Conte d’été – Eric Rohmer – 1996

conte-d-ete_portrait_w858Tiens bon la vague et tiens bon le vent.

   9.0   Voir Conte d’été en plein été, voilà un moment que ça me faisait de l’œil. Les plages, l’océan, les vagues, le vent, le temps, tout cela se rapproche et le film permet de prendre cet acompte tant convoité. Ensuite, on peut avoir envie de voir des personnages beaux et tourmentés, beaux par leurs gestes et leur verbe, tourmentés par leur cœur, le tout sous la passion qui anime chacun en cette période : l’ambiance des vacances. Bien sûr certains travaillent, job fixe ou d’été, mais il faut qu’il règne avant tout cette liberté fantaisiste guidée par le personnage principal, en quête d’un confort que lui-même ignore. Il lui est avant tout question de prendre du bon temps, entre les balades et la guitare. Puis d’y attendre sa « fiancée » qui lui avait promis de venir le rejoindre. Sauf qu’entre temps il aura déjà rencontré une fille avec qui il noue une amitié sincère basée sur la confiance, fille qui lui présentera une connaissance avec qui très vite il nouera autre chose que de l’amitié. Et c’est au moment où il commencera à tomber amoureux et de l’une et de l’autre que la tant espérée débarque.

     Quoiqu’on en dise, Rohmer est un maître de la construction. Conte d’été n’a beau être qu’un pur marivaudage autour d’un jeune étudiant en vacances, musicien solitaire et mystérieux, qui devra bientôt choisir entre trois prétendantes, pas moins, le cinéaste parvient néanmoins à y insuffler vie et poésie, jeu et cruauté, bref beaucoup d’intelligence et de subtilité en étirant notamment le récit bien curieusement parfois, au détour d’un dialogue, d’une virée en bateau ou d’une promenade.

     Le film s’ouvre d’ailleurs sur son arrivée à Dinard, le suivant dans ses gestes et déplacements les plus anodins, entre l’embarcadère, son pied-à-terre (l’appartement que lui prête un ami) et une petite crêperie dans laquelle il effectuera une première rencontre. Les prémisses de cette première rencontre tout du moins. Le film est en effet sans parole pendant ses dix premières minutes, comme s’il traçait d’emblée volontairement une identification opaque avec son personnage.

     Gaspard va passer trois semaines à Dinard, le cœur et le temps partagés entre trois filles. Il n’y aura pourtant pas trois rencontres mais seulement deux. Si l’on pense d’abord que Gaspard est là sans objectif, pour son simple repos, on apprend plus tard qu’il y attend une certaine Léna, avec laquelle ils se sont donné une sorte de rendez-vous sans lieu sans date. Une excitation qui rythme son quotidien, sans que l’on ressente l’amour fou non plus mais avec une dose suffisante d’aventure et d’incertitude pour le combler. Excitation qui vire bien sûr au prétexte, petit à petit même s’il le nie. On est chez Rohmer donc rien ne se déroulera évidemment comme prévu, sans que l’on ait l’impression qu’il se déroule beaucoup de choses par ailleurs mais ce qui découle de cette initiation s’avère absolument géniale et fascinante.

     Rohmer adapte Santiano à sa façon. A l’image de la chanson, c’est finalement Margot et dans une moindre mesure Solène qui sont les personnages vecteurs des doutes sentimentaux de Gaspard. Léna qui est à priori l’être aimé, idéalisé, n’est en réalité qu’un pur mirage. Elle n’est pas dans la chanson et elle n’est qu’une projection fantasmée de Gaspard dans le film. Celle qu’il attend. Existe-t-elle vraiment ? C’est la question à laquelle on se pose durant la quasi intégralité du métrage avant qu’elle n’apparaisse dans le dernier tiers. C’est aussi d’ailleurs la question que se pose Margot qui bien qu’ayant vu sa photo et la connaissant de vue, puisqu’à Dinard tout le monde se croise dit-elle, elle se demande si Léna existe véritablement en tant que personne physique aux yeux de Gaspard. « Je pars pour de longs mois en laissant Margot. Hisse et ho, Santiano ! D´y penser j´avais le cœur gros  En doublant les feux de Saint-Malo. » C’est en effet en quittant Margot que Gaspard a le cœur gros même s’il convient que ce coup du sort l’arrange puisqu’il le sauve d’un éventuel choix difficile. Et Saint-Malo pourrait représenter lointainement sa relation avec Solène qui est née pendant sa journée passée à Saint Malo. Il faut rappeler à toute fin utile que la chanson s’achève sur une promesse de passer la bague au doigt de Margot.

