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Archives pour janvier 2016

Carol – Todd Haynes – 2016

7Love streams.

   8.9   Voilà plusieurs jours que je ne pense plus qu’à Carol, le nouveau film de Todd Haynes. Je ne le croyais pas capable de faire aussi beau et fort que Mildred Pierce, mais bien qu’il soit différent, Carol est une sublime love story dans le New York 50 doublée d’un puissant mélo familial, un chef d’oeuvre envers et contre Sirk, d’une sensualité folle. Rooney Mara, actrice de l’année, déjà. Encore.

     Le titre ouvre la voie à la contradiction, thème majeur sinon central du film/de l’œuvre de Todd Haynes. Mildred, il y a quatre ans, se faisait violence pour intégrer le monde et donc travailler après son divorce bourgeois. Et c’est dans sa résurrection qu’elle allait trouver sa liberté, donc, mais aussi à mesure la souffrance terrible du drame familial. On pouvait aborder ce nouveau film (et son titre qui arbore aussi le nom d’une femme) en tant que prolongement du précédent, comme Rohmer faisait les siens. Ne rien changer pour que tout soit différent. Mais le nom de famille a disparu. Il ne s’agit plus de faire un portrait de femme mais d’y scruter en profondeur l’obsession, l’amour, la sensualité.

     Carol, c’est donc cette femme pour laquelle Thérèse (Rooney Mara, sublime) le vrai personnage central du film, s’entiche, s’obsède, se libère, souffre et se souvient. Le souvenir fait partie du processus de cristallisation : Il permet au film d’être un flashback géant en offrant sa variation autour d’une séquence, qui placée en ouverture puis en épilogue, n’acquiert forcément pas la même tonalité et puissance dramatique. C’est la première grande idée du film à mes yeux, majestueuse, raffinée, que de prendre à revers les canons de construction du mélo, en choisissant l’unité de point de vue (Celui de Thérèse, en permanence) et en allant chercher les montées dans les creux et l’inverse.

     C’est un film d’une grâce infinie. On voudrait qu’il ne s’arrête jamais, qu’il s’étire à l’infini, bercés que l’on est par l’utilisation divine de son grain de Super16 ou ses plans d’orfèvres (cadrés dans le cadre) tous plus beaux que le précédent, aussi bien dans leur gratuité plastique que dans leur matière à guider le récit. C’est d’une beauté folle à l’image de ces jeux de regard d’une sensualité renversante et pourtant, dans le même élan, le film ne cesse de dégager une violence interne assez éprouvante. C’est tout l’enjeu de sa contradiction formelle : L’éveil d’une harmonie miracle entre perfection formelle et détresse identitaire, entre son aspect Christmas Love Story et « Clause de moralité » conjugale.

     Si le film fait en effet naître une histoire d’amour absolument pure entre deux êtres, il dilue son immédiate beauté en dessoudant une famille qui s’arrache bientôt la garde de l’enfant devant les tribunaux. C’est aller chercher la beauté d’un regard sous le vernis de l’horreur sociétale. C’est terrible comme pouvait être terrible l’affrontement entre Streep et Hoffman dans Kramer Vs. Kramer mais ça l’est moins dès que l’on plonge dans l’intimité de regard, que le film ne cesse de scruter, par la mise en scène autant que dans son écriture, puisque Thérèse, un peu à la manière d’une Vivian Maier qui s’humanise, traverse le film avec son appareil photo et vient saisir Carol dans sa beauté, aussi mise à mal soit-elle par les évènements douloureux de sa situation familiale.

     Carol est surtout habité par deux actrices qui incarnent essentiellement deux visages, deux voies, deux regards. Elles parviennent à cristalliser notre attention sur elles autant que c’est le cas entre elles, malgré les embûches. Deux actrices incroyables jamais fondues dans un décor trop grand mais faisant corps avec lui, parvenant à jouer sur deux registres différents et complémentaires. Je craignais pourtant beaucoup Cate Blanchett avec qui j’ai un certain blocage mais je la trouve ici incroyable à chaque apparition, bouleversante dans chacune de ses postures, fascinante dans la moindre intonation de voix. Todd Haynes a su capter quelque chose en elle que je ne soupçonnais pas , autant que je n’avais vu personne parvenir à capter Kate Winslet comme il l’a fait dans Mildred Pierce. C’est donc une double silhouette dans le New York des années 50, en pleine attirance magnétique toujours néanmoins perturbé, aussi bien par le récit que la mise en scène. Jusqu’à former un entier pur, qu’on ne veut plus voir se dissoudre. La dernière scène est à ce titre un miracle venue de nulle part. J’en avais la gorge nouée.

Show Me A Hero – HBO – 2015

01.-show-me-a-hero-hbo-2015-1024x576And I’ll write you a tragedy.

   9.0   Il y a parfois des œuvres qui s’imposent instantanément, qui révèlent une telle richesse, pertinence, virtuosité, qu’on en sort changé.

     Nouvelle création de David Simon, intégralement mise en scène par Paul Haggis, Show me a hero, inspirée de faits réels, est une série hors norme, six épisodes ou trois blocs de deux heures d’une densité incroyable, ancrée dans la ville de Yonkers, Etat de New York, s’intéressant à la politique municipale lors de la création d’habitations à loyer modéré à la fin des années 80.

     La série fait surtout le portrait d’un homme (Nick Wasicsko, interprété par l’excellent Oscar Isaac) et de quatre femmes. Sept années mouvementées du futur maire élu puis bientôt sortant avant qu’il ne devienne simple conseiller et sombre dans la frustration et l’oubli. Ainsi donc que celui de plusieurs familles pauvres des cités environnantes, qui vont pour certain avoir accès à des murs neufs dans des quartiers plus sécurisés ; Ainsi qu’une femme de classe aisée vivant dans ces mêmes quartiers qui vit deux batailles soit d’abord contre cette construction future qui, comme beaucoup de ces voisins, y voit une chute de leur niveau de vie, montée de violence et baisse de leur bien immobilier avant qu’elle ne plonge corps et âme dans le partage et la compréhension d’une chance offerte aux plus démunis. Pour ce personnage (interprété par la géniale Catherine Keener) la série vaut déjà largement qu’on s’y penche.

