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Archives pour février 2015



Le carnaval de la petite taupe (Krtek) – Zdenek Miler – 1976

17.-le-carnaval-de-la-petite-taupe-krtek-zdenek-miler-1976-1024x747Rebelle de la forêt.   

   6.0   J’avais oublié de parler de ce visionnage d’octobre, pourtant très marquant personnellement puisque ce fut ma première séance ciné avec mon fiston. Film d’animation tchèque, muet musical, de 40 minutes en cinq épisodes, sur les (mes)aventures d’une petite taupe espiègle et maladroite. C’est plutôt chouette.

Les mains négatives – Marguerite Duras – 1979

10953236_10152668335092106_7723956353670538671_nAvant l’aube.

   7.5   Je continue de découvrir le cinéma si singulier de Marguerite Duras avec ce film court, 14 minutes, sorti la même année que son diptyque Aurélia Steiner. C’est court, mais faut voir ce qu’elle parvient à raconter et à évoquer en seulement 14 minutes, superposant ici une sorte d’appel préhistorique, discours d’un homme des cavernes magdaléniennes qui se fond dans la ville, un Paris à peine à l’aube, que l’on traverse dans un véhicule qui semble voltiger entre les boulevards déserts. Invocations sublimes d’un passé en forme d’au-delà (Du Pur Duras dans le texte) entrant en collision avec un présent quasi merveilleux, hors du temps. Deux temporalités disjointes qui dialoguent à l’hypnose. Très beau.

L’étrange couleur des larmes de ton corps – Hélène Cattet & Bruno Forzani – 2014

1797956_10152681316327106_2041363351829614059_n     2.0   Je me dis en regardant ça que Jonathan Glazer a vraiment réussi un super coup avec Under the skin, auquel certains lui ont reproché sa tonalité rugueuse tandis que les autres regrettaient qu’il ne soit justement pas suffisamment expérimental. C’est ce juste milieu qui me plait à moi. Le parti pris du nouveau film de Cattet & Forzani est en effet très radical mais alors derrière faut se le farcir le résultat. Cependant, il y a comme dans Amer des ébauches qui me séduisent, des ambiances qui me titillent, une ultra référence archi poussée plutôt savoureuse, mais chaque fois le montage et tous ces effets de style convoités (Split screen en veux-tu en voilà, notamment) sur utilisés me les brise prodigieusement. Ça se prend pour Lynch dans certaines fulgurances, certains motifs mais on est tout de même plus proche d’un Berberian sound studio que d’un Inland empire, malheureusement. Je salue la tentative, j’admire son caractère sans concession, mais ça ne parle jamais. Et puis ce drôle d’acteur, fusion idéale entre Dafoe, Siffredi et Dr House ça m’a beaucoup perturbé. Finalement je trouve ça largement pire qu’Amer.

Maniac – Franck Khalfoun – 2012

1441421_10151840637777106_1944753413_n     5.5   Et bien il est pas mal du tout ce petit remake ! C’est vrai que hormis l’idée de la caméra subjective quasi permanente le film se calque assez sur l’original de Lustig. Mais ça fonctionne car c’est assez généreux, plutôt flippant et si on enlève quelques tics inutiles le film est même relativement sobre dans son déroulé. Khalfoun fait donc mieux que Deuxième sous-sol bien qu’on aimerait que ça s’embrase encore davantage.

Ma 6-T va crack-er – Jean-François Richet – 1997

1551618_10152257216802106_6234109639440644993_n     6.5   Je l’avais vu vers 15 ans, avec mon cousin, entre deux matchs de Wimbledon, ça m’avait marqué je me souviens. Il y a quelques mauvaises idées notamment dans la seconde partie de film, très Hollywoodisée, mais autrement c’est toujours très bien, mieux que La Haine je trouve, car plus honnête, moins esthétique, plus instinctif.

Snow therapy (Turist) – Ruben Östlund – 2015

10933908_10152682606877106_6256093885274080509_nUne semaine de vacances.

