, qui rappelle l’ouverture de Jaws) mais en tant qu’entrée en matière, difficile de soutenir la comparaison.

     Qui aujourd’hui dans le cinéma français pourrait créer un dispositif pareil, sinon Fabrice Gobert ? Et quand bien même toute l’admiration que je voue à Simon Werner a disparu et Les revenants, je n’ai pas l’impression que leur volontarisme soit aussi fou que celui mis en œuvre par David Robert Mitchell. Si It follows est parcouru de partis pris plastiques tout à fait cohérents en plus d’être étincelants, il faut aussi saluer son dispositif mise en scénique général tant il multiplie les effets simples, de fuite et de vertige. S’immiscent régulièrement d’étonnantes panoramiques, à l’image de la séquence d’ouverture ou plus loin un procédé similaire dans une salle de classe (rappelant une scène de Freddy, les griffes de la nuit), ou plus tard encore dans un couloir de l’université, où d’abord la présence apparaît au loin avant de se rapprocher inéluctablement, puis de disparaître on ne sait trop où. L’effet nous conviant une fois de plus à ne faire qu’un avec le personnage visé, entre semblant de vue objective et vertige tournoyant de la peur du hors champ.

     Venons-en au fait : It follows ce n’est pas une banale chose d’apparence humaine qui marche lentement vers toi pour te tuer. Ce sont aussi toutes les peurs matérialisées dans un corps zombifié, abominable représentant du monde adulte, de la fin de l’insouciance enfantine et de la mort en marche, qui t’extirpent brutalement de ton cocon. En effet, la plupart du temps, le personnage incarnant cette chose (puisqu’elle prend toujours une nouvelle forme, humaine mais nouvelle) est une représentation de la mort au sens large : Personnes âgées, corps difformes (un géant), enfants déréglés (le voyeur discret du début), corps débauchés (la femme nue, la junkie) et bien entendu la perte des proches (le père disparu). C’est la crainte de grandir, de vieillir et de voir son corps se métamorphoser. Le film pourrait alors aussi être une métaphore du SIDA (maladie que l’on refile mais dont on ne se défait pas) – D’autant que le film s’ancre esthétiquement dans les années 80/90, bien que rien ne soit précisé quant à la temporalité – sans pour autant que l’idée soit appuyée au point de dévorer le récit et la mise en scène.

     Le film dit beaucoup sur le refus et la crainte du monde adulte. Déjà, truc tout bête, le film en est dépourvu. Comme il est aussi dépourvu d’enfants. Deux mondes antipodiques laissés hors champ – On les évoque parfois mais nous ne les verrons jamais – pour plonger en plein cœur d’une adolescence tourmentée. Un rapprochement supplémentaire avec Halloween, de Carpenter. Auquel on pourrait tout aussi bien joindre Virgin suicides, aussi bien thématiquement qu’esthétiquement. Des films sans adultes, ou presque. C’est le refuge de l’enfance convoité d’entrée au départ d’un bref jeu de rôle, avec ce garçon se rêvant enfant à nouveau, entouré d’une famille attentionnée, l’âge insouciant où tout est encore possible. Ailleurs c’est Jay fuyant sa peur pour se réfugier dans un jardin d’enfant sur une balançoire. La parabole de cette crainte de la fin du cycle adolescent et de l’inéluctable rapprochement de sa propre mort s’immortalise au sein même du survival : Soit en couchant avec un autre, soit en gagnant du temps. En effet, les choses n’étant pas suffisamment rapides il suffit de s’échapper très loin pour gagner de précieux jours de répit, d’où cette évasion à la plage, entre autres, ultime refuge de jeunesse.

     Parce qu’avant toute chose, It follows est un survival dans les règles de l’art, qui jouit d’une immersion absolue et d’un processus identificateur envers Jay, comme Carpenter le faisait pour Jamie Lee Curtis ou Wes Craven pour Neve Campbell. On souffre entièrement avec elle. Jusque dans ses visions dont elle est la seule à prendre connaissance. Jusque dans cette piscine – L’une des séquences horrifiques les plus dingues vues depuis longtemps.

