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Archives pour décembre 2015

The leftovers – Saison 2 – HBO – 2015

The leftovers - Saison 2 - HBO - 2015 dans + 2015/2016 : Top10 Séries the-fight-the-leftoversWhere is my mind ?

   9.5   En effet, je ne sais pas bien où je suis.

     Dire que The Leftovers m’a chamboulé au-delà du chamboulement est bien en dessous de la réalité. Il va de soi que cela vaut pour les deux saisons, mais le niveau de ces dix derniers épisodes est si étourdissant. Ce n’est définitivement pas une série comme les autres. C’est un tremblement de terre.

     Je suis sorti terrassé de ce dernier épisode. Terrassé mais serein, tant je ressens ce que ça représente, la trace que ça va laisser, je m’y sens chez moi, je me laisse aller. Atteindre un tel pouvoir de fascination, un tel crescendo émotionnel, sans jamais forcer des entrées ni des sentiers attendus c’est assez inédit il me semble.

     The Leftovers a donc troqué sa petite bourgade de Mappleton (Celle du livre de Perotta) touchée comme le reste du monde par le suddent departure, pour Jarden, au Texas, ville curieusement entièrement épargnée. Une fois de plus, il ne s’agit pas de focaliser sur l’événement mais de vivre avec l’héritage qu’il laisse derrière lui. Prendre un lieu qui n’a pas bougé, rebaptisé dorénavant Miracle, que l’on vient visiter, que l’on souhaite habiter est une idée incroyable. Une de plus.

     What’s happened ? La série ne cesse, par l’intermédiaire de ses personnages de se poser cette question insoluble, de nous mettre en situation de se la poser. Qu’importe les questions et surtout les réponses sitôt qu’y demeure mystère et fascination – Incroyable séquence introductive, échappée de nulle part, dont on entrevoit des bribes réflectives dix épisodes plus loin. Qu’importe les miracles, les tremblements, les disparitions, les grillons récalcitrants, pourvu qu’on soit invité à s’y lover intimement, à ne plus vouloir en sortir.

     On pourrait grossièrement dire que The Leftovers est un Lost plus adulte. Rien de péjoratif dans ce constat bateau, simplement la sensation que les nombreux rebondissements qui faisaient le sel de l’une sont distillés et condensés dans l’autre de manière à créer une sidération sur la durée, en n’hésitant donc jamais à étirer les mystères (Un épisode sideway, dores et déjà dans la légende), poser un long dialogue, attiser nos incompréhensions. C’est faire le pari que le spectateur a déjà prévu de faire cet effort-là, d’assister et de vivre sa propre cour des miracles.

     On voudrait que ça ne termine jamais. Seul le voyage compte, à l’image de Kevin et plutôt deux fois qu’une ou comme Mary et plutôt deux retours qu’un. The Leftovers n’est que traversées hallucinantes, dérives déconcertantes. L’importance musicale, aussi, en tant que ritournelle ou trouée bouleversante sur Homeward Bound. Comment peut-on à ce point être aussi inspiré ?

     Holy shit. Ce sont les mots prononcés par Michael à l’issue de l’épisode 8 lorsqu’il assiste à quelque chose qui mérite largement cette exclamation. Oui, holy shit. On ne cesse de le dire aussi. C’est le ressenti global de cette deuxième saison qui te clou systématiquement par sa densité, sa puissance, sa profondeur.

     Il faut certes accepter de se séparer d’un certain bagage sériel commun, The Leftovers a davantage qu’un programme à offrir. C’est la vie dans ce qu’elle a de plus complexe, belle, indomptable, cruelle, incroyable.

     Je le disais, c’est un choc tellurique. Merci, Damon Lindelof. Et si cette fin me convient à merveille, please HBO, faites que ça continue.

Star Wars, épisode VII, Le réveil de la force (Star Wars, Episode VII, The Force Awakens) – J.J. Abrams – 2015

Star Wars, épisode VII, Le réveil de la force (Star Wars, Episode VII, The Force Awakens) - J.J. Abrams - 2015 dans J.J. Abrams Star-Wars-photo-5Le miroir à deux faces.