     La difficulté ici, aussi belle que casse-gueule, est de parvenir à créer une sorte de happy-end (alors qu’en apparence, la défaite est cruelle) en faisant partir Gaspard seul, tout en redorant le blason de chacune des filles dans un dernier élan. Revenons donc à ces trois personnages féminins, aux antipodes les unes des autres, évidemment : On peut déjà dire que Gaspard tombera amoureux des trois, au moins un peu. Suffisamment pour projeter de les emmener toutes les trois à Ouessant. Il embrassera même les trois, mais ce ne sera jamais le même baiser.

     Margot, sa première rencontre, a vite tout de la meilleure amie, d’une part dans la mesure où c’est elle qui l’extirpe de sa solitude, lui présente des amis, et lui dit autant qu’il lui dit lui avoir le cœur déjà pris, d’autres part car c’est la plus cérébrale des trois et la plus à même de le cerner lui, peut-être parce qu’in fine ils sont pareils, à la différence qu’elle lui ouvre moins ses failles secrètes pleines d’orgueil. Les longues promenades qu’ils partagent, principalement en discutant, témoignent d’un désir mutuel d’apprendre de l’autre sans se laisser submerger par le désir physique. Il est pourtant là, sous-jacent, en permanence ou  s’invite clairement parfois avant qu’il ne soit aussitôt désamorcé. Leurs baisers sont amicaux ou alors plein de compassion ou portant les marques d’une séduction ratée ou future. Il n’est pas interdit de penser que ce sont eux deux, le véritable avenir amoureux.

     Solène, la deuxième rencontre est nettement plus physique et impulsive. Elle sera séduite la première fois en le voyant immobile sur une piste de danse, lui sera touché lorsqu’elle chantera sur le morceau qu’il avait préalablement composé pour Léna. C’est une relation qu’il ne maitrise pas ce qui ne veut pas dire qu’il ne l’apprécie pas, au contraire, puisque comme souvent chez Rohmer ce sont les fausses antipodes qui se révèlent. En un sens, ils sont pareils. A un autre moment, Solène et Gaspard aurait pu être ensemble, sans obstacle, en tant que couple estival. Le fait est qu’au sein de l’idéal et de la meilleure amie, ses chances paraissent bien maigres. Elle aura pourtant, autant que les deux autres, son cachet pour Ouessant.

     Et puis il y a Léna. Personnage qui reste longtemps hors-champ. Chez Rohmer, le hors-champ est roi, il suffit d’évoquer Conte d’hiver pour s’en persuader. Léna est pourtant un hors-champ qui se fane, c’est assez rare dans le cinéma rohmérien. Son apparition crée une double déception, pour nous autant que pour Gaspard. Et le peu de place et d’indépendance qu’elle lui confère nous en éloigne davantage. On préfère le voir avec Solène. Mais on voudrait le voir avec Margot, définitivement.

     Le film ne serait pas grand-chose sans le génie de Rohmer pour la mise en scène, aussi bien la gestion de l’espace autour de ses personnages, curieuses silhouettes qui voguent en permanence à contretemps, se mettent bizarrement à courir ici, s’assoient là. Et puis il y a cette façon de les faire se frôler, c’est un film extrêmement tactile là-dessus, peut-être aussi parce qu’il fait office de film de vacances. Et Rohmer filme bien entendu la côte bretonne comme personne. Chacun a son conte d’été rohmérien mais Dinard probablement plus que n’importe qui. Cette faculté de cartographier un lieu et d’y filmer son récit, je ne la retrouve nulle part ailleurs. Je pense sincèrement qu’il est le seul à savoir faire ça, comme ça.

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