Archives pour mars 2015



Fantômas – Louis Feuillade – 1913/1914

500946666Mort ou vif.

   6.0   J’ai découvert Feuillade avec Fantômas, l’an dernier. Maintenant que j’ai vu Les vampires il fallait que je revienne dessus afin de faire d’une pierre deux coups. Et c’est vachement bien. Le premier A l’ombre de la guillotine est une merveille de lancement. Je note surtout une économie du carton que je trouve bienvenue. Et la restauration est magnifique avec cet accompagnement musical signé Tim Hecker absolument somptueux et tout à fait raccord avec l’ambiance du film. Juve contre Fantômas, le suivant, est dans la continuité, bien qu’il ne m’ait guère laissé de souvenir impérissable Le troisième épisode Fantômas, le mort qui tue est probablement le plus réussi, dans sa rythmique, sa construction, avec ces séquences incroyablement étirées. En tout cas, après cette saga de Feuillade je ne regarderai plus les rideaux de la même manière. Les deux derniers Fantômas contre Fantômas & Fantômas, le faux magistrat sont moins marquants dans l’ensemble même si la fin est belle. Je suis ravi d’y avoir jeté un œil. J’ai surtout beaucoup aimé cette ambiance bien nébuleuse qui m’a précipité sur Les vampires que je sentais, à raison, encore mieux.

Le film que nous tournerons au Groenland – Sébastien Betbeder – 2015

groenland-3-e1466514204674Les compères.

   6.0   Voilà un drôle de film, un curieux projet parallèle, qui pourrait tout aussi bien être un pré making of ou quelque chose comme ça, voire une passionnante expérimentation de cinéma, aussi futile d’apparence soit-elle. Une discussion sur un film à faire. Au départ, c’est d’ailleurs un enregistrement pour France Culture. Au final c’est le film qui découle de cet enregistrement. Mais pas un docu calqué sur l’écoute, plutôt un film très découpé, écrit et travaillé. Un document hybride et déstabilisant qui m’a fait rire comme je n’avais pas ri au cinéma aussi rondement depuis longtemps. Depuis les apparitions du docteur Placenta dans La fille du 14 juillet, probablement.

     J’adore Thomas Blanchard, depuis Memory Lane. Il y a quelque chose dans son visage, une gravité mêlée à une sympathie mystérieuse que je trouve fascinante. J’étais heureux de le retrouver chez Betbeder. Je me disais même qu’ils auraient dû travailler ensemble avant tant ils vont bien ensemble, le jeu de l’un avec le cinéma de l’autre. Je l’aurais bien intégré dans 2 automnes 3 hivers, tiens. Bref, j’aime beaucoup cet acteur. Il y a du Patrick Dewaere en lui. Un Dewaere qui aurait fusionné avec Pierre Richard. Une sorte de miracle, en somme. Pourtant, j’ai fini par chercher partout l’autre Thomas. Encore plus ici que dans Inupiluk. Probablement parce qu’il est plus ici que dans Inupiluk. On est parfois presque dans un one man show spécial, il m’a fait rire le bougre. Et je n’étais pas seul, ma salle était hilare, sincèrement. Le truc sur Giraudeau, celui sur De rouille et d’os ou encore l’allusion à Jean Rouch, j’étais à deux doigts de tomber de mon siège, vraiment.

     C’est aussi la limite de ce film parenthèse (en complément de l’un et en attendant l’autre) de tout faire reposer sur la prestation sympathique et faussement improvisée de ses comédiens. Mais après tout, Herzog a bien fait Ennemis intimes, centré sur Klaus Kinski et c’est un très beau film. Certains trouveront donc ça vain et/ou nombriliste, suffisant, fourre-tout seulement pour se marrer voire même agaçant. Moi j’adore. Surtout en tant que complément de programme. Je trouve que c’est une autre manière d’appréhender le cinéma pour les acteurs, une autre façon de leur offrir la scène. C’est un peu Les valseuses tentent d’écrire un scénario, quoi. C’est fauché, gratuit, limité et ça fait un bien fou. Hâte de retrouver nos deux compères à Kullorsuaq qui s’annonce, mouillons-nous, comme le futur chef d’oeuvre de son auteur.