     Manifestations diverses, assemblée de vote, conseils municipaux et rencontres politiques en tout genre, la série s’engouffre dans un matériau riche, fouillé, passionnant et fourmille d’idées et possibilités sans jamais tomber dans le démonstratif. C’est un The Wire plus ramassé, plus intime (au sens où s’il met en scène de nombreux personnages, il se penche minutieusement sur peu d’entre eux) mais tout aussi riche et passionnant dans ce qu’il aborde de l’échec du système politique et social américain, des inégalités qu’il engendre, les tensions qu’il nourrit, la peur qu’il installe. Le format et l’amplitude du récit convoque pêle-mêle les Carlos, Mildred Pierce, JFK, Erin Brockovich. Rien que ça.

     Fort d’être un édifiant portrait d’une période américaine, puisque c’est aussi l’adaptation du livre de Lisa Belkin, Show me a hero impressionne surtout dans sa confrontation avec les problématiques modernes. Il y a en effet beaucoup d’aujourd’hui dans ce conte d’hier. Beaucoup de chez nous dans cette histoire outre-Atlantique. Ne serait-ce que dans cette affaire de création de logements. Aparté personnel : Il se trouve que notre immeuble affronte aussi cette réforme, puisque beaucoup de gens distribuent des tracts, frappent aux portes, affichent leur mécontentements sur des banderoles, pour ne pas que l’on construise un « foyer » sur le terrain vague d’en face. Je pense que la série m’a beaucoup parlé aussi pour ça : sa façon d’évoquer frontalement cet embourgeoisement urbain, la haine du pauvre, le racisme ou  tout simplement ce refus de l’autre sous prétexte qu’il ferait baisser la valeur de nos biens. Hier et Aujourd’hui, ici et là-bas, même combat.

     Ces six heures brassent surtout énormément de l’absurdité politique en nous conviant à suivre le personnage de Nick, petit arriviste et fier d’arborer le blason de plus jeune maire des Etats-unis, qui coiffe d’abord le maire sortant en s’opposant à la mise en place des « Projects » avant qu’il ne soit plus tard dans l’obligation, pour s’en sortir et pour ne pas se faire démolir par la législation, de les défendre voire de s’allier à d’anciens adversaires ou de se présenter contre son propre parti.

     Il y a bien entendu des choses qui auraient pu être condensées, d’autres moins explicitées. Mais bon, me lançant dans un récit de politique du logement, j’avais quelques craintes. Surtout lors d’un premier épisode assez ingrat (autant que pouvait l’être le premier de The Wire) dans sa peinture foisonnante et excessive. Puis plus aucun doute après la première heure. Ça pouvait durer deux fois plus longtemps, j’y étais installé, bien. C’est tellement fort, tellement dense et précis, hyper ancré géographiquement, avec un cast ahurissant, des instants de grâce, des personnages fascinants, une sensibilité inouïe que toutes les réserves s’amenuisent jusqu’à disparaitre. D’autant que la série n’hésite pas à user d’ellipses ni à simplifier la moindre situation avec un œil avisé, lucide sur la reconstitution historique et une mélancolie quasi permanente renforcée par de très beaux choix musicaux – Bruce Springsteen, essentiellement.

     Précision, qui n’est pas non plus le scoop de l’année : J’ai beaucoup pleuré. Sérieusement j’ai fini dans un état indescriptible. Et puis c’est la première fois qu’Oscar Isaac me fait une aussi forte impression. Et puis il y a Carla Quevedo, aussi. Surtout. Ravi aussi de revoir Alfred Molina, qui campe avec brio une ordure modéré, politicard en pantoufle. Ravi de retrouver Clarke Peters, qui jouait Lester Freamon dans The Wire. Et puis parce que David Simon, évidemment. Showrunner de première classe.

     Bref, il faut s’y ruer illico. C’est un monument. Un manifeste politique et fin observateur des rapports sociaux en milieu urbain, sur la question de la mixité sociale. Humain malgré la violence qu’il charrie qui n’est autre que celle du réel. Six heures pleines, lucides, cruelles, bouleversantes.

Body Double – Brian De Palma – 1985

01.-body-double-brian-de-palma-1985-1024x575Le rôle du témoin.

   9.3   Ultime film de la grande période De Palmienne, Body double s’ouvre comme s’ouvrait trois ans plus tôt Blow out, par une séquence de film à l’intérieur du film. Il s’agissait de rushs visionnés dans l’un, du tournage d’une scène dans l’autre. La boucle est bouclée. A l’instar de Vertigo (Difficile de ne pas citer Hitchcock ici, encore) l’ouverture permet d’évacuer le point de lancement du récit en évoquant la phobie du personnage principal. La claustrophobie se substitue au vertige. Craig Wasson et avant lui James Stewart, sont tous deux happés dans une machination folle, se servant de leur peur, ad nauseam. Il s’agit pour eux de voir sans savoir qu’ils devaient voir et que ce qu’ils croient voir n’est pas vraiment ce qu’ils voient.