   9.5   Les Arcs, Savoie. Un couple de suédois relativement aisé, accompagné de leurs deux enfants, sont venue passer cinq jours de séjour sportif, exaltant et ressourçant dans un hôtel de luxe aux pieds des pistes de ski. Cinq jours à l’écart, entre le repos et la glisse, bientôt perturbés par un évènement improbable, à la fois majeur et anodin : Alors qu’ils sont sur le point de manger sur une terrasse d’altitude avec vue sur le domaine skiable, une avalanche déclenchée, mais colossale, fonce droit sur eux, disparait avant de les ensevelir, les laissant dans un climat d’angoisse brumeux, qui se dissipe finalement. J’y reviens.

     Le film est rythmé par le fonctionnement des téléskis, télésièges et autres remontées mécaniques, créant une ambiance singulière qui n’appartient qu’aux stations de ski. J’ai toujours été fasciné par ce climat sonore imposant. Le film est aussi marqué par un certain ordonnancement, un sentiment décisif, fataliste, post Hanekien. C’est une expérience à détonateurs : Une avalanche dans un décor, un aveu lors d’un diner. Au climat résolument aérien qui rythme la première journée de glisse, entre ces pistes immenses et ces remontées mécaniques désertes, que l’on caresse au gré d’une balade envoutante, répond une forme beaucoup moins aléatoire, sévère construction chapitrale agrémentée régulièrement par le Presto de L’été de Vivaldi. Le procédé est grossier sur le papier mais le film l’utilise à merveille, déjà parce que le morceau n’accompagne rien, aussi parce qu’il marque le début ou la fin d’une journée, placardé derrière un brossage de dents ou enveloppant les quelques plans qui dévoilent l’immensité dévorante de la station.

     La première séquence du film est un hommage explicite (mais peut-être pas si volontaire) à un film de Alex Van Warmerdam, Les habitants, lequel s’ouvrait de façon similaire sur une photo de famille que l’on shootait à plusieurs reprises et qui se retrouvait scène suivante sur le panneau publicitaire d’un nouveau quartier. Il s’agissait de modèles. Snow therapy s’ouvre aussi sur une photo de famille, prise sur les pistes de ski, par un professionnel, de celles qui nous coutent un bras lorsque l’on veut les récupérer en boutique. Il faut poser comme ci, sourire comme ça, c’est kitch et ridicule. D’emblée le film est traversé par un humour bien à lui, un burlesque au tragique sous-jacent. Les clichés seront visibles en fin de journée, éternels témoins d’un bonheur familial en montagne, instantanés qui seront probablement plus tard placardés au-dessus d’une cheminée, afin que tout le monde puisse profiter de cette image de bonheur trafiqué.

     La grande idée de Snow therapy (d’abord baptisé Force majeure, allez comprendre le pourquoi du comment…) est d’avoir opté pour une variation conjugale et familiale au départ d’un seul évènement qui engage un seul geste, qui bouleverse absolument tout. Une scène, celle de mon photogramme, qui est aussi celle de l’affiche, sublime mais tellement attendue qu’elle en est déceptive dans son déroulé, forme pourtant le socle de tout le film, ce sur quoi il s’embrase, non pas en tant que film à catastrophe naturelle mais film à cataclysme conjugal. Ce sur quoi le couple ne se relève pas. Une simple avalanche. Un peu plus qu’une simple avalanche – l’effet spécial est par ailleurs très réussi. Et le plan unique en question (Soleil/Blizzard/Soleil) est une absolue merveille.