     Mais c’est surtout un beau film sur l’adolescence, parvenant à saisir leur promiscuité crue (un peu entre le cinéma d’Araki et celui de Clark) et leurs douleurs intimes. Ici un pet gratuit d’une ado lisant L’idiot, devant un vieux film fantastique. Là un tas de mouchoirs retrouvés sur des magazines pornos. Le petit monde à la fois tendre et cruel dans lequel ils virevoltent. Tendre sans sa peinture délestée des paillettes habituelles. Cruel parce que certains corps se croisent dans le temps un peu nonchalamment (c’est le cas de ceux de Jay et de Greg) tandis que d’autres, dont la gêne et la timidité sont plus marqués, ne se croiseront jamais. L’intelligence du film est de ne pas avoir noyé le récit sous une pluie de symboles esquivant par exemple le gros poncif de la première fois. En effet, si Hugh parvient à refiler sa malédiction à Jay ce n’est jamais pour lui avoir ôté sa virginité – On apprend un peu plus tard que Jay et Greg avaient déjà couchés ensemble au lycée. C’est donc une peur qui n’est aucunement motivée par un quelconque reflet puritain qui aurait fait du sexe le catalyseur de la débauche. Non, la source des maux provient simplement d’une peur de grandir étirée jusqu’à cette peur du sexe chez les adolescents – Paul étant à ce titre le personnage le plus fort, opaque, tourmenté.

     Le jeu de mains final est sensiblement le même que l’issue qu’offrait Ruben Ostlund à son couple de personnage à la fin de Snow therapy – la superbe séquence dans le brouillard. Deux sorties qui semblent dire qu’il vaut mieux s’aimer et se battre puisque rien ne nous empêchera de continuer à avoir peur. Ce retournement final, autant basique (les coeurs se trouvent) qu’insolite (point de carnage absolu comme il est généralement légion dans le slasher) confère au film un statut éminemment supérieur au simple survival horrifique qu’il dit représenter : C’est l’adolescence qui survit, par-delà ses angoisses, dans l’amour et la complicité.

     Enfin, évoquons les lieux. Après Jarmusch l’an passé, voilà encore un film qui s’aventure dans le Michigan, plus exactement à Détroit. Et le choix est bien entendu tout sauf aléatoire, d’une part puisqu’il s’agit de la ville du cinéaste, d’autre part car elle participe pleinement à accentuer l’aspect mortifère vers lequel tend le film. Avec ces ruines qui semblent non loin de contaminer les quartiers pavillonnaires, les grands immeubles délabrés (la séquence pivot est à ce titre sublimissime, tout en masse de pierres et lignes de fuites terrifiantes, un vrai dédale labyrinthique crépusculaire). Ambiance que l’on trouvait aussi dans Only lovers left alive, éternel film  nocturne, où l’on s’en allait dissoudre un corps dans l’une de ces ruines insensées ou bien où l’on dansait dans un ancien cinéma plein air devenu immense parking. Plus qu’une ville morte, Détroit semble être une ville hors du temps. Comme l’est Only lovers left alive. Comme l’est aussi It follows. Pas tant pour une quête pseudo universelle que volontiers vertigineuse, où l’abolition de repères spatio-temporels permet au spectateur de se créer à l’intérieur, ses visions intimes et son propre monde.

I origins – Mike Cahill – 2014

11. I origins - Mike Cahill - 2014Junon et le paon.

   8.0   Avant de me lire, je tiens à te préciser que je spoile comme un cochon, donc c’est à tes risques et périls. Ensuite, juste dire que j’en suis sorti dévasté, laminé comme ça faisait longtemps que je n’avais pas été défait par un film. Larmes, sanglots, frissons partout, vers le milieu, pendant la fin, après le film en y repensant. Bref, la totale. J’ai marché à fond. Dommage que la séquence post générique soit aussi mauvaise que son ultime séquence pré générique est déchirante.