   6.  On m’aurait dit il y a dix ans que je serais déçu par un film de Malick et enthousiaste pour un Star Wars je ne l’aurais pas cru. Merci J.J. Abrams. Je n’ai envie de dire que ça ce soir. Je ne suis pas un fan de la franchise, je l’ai découvert bien tardivement, mais j’aime bien. Je pense que ce qui m’a fait du mal c’est de voir un jour les six à la suite, j’en ai beaucoup souffert. L’overdose. Mais j’y suis suffisamment attaché – enfin uniquement à la première trilogie – pour me délecter de la sortie d’un nouveau chapitre.

     Et Abrams réalise sans aucun doute le meilleur épisode depuis L’empire contre-attaque. Un monstre d’action et d’humour doublé d’un regard résolument moderne. Mais plus qu’un film d’action, c’est surtout un grand film d’aventures, une vraie chasse au trésor, patte Disney à la sauce Abrams et ses relents de Lucas. Ça donne un mélange assez savoureux. Un trésor qu’il faut à la fois dissimuler et protéger (de la dictature qui ne souhaite que sa destruction) mais qu’il faut avant tout chercher. Le voyage d’une carte incomplète et codée, relayée entre personnages. Une carte qui indiquerait où se terre Luke Skywalker, le dernier Jedi, qui a déserté depuis bien longtemps. C’est tout l’enjeu de The Force Awakens, maigre dirait-on s’il n’offrait pas le spectacle et l’émotion inhérente escomptée.

     La modernité intervient essentiellement au sein des entités importantes du récit. Les grands espoirs de la résistance sont bientôt placés dans Rey, une jeune pilleuse d’épaves solitaire ; Son alliance improvisée (pour sauver le droïde convoité) opère avec Finn, un Stormstrooper rebelle (la première séquence Destruction du camp/Casque blanc maculé de sang pose de bonnes bases) qui se prétend résistant. Leur évasion commune, jusque dans un vaisseau de contrebandiers puis vers la planète Takodana offre de savoureux instants de duo tendance buddy movie comme on pouvait l’apprécier entre Hamill et Ford jadis.

     Puis il y a Kylo Ren, un garçon hésitant, torturé, arborant le vestige de Vador, son grand père, en portant un masque inutile, il est coincé entre deux forces, deux mondes, extériorise sa colère par des accès de rage, il souhaite tellement exister quelque part, espère devenir une figure emblématique du Mal mais ne l’est pas vraiment, lui conférant une impulsivité probablement plus dangereuse encore (Quand Vador sauvait son fils, Kylo tue son père). Deux séquences importantes : Son erreur de prendre Rey tout en laissant BB-8 puis plus tard la rencontre sur la passerelle (Tout le cérémonial mis en place à cet instant ne laisse aucun doute quant à son issue même si bordel, c’est douloureux) sont des comportements bruts, des combats irréfléchis qu’il croit faire contre la résignation.

     La complexité du récit ne le rend pas imbuvable pour autant, c’est au contraire très limpide et idéalement orchestré. Alors c’est vrai que tout est hyper mécanique, trop bien orchestré justement. Qu’une fois qu’on a compris comment le film respire on voit tout venir, mais bon sang ce que c’est réjouissant en tant que pur divertissement, ça ne faiblit jamais, ça passe en un claquement de doigts. C’est aussi parfois inégal dans la caractérisation des personnages – Il y a ceux qui plaisent instantanément comme Maz Kanata, ceux qui laissent indifférent comme Snoke (Au moins on ne doit pas se coltiner un pénible Jar Jar Binks) – mais il ne faut pas oublier que c’est le film de lancement, donc qu’on est amené à les connaitre davantage.

     En fait c’est surtout un film miroir de A new hope, en un poil plus dark (l’anéantissement de la République en trois pauvres secondes, purée…) et c’est assez fascinant sans que la citation dévore tout. Chaque plan de cet opus Abrams réenclenche le mythe. C’est fait par un amoureux de la franchise et cela se voit. Jakku ressemble beaucoup à Tattoine. Des images restent comme le masque détruit de Vador, la première réapparition du Millenium Falcon, du sabre Jedi bleu. Bref, autant d’instantanés précieux, jamais trop sages ou trop grossiers. Une affaire de dosage. De sublime dosage.