     Une deuxième journée de ski bien perturbante, on l’imagine, qui va contaminer les jours suivants mais pas forcément comme on l’attendait. Les dommages ne sont pas visibles, pourtant toute l’unité familiale est mise à mal. Ils skiaient ensemble, faisaient la sieste ensemble. Et ce n’est plus le cas. La mère a d’ailleurs pris une journée de glisse pour elle seule. A l’image du Liberté Oléron de Podalydès, les vacances deviennent un inévitable terrain de conflits. Et si Snow therapy s’avère nettement plus grave, les pointes d’humour typiquement suédoises ne manquent pas de bouleverser la teneur du récit. Et le film regorge alors de situations folles, toutes plus inattendues et dérangeantes les unes que les autres, souvent emballées dans une longueur de plan nous conviant forcément au malaise. Qu’il s’attarde sur un éprouvant diner, le drone d’un enfant survolant façon soucoupe volante la station dans une nuit surréaliste, séquence sublime et énigmatique – j’entendais dans la salle de nombreux « C’est quoi ce truc ? » je pense que certains ont soudainement cru que les extraterrestre allaient débarquer – ou les pleurs improbables d’un mari défait. Et je ne vais pas m’attarder sur cette séquence finale de bus dans les lacets. Idée de génie ! Le film est continuellement traversé par des éléments perturbateurs exagérés, d’étranges personnages (l’homme de ménage) ou une ambiance inhabituelle, à l’image de ce progressif enfouissement dans le brouillard (le film s’enlisant même avant son sublime épilogue dans le blanc le plus écarlate) ou de ces explosions provenant des détonateurs artificiels d’avalanche. Il y en a tellement que ça devient un gag, mais un gag un peu macabre, dérangeant.

     A la différence d’un Farhadi qui travaille lui aussi les engrenages des rapports humains, selon une mécanique savamment huilée, Östlund progresse à l’envers des canons mélodramatiques, en agrémentant les fissures avec une étrange dynamique, parfois même avec rien. Un rien qui s’amplifie durablement, sans que l’on en saisisse la portée, sans que l’on en soit soudainement dévasté. Simplement en nous aspirant dans son tourbillon. On n’évite cela dit pas toujours les postures d’auteur scandinave, à l’image d’interminables plans fixes proche de la pose, notamment dans leur découpe interne, ainsi qu’un appui un peu inutile de scènes malaisantes et forcément métaphoriques comme le faux plan drague. Mais comme souvent tout est dynamité dès la scène suivante, ce n’est pas gênant. A l’image du second couple qui est l’incarnation de nos sentiments de spectateur, le récit interroge intelligemment les conventions sociales, morales et familiales, ainsi que la dimension héroïque convoitée, dans les films comme dans la vie de manière générale, la protection des siens face à l’élémentaire instinct de survie, les notions de courage et de lâcheté. C’est assez passionnant de voir le cinéaste bouleverser à ce point les codes des films conjugaux et catastrophes à la fois.

     C’est à mes yeux d’ores et déjà l’un des hauts faits de l’année. C’est un film qui m’a complètement retourné. Avec ce cadre infiniment majestueux et tragique à la fois. En fait, je crois que je rêvais de voir un film de cette trempe sur une décomposition conjugale en montagne. Une avalanche d’imprévus, s’attaquant à l’occidental moderne, dans ce qu’il renferme de plus solitaire, idéaliste, désorienté et contradictoire. Franchement, je serais prêt à y retourner.

The thing – Matthijs van Heijningen – 2011

1510959_10151873602477106_332178785_n     3.5   Sorte de prélude au film de Carpenter puisqu’il se déroule entièrement là où s’ouvrait sa référence, à savoir sur la station norvégienne. C’est le seul intérêt du film, de vouloir tout concorder avec le Carpenter, tout mettre en place comme on le retrouvera et il s’y tient tellement qu’il appuie chaque scène comme une nécessité (le dédoublement des corps calcinés, la hache dans la porte et bien entendu la scène finale attendue avec le chien courant dans la neige). Pour le reste : zéro originalité mais efficace dans son genre. Ça me rappelle qu’il faut à tout prix que j’écrive sur cet immense chef d’œuvre absolu et visionnage hivernal annuel obligé qu’est le film de Carpenter, qui est aussi l’un de mes films préférés tout court.

The ward – John Carpenter – 2012

1503979_10151871353502106_1351889270_n     3.5   Le dernier Carpenter en date. Un truc absolument sans intérêt mais comme je m’y attendais je n’ai pas trouvé cela aussi atroce que tout le monde. Il y a bien quelques situations réussies même si en effet ça ne bande plus du tout et ça pourrait être fait par n’importe qui d’autres qu’on ne s’en rendrait même pas compte…

The wrestler – Darren Aronofsky – 2009

the-wrestlerPassion.