     Comme dans L’inconnu du Nord express, c’est une rencontre qui bouscule tout. Celle d’un homme en apparence bienveillant, qui va utiliser une proie parfaite afin de fabriquer son alibi. Tout l’enjeu du film est alors de questionner la thématique de la doublure ; Le film se ferme d’ailleurs de façon explicite, plus ou moins comme il s’ouvrait, par une scène de tournage, cette fois dans l’optique de faire intervenir le double, précisément, transformer la prise en injectant le modèle féminin dont on extirpera les plans de nu. Pour que le spectateur y croie, il faut qu’il n’y voie que du feu ; Lui faire assimiler que le corps nu est le prolongement de ce visage et de cette nuque en train de se faire dévorer par le vampire.

     Jake Skully aura aussi été ce spectateur dupé, il aura vu danser sa voisine sans savoir que celle qui dansait n’est pas celle qu’il verra plus tard se faire assassiner. Pour lui faire admettre la supercherie, le convier au piège, il fallait un metteur en scène. Ce sera Sam Bouchard, cet étrange acteur qui le récupère dans un moment de grande vulnérabilité (au chômage et cocu)  et lui prête l’appartement luxueux d’un ami – ce qui arrange semble-t-il tout le monde – en lui montrant le spectacle sexy auquel il pourra assister chaque soir, à la même heure. Et le tour est joué. Il suffit qu’il regarde. Qu’il voit la femme, aperçoive un indien. C’est tout.

     Body double contient nombreux blocs de séquences étourdissantes, notamment celle, gigantesque, où Jake suit Gloria Revelle, de chez elle jusque sur une plage, en passant par un immense centre commercial. Séquence quasi muette qui rappelle évidemment beaucoup une autre séquence mémorable de Vertigo. La scène clé ainsi que deux autres, non moins exceptionnelles : Celle de la longue vue, accompagnée par le score de légende de Pino Donaggio puis celle du tournage porno avec l’apparition de Mélanie Griffith sous les effluves pop du morceau culte de Franky Goes to Hollywood.

     Scène double assez géniale puisqu’elle embraye un tournant où Jake a tout compris, avant que nous spectateurs cupides acceptions aussi d’avoir tout compris, à l’image de ce tournage dont on ne dit pas qu’il en est un, au même titre que cette répétition, avant qu’on ne le comprenne par nous-même. « I like to watch » lâche Jake au metteur en scène avant de plus tard le répéter à l’actrice pour la scène d’essai en question, dans un plan magistral de faux split screen on ne peut plus De Palmien. L’effet de miroir est si puissant qu’on en oublie une résolution moins vertigineuse, notamment dans l’explication au policier, franchement de trop, qui plus est dans ce banal montage en flashbacks.

     Le film surtout est traversé par des images insensées, objets, présences ou évocations qui deviennent des formes révélatrices et annonciatrices comme la key card, le tatouage, le sac, la chorégraphie, la culotte, le masque, le chien. C’est plonger dans les entrailles du cinéma, au sens propre du terme, puisque pornographique, pour en saisir toute sa dimension manipulatrice. La maitrise avec laquelle le cinéaste nous convie à ce vertige fou frise l’insolence. Il va de soi que la nouvelle copie 4K mise en circulation récemment y joue beaucoup et permet de redécouvrir cet immense chef d’œuvre dans les conditions les plus optimales.

Les 8 salopards (The Hateful Eight) – Quentin Tarantino – 2016

11. Les 8 salopards - The Hateful Eight - Quentin Tarantino - 2016Enfer blanc.

   7.8   C’est la première fois avec un film de Tarantino que je ressors avec autant de doutes que d’enthousiasme, qu’il me bouscule tant, qu’il installe lassitude avec non moins de lucidité et d’ampleur. Il faut le voir poser son récit, le faire grandir, avec ses accalmies et ses sursauts, sans véritablement se soucier ni du temps que cela prendra ni si le spectateur y prendra le malin plaisir qu’il prenait lors de ses sept films précédents.

     Tarantino a souvent fait grimper la tension, avec des dialogues à n’en plus finir, des lieux tiroirs, des apparitions de personnages, des petits mensonges, des faux-semblants. Mais jamais il ne l’avait fait avec autant de radicalité : à l’échelle d’un lieu, une auberge, durant trois heures. Certes, le film ne se déroule pas intégralement dans ce lieu puisque la première longue partie se joue dans une diligence, mais son trajet va déjà vers cette auberge, dès ce long plan de recul doux sur le christ recouvert de poudreuse, converge vers le carnage.

     Deux images fortes traversent le film : Les grands espaces enneigés et une petite auberge. Deux références s’imposent d’emblée : La chevauchée des bannis et Rio Bravo. Mais il les digère tellement que le western enneigé d’André de Toth semble laisser place à l’atmosphère bien lourde d’un The Thing – L’enfermement, le climat paranoïaque, la bête qui sommeille, Kurt Russell et l’univers musical, directement emprunté aux chutes Morriconienne du film de John Carpenter. Quant à Rio Bravo, il semble se faire dévorer par les effluves d’un Evil Dead. C’est un western horrifique, en somme.

     Les 8 salopards ressemble à s’y méprendre à un condensé du cinéma de Tarantino, s’inspirant finalement moins de ses amours de spectateur que renouant avec son propre matériau créatif passé. On y retrouve beaucoup de Reservoir dogs (la mercerie remplace l’entrepôt ; Les personnages pourraient aussi arborer une couleur ; La construction s’éclate d’un claquement de doigt) mais on pense aussi à Pulp Fiction puisque chemin faisant, Tarantino renoue avec la déconstruction narrative. Moins de virtuosité puisqu’il s’agit seulement de revenir un peu en arrière, mais on retrouve son attachement aux changements de points de vue. Ainsi qu’à d’autres bouleversements narratifs comme l’utilisation soudaine d’une voix-off (qui n’est autre que celle de Tarantino).