     I origins m’a fait pensé à Black Mirror. A peu près tout le temps. A plein d’autres trucs aussi, mais j’y reviendrai. En fait, quand je découvrais Black Mirror il y a peu, je me suis souvent demandé ce que ça pourrait donné au cinéma, sur un format long, avec tout le côté Sundance que ça peut convoquer. Je crois que ça donnerait quelque chose comme I origins. Autant dans sa flamboyance que dans sa roublardise, ses tentatives comme ses facilités, dans son montage épileptique et sa manière de revisiter les récits à chapitres. White Christmas, le dernier épisode en date, c’était déjà un peu ça, le condensé magnifique de tout Black Mirror, dans ce que ça libère de promesses, de générosité et d’extravagance. Un tourbillon. I origins aussi est un tourbillon. De ceux qui te font passer par tous les états. Si on accepte tout, ferme les yeux sur plein de choses, les ouvre grand pour d’autres, le voyage vaut le détour. Le film est d’ailleurs construit en trois parties : la comédie romantique, le deuil impossible et la quête spirituelle, grossièrement parlant. Construction qui achève de rapprocher le film de la série anthologique.

     J’ai d’abord été très sceptique. Je l’avais aussi été au début de Blue Valentine, de Derek Cianfrance, je me souviens. Deux films assez proches, autant dans leurs tics et effets que dans leur ellipse imposante de sept ans. Je ne trouve pas le début douloureux, mais je reste à distance, sur mes gardes, face à cette rencontre un peu insolite mais pas trop, cette vie de couple déroutante mais pas trop. Une histoire de découverte scientifique fumeuse qui prend le pas sur la mise en scène qui n’est qu’enrobage en roue libre. L’imposante dualité entre science et spiritualité. Mais avec le recul, ce que je trouve très beau avec le début c’est son côté rom’com déjà perverti à savoir que les scènes les plus sensuelles mais enfouies sont celles avec sa collègue, donc sa future femme. Il y a une complicité avec elle qu’il n’y a pas avec l’autre. C’est ce décalage étonnant qui me plait.

     Et puis il y a eu cette première scène d’ascenseur. Ce n’est pas une question de mise en scène, relativement moyenne à ce moment-là, ni une question de surprise étant donné qu’on s’attend un peu à un bouleversement, alors quoi ? Je ne sais pas trop ce qui m’a secoué mais ça m’a tellement secoué que le film ne m’a alors plus lâché. Il lui fallait ce tournant dramatique féroce pour vraiment décoller. Une porte d’entrée dans le tourbillon. Croire, comme il fallait croire dans Interstellar.

     Des images de lieux prennent soudainement une force inouïe : Un ascenseur, une ferme, un restaurant. Le visage d’une vieille femme. Un chien. Un volontarisme et une masse émotionnelle sans renoncement qui m’ont rappelé ce que m’avait procuré le superbe film de Saverio Costanzo, La solitude des nombres premiers.

     Pour le dire clairement, je n’avais pas autant morflé depuis Incendies. Lequel s’ouvrait sur une séquence ridiculement clipesque sous Radiohead, mais qui venait finalement te cueillir et t’achever au bout de deux heures. I origins se ferme sur du Radiohead, par ce morceau divin qui fermait leur meilleur album à ce jour, Kid A. Une scène incroyable. Une scène qui soit te fait lever les yeux au plafond (comme tu l’avais fait préalablement durant la première séquence pivot) soit te fait chialer ta race.

     Au-delà de ça je trouve le film assez fort dans ses enchaînements et parti pris narratif. Les ellipses sont bien amenées, les bifurcations moins brusques aussi. La scène de la masturbation parfum/photo avec la discussion de couple qui s’ensuit derrière, c’est absolument formidable. Quel cinéaste moyen (Sundancien) se permet cela aujourd’hui ? Il y a aussi ce moment génial en Inde où le personnage fait la rencontre d’une institutrice, avec laquelle ils parlent de Salomina, la petite aux yeux étrangement identiques à ceux de Sofi. Un moment, discrètement, dans le fond, on entend le cri d’un paon, l’animal préféré de Sofi. C’est totalement gratuit, voilà pourquoi c’est beau. Et puis j’adore sa façon d’aborder le thème casse-gueule de la réincarnation, en passant outre explications et poncifs – Sauf donc cette outrageuse scène post générique, qu’il faudrait songer à couper.