   8.5   Janvier 2014 : Encore un film que je revoyais. Je ne l’avais cependant pas revu depuis sa sortie, je me souviens que j’y étais allé deux fois. La claque avait été forte puisque j’y allais sans conviction étant donné que ce n’était pas un cinéaste que je portais dans mon cœur. Confirmation que c’est un très beau film, sur un rescapé vieillissant en pleine crucifixion. Aronofsky trouve le ton juste alors que tout cela pourrait être gros et empesé. J’aime tout. Toutes les entrevues avec cette strip-teaseuse dans une situation similaire à celle de Randy, la retrouvaille avec l’enfant déçue, les scènes de boulot comme autant de montée sur le ring sans le souffle de l’adrénaline.

     Février 2009 : The wrestler parle du come-back post déclin, il se situe donc à deux niveaux puisqu’il évoque celui de Randy the Ram, catcheur mondialement connu, et celui de Mickey Rourke lui-même. Mais pas seulement. Il y a comme une gravité, un sentiment d’effroi qui traverse chaque minute du film, cette odeur de mort qui ne fait qu’attiser les regrets et installer les inquiétudes. Cela se traduit par une échéance, un combat d’anniversaire que tout le milieu attend, mais aussi par un accident grave qui n’engendre que deux possibilités extrêmes : vivre avec ceux que l’on aime ou ce que l’on aime.

     Dès les premiers instants du film on sent d’emblée cette opposition. Elle est liée au temps. Un générique rock’n’roll montrant des images (mortes) d’un combat de catch commenté tel un direct. On a l’impression de vivre ce combat puis pas du tout. Plan fixe en longue focale où l’on découvre ce même Randy, vingt ans plus tard, assis au fond d’une pièce, de dos, se préparant à un nouveau combat. C’est l’effervescence face au silence. Le corps mort de l’image qui prend vie grâce à une voix face au corps en vie que ce silence a rendu mort. Ce n’est que les premières minutes, donc Randy, et forcément Mickey Rourke auront le temps de reprendre vie par la suite, mais le ton est donné. Ce ne sera ni un film sur le catch, ni un film sur un éventuel retour. C’est un film qui parlera de passion. D’amour de ce qui nous le rend.

     Il y a une épure dans le film d’Aronofsky que je trouve passionnante. Car c’est aussi un film sur la solitude. Être passionné c’est aussi savoir être seul non ? J’aime cette faculté de parler d’un type dont la vie est rythmée par le catch. C’est un homme qui n’a probablement pas la patience d’attendre de recevoir l’amour qu’il donne. Le catch lui rend instantanément, sur le ring. Il prend plaisir à mettre des coups et en prendre, envoyer dans les cordes et finir sur son coup du bélier fétiche aussi parce qu’il y a la foule autour de lui, cette effervescence, ce bruit, cette vie en continu. Dans la vie il se posera un problème, par exemple lorsqu’il tentera de revoir sa fille post accident. Il va se heurter face au mur. Résister comme il sait si bien faire, puis rendra les armes. C’est ce choix qui sera difficile à la toute fin du film. Vivre avec ceux que l’on aime mais qui ne le rendent pas, là où l’on vivra tout en se compromettant. Ou vivre pour ce que l’on aime et qui le rend bien, là où l’on aura la tête haute mais où l’on mourra.

