Archives pour juin 2016



Boarding Gate – Olivier Assayas – 2007

35.7Décalage horaire.

   6.0   C’est avant tout un grand balai de corps, souvent seulement des visages, prisonniers dans des cages de verre. Appartement et bureau saisis à la volée dans toute leur dimension clinique, géométrique : infinité de lignes, mobiliers, cloisons ; Entrepôt portuaire égaré dans la nuit. Le film est découpé en deux morceaux : Paris et Hong-Kong. Avec sa tension érotique en crescendo, le film se laisse gagner par une violence diffuse, un trouble évanescent. L’histoire semble se construire en même temps que nous visionnons le film.

     Olivier Assayas reste un cinéaste imprévisible. Là il semble à la fois se situer dans la continuité formelle de Demonlover et thématique de Clean. Mais pas vraiment non plus. Je trouve que c’est un beau film malade. Un peu comme l’était l’an dernier Hacker, de Mann. Qui déjoue les codes du thriller moderne auquel on s’attend. Dommage que le film se dilapide un peu sur la fin, passé son haletante entrée dans Hong-Kong, mais ça fait aussi partie de son impression diaphane, jusqu’à envoyer son personnage dans le flou lors d’un superbe dernier plan.

     Comme souvent, Assayas tente de mélanger plusieurs mondes. Sa kyrielle d’acteurs ici crée un mélange improbable, qui suinte le giallo (Asia, fille de Dario) et le polar tarantinien (Présence fantomatique de Madsen) traversés par des apparitions rigides d’Alex Descas et Kim Gordon, resucées malades du cinéma de Claire Denis et du rock de Sonic Youth. Et au centre, Assayas filme Asia Argento comme on ne l’avait jamais vu. Sexy et burinée, froide et bouleversante.

     Assayas a bâti un vrai film de mise en scène, trip punk mélancolique qui doit moins au déroulement de son intrigue (quasi anecdotique) qu’aux apparitions spectrales de ses personnages. Qu’importe le genre, qu’importe le récit, Assayas fascine par son engagement à maintenir, envers et contre tout, ses velléités formelles et son désir de faire du cinéma. Si le titre exprime cette idée de passage entre deux univers et semble donc coller au personnage de Sandra, c’est surtout au cinéaste lui-même qu’on songe, qui ne cesse de voyager au sein même de sa filmographie, autant dans ses choix géographiques que thématiques.