     Je suis d’autant plus ravi et surpris que Another earth, le premier et précédent film de Mike Cahill était assez raté sur ce point de vue, méfiant et trop décousu, pas suffisamment attachant. On sentait qu’il y avait quelque chose en gestation mais ça ne débouchait sur rien de probant. Avec I origins, Cahill semble ne plus avoir peur de rien. Il ballait tout sur son passage. C’est un film d’une grande tendresse. Maladroit parfois, mais avec de beaux instants de grâce l’instant suivant. Les faiblesses sont dévorées par une générosité sans limite, ça m’a fait penser à The leftovers. C’est tout aussi éprouvant émotionnellement, d’ailleurs.

Shining – Stanley Kubrick – 1980

10550862_10152277013917106_7919839584075110998_nThe Overlook’s curse.

   9.8   J’ai dû le voir quinze fois, quelque chose comme ça. Je ne m’en lasse pas. C’est l’un de mes films préférés pour toujours. Je pourrais le revoir à nouveau dès demain…

     Une auto familiale serpente l’étroite route d’un flanc de montagne, creusant la roche, contournant les lacs. C’est l’été ou la fin de l’été. Le ciel est d’un bleu menaçant. Le générique s’impose lentement, au rythme hypnotique d’un sillonnement parfois lointain. Le mélange de bruits que forme la bande sonore agrippe au point d’engouffrer d’elle-même le véhicule jaune dans une dimension imperceptiblement cauchemardesque. Rien n’a encore giclé mais tout est déjà là, sous nos yeux hagards, notre esprit happé. Introduction qui fait quasi office d’avertissement tant elle prépare le drame. Lorsqu’un immense hôtel, lugubre, fantomatique, perdu ou planté là sur ce plateau montagneux, fait son apparition ténébreuse, il témoigne déjà d’une sécheresse, d’un tremblement en gestation, qui convoque l’engloutissement. La bonne nouvelle, c’est qu’on ne le quittera plus.

     Le climat est encore aguicheur. Les derniers touristes estivants quittent progressivement l’établissement. Le parking est encore plein. On ne le verra pas se vider. Un curieux balai se dessine dans le gigantesque hall. Indomptables déplacements, créant et accentuant le vertige. Un hall chaotique, traversé par des lignes, investi par des valises, des fuites de cadre de part et d’autre, comme si l’attraction pour Jack Torrance (Jack Nicholsson) se transformait pour eux en répulsion instinctive. Comme s’ils étaient déjà des fantômes, figurants d’une toile auxquels on aurait demandé de se déplacer selon leur instinct, leur bon vouloir. Il y a dans leurs déplacements, quelque chose de faux, forcé, qui perturbe déjà notre regard. Et Jack est de chaque plan ou presque, il est cette silhouette sur laquelle se cale notre regard, alors en quête d’une quelconque assurance, un point d’attache.

     Une maîtrise formelle qui se doit de s’imposer ses propres codes et limites pour ne pas sombrer dans une surenchère de l’absurde, cheap et factice. Garder cet aspect domestique afin de le dynamiter graduellement. Il faut savoir gré à Kubrick d’avoir crée ce dispositif, dingue puisque invisible, consistant à détruire les codes de l’épouvante. Shining pourrait à ce titre être perçu en tant qu’avant garde absolu à l’instar avant lui du Répulsion de Polanski, du Don’t look now de Roeg ou du Suspiria, de Argento. Films qui meublent aisément mon panthéon personnel. Chocs au-delà du simple choc. Objets hallucinés, jubilatoires, qu’on n’a certainement pas fini d’étudier ni de triturer.