     Mais c’est aussi son film le moins accessible, d’une part car il renoue avec un genre en berne et l’investit vraiment (contrairement à Django Unchained) et d’autre part car son cinéma, de plus en plus étiré, est de moins en moins spectaculaire, débarrassé de ces grosses punchlines et autre climax culte. On rit mais plus du tout à gorge déployée. On rit serré. Et surtout on flotte, pendant deux/tiers de film. Jusqu’à ce que la mécanique s’embrase. Il faut laisser infuser – Je m’y suis aussi un peu ennuyé par moments. Et Tarantino alors n’aura jamais été si loin dans la violence et l’horreur.

     La partie diligence qui ouvre le film et semble s’étirer à l’infini a ceci de déceptif qu’elle est à peine rythmée par les rebondissements. Elle permet toutefois de faire connaissance avec Jon Ruth et Daisy Domergue (Kurt Russel et Jennifer Jason Leigh, génialissime) puis de faire une double rencontre : celle du marquis Warren (Samuel L. Jackson) abandonné par son cheval, laissé avec trois corps à neuf mille dollars puis celle de Mannix, celui qui se dit shérif. Quatre premiers salopards en voyage vers Red Rock (que l’on ne verra jamais) contraint de s’arrêter dans une mercerie, sur leur route, à cause d’un blizzard tenace. Le blizzard est un personnage à lui seul. On le voit peu mais on l’entend en permanence, durant ces trois heures.

     J’aimerais parler des quatre autres salopards, de la mercerie, des piquets dans la poudreuse, de cette porte qu’il faut clouer par deux planches, de la place importante du café (comme toujours), du monologue monstrueux de Samuel L. Jackson, des retrouvailles Roth/Madsen, de Jim Jones at Botany Bay à la guitare par Daisy, Silent night au piano par Le mexicain, de mon fou rire lorsque O.B. fâché d’avoir dû aller jeter les colts aux chiottes s’enfonce dans une peau de bête au coin du feu, de cette ouverture monumentale et de score de Morricone non moins gigantesque qui l’accompagne. Tellement à dire.

     Tarantino a beaucoup mûri. Dans la forme et dans le fond. Il n’y a par exemple aucun nettoyage à la mercerie, entre les deux diligences, je pense que c’est une volonté de montrer que le mal est tellement ancré qu’il est impossible de le décaper (en un sens on revient à l’idée que le cinéma de Tarantino a changé : Dans Pulp fiction on nettoyait les bouts de cervelle de Marvin dans la voiture, là non, on les recouvre (d’un plaid, par exemple) et puis finalement la présence du bonbon suffit à savoir qu’ils ont nettoyé, comme ils ont pu. Tarantino se permet ces trous béants maintenant.

     Plus j’y pense plus je me dis que c’est ce qu’il a fait de mieux depuis longtemps. Sans doute aussi parce que ces deux précédents films, que j’aime malgré tout, baignaient trop dans l’uchronie bon marché et la vengeance libératrice. J’en garde des supers souvenirs de cinéma mais je n’ai jamais eu envie de les revoir. Cette histoire de lettre c’est peut-être la chose la plus importante que Tarantino ait donné à son cinéma : Une conscience. D’une Amérique qui s’est construite dans le mensonge, la haine raciale et les cadavres. C’est à la fois ancré dans le western comme c’est purement actuel. Et pourtant je trouve son geste très humble, toujours référencé à mort mais encore plus digéré que d’habitude.

     Et la construction est folle, je n’en reviens pas. C’est comme s’il avait pris les meilleures idées de ses précédents films, qu’il les avait mixé ensemble tout en leur offrant plus de consistance. Et puis hormis quelques fautes de goût assez secondaires (les ralentis, c’est pas ceux de Peckinpah) c’est un pur objet de mise en scène avec 8 basterds, une auberge et une tempête de neige hors-champ. C’est l’entrepôt de RD, L’appart de Brett dans PF et La taverne dans IB. C’est resserré. C’est plus long. C’est hyper drôle, archi sombre et anxiogène. Bref, c’est génial.

Master of None – Saison 1 – Netflix – 2015

Master of None - Saison 1 - Netflix - 2015 dans Master of None master-of-none-reviewModern love.

   7.0   S’il fallait trouver un parent à Master of None il serait à chercher du côté de Girls ou de Louie. Aziz Ansari, issu du stand-up cultive lui aussi cette volonté de créer un personnage qui serait une projection de lui-même à peine modifiée. Comme Lena Dunham joue Hannah, Louis C.K. campe Louie, Ansari là aussi acteur/scénariste se réinvente en Dev, cet acteur trentenaire new-yorkais qui enchaîne les castings anodins, fait des banales soirées entre potes ou se prend la tête sur son prochain rencard.

     Master of None est une succession d’épisodes plus ou moins reliés les uns aux autres puisqu’ils concentrent chacun, de façon plus ou moins explicite, une thématique propre que l’on retrouve dans les titres (qui apparaissent lors de sublimes génériques, discrets, raffinés) comme Old people, Parents ou Indians on TV. La série est multi référencée jusqu’à parfois tourner en boucle comme par exemple lorsque Dev, en pleine relation adultère, fait une fixette sur le Richard Gere d’Unfaithful ; Ou quand Arnold (Génial Eric Wareheim) kiffe sur Cumberbatch dans Sherlock. Le genre de focalisation qui me convient allègrement.

     C’est un humour fin, toujours dans le bon tempo. Certes ça n’invente rien, mais chacun de ces dix épisodes trouve sa respiration et permet au show de l’emporter sur tous les fronts, aussi bien dans le temps qu’il accorde aux relations amicales, amoureuses et familiales (Les parents de Dev sont les vrais parents d’Aziz Ansari) que dans sa faculté de tacler sexisme et racisme ordinaire. C’est subtil et drôle. Mais toujours lucide. Il n’y a pas vraiment de suite direct entre les épisodes hormis dans sa globalité ou dans le fil romantique. C’est très libre.