Ma Loute – Bruno Dumont – 2016

24. Ma Loute - Bruno Dumont - 2016Sous le sable.

   3.5   On ne pourra pas reprocher à Bruno Dumont de ne pas tenter autre chose ; De ne pas agrandir son champ d’action jusqu’à se fourvoyer. Son cinéma est toujours là, simplement, il s’est un peu transformé. Hadewijch, il y a sept ans, montrait un essoufflement. Hors Satan, dans la foulée, fermait la boucle La vie de Jésus / L’humanité, c’était sa limite. Pour rebondir, le cinéaste a changé deux choses. Il a d’abord injecté une star, pour la première fois dans son cinéma, c’était Binoche dans Camille Claudel, mais le personnage demandait cette présence, en somme le cinéma de Dumont se transformait mais ne changeait guère. Puis il s’est ouvert à la comédie, avec P’tit Quinquin. Si ce sont à mes yeux ses moins bons films, avant Ma Loute, ils me passionnent pour ce qu’ils représentent dans l’évolution du cinéma de Dumont, qui étire alors son dispositif, tente de s’extirper d’un monde cloisonné pour s’aventurer là où on ne l’attendais pas et pour tout dire, là où on craignait de l’y voir. Ma Loute constitue l’évolution ultime de sa mue, jusqu’à la saturation. C’est un fourre-tout indigeste qui embrasse autant Fellini que Tati, Keaton que Laurel & Hardy. Ça pouvait être génial, j’y croyais. J’aurais aimé l’adorer. J’aurais adoré accepter sa démesure. Mais c’est impossible. Déjà parce que je trouve le film, sauf à de rares exceptions, pas vraiment drôle. L’humour, difficile de se mettre d’accord là-dessus, de toute façon – Mais, en gros, ça m’évoque Les caprices de Marie de Philippe De Broca, ou plus récemment le Tip Top de Serge Bozon, des trucs qui doivent probablement faire rire plein de gens, mais que moi je trouve insupportable. La faute aussi à la certitude que le film semble imposer dans chaque plan d’être le pionnier d’un mélange nouveau. On retrouve les gueules habituelles des films de Dumont, oui, mais on doit aussi s’en farcir d’autres, qu’on ne veut vraiment pas voir ici. Ce mélange entre acteurs non professionnels et stars crée un gouffre gênant puisque Dumont tente d’y mettre le même humour décalé partout. L’effacement forcé de Tedeschi, les grimaces et la démarche bossu de Luchini, les geignements à n’en plus finir de Binoche – Je ne veux plus jamais les voir ces trois-là. Toutes les séquences chez les Van Peteghem sont nulles, laides, assourdissantes. Toutes celles avec les deux flics, copie conforme de ceux de Quinquin, m’ont gonflé. Reste alors tous ces instants avec les Brufort, qui m’ont arraché quelques sourires, voire deux/trois fou rire. La comédie, c’est là qu’elle se joue je pense. Dans ces innombrables traversées de marécages. Dans ces dégustations gore de bourgeois déchiquetés. Il y a aussi une grande trouvaille, une seule, en fin de compte : Billy. Personnage androgyne magnifique. Acteur (actrice ?) qui dévore chaque plan par son silence, la puissance de son regard, l’étrangeté de sa démarche. Et dans la relation qu’ils entretiennent lui/elle et Ma Loute une approche qui peut rappeler cette merveille qu’est La vie de Jésus. J’aurais voulu rester avec eux et/ou la famille Brufort en permanence, ce qui équivaut à rester dehors, en fait, car Dumont outre les visages a toujours su filmer ses extérieurs comme personne, capter une respiration inconnue et faire exploser un univers sonore d’une richesse qui n’a d’égal que la folie de sa quête. Il ne reste ici que des bribes de ce plaisir, souvent noyés dans une succession de bruits et de grincements appuyés qui dans leur excès alourdissent le film de manière définitive. Alors c’est vrai qu’on n’a jamais vu ça. C’est vrai que le film est anormalement gore, trop extrême pour ne pas en rire, trop en surrégime pour s’y lover comme on pouvait le faire auparavant chez Dumont, même dans P’tit Quinquin. Il n’y a plus de limites, plus de lois physiques, plus de scénario, plus aucune concordance dans les enchainements et les dialogues. Mais purée, ce que ça peut être lourd. Trop immédiat pour faire date. Trop auto-satisfait pour offrir de véritables envolées, tant c’est un festival de mini-saynètes sans queue ni tête. Un bd mal transformée. Ce qui ne trompe pas : Chez les Brufort on ne comprend rien mais on comprend tout. Chez les Van Peteghem c’est l’inverse. J’étais ravi de voir Dumont changer de cap. Mais je dépose les armes. Rendez-moi l’ancien, please.

Marseille – Saison 1 – Netflix – 2016

21. Marseille - Saison 1 - Netflix - 2016Moins belle la ville.

   2.0   Il faut le voir pour le croire. Comment peut-on à ce point vendre un projet (jusqu’à le cacher, jusqu’à même lui offrir une sortie inédite avec deux épisodes diffusés sur deux chaines) et tomber si bas ? Comment est-il possible que durant le processus créatif, personne ne se soit douté que ça filait droit dans le mur ? Une grande partie du mérite revient à Florent-Emilio Siri qui se pare de multiples casquettes puisqu’il est à la fois créateur visuel, showrunner et qu’il réalise les quatre premiers épisodes – Les quatre suivants étant pris en charge par Thomas Gilou.

     D’emblée ça pue. L’image est bleue, Gégé s’envoie une ligne de blanche puis marche au ralenti dans les couloirs du Vélodrome, aux côtés de son adjoint et fils spirituel qui va bientôt se retourner contre lui. C’est filmé n’importe comment, c’est laid, putassier, risible. Puis il y a ce drôle de générique. Il interpelle par ses motifs et couleurs. Ça a de la gueule mais ça fait trop copie américaine, sorte de True detective du pauvre. C’est pourtant ce que Marseille aura de plus réussi, son générique.

     Les autres partis pris formels relèvent du grotesque. Toutes les cinq minutes, on doit se coltiner une vue aérienne de Marseille, accompagnée d’un bruit sourd puis strident, et de travellings compensés en veux-tu en voilà pour accentuer le vertige tu l’auras compris ou parfois même une image qui s’étire puis se contracte. Le truc ni fait ni à faire, quoi. Il n’y a pas une scène qui ne reflète un semblant de réalité du lieu auquel elle semble se référer. Un bureau ne ressemble pas un bureau, un appartement sûrement pas à un appartement. Tout est moche, sans relief, en studio comme en extérieur. Dans l’entretien paru dans le magazine La septième obsession, Siri parlait pourtant, je cite de « filmer les quartiers comme il se doit, qu’il y ait ce côté document dans l’approche, pour faire ressurgir une espèce de vérité ». Hum hum.