     Si Shining démarre sous des hospices pleins d’humeur dérangeante, sa progression vers l’horreur est imminente, pour ne pas dire instantanée. A l’image de son ambiance musicale. Non qu’elle investisse d’emblée l’image de façon ostentatoire mais elle sait perturber le cadre, nos attentes, le semblant de récit et le vide qu’il impose nous harponnant insaisissablement dans sa spirale horrifique. Au moyen de comportements parfois étranges, que sont les premières indications offertes par le jeu subtil et dénaturé de Nicholsson, voire bien sur du jeu télépathique engagé entre Danny et Halloran, le cuisinier. Pour ce que l’on voit. Et pour ce que l’on voit moins. Kubrick désamorce la réalité en perturbant tel un vaudou notre champ d’acceptation. C’est ici le fond d’une pièce changeant que l’on ouvre ou ferme une porte (la chambre froide) ou plus tard une géométrie impossible lorsque le cadre suit perpétuellement Danny dans ses chevauchées à dos de tricycle. Un cadre qui se dérobe sans que l’on en saisisse les rouages mais je reste persuadé que notre esprit, quel qu’il soit, suivant l’humeur ou la concentration, est forcément perturbé par ce procédé tentaculaire. L’oeil lui-même doit en prendre un coup. Comme lorsque l’on se trouve face à une illusion d’optique durant ce court instant où l’illusion fonctionne. Une illusion qui fonctionne deux heures, ici. Et tellement bien qu’elle nous envoie d’emblée dans une sphère plus directe, monstrueuse. C’est évidemment au départ, la scène de la vision des deux fillettes dans un couloir, superposition insensée de deux silhouettes dans une robe bleu ciel soudainement balayées par le massacre barbare de ces deux mêmes silhouettes, dont le sang recouvre les murs. Il y aura plus tard la fameuse séquence de la chambre 237, d’abord hors champ puis dédoublée. Plus tard ce sont les époques qui sont chamboulées, Jack déambulant dans les couloirs, s’égare dans la salle de bal, vide, s’échoue au bar et ferme les yeux. En les rouvrant, le barman lui fait face et lui offre un Scotch. Jack en profite pour lui avouer l’un de ses secrets. Il reviendra dans la gold room bien plus tard. Pièce désormais comble, festoyant, probablement comme à sa grande époque, nourrie de convives, de tablées, de serveurs, d’un barman. Ce fameux Lloyd, notre porte d’entrée vers l’inexplicable. Lloyd mais aussi bientôt Delbert Grady, simple serveur, lui aussi fantôme appartenant à un temps imprécis.

     Shining est un dédale tourbillonnant. Plus rien ne le retient dorénavant. L’objectif, un moment donné, vient capter la maquette d’un labyrinthe, lequel Jack surplombe, encore serein, ou presque. Un labyrinthe factice qui se transforme peu à peu en labyrinthe réel, dans lequel s’engouffre Wendy et Danny, en simple visite, mais déjà à la merci de la folie encore en sourdine de Jack.

     Le film grimpe progressivement. La bande sonore y est pour beaucoup. Partitions fabuleuses et terrifiantes de Ligeti, Bartok et Penderecki. Le film s’était même ouvert sur la reprise de La symphonie fantastique de Berlioz, vocoderisée par Rachel Elkind & Wendy Carlos. Tout est nébuleux. Indomptable. C’est un carnage en préparation. Miroir de celui de la famille Grady, conté à titre préventif à Jack par le directeur de l’hôtel, lors de son unique rendez-vous relai en début de film. On savait donc d’emblée que l’établissement était maudit, renfermant cette histoire sordide de meurtres à la hache.

     La mise en scène ultra symétrique du génie Kubrickien trouve ici non seulement son apothéose mais surtout une justification complexe du cloisonnement horrifique propre au genre. Jamais un lieu, dans un tel univers de cinéma d’épouvante, n’avait autant été travaillé, parcouru méticuleusement, trituré méthodiquement jusqu’à en saisir et en extraire toute sa sève d’angoisse et de jubilation. C’est lorsque la machine de destruction est lancée que le film peut alors tout se permettre. La sidération parfaite, permanente, par le choc, la peur, le vide et le grotesque. Des vagues de sang s’échappant des ascenseurs de l’hôtel. Le surgissement de Jack derrière une colonne, hache en main (mais d’où sort elle sinon d’un paradoxe temporel ?) aux apparitions successives de convives hébétés, souvent cachés sous des masques et déguisements d’animaux. Visions folles, tout en miroirs (la scène des toilettes avec Grady, le célèbre REDRUM, la chambre de Jack…) et en variations labyrinthiques (figurées ou non : la moquette, la rupture temporelle, l’infinité de couloirs).