     J’adore Aziz Ansari. Celui qu’on avait découvert et aimer (plus que les autres ou presque) dans Parks and Recreation, prend de la bouteille et de l’envergure ici, jusqu’à devenir notre nouvel héros, optimiste mais toujours en plein doute, amoureux des tentatives et interrogations. Qui voudrait aimer à 100% mais craint en permanence de n’être qu’à 70. Il est beaucoup accompagné de la belle Noël Wells, qui incarne Rachel, sa rencontre d’un soir, sa rencontre d’un autre soir, son amie de trip à Nashville et sa petite amie. L’épisode Mornings est le plus beau de la saison. Une merveille. Mais en gros, dès Nashville, j’aime sans réserve. 

Top 20 Albums 2015

     Riche année musicale une fois encore. Ecouté une petite centaine d’albums, en boucle (Beach House, Sufjan Stevens) ou en souffrance (Jarre, Moroder, Strasbourg) dont voici mes vingt préférés, au sein desquels se détachent assez clairement un winner, suivi de cinq merveilles ex-aequo. Ravi de sortir ces 20-là, c’est moi tout craché.

01.-beach-house-depression-cherry-1024x1024Beach House – Depression cherry

     On pourrait se contenter de n’y voir qu’un remake / prolongement du Treasure de Cocteau Twins. C’est vrai. On peut aussi être pris dans un tourbillon émotionnel tel qu’il en devient l’issue parfaite, sublime des deux précédents albums aussi étincelants et inégaux l’un que l’autre. Depression cherry est en effet à Beach House ce que Treasure était à Cocteau Twins : Son chef d’œuvre ultime. Une bombe mélancolique sans égal. Qui terrasse par chacune de ses tentatives, chacune de ses envolées. Bloom me touchait moins. Là j’ai l’impresison qu’ils renouent avec Tean dream, en plus beau, plus cohérent.

Africa Express presents… Terry Riley’s in C Mali

     Ou l’incontournable reprise du In C de Terry Riley, pièce minimaliste majeure de 1964. Africa Express, constitué d’une dizaine de musiciens maliens (joueurs de kora, soukou, flute, djembe, balafons…) nous embarque dans un morceau de quarante minutes, variant finement couleurs et tonalités, dans une danse en spirale comme échappée d’un film de Rouch, boucles infinies d’une beauté sidérale à faire danser les cadavres.

Julia Holter – Have you in my wilderness

     Dans la continuité magnifique de Loud City Song, Julia Holter parvient à l’instar de Beach House à propulser son génie en véritable art mémorial et contemplatif. Plus magnétique, plus pop, moins impénétrable et donc plus vulnérable que ses premières tentatives, la jeune californienne s’ouvre à une élégance émotive d’une splendeur sans nom, quelque part entre Nico et Dylan, clavecin à l’appui. C’est un phénomène. Une songwritrice au talent hallucinant.

Colin Stetson and Sarah Neufeld – Never Were The Way She Was

     C’est une histoire de saxo et de violon dans ce qu’ils ont de plus frêle et cinglant, dans ce qu’ils apportent de plus ténébreux à l’image de cette intro où si le premier semble s’extirper des eaux, l’autre le rejoint à ses côtés et lui imprime sa tonalité mélancolique ; ou plus loin dans ce merveilleux et crépusculaire morceau éponyme. Sans parler de In the vespers, tout droit sorti du Different Trains de Steve Reich. Et parfois, des voix résonnent ici et là, s’allient aux effluves de violons à peine audibles au sein d’un vacarme de cuivres déchirant.

Född död – Studie I närhet, längtan och besvikelse

     On peut grossièrement parlant situé ça dans un courant dark wave, quelque part entre du Tropic of Cancer sous synthé et du Cocteau Twins minimal. Album ensorcelant, qu’il soit ou non accompagné de la voix rocheuse de SARS, qui t’attire dans ses déserts scandinaves, te perd dans ses forêts enneigées et te laisse te noyer dans la nuit froide et lunaire. 33 minutes seulement suffisent aux synthés de Varg pour engloutir son auditeur dans des nappes cotonneuses dans lesquelles on aime se lover, malgré cette inquiétude tenace, chère à l’hypnose. Album hivernal ultime.

Sufjan Stevens – Carrie & Lowell

     Tout a été plus ou moins dit sur cette merveille, l’incontournable de l’année, classique avant l’heure. Moi qui me délectais de voir Sufjan Stevens investir le monde psyché qu’il avait bâti avec le superbe The age of Adz, le voilà qu’il arrive avec ce bijou d’une douceur inouï, traversé par la grâce. Fourth of july, morceau de l’année.

LAND – Anoxia

     Sorte de cousin éloigné de Shifted, Lawrence English et Tzolk’in, une fusion qui aurait mal tourné, un mélange nocif, à la fois caverneux et tribal, tout en percus improbables, apparitions métalliques et constructions labyrinthiques. Le doublé Metamorphosis / Seconds m’a complètement retourné par son génie rythmique et suffocant. Quant au triplé Transition / Anoxia / End zone, avec ses cloches folles, et ses cymbales abandonnées, c’est probablement la plus belle « fermeture de disque » de l’année.

Jim O’Rourke – Simple songs

     On retrouve le O’Rourke pop et traditionnel, chanteur compositeur, celui de Eureka et Insignifiance. Classique ? Oui, ce qui ne veut pas dire simpliste. C’est au contraire un grand disque dense et complexe, un folk en apesanteur, pour planer dans les cordes entre deux disques d’ambient hardcore. C’est un album parfait, d’une élégance précieuse. Et des merveilles comme All your love, j’en écouterais bien tous les jours franchement.