Inupiluk – Sébastien Betbeder – 2015

inupilukJ’ai toujours rêvé d’être un gangster.

   8.0   Après les beaux Je suis une ville endormie et 2 automnes 3 hivers (les deux seuls films que j’avais vu de lui) on savait Sébastien Betbeder fasciné par le mélange des formes. Il était quasi inévitable qu’il parvienne à ce point de rupture et de paradoxe que constitue Inupiluk dans la mesure où il est le parfait compromis entre le documentaire et la fiction, le document ethnographique (pour reprendre les mots de Thomas Blanchard, jouant Thomas) et la comédie potache.

     Au début, c’est une affaire de sms sur un smartphone, une fille qui ne donne pas de nouvelle. Ensuite, c’est une entrevue habituelle dans un café entre deux amis, trentenaires un peu paumés. Bientôt, c’est une réception un peu singulière, celle de deux groenlandais, venus passer quelques jours en France, que le père de Thomas lui demande d’accueillir, de guider. Et de les accompagner principalement à faire trois choses dont ils rêvent : voir des animaux dont ils ne connaissent que les représentations, se promener dans une forêt puisqu’ils n’ont jamais vu d’arbre et se baigner dans l’océan. Il faut signaler, pour comprendre la démarche du cinéaste, que cette quête initiatique s’aligne sur le véritable voyage en France de Ole et Adam, puisqu’il s’agit en réalité d’amis du frère du producteur du film. C’est dire et confirmer si la frontière jeu/réalité est mince.

     Le film ne suit pas un programme pour autant. Il semble en tâtonnement permanent, instinctif. Prendre une route, danser sur une aire de repos. Grimper sur la dune du Pilat ou monter à la Tour Eiffel, surplomber l’océan ou Paris, dans chaque cas, c’est l’idée de prendre de la hauteur, du recul, de se détacher et d’apprécier l’immensité.

     Thomas invite donc Thomas, joué par Thomas Scimeca, son meilleur ami, afin de partager cette drôle d’expérience sans précédent, sans lendemain. On imagine déjà la difficulté de cet échange, malgré sa beauté, ne serait-ce que culturellement mais aussi via la barrière de la langue – les deux voyageurs ne parlent pas l’anglais non plus. Alors de savoir que les deux hôtes se nomment tous deux Thomas crée d’emblée un ton infiniment burlesque, que le film ne lâchera pas, tout en naviguant à la lisière de la mélancolie, s’engouffrant dans un récit ô combien lumineux, que le cinéaste marque parfois de quelques vidéos amateurs (qu’importe qu’elles soient vraies ou fausses) ultérieures comme un plan de baignade, une main sur un arbre, un sourire, renforçant l’idée qu’il y a le film que l’on voit et celui qu’ils ont vécu, au détriment du jeu imposé. Il y a donc au-delà du récit fictionnel une véritable aventure à quatre, qui rappelle le cinéma de Rozier. Et donc me parle infiniment. Bon et puis on y regarde Roland Garros un moment donné (la scène en question est d’ailleurs très drôle) donc ça ne pouvait qu’être pour moi. C’est d’ailleurs cet élément qui m’a donné envie de revoir le soir-même Tonnerre, de Guillaume Brac.

     Je me demande de plus en plus si ce n’est pas le plus beau film de Sébastien Betbeder, le plus équilibré, le plus drôle (sans aucun doute si seulement je n’avais vu depuis son magnifique préambule à son Inupiluk 2 en gestation), le plus insolent, addictif, fort tout simplement. En plus d’être une magnifique déclaration d’amour à Paris, au vin rouge et à l’espace hexagonal en général. Je crois que je pourrais aisément le revoir en boucle là.