     L’horreur à l’état pur, totale, dans la mesure où elle se fait à la fois profondément domestique et infiniment fantastique. De cet hôtel luxueux, sinistre et labyrinthique, Kubrick en balaie tous les recoins, trace toutes les lignes qu’il est en mesure de tracer, varie tous les angles. Et Shining s’avère être un immense film sonore. De part sa bande originale particulièrement retorses, on le disait précédemment, mais aussi au moyen de nombreux sons concrets, que l’on accueille avec méfiance et froideur, qu’il s’agisse de cette balle de tennis venant continuellement frapper – le temps d’une séquence devenue culte (Carpenter s’emparant même de son rythme pour la musique de The thing) – le mur d’une pièce gigantesque, des touches enfoncées de la machine à écrire, le bruit du tricycle de Danny (je n’oublierai jamais cette étrange musique) fort sur les parquets, sourde sur les tapis. Sans parler de ces terrifiants coups de hache, frappant plusieurs fois la porte des toilettes… Inoubliable.

     Shining déroule son tumulte et sa rage sans répit, ou s’il en est, systématiquement relayé par quelque chose de plus fou, grotesque et dérangeant encore – Comment ne pas évoquer la seconde scène de la chambre froide ? C’est un labyrinthe de couloirs auxquels succède un labyrinthe enneigé, dans lequel le film vient s’achever, dans la nuit, dans un vertige absolu poursuivi jusqu’à ce fameux dernier plan.

Eastern boys – Robin Campillo – 2014

17. Eastern boys - Robin Campillo - 2014Cette fête dont je suis l’otage.

    7.2   Une gare et un appartement. Les deux premières longues séquences du film sont élaborées au sein de ces deux uniques lieux. D’un côté l’enclos ouvert, multiple, foisonnant et indomptable, quotidien de mouvement duquel soudain apparait une entité fixe, qui ne se déplace tout du moins pas comme les usagers, homme observant un balai d’échanges et de déplacements d’une bande de jeunes de l’est, scrutant du regard puis poursuivant physiquement l’un d’entre eux. Une attirance muette qui se conclut sous un escalator. C’est puissant. De l’autre côté une bulle fermée, statique, individuelle et silencieuse dans laquelle surgit une entité groupée puis une dimension (faussement) festive. Deux bouleversements insensés et étirés au sein de deux mondes très codés. Deux séquences en quasi temps réel d’une durée totale de 33 minutes. Le La est donné.

     Eastern boys aurait pu être dévoré par ces deux grands actes d’ouverture, qui occupent tout de même un tiers de film. C’est d’ailleurs ce que j’ai pensé quand le troisième chapitre fait retomber la tension. Pourtant, si la suite braque soudainement et ce à plusieurs reprises, la limpidité du récit ne s’en trouve aucunement altérée. C’est une histoire simple et complexe. Une histoire de désir, mise en scène avec une telle audace, franchement, que ça file le vertige. A part si elle échoit à Bonello je ne vois vraiment pas à qui d’autre l’on pourrait remettre un prix de mise en scène aux Césars. Mais bon, ne nous affolons pas, le film repartira bredouille hein. Même Ferran, avec Bird people, autre film caméléon de 2014, si elle tentait pas mal de choses en ratait beaucoup trop pour provoquer la sidération d’un Eastern boys.

     Campillo assume lui la totalité de ses partis pris sans aucun compromis, à tel point que son film est souvent très déstabilisant flirtant même avec un certain hermétisme sans jamais toutefois y tomber. C’est vraiment bluffant. Je trouve cela dit le film un peu prisonnier de ses intérieurs, comme s’il voulait passer en force, en métaphores et symboles, plus qu’il n’en a le besoin. C’est ce maigre reproche qui m’empêche de crier au chef d’œuvre. Mais bon, la démarche globale est tellement renversante et singulière que le film fascine aussi jusque dans ses imperfections. Je ne reviens volontairement pas sur la suite du film en détails, mieux vaut s’y abandonner pleinement, juste signaler que s’il dévie, bifurque à tout va, il conserve son homogénéité tout du long. Et puis je ne vois pas qui à part Campillo se serait permis de faire une fin pareille, aussi violente, puissante, élastique et controversée.