     Randy n’est pas un homme qui fait des compromis. C’est quelqu’un de patient (le face-à-face avec sa fille, son calme au travail…) mais avec trop de fierté pour se tenir rangé. Il est prêt à tout laisser tomber pour Pam (Cassidy, sa strip-teaseuse habituelle dont il semble amouraché) ou sa fille parce que c’est un amour qu’il recherche ou peut-être tout simplement parce qu’il ne le connaît pas, c’est un homme seul, éternellement seul. Puis dès que quelque chose perturbe son avancé (l’oubli du rendez-vous avec sa fille, le holà de Pam qui ne préfère pas s’engager, un homme qui le reconnaît au supermarché) il s’effondre. D’où le yo-yo par la suite où Randy annule ses combats les uns après les autres avant de revenir sur ses décisions. Je dis qu’il s’effondre par ce que quelque part c’est triste, il choisit de mourir. Puis il y a ces dernières minutes, qui montre un homme serein, pour une fois loin de ses envies pulsionnelles. Il dira qu’il se sent mourir à l’extérieur. Il dira qu’il se sentira en vie sur le ring. Et même si c’est au prix fort qu’on le paye, le choix lui paraît si simple désormais.

     Un mot sur le travail du cinéaste, que je trouve absolument prodigieux, tout particulièrement dans les reconstitutions d’ambiance. Une caméra qui ne fait que suivre ses personnages, se met à leur niveau, comme dans un jeu vidéo. Un réalisme presque documentaire dans les vestiaires, dans cette façon de filmer des discussions. Un tempo impressionnant dans toutes les scènes sur le ring. La reconstitution du catch, l’envers de son décor. Ce (faux)sport violent mais calculé. Parfois même extrêmement violent, comme le combat avec l’agrafeur. Aronofsky m’a donné l’impression d’être moi aussi au milieu de cette foule. Et à côté de ça il a su se faire très tendre lorsque l’on sort du catch. Par moment il se laisse aller à quelques grossièretés (gros plan surprenant sur le pontage, larmes superflues) mais on lui pardonne sans problème tant c’est infime comparé à la beauté du reste. Et à d’autres moments il adopte un parti pris intéressant en optant pour le parallèle passion/profession. J’ai adoré voir Randy marcher dans les couloirs de ce supermarché comme il marcherait dans les couloirs d’une salle de catch, attendre au rideau transparent comme il attendrait derrière le rideau noir, entrer et entendre les cris se substituer au silence.

     Aronofsky nous offre deux derniers regards magnifiques à la toute fin du film. Pam qui voit Randy monter sur le ring, recevoir son premier coup, le regarde une dernière fois et le laisse. Elle ne le regarde pas comme quelqu’un qui le jugerait, pas comme quelqu’un qui condamnerait ce choix suicidaire mais comme quelqu’un de triste qui comprend qu’elle ne pourra jamais lui offrir mieux que ce qu’il a autour de lui à cet instant. Et celui de Randy qui jette un œil furtif où se trouvait Pam, juste avant d’effectuer son dernier saut. Un regard plein de peur mais un regard certain, qui en ne croisant pas le sien prendra davantage confiance. Probablement ce qui pouvait lui arriver de meilleur.

Foxcatcher – Bennett Miller – 2015

10906140_10152668335132106_4812224022904627834_nDernier caprice.

   6.5   Je me trompe surement mais j’ai l’impression que Bennett Miller est en train de se forger une parfaite réputation d’artisan chef de file du bon goût, dans ce que ça représente de sublime et de péjoratif à la fois, quelque part entre les cinémas de Clint Eastwood et Paul Thomas Anderson. Entre l’admiration et l’ennui. Après cette merveille de film parole qu’était le pourtant en apparence très sportif Moneyball, Miller change de cap, comme il avait aussi changé après Truman Capote. Foxcatcher est un film silencieux, détaillé, minutieux où les mots sonnent comme des poings, tandis que les poings, justement, n’existent pas. Très beau paradoxe proposé par la lutte, sous sport (pour reprendre les mots de la maléfique et méprisante mère Du Pont) qui contient toute la violence – que Tatum mutique draine tout le long en symbole – et l’enferme dans un balai de corps entrechoqués.