     Niveau interprétation, contrairement à ce qu’on en dit partout, Magimel n’est pas plus mauvais que les autres. L’actrice qui joue la fille de Gégé² (Gérard & Géraldine) semble presque sortie d’une Telenovela, exagérant tout ce qu’il est possible d’exagérer, jusqu’à un simple froncement de sourcil. Alors oui, Magimel porte l’accent une fois sur deux. Mais comme son personnage  le porte aussi une fois sur deux (Suivant qu’il se trouve avec ses partenaires politiques ou avec le peuple) il lui arrive parfois (Oui, parfois il se trompe) de choisir la bonne option.

     Quant aux dialogues parlons-en. Je me suis récemment beaucoup moqué de ceux de Section zéro, mais on connaît les talents d’Olivier Marchal en la matière, rien de surprenant. Ceux de Marseille sont du même acabit. Edifiants, grandiloquents, ridicules et souvent accompagnés d’une assommante connotation sexuelle beauf du style « Vous trouvez pas ça bizarre qu’on se touche le zob en parlant de Picasso » ou « C’est moi qui vais t’enculer, avec une poignée de graviers en prime ». D’autres dialogues reviennent parfois, comme des flashs, en voix off, pour nous assurer qu’on n’a pas oublié telle ou telle séquence pivot. Oui, c’est de ce niveau.

     De ce marasme s’échappent toutefois quelques scènes intéressantes. Avec Depardieu pour la plupart. Celle de l’entrevue quasi centrale (Cf. mon photogramme) n’est d’ailleurs pas loin d’être réussie. Ou quelques regards entre Pailhas et Depardieu et tout l’aspect mélodramatique de leur relation. Mais tellement dévorés par la médiocrité globale qu’on les oublie. Chaque épisode se ferme d’ailleurs, lourdeur quand tu nous tiens, sur un petit air franco-franchouillardo-français : Barbara, Brel ou Trenet, de mémoire ; Avant la petite dernière, qui vient refermer cette grande fresque que Siri a tant imaginée politico-Shakespearienne (Je le visualise devant, là, avec ses popcorns et son rouleau de Sopalin) : Une bonne Marseillaise de stade, évidemment. Netflix tient son premier vrai nanar en vitrine. Bienvenue chez nous.

Voici venu le temps – Alain Guiraudie – 2005

35.6Les inconnus du causse.

   6.0   D’un côté le déplacement absurde, dans une temporalité indécise, des personnages aux noms mythologiques, un immense causse sans fin. De l’autre un statisme poétique et politique, des histoires d’amour entre hommes, une gigantesque machine aux vertus secrètes. En effet, Voici venu le temps peut se recevoir comme le mélange maitrisé de Ce vieux rêve qui bouge et Du soleil pour les gueux. Deux films que j’aime tellement, courts qui plus est, qu’il m’est difficile de ne pas voir ici une redite, belle c’est vrai, mais in fine assez peu surprenante d’autant que le verbe y est bien plus sophistiqué qu’à l’accoutumé, ôtant au cinéma guiraudien un peu de sa liberté dans son obsession de l’errance en silence qui aurait ici pu nous perdre dans ses forêts.

     On navigue entre le western, l’uchronie, le mélo sentimental, la chronique politique et le film de cape et d’épée. Voici venu le temps se déroule sur les plaines de l’Aveyron, rebaptisées pour l’occasion Obitanie, dotée de deux provinces que sont Emborque et Catalie, abritant notamment les villages de Fontaine-Rose, Brise-Roches ou Urbicate. Tout est inventé par Guiraudie. C’est Du soleil pour les gueux qui avait montré cette belle voie. Un western avec des bandits, des propriétaires terriens, des bergers et des chasseurs de prime – Ces derniers sont les guerriers d’attente (cachés dans les arbres) ou de recherche (toujours en mouvement). Ceux de Guiraudie, cela va de soi : Saphir du Matin, Gaston Lumière ou Manjas Kebir, entre autre. Il y a le bétail des bergers, les ounayes ; Une autre monnaie, le kroban.

