The Affair – Saison 1 – Showtime – 2014

11742685_10153027482422106_504544373456523111_nAu-delà du souvenir.

   9.0   Noah, néo quadra, est prof et écrivain à ses heures, marié et père de quatre enfants. Un gars de la ville, sans histoire. Alison, la trentaine, est serveuse dans une petite bourgade près de la mer. Une femme mariée qui transporte une blessure récente et terrible. Tous deux vont se croiser et s’aimer follement plus ou moins dès le premier regard. The Affair fait le pari de raconter cette relation en sectionnant chaque fois son épisode en deux parties, l’une offerte à Noah (Impeccable Dominic West), l’autre à Alison (Divine Ruth Wilson).

     Ce qui est beau dans le pilot c’est de voir combien cette future rencontre est vécue de manière prémonitoire dans la partie offert à Noah et complètement hasardeuse, du côté d’Alison. Pour elle c’est un jour habituel si ce n’est que Montauk reçoit ses estivants. Pour lui c’est un flirt à l’honneur dans une ouverture à la piscine municipale où il se laisse gentiment séduire par une jeune femme, qui au sortir se dérobe aussitôt découvert l’alliance au doigt de sa proie. Mais l’épisode, l’air de rien, s’ouvre sur une subtile odeur de mort qui fera forcément écho avec le drame vécu par Alison – C’est d’abord le fiston qui simule un suicide au moment du départ, plus tard la plus jeune qui s’étouffe avec une bille, sans conséquence. L’idée est d’ailleurs double puisque l’étouffement se déroulera dans le restaurant dans lequel travaille Alison, encore fragile, je n’en dis pas plus. Je ne parle qu’exclusivement du pilot, là. Quoiqu’il en soit, tous les relie, inévitablement. La ville rencontre la campagne. L’apparente tranquillité familiale entre en contact avec le drame familial qui a tout brisé. Les différences d’âge aussi, se collisionnent.

     Les trois premiers épisodes, aussi sublimes soient-ils, pourraient dégager un schématisme rugueux dans lequel chaque partie serait le miroir déformé de la précédente sur un laps de temps et de situation similaire, avec comme seule différence notable le point de vue. Celui de Noah, puis celui d’Alison. Le quatrième épisode, construit pourtant pareil en apparence, brise cette habitude, la partie Alison débutant là où s’achevait la partie Noah. Pendant qu’ils font l’amour, pour la première fois. Un tournant. C’est d’ailleurs un épisode qui leur est entièrement dévoué, leurs maris et femmes restant hors-champ pendant l’heure. Tout se passe à Brock Island, lieu d’évasion vers lequel on file par le ferry, à l’intérieur duquel on se perd entre petites boutiques, phare et falaises. L’épisode suivant reprendra le schéma initial mais inversera l’ordre des points de vue, comme si le récit venait empiéter et dévorer la construction même, accentuer le mystère, le vertige et faire exploser la discrétion de cette double relation adultère.

     Ce qui ne change pas c’est le degré d’investissement et de détermination qui réside en chacun des deux personnages, évoluant au gré des souvenirs respectifs. L’un étant systématiquement plus entreprenant dans le souvenir de l’autre. Et ce que l’on retrouve aussi systématiquement ce sont ces brefs flashes forward d’interrogatoires dans lesquels on comprend qu’ils sont tous deux questionné sur une affaire de meurtre, qui s’éclaircit à mesure que la série progresse – On pense au procédé utilisé dans True detective, excusez du peu. Du coup on peut aussi voir cette somme de souvenirs comme le récit que nos deux personnages racontent et tentent de se remémorer (voire écrire) plus tard – Aucun élément n’est donné à propos de la temporalité. C’est une donnée importante dans The affair cette dislocation temporelle. Dans quelle sphère se situe cette partie thriller ? Quels sont les écarts de temps entre les différentes rencontres entre Alison et Noah ? Un moment donné, plus ou moins vers la moitié de la saison, on comprend que les vacances se terminent, on comprend alors que l’on vient de voir une passion cachée de huit semaines. Et que tout est censé s’arrêter net, comme ça, aussi parce qu’il y a une affaire de drogue pas très reluisante d’un côté et un problème avec la plus grande des filles de l’autre. Une fois de plus, quoiqu’il en soit, on nous prend au dépourvu. On quitte un peu Montauk, on retrouve Blooklyn. Comment se relever de ce changement d’axe ?