     Après le jubilatoire Moneyball j’avoue que je ne m’attendais pas à voir un film aussi effrayant. Et ce n’est pas qu’une question de fin – L’issue cruelle est connue et Miller respecte les faits réels – puisque l’on sent rapidement grimper le climat d’horreur en sourdine. Un absurde tellement insondable qu’il en devient cocasse et/ou grotesque malgré sa gravité, mais filmé et raconté avec une telle science du dérèglement, sans empathie, sans emphase, qu’il en devient gênant, glaçant, parfois presque tétanisant. A ce titre, la gifle infligée à Mark est la véritable transition dans le récit. Un beau point de rupture autant que l’était la première vision de Lloyd dans Shining. Je ne cite pas Kubrick pour rien, je trouve qu’il y a une démesure et un humour un peu macabre dans le cinéma de Miller que l’on n’avait peut-être pas vu depuis l’auteur de Barry Lyndon.

     Foxcatcher s’ouvre sur le quotidien de deux frères, lutteurs nés et champions olympiques en titre, corps lourds, nuque dans les épaules, enfermés dans une modeste vie tout en répétition, qui ressemble davantage à celle du sportif oublié et vieillissant qu’imposait par exemple Aronofsky dans The wrestler. Mark, essentiellement (son frère Dave est marié avec deux enfants), qui se noie d’ennui et de routine sous les meetings scolaires, entrainements journaliers et repas familiaux, qui l’éloignent des canons de la consécration sportive, comme on a l’habitude de la voir représenter.

     Foxcatcher apparait plus tard, d’abord par l’emprise d’un gourou milliardaire, héritier de fin de lignée, obsédé par la lutte, qui s’est mis en tête d’ériger à lui seul le sport méconnu, en bâtissant un club dans son immense propriété. Celui que l’on assimile à cette entité défiant toutes les fortunes – il s’agissait parait-il d’un vieil héritage de chemins de fer – s’efface au profit d’une mère, qui restera quasi hors champ, monstre infect et avilissant qui n’a de vrai respect que pour ses purs sangs les plus rutilants de la terre. Elle porte en elle tous les stigmates monarchiques, tendances nazies. Foxctacher c’est donc sa richissime société mais c’est aussi une somme un peu moins parfaite d’elle et de son fils.

     Bien qu’il semble d’abord se caler sur les lutteurs (Tatum & Ruffalo) le film fait finalement de son personnage principal celui de John Du Pont (Carrell) avec toute cette ampleur narrative qui le correspond, entre ses envolées ornithologiques très touchantes et son agonie invisible vers une folie meurtrière. Cette exécution, appelons un chat un chat, est un pur moment d’effroi, répété, ralenti,  trois coups de feu d’une telle sécheresse qu’ils défient même ceux de Cruise dans Collatéral. Et toute forme d’appréciation. Ils t’abandonnent là, sur ton siège, impuissant. Le regard de Du Pont, donc celui de Steve Carrell (véritablement métamorphosé, immense) à cet instant-là est le marqueur ultime d’un récit qui se ferme aussi brutalement qu’il avait pris de temps à s’installer. Il n’aura pourtant cessé d’être traversé par des soubresauts, à l’image de cette scène géniale et terrible à la fois, absurde et prémonitoire, où Du Pont après un entrainement de tir probablement quotidien, se pointe maladroitement avec son arme dans la salle de sport. Sans parler de ce caprice hallucinant lorsqu’il découvre l’absence de mitrailleuse sur le char d’assaut qu’il a commandé.

     La force du film réside dans cette beauté paradoxale entre son étonnante attraction (la simple idée qu’un milliardaire investisse dans la lutte, sa passion pour les oiseaux) et sa terreur latente (son credo patriotique dans lequel on ne vénère que les vainqueurs, son étrange obsession pour le deuxième frère). Le film ne fait d’ailleurs pas de catégorisation binaire entre les deux frères. Si Dave n’est pas autant attiré que son frère par ce schéma de réussite tombé du ciel, ce n’est pas tant par crainte et autre intelligence surfaite que par pur engagement personnel, familial. Sa petite vie en Pennsylvanie lui convient très bien. Le film trouverait alors une forme de métaphore absolue, en la personne de Mark, mais aussi de celle de John, du désir de fuir sa propre solitude. C’est froid mais c’est impressionnant.

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