La personne aux deux personnes – Nicolas Charlet & Bruno Lavaine – 2008

18951875.jpg-r_1280_720-f_jpg-q_x-xxyxxPas flou de toi du tout.

   0.5   Nullissime. Auteuil est indéniablement l’un des acteurs les plus mauvais dans un registre purement comique. Il suffit de se remémorer ses apparitions dans les derniers Veber pour s’en persuader. A part ça, il y a évidemment zéro mise en scène enfin disons que si l’on te disait que c’était réalisé par Farrugia ou Berberian t’y croirais tant ça ne change absolument rien. Quant à la toute fin, il faut le voir pour le croire, qui me conforte dans l’idée que Joey Starr est définitivement quelqu’un de pathétique. Autant que l’est le film, du moins.

Sexy Dance (Step up) – Anne Fletcher – 2006

photo-Sexy-Dance-Step-Up-2006-39The choice is yours.   

   5.  J’admets être très friand de ce genre de truc, selon mon humeur. Ces petits contes de princesse et de prince aux apparences pas très charmantes, transposés dans un réel social moderne. Tatum joue cela très bien. Et il danse bien le bougre, je ne savais pas. Pas grand neuf néanmoins tant on a l’impression d’assister à un énième Dirty dancing déplacé dans le Maryland, entre la cité et l’école de danse. On est dans une quasi copie de Save the last dance, en plus ramassé peut-être, je ne me souviens plus très bien de celui-ci. Barrière sociale on ne peut plus présente qui n’aura on le sait très vite pas la force de briser cette histoire amoureuse improbable. C’est donc tout mignon, d’autant que les deux protagonistes sont attachants. Après ça n’invente strictement rien mais ça se suit sans déplaisir et ce que ça dit en filigrane sur la transmission des rêves inaboutis des ainés est plutôt intéressant.

Le temps d’aimer et le temps de mourir (A Time to Love and a Time to Die) – Douglas Sirk – 1959

11. Le temps d’aimer et le temps de mourir (A time to love and a time to die) – Douglas Sirk - 1959Guerre et paix.

   9.0   « Je n’ai jamais cru autant à l’Allemagne en temps de guerre qu’en voyant ce film américain tourné en temps de paix » Jean-Luc Godard, Cahiers du cinéma 1959. C’est tout à fait vrai. Je signale au passage que le papier entier de JLG à propos du film de Sirk est l’un des plus beaux articles de cinéma jamais lu. Pour revenir au film je le trouve sublime à tout point de vue, à mes yeux et à chaud il égale (si ce n’est davantage) Mirage de la vie. C’est un film d’une richesse incroyable, tout en subtilité et en pudeur, un grand film d’amour apolitique, un plaisir éphémère et illusoire au milieu d’un monde où présent et souvenirs se meurent, quelque part je pense que Titanic de Cameron lui doit énormément, et cette fine parenthèse de bonheur dans ce champ de ruines.

Rien ne va plus – Claude Chabrol – 1997

35.14Point de non-retour. 

   2.0   J’ai enfin trouvé le dernier tournant de la carrière de Chabrol. En 94 il fait L’enfer, excellent. Puis en 95 La cérémonie, l’un de ses meilleurs films. Et en 97 il y a ce Rien ne va plus, qui est en fait un gros nanar. Et ensuite, Chabrol ne fera plus rien de potable ou presque. C’est triste. Ce film est du cinéma triste. On sent qu’il n’y croit plus. Et le titre raconte déjà tout c’est d’un vertigineux.

Nouveau départ (We bought a zoo) – Cameron Crowe – 2012

we_bought_a_zoo_entrance_a_lAll Your Love (I Miss Loving). 