Jimmy P. (Psychothérapie d’un Indien des plaines) – Arnaud Desplechin – 2013

543447_10151656068697106_311351933_n     5.0   C’est à la fois une continuité et une rupture dans le cinéma de Desplechin comme l’avait été avant lui Esther Kahn. Et une rupture bienvenue dans le sens où Un conte de noël (que j’adore) flirtait un peu trop avec la redite des précédents. Pas un grand film de mise en scène ici mais un film à la mise en scène transparente ce qui n’est déjà pas négligeable – chose que Cronenberg échoue dans A dangerous method. On parle donc beaucoup, on raconte puis on analyse mais il n’y jamais ennui, c’est intéressant sans être passionnant deux heures durant. Sans doute son film que j’aime le moins mais c’est tout de même pas mal.

Mon âme par toi guérie – François Dupeyron – 2013

23. Mon âme par toi guérie - François Dupeyron - 2013     4.1   C’est pas mal, parfois même assez émouvant au détour de deux ou trois séquences, mais dans l’ensemble c’est tout de même hyper mécanique, ça ne déborde jamais, on est à la lisière du fantastique sans jamais y entrer, c’est un film à la lisière de tout d’ailleurs, du coup il n’y a pas de vraie identité. Et puis en terme de mise en scène c’est absolument atroce, tous les passages rêvés en noir et blanc sont ridicules, tous les effets de plongées contre plongées inutiles et cette surexposition permanente parce que tu comprends il y a de la grâce donc le soleil brille car dans le fond c’est un film solaire, non merci.

Elysium – Neill Blomkamp – 2013

36. Elysium - Neill Blomkamp - 2013     4.4   Pour la subtilité on repassera. Pour l’efficacité contrat rempli, d’autant que j’avais pile envie de voir ça à ce moment précis. Mais bon tout est archi téléphoné hein, hyper programmatique d’un bout à l’autre, zéro surprise. Je n’étais pas fan du précédent film de Blomkamp, District 9, mais au moins il y avait une identité, là c’est un film qui aurait pu être fait par n’importe quel tâcheron bankable.

The interview – Seth Rogen & Evan Goldberg – 2015

10. L'interview qui tue - The interview - Evan Goldberg & Seth Rogen - 2015Seth et James au royaume de Kim.

   5.2   Il y a quelque chose dans le cinéma de Rogen et Goldberg qui voudrait tenir dans la destruction pure et simple : des règles de la comédie, des balises scénaristiques et des conventions morales. Le dernier film de Riad Sattouf réussissait ça très bien. Eux, nettement moins.

     Rogen directeur et Franco présentateur gèrent un talk show où les invités sont conduits dans leurs retranchements et souvent poussés à la confession. En guise d’intro, l’interview d’Eminem effectuant son coming-out est plutôt drôle et originale. L’émission voudrait solliciter une interview de Kim Jong-un afin de faire péter les audiences et aussi parce que malgré son récent ultimatum nucléaire envers l’Amérique, c’est un fervent admirateur du show. Une rencontre bientôt prise en charge par la CIA qui utilise les deux zigotos pour se débarrasser du dictateur coréen au moyen d’un procédé risqué à base de cyanure. Evidemment ça va être plus compliqué que prévu.

     La cible est un dictateur à l’enfance traumatisée, puéril et inconscient qui aime honteusement à en pleurer Firework, de Katy Perry qu’il écoute en boucle dans son char d’assaut. Il y a quelque chose en lui de John Du Pont, le pouvoir planétaire en plus, la population coréenne le vénérant tellement qu’elle se persuade qu’il ne va jamais sur le trône. Certaines séquences en commun entre lui et Franco sont assez savoureuses.

     C’est loufoque, débile, pas toujours hyper inspiré (c’est le moins que l’on puisse dire) mais suffisamment jubilatoire pour ne pas ennuyer. Reste que l’objet théorique qu’était This is the end a ici complètement disparu, ne reste donc plus qu’un film de potes et de vannes, bromance scato totalement vaine. Le film est d’ailleurs à l’image de James Franco, il en fait des tonnes mais purée ce que ça peut aussi me faire marrer, parfois. Notamment la première scène à la CIA avec l’imitation porno de Franco ou celle du tigre et du missile dans le cul de Rogen.