     Abrams parvient à dénicher ce que Lucas avait oublié dans sa prélogie : Proposer un nouvel élan, lumineux et nostalgique, tout en offrant généreusement sa dose au fan club dont il a fait partie. On ne compte donc plus le nombre de clins d’œil (discrets ou non, difficile de tout relever) et de références, à des objets, des personnages, des lieux, des situations croisées jadis. Et pourtant donc, il me semble qu’on peut tout à fait aimer ce septième volet sans aimer ou sans avoir connaissance des six premiers. Ce qui n’était guère possible avec la deuxième trilogie. La réussite est là à mon sens.

     La deuxième trilogie, elle, ne réactivait que les origines, pensait qu’en terme de raccord, tandis que celle-ci, s’inscrivant dans la continuité de la première, trente ans plus tard comme en vrai pour être précis, active une douce nostalgie et des correspondances étonnantes, sur l’enfance, le vieillissement, le deuil (thématiques éminemment Abramsiennes) qui en font un objet nettement plus émouvant. Acteurs/personnages/spectateurs habitent la même sphère temporelle. Rey est comme nous, plutôt nous sommes comme elle (je me place en fan, allez) : Elle a été bercé par les soulèvements résistants et les aventures Jedi. Elle vibre en prononçant le nom de Han Solo, rêve en imaginant sa rencontre avec Luke.

     L’humour aussi a toujours fait partie intégrante de la Saga. Avec les retrouvailles de Han Solo et Chewie on aurait pu craindre que l’humour leur soit entièrement dédié, qu’ils soient les seuls à faire rire. Que nenni. Ce septième épisode est souvent drôle ailleurs, sans doute aussi parce qu’en tant que remake de A new hope il fusionne l’ancien et le nouveau. Ainsi il y a beaucoup de Han Solo dans Finn, comme il y a du Luke dans Rey, un mix de R2D2 et C3PO dans BB-8. On s’y retrouve.

     Encore une fois, le déplacement pouvait être grossier mais il s’avère très beau, tout simplement parce que les premiers personnages existent toujours. L’émotion qui sourde lors de la première entrevue entre Han Solo et Leia est bien réelle. Celle de la passerelle je n’en parle même pas.  

     Evidemment, Abrams n’est pas libre comme il peut l’être dans Super 8 mais je trouve qu’il apporte sa patte, qu’il se crée sa propre trilogie, qu’il n’a plus besoin de jouer sur le fantasme du raccord, qu’il peut inventer d’autres personnages. Tout n’est pas parfait mais le geste me plait. A chaud c’est donc un grand Oui. Car l’essentiel dans tout ça : J’ai super envie de voir les suivants. Bon et puis ce générique et texte déroulant coutumier, pour ne citer que ça, fou sa dose de frissons. Entre autre.

Knight of cups – Terrence Malick – 2015

KNIGHT OF CUPSHollywood ending.

   4.5   Mon problème avec Malick devient je le crains uniquement formel. Knight of cups est sans aucun doute plus passionnant à analyser que To the wonder mais il est tout aussi ennuyeux et laborieux de s’y perdre.

     Après le cosmos et le couple, Malick s’attaque donc à lui, récit autobiographique s’il en est qui trace des zones de souvenirs, de doutes, des peurs, du vide dans une temporalité disloquée, qu’on pourrait tout aussi bien affecter au Malick d’avant Badlands, celui qui se découvre un style dans le Nouvel Hollywood, qu’à celui d’après Days of heaven et cette longue traversée du désert voire à celui d’aujourd’hui, plus vif, spontané, inégal, comme si le cinéaste faisait vieux ses films de jeunesse. On voudrait que ça s’embrase à l’étirement façon La dolce vita mais de Fellini on nage davantage dans son Intervista.

     J’entrevois ce qui peut être génial (autant que ça l’est dans Tree of life, en fait) mais je me heurte chaque fois à une lassitude, un ennui, quelque chose qui devrait me faire entrer en communion avec ce personnage mais qui m’en éloigne jusqu’à le détester. Je ne sais pas ce qu’il faudrait pour que Malick me transperce à nouveau ; parfois j’ai l’impression que ça y’est mais aussitôt ça disparaît. Bref, ça m’agace. Oui ça m’agace car je voudrais l’aimer, je voudrais le trouver humble, je voudrais m’y lover, car je trouve ça vraiment courageux, radical et personnel. Mais je n’arrive pas à ne pas être embarrassé par un nombre hallucinant de petites choses qui me laissent donc sur la touche.