   6.0   C’est mignon comme tout. C’est, je pense même, un peu plus que mignon comme tout. Rien à voir avec Elle Faning mais j’ai beaucoup pensé à Super 8. Avec cette idée de la maman défunte, qui reprend vie à travers un monstre ou un tigre. En y réfléchissant c’est un peu différent puisque c’est la maman d’un coté et la femme de l’autre étant donné que l’un se concentre avant tout sur les enfants tandis que dans l’autre ils ne font que graviter autour des adultes. Du coup, dans l’un le monstre incarne la mère protectrice dans l’autre le tigre l’épouse fusionnelle. Sinon il faut parler de Matt Damon quand même, je trouve ça fou, surtout aujourd’hui après ce film là et le dernier Van Sant, que l’on ait pu dire qu’il était mauvais acteur. Je trouve qu’il incarne merveilleusement la douleur en retenue, qui ne demande qu’à exploser.

Chelsea / Paris (Ldc 2015)

0a8f1e8b8e9331cd6761ea9114535On est chez nous.

     C’était l’un des chants scandés par le public parisien, hier soir, en fin de rencontre, à Stamford bridge. Le fait est en soi déjà insolite. Mais le plus insolite, finalement, c’est qu’on les entendait plus à Londres hier qu’au Parc tous les quinze jours. Enfin, ça n’a rien d’insolite puisque ne se déplacent que les vrais, mais c’était étonnant. On a soudainement retrouvé les Ultras de la bonne époque.

     J’avoue avoir été très sceptique en début de saison face à l’association de cette charnière centrale brésilienne. L’un des deux seulement jouait lors de la déroute face à la Mannschaft cet été, mais quand même. En prendre sept en demi d’un mondial, tu te demandes comment ils ne vont pas mettre des années à s’en remettre. A leurs côtés il y a aujourd’hui quasi systématiquement Maxwell et Marquinhos, deux métronomes, giga classe. Bref ça donne la défense du Brésil. Gageons que si le premier est en fin de carrière, le second est en passe de s’en ouvrir une idéale. Je ne vais pas en rajouter sur leur performance exemplaire globale d’hier mais il faut signaler que c’était du très grand. Ça devient monnaie courante.

     Paris nous l’a joué épique. Paris n’a ni tenu bon, ni fait de la survie, ils ont fait le jeu, à Stamford bridge, à 10 contre 11, pendant une heure et demie. En effet, après une première demi-heure énorme techniquement, tout en intensité et jeu égal, mais il faut le dire aussi assez stérile d’un côté comme de l’autre, un vrai retour de huitième après nul à l’aller en somme, un fait de jeu improbable vient bouleverser tout ça : Sur une faute inutile et laide, plus maladroite que dangereuse, Ibra écope d’un rouge direct. Les débuts d’une semi déroute arbitrale, on en reparlera. Quoiqu’il en soit, le geste est là et s’il n’a nullement vocation de faire mal (on sent le suédois surpris lui-même et vite défait plus qu’énervé après la biscotte) il n’est pas beau. A cet instant j’en veux plus au joueur qu’à l’arbitre.

     Aller faire un résultat à Chelsea relevait du J’espèresanstropycroire alors à 10 à la demi-heure c’était comment dire, bouclé, sauf miracle. Ne restait plus qu’à mettre ses tripes sur la table. Et même en le faisant, les parisiens ayant été braves jusqu’au bout, ça pouvait ne jamais sourire, à l’image de la grosse occas’ du match (57’) pour Cavani, qui se jouant d’un Courtois des grands soirs (euphémisme) allait trouver un poteau carré dans l’angle fermé. Autant dire que ça puait. Et ce d’autant plus (même si comptablement ça changeait peu, puisqu’il fallait toujours en marquer un pour espérer) quand Cahill sur un corner, passait après la reprise dégueulasse du non moins dégueulasse Diego Costa, pour propulser une praline dans les filets de Sirigu. 81e minute. Ça sentait le sapin.

     Mourinho allait donc nous sortir son 8.1.1 improvisé de derrière les fagots, sans surprise. Mais hier, Paris avait du cœur. Et cinq minutes après cette ouverture du score tardive et cruelle, c’est Lavezzi, fraichement rentré à la place d’un Matuidi sur les rotules (c’est dire si le match était intense) qui allait déposé un coup de pied de coin absolument parfait sur le crane de David Luiz qui faisait d’une pierre quatre coups, à savoir faire trembler la barre, faire de même avec la lucarne d’un Courtois immobile, relancer Paris et briser, enfin, ce fucking verrou londonien. Un coup de tête surréaliste, d’une puissance de feu.

