Phoenix – Christian Petzold – 2015

PHOENIX  2013Le retour.

   7.5   Futur classique ? On peut dire que ça y ressemble, en tout cas. Dans le sens noble du terme. Dans le sens où le film semble aussi bien emprunter que répondre, tout en les digérant, aux grands classiques incontestables sur la quête et/ou le double identitaire et/ou la guerre, citons pèle mêle Vertigo, Les yeux sans visage, Le mariage de Maria Braun ou encore Monsieur Klein. On peut considérer que Christian Petzold s’est définitivement extirpé de la Nouvelle vague allemande, dont il était il y a peu encore l’un de ses plus fervents représentants, à l’époque de Jerichow, de Yella. Ce serait oublier que le réalisateur allemand avait démarré avec une merveille – Contrôle d’identité, son plus beau film à mes yeux – qui rappelait déjà beaucoup un autre classique américain : Running on empty, de Sidney Lumet. Il y avait déjà l’ambition du classique, une ampleur narrative, une perfection dans le récit, un jeu de miroir et de culpabilité ô combien maîtrisé. Barbara, il y a deux ans, avait réenclenché cette tendance. Là aussi, on parle d’un futur classique.

     Phoenix déroule sa mécanique scénaristique par le biais d’attributs mise en scénique discrets mais forts. Réalisation transparente, pourrait-on dire. Le film converge en entonnoir de la plus belle des manières, naviguant entre le sublime et l’horreur. Le bonheur d’une part d’une femme qui revit en refaisant miraculeusement connaissance avec son mari. Le dégoût d’autre part de la trahison de l’être aimé, d’un abandon en amont et d’une retrouvaille aux relents douloureusement financiers.

     Nelly revient des camps de la mort, où elle fut laissée pour morte. Défigurée, elle est recueillie par une amie qui l’accompagne dans son rétablissement moral et esthétique, la poussant même, puisqu’elle en dispose le choix, à changer radicalement d’apparence – ce qu’elle refuse. Détail qui aura son importance. On lui reconstitue un visage, pas exactement le sien, mais un qui s’en approche, afin qu’elle puisse revivre et s’en retourner vers Jérusalem. Rétablie après quelques mois, Nelly n’a pourtant qu’une obsession, retrouver son mari, dont elle n’a aucune nouvelle, de vie comme de mort. Elle apprendra entretemps, sans vraiment y croire, qu’il l’avait plus ou moins trahi pour sauver sa peau. Cependant elle poursuit ses recherches au travers des ruines berlinoises et les clubs malfamés, qui vont la mener face à son homme qui ne la reconnait pas mais décèle en elle une maigre et suffisante ressemblance avec sa femme, qu’il croit morte, pour lui demander de la remplacer, afin de toucher son héritage dont il ne peut disposer sans sa signature.

     J’ai parfois eu du mal à y croire, à me faire que cet homme ne reconnaisse pas sa femme, ou ne veuille pas la reconnaître. Ne serait-ce que dans la gestuelle, les odeurs, ça me semble assez improbable. Je pense en fin de compte qu’il faut l’appréhender comme un cauchemar et la mise en scène, hyper inspirée, ne s’en cache pas, par l’utilisation des couleurs, des ombres, des cloisons, des sous-sols. Il y a tout un décor qui convoque les enfers. Et c’est d’autant plus terrifiant et vertigineux qu’il s’agit pour Nelly d’un second cauchemar, en sourdine, après celui vécu dans les camps. J’y crois parce que je crois en sa transformation, corporelle et sensitive. La réalisation s’acclimate à son état de perdition, en naviguant à la lisière du fantastique, au moyen de quelques plans assez mystérieux, ici une silhouette dévorée par une immense baie vitrée, là un corps s’acheminant vers une étrange péniche, providentielle et cruelle. Le film est donc plus symbolique qu’incarné, c’est probablement ce qui m’a souvent gêné. Mais aussitôt qu’il plongeait à nouveau aux confins de cet état de détresse, d’une femme qui n’existe plus qu’au travers de son propre fantôme, le cauchemar sinueux et bouleversant reprend le dessus.

     Le vertige avec lequel Petzold parvient à mettre en scène cette folle histoire de dupes, frise la perfection. Une perfection classique, comme je le disais. Peut-être que l’on décèle en effet un peu trop bien son programme, jusqu’à son attendu et sublime final, peut-être que l’on voudrait parfois que le récit bifurque, surprenne et s’embrase, n’empêche qu’il se dégage un tel équilibre, une telle puissance évocatrice, un tel crescendo dramatique, que j’en suis sorti conquis de toute part, à la fois ému, fasciné et outré.

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