     Il faudrait s’attarder davantage sur l’écriture  tant c’est une merveille de tous les instants. Jusqu’aux dialogues les plus insolites à l’image de celui entre Noah et son beau-père lequel on comprend a traversé jadis une situation similaire qui lui a permis de se jeter à corps perdus dans son meilleur livre. C’est dingue comme les personnages les plus secondaires et à priori les moins aimables sont écrits avec intelligence et subtilité. Ils existent parfois en trois répliques voire en un regard. Le fils de Noah, la mère d’Alison, Whitney, Le flic, Oscar. Il y a aussi cette thérapie de couple en filigrane, qui évoque de loin cet immense joyau qu’est Tell me you love me. Ou là le poids de cet enfant disparu la puissance insondable de cette merveille qu’est Mildred Pierce. La fragilité du couple, d’un côté comme de l’autre. La difficulté d’être parent. La mort qui rôde sans cesse. Et l’eau qui est partout, piscine comme océan, lieu dans lequel on repense ses origines. Et la force mystique des lieux : ici un ranch en sursis, là un appartement ou une chambre d’hôtel, tout prend une envergure dramatique hallucinante. C’est tout ça à la fois The Affair, pas moins. C’est d’une force inouïe en continu.

     On aurait seulement pu craindre un essoufflement avec l’arrivée de la fin de l’été, qui convoquait donc la fin (provisoire) de la relation. La série rebondit alors et dilate (encore davantage) le temps. Les ellipses sont plus imposantes et parfaitement travaillées – On parle de quatre mois depuis l’été ici, on ressent presque la boucle annuelle là. Il y a quelque chose de complètement délirant dans notre rapport à la temporalité qui se rapproche de ce que vivent Alison et Noah, qui ne sont plus ceux qu’ils étaient et ne considèrent plus seulement leur relation comme un plaisir instantané. Les aveux mutuels de l’épisode 7 sont d’une puissance et d’une justesse rare – cette séquence entre Alison et Cole sur le trottoir, sublime. Et le tragique qui enrobe l’épisode suivant absolument magnifique – La séquence du coffre à jouet, j’étais inconsolable. J’ai chaque fois l’impression que la série ne se relèvera pas des nouvelles données qu’elle se crée. C’est fascinant.

     Reste un dernier épisode pour le moins troublant. D’une part car ce sont des nouvelles vies qui nous sont données à voir, on a presque l’impression d’avoir manqué des épisodes. D’autre part car la collision dorénavant habituelle qui va se produire entre Alison et Noah est racontée très différemment cette fois, selon le point de vue, contrairement aux infimes détails changeants de leurs précédents souvenirs. Un souvenir comme celui-ci n’a aucune probabilité d’être perçu avec autant de différence d’un cerveau à l’autre. Mais bon, qu’en est-il vraiment de ces interrogatoires ? Des bouleversements conjugaux à répétition ? Où est la frontière entre le souvenir et le fantasme, la vérité, l’altération et le mensonge ? Que penser de cette toute fin de saison ? La temporalité fait encore des siennes. Des années ont passé ? Qu’importe. J’ai appris que The Affair avait été renouvelée et donc écrite sur trois saisons, on est donc en droit de penser que les zones d’ombre sont encore nombreuses. Inutile de tourner autour du pot, je pense sincèrement que c’est le truc le plus fort et prometteur vu cette année avec The leftovers.

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