     Mais je me connais, là c’est frais je suis dans le rejet – J’ai eu ma dose de jump cuts, voix off pompière, regards vers les avions, pieds dans l’eau et autre contre plongée – puis dans quelque mois je me souviendrais de ces belles trouées et j’aurai envie de le revoir.

     Bref je pense que Terrence ne savait pas ce qu’il voulait il y a quarante ans et qu’il ne sait toujours pas aujourd’hui, coincé dans les méandre du doute, il nous le partage et je trouve ça assez beau et touchant, mais trop boiteux et épuisant pour m’exalter.

Au pan coupé – Guy Gilles – 1968

Au pan coupé - Guy Gilles - 1968 dans 200 au%20pan%20coup%C3%A9Partir et mourir.

   9.1   Le noir et blanc, tout en gris et dégradés de roses et bleus, est associé au présent, il est cerné, ombragé, morose ; La couleur s’invite parfois, appartenant aux temps de grâce, aux souvenirs.

     Il y a les prémisses d’Un amour de jeunesse dans Au pan coupé. La sensation que l’éphémère échappe au temps. Le visage du garçon convoque d’ailleurs celui du film de Mia Hansen-Løve. Son désencrage du monde et son envie de fuite avec.

     La mort brise l’élan passionnel, romanesque. Elle ouvrait le film dans le récit d’une vieille dame, déjà, qui allait aussi ouvrir ce pan de souvenir. Le film est rempli de ces petites parenthèses infinie, qui surgissent ci et là, au gré des glissements. Souvent, les souvenirs s’invitent au sein d’autres souvenirs.

     « Je préfèrerais le savoir mort que chaque jour l’imaginer loin de moi » dira Jeanne à cet homme qui l’écoute lui raconter ses souvenirs, qui ne sont eux-mêmes pas vraiment ancrés dans le passé puisqu’ils se sont séparés sans jamais se revoir. Le narrateur annonce même que Jeanne ne saura jamais que Jean est mort.

     Il y a aussi du Carax là-dedans dans cette façon qu’ont les personnages de raconter un moment, un souvenir, le souvenir d’un souvenir. C’est écorché, saccadé autant que les plans qui les traversent, courts, comme des flashs. Jean est à Gilles ce qu’Alex sera à Carax. Dans chaque cas ce sont des morceaux d’eux, une incarnation de leur solitude.

     Quelquefois, certains lieux saisis à la volée, se dédoublent. Un gris du présent fondu dans l’image vive du passé, l’errance suicidaire fondue dans la passion insouciante. On exagère volontairement la beauté du passé dans le cinéma de Guy Gilles. C’est une image intime, mouvante. Les visages y prennent souvent tout le cadre.

     Macha Méril, sublime, est ce regard trouble, double, apaisant, bouleversant qui traverse tout le film. Ses yeux sont un océan de divagations et de tristesse. 

     Jean, lui, est ailleurs. Il est fasciné par les murs, ce qu’ils racontent, ce qui y est inscrit. Les murs sont pour lui des poèmes. Jeanne fera l’expérience de cette révolte suicidaire puis elle devra se séparer de ce passé, franchir ce mur, déchirer une vieille lettre, ranger une photo, trier des cartes postales, afin de faire ressurgir tous ces souvenirs, ces instants inoubliables et cet éternel regret de ne pas avoir offert à Jean le goût de la vie.

« Je me souviens » répète souvent Jeanne.

Se souvenir comme vivre.

Se rattacher à la vie.

     Un vieil album lui fait se souvenir. Un vieil album qui raconte la vie d’une femme, inconnue, puisque Jeanne explique que ce vieil album photo, elle l’avait trouvé dans une brocante. C’est pour elle le souvenir d’une vie qui défile racontée, improvisée par Jean. La photo d’un rire rappelle ce rire. Il rappelle sa douceur. « Je voudrais tout recommencer ».

     Là c’est un immeuble en ruines, qui dévore Jeanne et le cadre. Que représente t-il d’autre qu’un engloutissement du passé ? Une dame vient avouer à la jeune femme qu’elle aurait aimé vivre là jusqu’au bout, avec tous ses souvenirs. Elle aussi a le droit à sa couleur, dans un bref souvenir de Jeanne, image figée, image malgré tout.