Jasmine Guffond – Yellow Bell

     Ecoute au casque impérative comme peuvent l’être celles de Thomas Köner ou Tim Hecker, le seul moyen pour en apprécier toutes les fines textures, les strates invisibles, les inquiétants crépitements, les soubresauts microscopiques.

Alva Noto – Xerrox Vol.3

     Même en guettant chaque nouveau bébé de Alva Noto, il est parfois délicat d’être au rendez-vous tant le bonhomme est prolifique, seul comme en collaboration. Si prolifique qu’une sortie moins enthousiasmante n’alarme pas puisque l’on se persuade que le prochain, forcément imminent, sera meilleur. Ce volume 3, en plus d’être le plus beau des Xerrox, s’achemine vers une des plus belles réussites de l’allemand tout court. Certains morceaux dont le sublimissime Isola (Titre aérien de l’année ?) semble être le chef de file sont touchés par la grâce. Un album magnifique donc. Une heure de pure lévitation.

Oren Ambarchi & Jim O’Rourke – Behold

     Disque d’ambient d’une richesse folle, captant l’univers des deux larrons entre fins krautrock de fond et mélodies masquées. Une seule pièce de 42min coupée en deux morceaux qui s’opposent et se complètent. C’est comme si chaque mouvement tentait de s’élever de son côté mais n’y parvenait pas ensemble, créant ainsi une symphonie en attente, hypnotique. Le second morceau en reprend la trame mais les traits fusionnent cette fois, catapultant les discrètes évolutions vers des cimes plus franches et un rythme qui te colle à la peau. Du pur Ambarchi, du pur O’Rourke. Si on aime les deux c’est banco.

Liberez – All tense now lax

     L’ouverture caresse, chatouille, berce. Puis Grateful family débarque avec ses sabots chaussés d’une cadence rugueuse à faire pâlir les plus indus d’entre nous. Album distordu tout en textures violentes, viscérales, traversé par des saillies ambivalentes, des accalmies suspectes, des crescendos flippants (le titre éponyme), des rythmiques carnassières (Grease the axles), des danses suffocantes (How much for your brother) ou des brèches que l’on enfonce avant d’en sortir meurtris. Un goût de lait puis de sang. C’est Coil qui rencontre Swans. C’est donc assez monstrueux.

WSR – Stainless

     Certes ce n’est qu’un 4 titres. Pourtant, j’ai du mal à voir plus créatif et complexe en matière d’électro que cette petite bombe d’à peine vingt minutes, cultivant un espace sonore assez inédit, entre une ouverture modern classical carré, parfaite ouvrant bientôt sur des morphismes rugueux croisant le violoncelle, puis sur la véritable météorite à rythme que constitue No horizon jusque dans ce drone final libérateur aux stridences inouïes. Petit mais grand.

Orso Jessenska – Effacer la mer

     « J’ai plongé dans mes rêves d’émotions oubliées, mais ne reste que cendres et la beauté qui tremble, pourquoi courir après » Une fusion improbable et sublime entre Dominique A et Bertrand Belin imprime ce disque fraternel, lumineux, apaisant. Une voix mise à nu, susurrée, caressée d’un écrin musical tout aussi rêveur, entre guitares discrètes, pianos hypnotiques et ambiances jazz ouatées. Un album tremblant, qui convoque les éléments pour émettre son chant d’espoir et solaire. « Evidemment, l’ombre descend et nous avons perdu du temps, évidemment, l’ombre descend et nous avons perdu du sang ».

Godspeed You ! Black Emperor – Asunder, sweet

     Comme le précédent, c’est une reproduction de morceaux joués live, certes moins intense que leurs débuts fracassants mais ça vaut largement le détour. D’autant que cette fois il y a comme un semblant de virage : Une entrée volontiers dans le drone, débarrassé intégralement des habituels field recordings. J’ai d’abord beaucoup rejeté ce nouvel album, puis je suis allé voir leur concert au Bataclan. Du coup, il a fini par s’imposer, me faire léviter dans ses nuages gras du volume, ses crescendos fantaisistes, ses poussées violentes gorgées d’ivresse. Je suis secrètement persuadé que l’enchainement Asunder, sweet et Piss crowns are trebled est ce qu’ils ont offert de mieux depuis longtemps.

Sidony Box & Gianluca Petrella – Here comes a new challenger

     Si je connais le nantais depuis l’album au chien rose, Pink paradise, que j’aime beaucoup, son comparse tromboniste m’était lui inconnu jusqu’à cette collaboration éclatante. Il y a une construction étonnante dans leur musique, qui peut s’ouvrir dans le calme avant de libérer son atmosphère free jazz qui cogne. Certains ilots de mélodie apparaissent parfois au détour d’une écoute plus attentive que la précédente, l’univers se déploie sans cesse, les couleurs se mélangent. Un album live, cette fois, plus jazz mais plus pop encore doté de deux longs titres foisonnants desquels on entrevoit les rives d’un jazz nouveau, infini, indomptable et ça fait du bien.

Jose Gonzalez – Vestiges & Claws

     Un album d’une élégance folle qui m’aura accompagné toute l’année. Bonbon, passe-partout, classe intégrale. Solaire et pluvieux. C’est de la belle ouvrage comme on dit. A consommer sans modération.

Moon Duo – Shadow of the sun

     Très bel album, dans une mouvance Tame Impala / MGMT (Wilding rappelle beaucoup l’ouverture de Congratulations) assez stimulante, qui n’aurait quoiqu’il en soit pas vraiment sa place ici (inférieur à ses modèles, je pense) s’il n’était doté d’un des plus beau morceaux écoutés (en boucle) cette année, j’ai nommé : In a cloud, sorte de titre tombé du ciel, leur Siberian breaks.