     Au-delà de ce vocabulaire unique et foisonnant, de certaines de ses trouvailles fantastiques (On téléphone en se branchant à l’écorce d’un arbre) et de l’histoire de ce personnage, la quarantaine, en pleine crise existentielle (Alter ego de Guiraudie, c’est évident) il faut dire combien plastiquement, le film est superbe, baigné dans une lumière discrète, extirpée de la nuit, comme l’est Fogo dans la scène d’ouverture – Il entre dans le bas du cadre, par la terre. Une approche « Nuit américaine » qui magnifie forcément la dimension érotique inhérente au cinéma de Guiraudie.

Lolo – Julie Delpy – 2015

35.4L’enfant monstre.

   5.5   Julie Delpy et moi c’est souvent quitte ou double. La comtesse j’avais trouvé ça très beau ; Le Skylab très chouette, malgré ses défauts. Quant aux 2 Days, à Paris comme à New York, je trouve ça imbuvable. Autant dire que Delpy accompagnée d’un éclectique gratin de la comédie française, qui ratisse large de Vincent Lacoste à Dany Boon, en passant par Karin Viard, ça rendait curieux, ça faisait flipper surtout. Et c’est ce qui s’avère être le plus réussi. Boon parvient à intégrer l’univers de Delpy et faire exister son personnage sans pour autant basculer dans le contre-emploi. Il est très bon. Lacoste, lui, rejoue un peu ce qu’il jouait dans Le Skylab, dans une version plus trash, moins branleur boutonneux qu’ado psychotique. Cette plongée horrifique lui sied bien, on retrouve un peu de La comtesse dans la folie de ce personnage. Viard, en revanche, c’est un peu la limite du système Delpy à mon sens, comme peut l’être son père dans les 2 Days ; Elle est géniale mais un peu en surrégime, elle ne sort pas une phrase sans le mot chatte en gros. Cette hystérie permanente me dérange un peu dans le cinéma de Delpy, comme s’il ne pouvait faire exister son récit sans mini-saynètes épileptiques. Après c’est vrai que cet excès apporte un peu de fraicheur trash, qu’on peut rapprocher du système Apatow et dérivés, tendance Cyrus, des frères Duplass, avec lequel Lolo semble avoir de nombreux points communs. Vincent Lacoste n’est certes pas Jonah Hill mais il s’en sort avec les honneurs – C’est un vrai caméléon, n’empêche, que ce soit chez Lilti, Jacquot, Sattouf ou Delpy, il dégage une présence bien à lui, différente d’un film à l’autre. Bref, j’ai beaucoup ri. Ma réplique préférée : «  Au fait Maman, j’ai pas trouvé la beuh, Elle est plus dans Easy Rider ? – Regarde dans Les oiseaux. »

Au-delà des collines (După dealuri) – Christian Mungiu – 2012

35.5L’amour fou.

   7.0   Les collines du titre sont celles sur lesquelles s’érigent un couvent. Voichita y a trouvé refuge depuis quelques temps déjà. Le film s’ouvre pourtant sur un quai de gare : Voichita de dos, marche entre les wagons et rejoint son amie, Alina, qui fond en larmes dès l’instant que leurs regards se croisent. Alina revient d’Allemagne et compte bien y repartir mais cette fois accompagnée de son amie. Elle leur a toutes deux trouvé un travail sur un bateau. Mais Voichita a trouvé la foi et avoue à Alina que ses sentiments pour elle ont été modifiés dans la mesure où Dieu a désormais sa place, considérable. Au-delà des collines est un film patient, à l’image de l’intégralité de cette nouvelle vague de cinéma roumain. Patient mais violent. Comme l’était 4 mois, 3 semaines et 2 jours, qui était d’ailleurs repartis de Cannes avec la plus haute distinction. C’est un double prix d’interprétation qui vient consacrer celui-ci, pas volé tant les deux actrices sont merveilleuses, aussi et surtout parce qu’elles sont filmées comme deux divinités prises dans le piège d’un amour impossible. L’écrin tragique qui se noue en crescendo, dans la volonté de l’une de ne pas quitter sa nouvelle maison et l’incapacité de l’autre à accepter leur séparation, crée un vertige absolument bouleversant et d’autant plus éprouvant qu’il est mis en scène avec le brio roumain que l’on appris à apprivoiser, au moyen de longs plans fixes (des dialogues entiers parfois) suivis de panoramiques folles ou de caméra portée visant à faire de ce couvent un vrai territoire de cinéma, dont l’infinité répétitive de lieux (cloitre, puits, chambres, église, clocher, réfectoire, portail, sacristie) dans le lieu n’a d’égal fascination que le tragique incontournable dans lequel cette histoire et la Roumanie toute entière (Les dernières minutes à l’hôpital ou dans le fourgon de police sont hallucinantes) sont happées, inéluctablement.

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silencio


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