     Jean dira de la vie qu’elle est perdue loin dans le temps. Qu’en somme, le privilège c’est la vie et non la trace qu’on en laisse. Je ne sais pas si Guy Gilles aura vécu mais il aura laissé cette trace fine, délicate, belle et terrible. C’est un film extrêmement fragile. Pas étonnant que Guy Gilles ait écrit L’été recule à la fin de sa vie. C’est au Memory Lane, de Mikael Hers que Au pan coupé me fait surtout pensé, en fin de compte.

La horde sauvage (The Wild Bunch) – Sam Peckinpah – 1969

La horde sauvage (The Wild Bunch) - Sam Peckinpah - 1969 dans 200 horde-sauvage-1969-09-gL’armée des ombres.

   8.9   Les hors-la-loi vieillissants de The wild bunch ont ceci de fascinants que les casses entrepris sont leur dernier coup, ils appartiennent déjà à un monde qui n’existe plus. Le film s’ouvre sur leur arrivée à San Rafael, petite ville frontalière du Texas, où ils s’apprêtent à voler, vêtus d’uniformes de soldats, un transfert de fonds dans une gare de chemin de fer. En parallèle, des enfants jouent et rient en observant un scorpion se faire malmener dans une fourmilière, avant d’y mettre le feu. La fin du film est racontée dans ces plans introductifs anodins. Ces types sont dans une fourmilière. Qu’importe leur résistance, le combat est vain, on y mettra le feu. Le banal cambriolage de cette ouverture est piégé et prend l’allure d’une fusillade sanglante.

     Le cinéma de Peckinpah investit le western, genre en disparition, en lui assenant le coup de grâce. Un film régi par les lois d’une violence absurde et totale, dans la mesure où en plus d’être un carnage absolu comme on en avait jamais vu (Aussi bien dans la première séquence de tuerie que dans la dernière, où l’on raconte qu’il y a plus de morts à l’écran que de figurants au tournage) il épargne ni femmes ni enfants. La violence est ici une chorégraphie, les corps encaissent les balles, s’écroulent, sont maculés de sang ; Une violence à vitesse réelle alterne avec des ralentis. Les plans se chevauchent les uns dans les autres. Les inserts en tout genre sont légion, toujours saisis dans une limpidité d’orchestration minutieuse.

     La bande hors-la-loi est poursuivie par des chasseurs de primes (dont le cerveau est un ancien hors-la-loi, prêt à racheter sa place en prison) et tous sont bientôt suivis par des soldats, jusque dans un Mexique en pleine révolution. Ils ont traversés l’Ouest sur leurs chevaux, on leur présente des automobiles. Et dire qu’ils en font maintenant qui volent, dira Pike aka William Holden. Ils débarquent avec leurs fusils mais croisent une mitrailleuse. Dans le générique d’ouverture, leur apparition était systématiquement suivie d’un plan figé, en noir et blanc, les inscrivant déjà dans la légende. Les trois processions du film sont en somme les leurs.

     Néanmoins, une certaine douceur compense ce climat sauvage et crépusculaire. Une douceur qui provient d’un respect mutuel désespéré entre hommes qui se jettent bon gré mal gré dans un opéra suicide. Ce ne sont pourtant pas des héros : Pike abrège les souffrances d’un complice blessé, sans broncher. Dutch (Ernest Borgnine) laisse Angel aux mains de Mapache. Mais le film capte quelque chose de très beau dans leur regard ou leur absence ou leur folie : Un abandon tranquille qui va jusqu’à exploser dans ces nombreuses séquences potaches où chacun rie à gorges déployées, au bord d’un feu, dans un sauna ou dans des cuves à vin.

     Dans son village natal, pillé par des soldats mexicains, Angel voudra venger la mort de son père, en n’ayant plus comme seule obsession que de tuer son bourreau. Mais qu’importe son bourreau pour les autres, ce qui compte in fine c’est que son père soit mort en homme. Dès lors, si tant est qu’on en avait laissé échapper le sens jusqu’alors, le film est une dernière danse, funèbre, noyée dans la poussière et le sang. Le village, le train, le pont, Aqua Verde sont autant de situations terminales qui voient ou repoussent provisoirement un peu de leur propre mort à chacun. Un butin de pièces d’or convoité se transforme en coup manqué où l’on en récupère que des rondelles de fer grises. Le braquage du train, transportant des caisses de munitions d’armes, est vendu à ceux qui les tueront à la fin. Pas de miracle là non plus. Il s’agit de mourir ensemble.