      J’étais comme un gosse. Le match ultime par phases et qui en gardait sous la semelle. Le truc impensable en début de match, improbable à la demi-heure de jeu, impossible à dix minutes du terme : Paris a poussé Chelsea aux prolongations. Paris qui, allons-y, fait le match de sa vie. A 10 contre 11. Et meilleurs à 10 qu’à 11. Sans Zlatan, ce boulet. L’euphorie retombe pourtant. Déjà parce que l’équipe semble lessivée, à l’image d’un Pastore (immense, comme d’habitude) dans la réserve, mais surtout car pour clore cette non réussite générale bien cruelle, l’arbitre, encore lui, allait siffler un pénalty archi sévère contre un effleurage de la main (au ralenti ce n’est même pas flagrant) de Silva. L’enfer. Le purgatoire. Hazard ne se fait évidemment pas prier pour redonner l’avantage aux blues. Sauf que là non plus, en somme, ça ne changeait rien. Enfin ça nous évitait une éventuelle séance de tirs au but avec la crotte au fondement, c’est tout. Cool en fait.

     Pour le reste il fallait toujours marquer pour espérer, mieux maintenant, il fallait marquer pour gagner – Joie de la règle du but à l’extérieur. Mais les miracles, il faut les bousculer. Et lorsque Courtois sort une parade absolument dantesque face à la tête de Silva sur un joli corner de Lavezzi, encore, là, tu rends un peu les armes, quand même. Avec fierté, certes, mais un arrêt comme celui-ci met KO. Oui mais voilà. Le corner dans la foulée, provoqué par cette parade, allait nous emmener au septième ciel. Motta cette fois-ci, puisque de l’autre côté, au départ du ballon. Et Silva, again, à l’arrivée, qui lobe, j’ai bien dit lobe de la tête Thibault Courtois.

     Pendant notre raclette (il fallait briser une éventuelle malédiction : voir mon article de l’an dernier) à la mi-temps, on se disait justement que pour lober Courtois il fallait avoir des supers pouvoirs. Bref, Stamford bridge médusé, sauf dans le virage visiteurs. L’antre des miracles. J’ai donné de la voix. En y repensant, ce qui sort Paris l’an passé ce sont ses deux buts d’avance. Ce qui les fait passer hier, ce sont les deux buts de Chelsea. Sans celui de Cahill, Paris aurait fait un vieux 0.0 des familles : l’horreur. Sans Hazard, Paris aurait probablement perdu aux tirs au but. C’est vraiment bizarre le foot. Et c’est pour ce genre de match, monstrueux, puissant que ça fait partie de moi, à tout jamais.

     Et Paris qui n’avait jamais marqué en Angleterre en champions league et Chelsea qui n’encaisse jamais de but sur coup de pied arrêté. On pourrait allonger la liste. Statistiques explosées. Après iront-ils plus loin, au bout ? Qu’importe. Ce match là restera dans les mémoires, le reste n’a pas vraiment d’importance. J’espère qu’ils prendront Le réal ou Le Bayern et qu’ils y mettront à nouveau leurs tripes, c’est tout. Et si Monaco passe dans une semaine et on peut dire que ça sent relativement bon, ça sera parfait.

The smell of us – Larry Clark – 2015

smell1Kids return.