Blanck Mass – Dumb Flesh

     Avec une ouverture pareille « Loam » quasi digne de celle qui ouvrait Street Horrrsing, ce nouvel opus d’une moitié de Fuck Buttons m’avait déjà dans sa poche, en quatre minutes. A l’image de Slow Focus, l’album est relativement inégal, pas suffisamment inspiré pour provoquer le béat de Tarot Sport, mais bordel, tout de même. Quel pied ! Certes moins de boucles enivrantes à faire décoller et nappes de synthés jusqu’à épuisement. Bref, c’est moins sauvage mais toujours aussi torturé si on s’y penche. Les débuts de morceaux laissent parfois circonspects puis déraillent d’un coup à l’image de Cruel sport ou de Detritus, ultime pièce au démarrage bien trash. Dead format flirte avec une électro hype mais nettement plus tarabiscotée ; No lite on se croirait dans une version club d’un film de Carpenter ; Atrophies évoque de loin nos Zombie Zombie d’amour ; Lung réactive un peu de Boards of Canada. Bref, ça n’invente rien mais c’est un chouette album de puriste.

Beach House – Thank your lucky stars

     Un album en ouverture de top et l’autre qui le ferme. L’année Beach House. Je n’attendais pourtant pas grand-chose de celui-ci arrivant quasi dans la foulée de l’autre avec la dure tâche de ne pas faire parenthèse, de ne pas se faire écraser. Surprise d’autant plus grande puisque c’est un superbe album, assez proche de Tean dream, une friandise donc, mais une délicieuse, offrant des miracles comme One thing ou Somewhere tonight. Avant, c’était « Chouette, du Beach House » maintenant c’est « Nom de dieu, Beach House » Mes chouchous.

Le sous-sol de la peur (The People Under The Stairs) – Wes Craven – 1992

Le sous-sol de la peur (The People Under The Stairs) - Wes Craven - 1992 dans Wes Craven HOMWC_Photo-Film-LE-SOUS-SOL-DE-LA-PEUR_OK-1170x658Fool’s gold.

   6.4   Après un aparté nanar avec le dispensable Shocker, Craven expérimente un nouveau terrain de jeu : Une maison pavillonnaire. Rien de neuf à priori, quoique. Ce n’est pas une maison dans une campagne reculée où un couple mettaient en pièces leurs assaillants dans La dernière maison sur la gauche. Ni celle, bourgeoise, qui servira de fête et jeu de massacre quelques années plus tard dans Scream. La maison de The people under the stairs (bannissez-moi ce titre français qui ôte la portée symbolique de l’original) semble hantée ou tout droit sortie d’un conte fantastique.

     Un couple maléfique, qui sont en fait frère et soeur, élèvent une fille à la dure (l’adolescente n’a jamais mis le nez dehors) dans une demeure barricadée de toute part, renfermant des créatures dans sa cave et ses murs. Petits monstres gueulards (si on ne leur a pas coupé la langue) qui sont de jeunes garçons mis au rebut car désobéissants avec lesquels secrètement, Alice, entretient une relation privilégiée : Elle leur fabrique des poupées, leur donne à manger par les évacuations et les suit parfois dans leurs échappées à travers les cloisons labyrinthiques.

     Avant cela, le récit s’ancre à l’extérieur de cette baraque de cinglés, dans des quartiers Noirs insalubres de Los Angeles, dans lesquels les plus démunis, qui ne parviennent pas à payer leurs loyers, sont expulsés sur le champ par un propriétaire mystérieux dont on apprend bientôt où il crèche : Une maison à l’intérieure de laquelle personne n’est dit-on jamais entré. Expérience de cambriolage que vont faire Fool, Leroy (Ving Rhames) et Spenser en forçant les portes de la demeure (pour y trouver de l’or) avant de ne plus pouvoir en sortir et se faire liquider grassement par des hôtes récalcitrants. tous sauf Fool, forcément, qui fera bientôt la connaissance d’Alice. Et des autres.

     Il faut voir Everett McGill et Wendie Robie, curieusement échappés de Twin Peaks (ils y campaient les Hurley) reprendre un couple de psychopathes, racistes et cannibales, sadomaso et hystérique, qui s’appelle mutuellement Man/Woman, pousser des cris improbables, flinguer leurs cloisons à la carabine, danser et/ou pousser la chansonnette chaque fois qu’ils atteignent leur cible. C’est à la fois complètement délirant (le film est très drôle) autant que terrifiant dans la mesure où l’on ne sait jamais jusqu’où Craven va aller – Et le passif du cinéaste y fait beaucoup.

     Je l’avais découvert il y a longtemps mais je n’en avais rien gardé sinon cette ambiance very 80 avec sa musique lourdingue et omniprésente et l’excès burlesque qui irrigue à peu près chaque séquence. Mais c’est un chouette film. Qui gratte le vernis de la bourgeoise Américaine, entre ségrégation raciale et relents pédophiles. Ce n’est sans doute pas aussi inventif et fou que L’emprise des ténèbres mais il y a vraiment un désir d’investir un lieu et de s’en accaparer l’espace impossible (des aérations qui débouchent sur des couloirs, des pièges et trappes à n’en plus finir, des cuves de cadavres) façon chasse au trésor bien gore et macabre.

Le Secret derrière la porte (Secret Beyond the Door) – Fritz Lang – 1948

Le Secret derrière la porte (Secret Beyond the Door) - Fritz Lang - 1948 dans Fritz Lang secret-derriere-la-porte-1948-08-gLa septième obsession.