     La cruauté d’enfants qui baignent dans cette violence, observent béat – comme ils observaient le scorpion pris dans l’embuscade des fourmis – les règlements de compte avant de les imiter plus tard dans leur propre monde, encore factice. Mais c’est bien eux qui portent sur Pike le coup de grâce final. Et la course absurde entre anciens comparses hors-la-loi devenu les plus grands ennemis, parce que l’un s’est fait prendre un jour sans l’autre, prend une dimension encore plus absurde dans la toute dernière séquence, post carnage. Leur attendue rencontre n’a pas lieu. Il y a en aura une autre à la place : Deux hommes vieux, l’un touché sur son cheval, l’autre avachi sur le sol, dévoré par le sable, refont alors route ensemble vers rien.

Macadam cowboy (Midnight cowboy) – John Schlesinger – 1969

12362854_10153325724412106_6861081349314351503_oParadis perdu.

   6.8   Je l’avais découvert en salle lors de sa ressortie il y a 7 ans. J’avais surtout été marqué par ce ton désenchanté, cette peinture désoeuvrée que le film faisait d’un New York beaucoup moins triomphant (pour ne pas dire infiniment plus sordide) que le rêve qu’il laissait planer, symbolisé par la venue de ce looser texan, qui pensait trouver là, stetson et santiags à l’appui, les clés d’une réussite inévitable mais se fait rondement engloutir par la ville et toute la flétrissure qui l’accompagne.

     C’est Dustin Hoffman qui m’avait marqué, aussi. Impressionnant en minable arnaqueur, boiteux et tubard, il est à lui seul l’incarnation d’une Amérique rejetée. Le voyage final vers Miami, quasi mutique, se révèle bouleversant dans ce qu’il dresse d’une amitié sincère et démunie. Car c’est aussi l’âge d’or qui se brise via la présence de ce cowboy naïf qui trouve en Rico un compagnon d’infortune et miroir de son incompréhension du monde.

     J’avais en revanche gardé un souvenir plus diffus de la réalisation, relativement inspirée dans son montage épileptique, variant les tonalités, partagées de souvenirs, de cauchemars, de variations de couleurs (parfois jusqu’au noir et blanc) jusque dans cette fête underground où la drogue convoque un éclatement absolu, dans une scène miroir de celle d’Easy rider, sorti la même année. Il y a quelque chose de continuellement terrifiant là-dedans, que l’on se place dans le présent comme dans le trauma.

     Quoiqu’il en soit, Midnight cowboy fait très underground pour un film à oscars (rappelons qu’il reste le seul film classé X à avoir remporté la statuette suprême) mais hyper classique – avec le recul – pour un film se situant dans la veine expérimental d’un Paul Morrissey, qui fait par ailleurs une courte apparition pendant la fête hippie. En un sens il brise l’identité d’un courant pour s’immiscer dans un autre. Pas sur que ça l’érige en objet indispensable mais ça fait toujours son petit effet.

You’re the worst – Saison 2 – FXX – 2015

10579969_10153331445877106_3496583786292468301_nThe heart is a dumb dumb.

   6.5   Dans cette mouvance sérielle automnale particulièrement excitante et prolifique, You’re the worst n’est à priori pas le show que j’aurais lancé en premier – Comprendre en même temps que sa diffusion outre atlantique. Mais au beau milieu de The leftovers et Fargo (Je me garde précieusement The affair et The Knick pour Janvier) j’avais besoin de ce détachement un peu léger, un peu lourd, drôle et pathétique, court et anodin.

     J’ai d’abord cru retrouver un prolongement de la première saison. Un chouette épisode de lancement puis plus rien ou presque sinon quelques éclats, souvent venus de Gretchen et/ou Jimmy. Une reprise difficile qui allait générer paisiblement son nouveau programme : Appuyer la vanne pour en faire un monstre dépressif sous-jacent, à l’image de ces deux épisodes (5 et 6 je crois) se fermant exactement de la même manière, Gretchen effondrée dans sa voiture en pleine nuit. Ok.