   7.0   Je ne savais pas que Larry Clark avait cet âge-là. Je ne m’étais jamais posé la question à vrai dire. Je m’étais fait à l’idée qu’il n’était plus si jeune, mais qu’il l’avait été à l’époque de son premier long métrage. Surpris donc quand j’appris que pour Kids, que je considère comme étant son chef d’œuvre et l’un des plus grands films des années 90, Clark avait déjà la cinquantaine, tassée. Je crois que ça me fait l’aimer davantage, en fin de compte. Entre Kids et The smell of us se sont donc écoulés vingt ans et en tout et pour tout sept films, dont un (que je n’ai pas vu) seulement visible sur le net. Il en reste donc six. Six films vibrants, singuliers pour lesquels j’ai au minimum une profonde affection. J’adore le regard que chacun porte sur l’adolescence. J’adore la touche Larry Clark.

     Peu importe le fond, qu’importe aussi la forme, entre des films difficiles et d’autres plus aguicheurs, le regard est le même, sur des ados en errance et en fuite, topographiés dans une ville américaine chaque fois différente (New York dans Kids, Le Midwest dans Another day in paradise, Le sud de la Floride dans Bully, Visalia en Californie dans Ken Park, Los Angeles dans Wassup rockers, Le Texas dans Marfa girl) ou pour la première fois aujourd’hui à Paris. Chacun de ses films aura déposé sa marque sur moi, entre le choc terrible, la claque jubilatoire, le malaise insistant et la balade envoutante. Des films que je n’ai pas oublié, que j’aimerais beaucoup revoir d’ailleurs. J’essaierai dans le même élan de parler de chacun d’eux.

     The smell of us pourrait être un condensé de tout ça et en un sens il l’est. C’est un film fort. Le plus déluré de sa filmographie haut la main. Il fallut qu’il sorte de ses terres pour laisser libre court à ses pulsions, sans se soucier d’une trame narrative préfabriquée. Zéro linéarité, personnages interchangeables, saynètes isolées. Le tournage fut parait-il laborieux et ça se ressent à l’écran. C’est probablement le film le plus déstabilisant que je verrais en salle cette année. Le plus volontairement foutraque, le plus gênant aussi. Un objet étrange qui ne ressemble finalement pas à grand-chose et c’est tant mieux. Mais c’est aussi sa limite. Clark a franchi un cap formel, comme s’il voulait refaire Kids, en lui ôtant ses attributs narratifs et séducteurs. Un Kids post moderne, en somme. J’aime l’idée globale et certaines séquences lumineuses ou terrifiantes. J’aime aussi moins certaines utilisations – notamment dans les différents régimes d’images – qui me semblent tomber dans un certain fétichisme.

     Je pense que cette forme discutable va de pair avec la démarche globale, le récit lui-même comme ses élans les plus gênants, dont l’acmé se situe probablement dans deux scènes immondes et insoutenables : Celle de la mère et celle du bourgeois lynché. Le film est sans structure pourtant tout semble se répondre. C’est un grand film malade. Et quand bien même naît une forme de rejet, n’y a-t-il pas de l’incandescence dans le regard maladroit et bienveillant du cinéaste ? Il est rare aujourd’hui de voir un tel brulot poétique. Une telle passion des corps chantée avec la sensualité du désespoir. On n’avait peut-être pas vu ça depuis Pasolini.

     La clé de sa démarche intervient dans une scène de club assez magique (difficile de filmer ce genre de séquence aussi bien que Larry Clark) où Math, éphèbe dominé, semblant voguer en parfait spectre sexuel, se fait effleurer et renifler au beau milieu d’une foule assaillie par une grosse techno, de laquelle il semble finir par s’extraire, s’en lever le regard sur une toile abstraite puis se déhancher sensuellement sur un morceau beaucoup plus doux et songeur : Forever young, de Bob Dylan. On est dans le fantasme. Un parfait inconnu l’approche et le caresse puis de se dérobe.

     Le film est parfois parcouru de ces moments lumineux, instantanés perdus dans la fusion, comme il peut s’enfoncer dans des scènes malaisantes à l’image de celle voyant cette mère détruite de partout, tentant de se réconcilier avec son fils par l’inceste. Dominique Frot habite littéralement cette longue séquence, tournée en une seule prise. Elle y est magnétique, terrifiante. En parallèle à ce type de scène complètement dingue, Clark lâche des choses plus écrites, communes et foireuses, à l’image de la dispute de JP avec ses parents. Déjà, la scène n’est pas bonne, sur jouée, mais surtout elle est brève, grotesque et sans fondement.

