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Le journal d’une femme de chambre – Luis Buñuel – 1964

11018321_10152887788967106_8977658029458925574_nL’Epidémie.

   9.0   C’est le premier film de la période française de Luis Buñuel et c’est probablement son plus sombre, autant dans son portrait de la bourgeoisie, des classes modestes que de l’Histoire en marche. Cloisonnement individuel d’un côté où chaque personnage, au sein d’une même famille ou dans la relation de voisinage, évolue dans sa propre cage, dans un renoncement et une consommation de son confort de la manière la plus pathétique qui soit (parties de chasse pour l’un, fantasmes fétichistes pour d’autres) et la plus exclue, surtout. Rarement ceux-ci apparaissent dans un cadre commun. C’est à peine s’ils se croisent.

     Célestine (Jeanne Moreau), la nouvelle femme de chambre, qui contrairement à l’œuvre original ne tiendra aucun journal, comme si le cinéaste gardait moins le contenu (qu’il s’approprie complètement) du roman de Mirbeau que son influence directe, dont il rend hommage en empruntant le titre. Le reste c’est du Buñuel. Une lente plongée, agonie dévorante, qui démarre par un travelling dans un train, passant en revue des paysages de campagne, s’enfonçant dans les profondeurs, pour ne pas dire le néant, puis s’achève plus tard sur un coup de tonnerre. Entre ces deux extrémités, un violent déchirement au milieu qui pourrait être celui d’Un chien andalou, l’œil d’un côté, le ventre de la petite fille de l’autre (des badauds sur le quai de la gare signalent qu’elle a été éventré).

     C’est la sortie du dernier film de Benoît Jacquot, Le journal d’une femme de chambre (troisième du nom au cinéma, après Renoir et Buñuel) qui m’a donné envie de revoir celui du cinéaste mexicain. Je pensais filer voir le Jacquot en salle dans la foulée mais c’était sans compter la claque que j’allais me prendre, sans vraiment m’y attendre d’ailleurs étant donné que je n’en gardais pas un souvenir impérissable. Je m’étais fait à l’idée que c’était mineur, en fait. Preuve s’il en est qu’il faut revoir les films. Quoiqu’il en soit, je n’irai pas voir le Jacquot en salle. Le Buñuel m’a calmé.

     J’avais oublié à quel point la mise en scène était forte et inventive. On garde forcément en mémoire la scène du meurtre (Lapin/Sanglier) mais tout est tellement de ce niveau, ça frise l’insolence. Dans mon souvenir, d’ailleurs, le meurtre de la petite fille se déroulait après la mort du vieil homme. Comme si sa mort était le déclencheur d’un dérèglement. En fait c’est mieux ainsi, ça se déroule absolument en même temps. Du coup, la mort de l’enfant est comme dévorée par celle du vieux. Dévorée par les escargots, par l’ellipse. Mais Buñuel est intelligent. Alors si le récit par le départ/retour de Célestine prend des allures conventionnelles, c’est sans compter sur un autre dérèglement, plus imperceptible celui-ci : La transformation de Célestine, qui franchit les frontières sans mégarde, comme elle grimpe sur le mur du voisin en l’accusant de jeter les pierres. Son apparente froideur et nonchalance pourrait masquer un glissement héroïque, il n’en est rien. Célestine reste celle qu’elle était, arriviste, elle se fond dans la masse jusqu’à en faire partie intégrante. Magnifique fin où elle qui encore une heure plus tôt dans le métrage semblait indiscernable, corps voguant libre comme l’air, la voici enfermée, dans un lit, se refusant au riche homme qu’elle a épousé comme son ancienne maitresse se refusait au sien.

     C’est un film d’une noirceur terrible, dans la mesure où aucun personnage n’est sauf. La dernière scène est un sommet Buñuelien : Joseph, devant son restaurant, qu’il avait promis d’ouvrir en compagnie de Célestine, criant « Vive Chiappe », accompagnant la manif fasciste se faufilant dans les rues. Film sans fin ou une fin qui contient l’infâme ouverture sur l’Histoire que l’on sait. Je crois que c’est mon Buñuel préféré après L’ange exterminateur.

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