     Mais c’est bien celui de la Souris (et de ce marathon de New York qu’on ne verra donc pas) d’abord, le Halloween Sunday Funday ensuite (épisode génialissime surtout dans la maison hantée) puis celui avec le couple voisin qui m’ont redonné envie d’y croire. Pour le coup j’ai trouvé que c’était super bien dosé, très drôle (sans trop l’être) et méga dépressif (sans en exagérer). Les larmes de Gretchen à la fin m’ont beaucoup, beaucoup touchées. Mais Aya Cash (qui joue Gretchen, donc) m’a ému durant cette saison. Rarement vu quelqu’un porter si bien la dépression. Rarement autant eu envie de la serrer dans mes bras, de lui fabriquer une tante de salon.

     Comme à son habitude, la série retombe brièvement dans ses travers de la lourdeur avec un épisode 10 vraiment grotesque, avec la présence des parents de Jimmy. Alors grotesque oui et non, puisque dans le cheminement conjugal c’est un épisode important. Mais ces personnages, sérieusement ; La série n’a pas mieux à offrir ? Ce n’est pas grave tant les suivants sont aussi réussis que ceux qui le précèdent mais c’est un peu dommage.

     La série réussit surtout là où elle avait à mon sens échoué l’an passé : Dans sa peinture des deux autres personnages phares : Lindsay (avec qui j’aurais toujours un peu de mal je pense mais passons) et Edgar. Sa relation avec Dorothy et sa passion spontanée pour le théâtre épaississent brusquement son personnage, tant mieux. Puis la saison se ferme sur un épisode de baby shower assez fou mais parfaitement huilé, dont l’aboutissement (cette saison aura soigneusement bouclé chacun de ses épisodes) avec ces dernières secondes simples et inattendues, fait un bien fou.

Les destinées sentimentales – Olivier Assayas – 2000

Les destinées sentimentales - Olivier Assayas - 2000 dans Olivier Assayas 12188202_10153309234572106_5433517920443673752_oChronique de début de siècle.

   5.9   Qu’il embrasse une certaine idée de la fresque historique made in France selon une forme quasi télévisuelle, Assayas reste attaché au mouvement, au flux des corps, multipliant les entrées et sorties de champ souvent brèves et fulgurantes, les retours d’ellipses, la rythmique d’échanges. Mouvement permanent qui fusionne avec celui des sentiments, ici la rencontre/coup de foudre entre un pasteur bourgeois, charentais et marié et une cousine désargentée, qui deviendra sa femme, voguant au gré de l’industrie de la Porcelaine et la bourgeoisie protestante, du début du siècle à l’aube de la seconde guerre mondiale.

     La traversée du couple à travers ce temps bouleversé par la grande guerre et le krach boursier est ce que le film réussi de mieux, mariant l’effervescence et l’accalmie, ellipse et langueur, à l’image de ce doux exil du couple, dont on ne pourra situer la durée ni la précision temporelle puisque la mise en scène s’y fond corps et âme. Moins réussi, le vieillissement de trente années des personnages, assez grossiers en comparaison du somptueux travail de reconstitution qui nous est offert autour. Mais c’est un détail. Un détail qui raconte cela dit beaucoup des hésitations du cinéaste, à investir le cinéma classique ou le cinéma moderne. C’est à la fois brillant et académique. Rempli de prouesse et de torpeur narrative, d’élégance visuelle non dénuée de froideur.

     Mais il y a aussi une précipitation paradoxale intéressante. Dommage de rarement voir le film l’exploiter au moyen de longues séquences élégantes comme celle du Bal, la fabrication des assiettes voire cette subtile scène de son de cloches pour la déclaration de guerre ou cet incroyable récit elliptique, indomptable, sans date précisée sinon celle de départ et les diverses évocations fondus dans le récit à l’image de ce dialogue paumé dans le futur qui se remémore un certain soulèvement de 1905. Pas le plus organique des films d’Assayas, manque sur la durée de souffle et de mystère, mais intéressant, quoiqu’il en soit.

L’amour à la mer – Guy Gilles – 1965

L'amour à la mer - Guy Gilles - 1965 dans Guy Gilles 12314354_10153309234802106_2267574867316434869_oBrève histoire d’amour.

   7.8   Déjà, il s’agit je crois de l’un des seuls films à évoquer aussi ouvertement La guerre d’Algérie, sans pour autant s’en servir comme de rampe scénaristique. Si l’histoire entre Geneviève et Daniel file lentement vers une attendue séparation, c’est moins à cause d’un traumatisme de guerre que d’un éloignement insaisissable.