   6.3   Au même titre que le Hitchcock de Strangers on a train, je ne suis séduit que partiellement, cette fois plutôt la seconde partie d’ailleurs, dès l’instant que Joan Bennett fait connaissance avec la passion étrange de son homme, qui collectionne des chambres de reconstitution de véritables meurtres et les fait visiter comme des caves musées. Dès lors et ce bien que l’on sente tout venir, la mécanique parait plus aléatoire, les jeux d’ombres plus abstraits, l’atmosphère devient anxiogène et surtout le film se libère un peu de l’omniprésence de sa voix off archi envahissante (Qui commente ce que Celia pense en permanence) qui plus est en finissant par la faire échoir au mari mystérieux et malade. Si je ne suis pas entièrement convaincu, il y a quelque chose qui persiste dans cette intrigue à la Barbe-bleue, qui hisse le film vers la nuit, vers cette porte que l’on doit ouvrir pour en percer son mystère, vers des bougies asymétriques à la symbolique terrifiante, vers un passé funeste qui surgit de toute part et les flammes du présent qui viennent engloutir ou presque ce Caïn moderne dans son manoir hanté.

Youth – Paolo Sorrentino – 2015

Youth - Paolo Sorrentino - 2015 dans Paolo Sorrentino youth-bandeauIl grande cazzo.

   3.4   Je m’étais juré de ne plus voir un film de ce type depuis This must be the place, cette purge innommable. Mais j’ai flanché. Péché de curiosité : Je voulais le voir investir un hôtel à flanc de montagne, d’une part, voir ce que ça donnerait. Et pour Caine et Keitel, qui sont deux acteurs que j’aime beaucoup et qui ne sont pas facile à cerner. Mais aussi parce que je savais que le film avait utilisé un morceau de Godspeed You ! Black Emperor (Et pas n’importe lequel : Storm, de leur (meilleur) album « Lift Your Skinny Fists Like Antennas to Heaven ») et là aussi je voulais savoir ce qu’on pouvait en faire.

     Bon, c’est un peu mieux. Je n’ai pas eu d’envies de meurtres en le voyant, c’est déjà ça. Mais franchement, soyons sérieux, c’est nul non ? La mise en scène de Sorrentino, c’est probablement le truc le plus exécrable, laid et prétentieux émergé dans un circuit festivalier (Cannes semble l’adorer, il grimpe les marches tous les ans en compète le bougre) depuis longtemps. Il faut voir le niveau béta de la chose, avec ici ces ridicules apparitions d’un faux Maradona, là les énormes nibards d’une fausse Miss Univers sans parler de la fin et les applaudissements qu’attend Fred Ballinger (et par prolongement, Paolo Sorrentino) cadré pleine gueule (Le film est bondé de ce genre de plan de pose) devant son public.

     Je m’en doutais, on n’entend quasi rien du morceau que j’attendais et la séquence moine en lévitation qui l’accompagne fait pitié. Je ne m’attendais pas à entendre ses 23 minutes mais bon j’aurais aimé que ça ne fasse pas Pub Leerdammer. Concernant Caine et Keitel rien à dire, ils sont bien. Largement meilleurs que le film mais ils ne le sauvent pas non plus à ne parler que de leur prostate. Et la montagne c’est du vite torché (J’aime bien la brève scène de téléphérique) voire quasi que de l’intérieur (Quand on n’est pas dans la carte postale). Le film aura au moins bousculé mes attentes : Tout ce qui m’y attirait est presque à chier.

     Je sauve pourtant quelques moments avec Paul Dano, complètement fantomatique jusqu’à la fascination, avant sa transformation ridicule en Hitler. Et ceux avec Rachel Weisz parce que Rachel Weisz. Le reste pue le film de vieux sénile (Sorrentino n’a pourtant que 45 ans), libidineux, cynique, poseur, publicitaire (C’est quoi cette scène sortie d’un Boyle à son pire ? Je me cachais) à faire bander l’équipe du Figaro. Ah oui, je sauve surtout les deux plans furtifs de cette mère à la fenêtre, paralysée, bouche et yeux béants. Ça m’a terrifié. Sorrentino devrait faire de l’horreur pure, baroque, fluo. Quoiqu’il en soit, en bon gros maso que je suis, je me tenterais bien La grande Bellezza.

L’inconnu du Nord Express (Strangers on a Train) – Alfred Hitchcock – 1952

L'inconnu du Nord Express (Strangers on a Train) - Alfred Hitchcock - 1952 dans Alfred HitchcockAssociation fatale.

   7.0   Si l’étranger (Stranger) n’a besoin que d’une petite lettre supplémentaire pour devenir l’étrangleur (Strangler) il en faut à peine davantage à Bruno (le mystérieux inconnu) pour convier Guy (Le joueur de tennis) dans une affaire de meurtre tellement absurde et préméditée qu’elle prend la tournure d’un jeu de rôle farcesque dans lequel chacun doit réaliser la volonté meurtrière de l’autre. Une femme à abattre d’un côté, un père de l’autre. Sauf que la perception de cette discussion entre inconnus – Entre le sérieux nonchalant de l’un et la colère fantasmée de l’autre – dans un banal trajet ferroviaire prendra une dimension irréversible dès lors que Bruno aura accompli le sien et voudra qu’on lui rende la pareille. Hitchcock s’amuse déjà voire encore (difficile de trancher puisque Stangers on a train se situe à mi-chemin de la filmographie du maître) avec les constantes de son cinéma, puisque si tout n’y est pas encore maitrisé comme plus tard (De nombreux instants dans la seconde partie me dérangent vraiment) tout y est déjà présent, précisément. La fuite, la machination, le meurtre, la folie, le méchant charismatique (Qui rappelle Laughton dans La nuit du chasseur) et le double : Vertige qui naît sous les traits de la fille du Sénateur dont Bruno y retrouve malgré lui beaucoup, lunettes à double foyer aidant, de celle qu’il a minutieusement étranglée dans la fête foraine en honorant sa part du contrat – La plus belle séquence du film (Tunnel of love). En continu, le film effectue un chassé-croisé passionnant de jeu de miroir, entre reflet envoutant à peine déformé et/ou double maléfique.

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silencio


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