     Même réserve concernant sa manière de se mettre en scène. C’est la première fois qu’il entre dans l’un de ses films. L’aspect autoportrait qu’il lui confère l’éloigne d’un dispositif réel et vivant. Ça ne m’émeut pas autant qu’un Kids ou un Ken park, qui m’avaient en leur temps terrassés, car ce que j’aime dans son cinéma avant tout c’est la plongée, le cul et le skate dans ce que ça libère de réalisme cruel. Disons que ça pourrait être très beau mais qu’on en reste  un petit gimmick un peu gratuit et inconséquent, qui navigue pas si loin de la farce. On va dire que Carax fait cela beaucoup mieux, c’est tout. On pourrait d’ailleurs grossièrement comparer The smell of us à Holy motors, que j’adore pour de nombreuses raisons mais qui me bouleverse nettement moins que Les amants du Pont neuf par exemple.

     Sinon, j’aime beaucoup le personnage qui filme tout, Toff. Sorte de prolongement de Larry Clark lui-même. Son ubiquité improbable crée une poésie surréaliste un peu macabre. Il est dieu. Il est aussi là où il ne peut pas être. Il filme tout et Clark intègre certains de ses rushs au sein même de son film. Cette liberté-là me fascine aussi, que l’un de ses acteurs, qui plus est l’un des plus jeunes, fasse aussi caméraman d’occasion.

     Un plan à lui seul, sublime, rêveur, englobe le cinéma clarkien, enfin ce qui me touche dans son cinéma. Il se situe à la toute fin, sur le pont de chemin de fer, où les kids se sont réunis et posés après avoir brulé une bagnole. Un peu avant, la jeune Marie aura demandé à son ami s’il veut la rejoindre le soir pour baiser. En une fraction de seconde, la planche sous le bras, les garçons se lèvent et fuient le champ, laissant Marie seule dans le cadre. C’est une séquence pleine de drôlerie et de cruauté mêlées, à la fois crue (réelle) et élévatrice (irréelle). Le plan s’attarde un peu, cadrant son inexorable solitude et la fuite des garçons au loin, sur leur skate, fuyant le champ jusqu’à devenir minuscules. Puis un train passe. En dessous d’elle. Il y avait déjà ce type de scène dans les précédents Clark. Des détachements dont j’ai le sentiment d’avoir déjà vu, ou sensiblement vu, chez lui, autrement. Il y a dans cette captation une forme d’absolu et de détresse, un regard bienveillant sur quelque chose qui se consume sans aucun contrôle, comme un rêve. Le Forever young de Dylan, encore, vient achever le poème.

     Je ne sais pas vraiment où j’en suis avec ce film, il m’a beaucoup bousculé, trop peut-être pour pouvoir écrire quelque chose si tôt et avec un minimum de recul. C’est un film de l’ordre du fantasme, du chaos sensuel. Je trouve que l’on ressent à merveille cet état d’abandon irréfléchi, avec ces corps réceptacle à tentations, vieux et jeunes, détruits ou sublimes. Il se dégage un truc terrible dans leur association, qui peut tenir en un plan, un regard, un visage, une caresse. J’y reviendrai un de ces jours. J’ai aussi prévu de revoir tous ses films. Depuis, je ne pense plus qu’à revoir du Larry Clark. C’est bon signe.

123456

Catégories

Archives

mars 2015
L Ma Me J V S D
« fév   avr »
 1
2345678
9101112131415
16171819202122
23242526272829
3031  

Auteur:

silencio


shaolin13 |
Silyvor Movie |
PHILIPPE PINSON - ... |
Unblog.fr | Créer un blog | Annuaire | Signaler un abus | Playboy Communiste
| STREAMINGRATOX
| lemysteredelamaisonblanche