     L’amour à la mer est un superbe document sur une liaison fragile, une amitié inébranlable, Paris et Brest. Le film varie ses tonalités de couleurs dans son noir et blanc, roses, jaunes, sépia, suivant la marque du souvenir, intense, sensitif. Le film est surtout marqué par des relations épistolaires comme si déjà, par l’échange, il empêchait de se mouvoir dans le présent. On ouvre des tiroirs de souvenirs comme on feuillette un livre, à l’image du souvenir de Paris qu’en a gardé Guy, l’ami de Daniel, campé par Guy Gilles lui-même. Difficile de ne pas y voir de lui dans ce personnage.

     L’amour à la mer, en tant que rejeton rejeté de la Nouvelle Vague, est composé d’apparitions brèves et délicieuses : Jean-Pierre Léaud, Juliette Gréco, Jean-Claude Brialy, Alain Delon. Il est surtout marqué par une voix off intermittente, accompagnatrice du voyage, doux et triste, dans la beauté et la pauvreté. Ailleurs, c’est le montage alterné qui déroute. Je ne sais plus si c’est Daniel ou Guy qui dira « J’aime beaucoup les objets pourvu qu’ils portent en eux les traces du temps » mais qu’importe, l’idée symbolise assez bien l’ambiance dans laquelle le film s’enlise et se fige. C’est une attente mutuelle engluée dans la mélancolie.

     Il y a ici une fraîcheur, une jouvence enthousiasmante, qui s’imprègne de la Nouvelle Vague, mais d’une autre manière, quelque part entre Adieu Philippine, Lola et Vivre sa vie mais il y a une mélancolie folle que la Nouvelle Vague n’avait pas encore atteinte. En se libérant de son histoire d’amour, le film se fige dans un désespoir silencieux. On croise une mariée sur un trottoir, joyeuse dans sa belle robe, en réalité shootée pour une pub de mode. Le retour final, malgré toute la tendresse qui s’en échappe est un leurre. Le temps a fait son office. C’est l’histoire d’un amour qui s’évapore. On ressent beaucoup la mort dans L’amour à la mer sans qu’elle y soit présente au sens propre. Guy Gilles n’a que 22 ans quand il se lance dans ce premier long métrage. C’est un jeune romantique. Fuyant et triste.

Le beau monde – Julie Lopes Curval – 2014

Le beau monde - Julie Lopes Curval - 2014 dans Julie Lopes Curval 12307589_10153309234562106_3422089624008882558_oMélodie textile.

   6.2   Il est rare de voir un film, à l’instar de La vie d’Adèle ou de Pas son genre, qui traite si intelligemment de l’influence néfaste de la différence de classe sociale sur une histoire d’amour ; D’en voir un si bien écrit et si bien interprété. À ce titre, Ana Girardot et Bastien Bouillon (qu’on est ravi de retrouver ici après avoir chacun à sa manière laisser sa trace dans notre souvenir de Simon Werner a disparu ou de 2 automnes, 3 hivers) sont parfaits, simples, justes, ils se complètent brillamment. Et c’est là qu’on voit la finesse de l’ensemble : Ils sont épaulés par un casting idéal. Certes, Le beau monde n’échappe pas aux défauts inhérents à ces petits films français pas suffisamment ambitieux, Il manque de personnalité et de choix de mise en scène qui marquent, que Kechiche avait su influer à son récit et Belvaux au sien, dans une moindre mesure. Pourtant, le film de la jeune réalisatrice est réussi parce qu’il tente de s’extirper des codes, essaie de capter ce trouble amoureux et cette impossibilité de la réversibilité sociale, de faire collisionner l’art et les sentiments, l’épanouissement et le double apprentissage, Paris et la Province. Curval n’est pas Rohmer mais elle scrute les deux familles avec minutie et subtilité, toujours agrémenté par une écriture bienveillante, profitant pour filmer Bayeux avec une délicatesse bienvenue. Certains choix d’ellipses rappellent de loin le cinéma de Mia Hansen-Love. Sans être aussi beau que ces modèles, le film trouve sa respiration et sa noirceur subtile, entre inquiétude et fragilité.

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silencio


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