     Ce deuxième film, sans être plus réussi, me semble plus abouti que le précédent sur la durée, moins dans la découpe, moins suffisant aussi, il assume complètement son statut de farce. Dommage qu’il ne s’en donne pas à coeur joie jusqu’au bout tant on a le sentiment que le film s’achève dans une dynamique plus cousue de fil blanc simplement parce qu’il faut finir.

Ouija – Stiles White – 2015

13. Ouija - Stiles White - 2015La maison du diable.

   2.1   Petit film d’épouvante archi rebattu et mauvais, mais surtout complètement anachronique, qu’on jurerait (si l’on ne savait pas qu’il sortait sur les écrans cette année) avoir déjà vu il y a quinze ans. Ajoutez à cela une petite bande de lycéens insupportables, ridicules et antipathiques dessinés avec des sabots, des effets de frousse désuets (ces fameuses apparitions silencieuses improbables) et le pire, un sérieux de pape à toute épreuve et vous obtenez un gros navet presque attachant tant il semble avoir été fait par un type qu’on aurait décongelé d’un coma provoqué par sa découverte du premier volet de Destination finale.

Irma Vep – Olivier Assayas – 1996

06. Irma Vep - Olivier Assayas - 1996Vampirisés.

   7.2   Les vampires, Louis Feuillade, ça a d’emblée quelque chose d’un peu écrasant. Mais sa réussite tient finalement moins dans l’hommage, très beau, que dans sa stature résolument indéfinie. Avant d’avoir campé un cinéaste X voulant métamorphoser le cinéma pornographique dans le film de Bonello, Jean Pierre Léaud jouait chez Assayas le rôle d’un réalisateur dans le déclin, tourmenté et dépressif, sur le point de tourner une commande, un remake du film de Feuillade. Le film s’ouvre dans l’urgence d’un tournage à démarrer, une scène à tourner, dans une séquence prototype du cinéma d’Assayas, dans laquelle les corps se frôlent et se heurtent, les agacements succèdent aux rires nerveux, les différentes langues se chevauchent. Chez Assayas, la langue est autant une barrière qu’un motif de séduction. Il y a aussi cela dans les films de Claire Denis. Dans Irma Vep, Maggie Cheung débarque à la bourre dans cette production française modeste, avec son seul anglais, confronté à un environnement assez hostile sinon chaotique, l’abordant avec anxiété et un anglais approximatif. Il y a d’emblée quelque chose de perverti et décousu dans ce tournage. Les techniciens n’ont plus vraiment foi en leur maître de cérémonie et ce dernier, intellectuel un peu oublié, quitte même la séance de projection de rushs, en criant que c’est de la merde. En effet, à l’écran, on s’attend à voir revivre Les vampires mais ce n’est pas vraiment le cas. Puis le film s’évade, à mobylette d’abord, deux femmes, la costumière et l’actrice bientôt réunies dans une soirée quelconque, familiale, amicale, habituelle. La séquence Bonnie and Clyde est magnifique. Puis un jeu de séduction assez sublime se met en marche. Une affaire de latex. La nuit s’embrase, le film aussi. Sonic Youth résonne et Irma Vep dans la peau de Maggie Cheung semble reprendre vie lorsqu’elle se faufile dans les couloirs d’un hôtel et les toits de Paris après le vol d’un collier. Et le lendemain le tournage reprend mais le cinéaste a disparu. C’est comme si Rivette avait soudainement rencontré Carax. Alors on embauche un cinéaste de substitution qui ne veut lui pas de l’actrice chinoise. Un critique s’enflamme sur le cinéma de John Woo mais conchie le cinéma d’auteur français. Et puis il y a une projection finale complètement folle. Bref, c’est certain ce n’est pas le film le plus accessible d’Assayas, c’est un essai malade et désordonné, spontané. Ce n’est pas celui de ses films qui me touchent le plus, comme Persona n’est pas le Bergman qui me touche le plus non plus, mais c’est assurément le plus fou. Un film qui semble vouloir saluer les esprits indomptables, les ambitions sinueuses, les grands incompris. Le montage final en est l’exemple le plus représentatif mais la séquence des bijoux aussi. Un désir de s’approprier sans posséder. Un pur désir de cinéma. 

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silencio


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