Juste la fin du monde – Xavier Dolan – 2016

34L’enfer.

   3.0   Calvaire similaire à celui procuré par Almodovar avec Femmes au bord de la crise de nerfs. Je suis pourtant loin d’être un anti-Dolan : J’aime beaucoup Les amours imaginaires, je suis plutôt admiratif de Laurence anyways. J’ai l’impression ici et pour la première fois d’assister à une caricature de caricature de Dolan – Comme Malick avec To the wonder. Ses habituelles envolées pop (et là on te sert un gratin aussi kitch qu’éclectique : O’zone, Camille, Foals, Blink 182, Moby) ne traduisent plus ni urgence ni folie, ne produisent plus rien sinon un effet branchouille en force.

     Dolan crée volontairement de la saturation, procédé que j’aime souvent beaucoup (Cf Sophie Letourneur et sa coloc dans La vie au ranch ou plus récemment Léa Fehner et sa troupe de cirque dans Les ogres) mais qui échoue complètement ici. Ça crie, ça pleure, ça gorge l’espace mais ce sont des visages que j’ai trop l’habitude de voir et des acteurs approuvés qui jouent tous dans l’excès leur petit numéro théâtral, trop écrit, trop mécanique. L’interprétation, parlons-en. Une horreur. Le casting me rendait méfiant, excitant aussi, un peu. Je n’y ai vu qu’un pot pourri disloqué, grotesque, tout en emphase, fait de cris, de larmes, de balbutiements forcés, de mutisme empesé.

     Entre l’hystérico-défoncée Seydoux, le beauf beuglant Cassel, la carnavalesque Baye, le vilain petit canard silencieux Ulliel et une Cotillard qui ne parvient pas à construire une semi phrase sans buter sur chaque syllabe mon cœur balance. Je développe. Ceux pour qui je suis le plus mitigé, ce sont Cotillard et Cassel. Je ne vois que la fabrication de leurs personnages, je ne vois rien qui s’incarne à l’écran ou maladroitement. Elle, je crois que c’est l’écriture autour de son personnage qui me gêne, cette emphase dans sa diction justement, son retrait permanent, ce même si elle le joue très bien, c’est épuisant. De toute façon l’ancienne Cotillard est morte dans le troisième volet de Batman (et de quelle manière) et depuis c’est quelqu’un d’autre. Lui je le trouve nettement plus juste dans Mon roi. Je trouve que Maïwenn avait su capter cette nuance, alors qu’étant donné le personnage ce n’était pas évident. Là ça me semble un peu forcé cette histoire de parfait connard/frère meurtri et cette façon de le jouer à mi-chemin entre Irréversible et La haine tout en flirtant avec le jeu outré de Lellouche. Quant aux autres : Rien à dire sur Ulliel, que je trouve très bien, juste dans son jeu, honnête dans son personnage. Baye c’est le métronome du film : Si elle en fait des caisses, comme au début, le film est irritant. Si elle se canalise, le film est beau (la séquence avec Ulliel, très réussie). Et Seydoux c’est à mon humble avis le gros miscast du film. Mais c’est vraiment un problème de personnages et d’incarnation de ces personnages, plus que de texture pop et autres gadgets de mise en scène cher à l’auteur (Il peut balancer du O’Zone ou des ralentis solaires je m’en fou) je ne me reconnais en aucun d’eux, pour anti-paraphraser Dolan himself qui dit avoir mis de lui dans chacun.

     Et s’il n’y avait que ça ? Mais non, il faut aussi se farcir tout du long une mise en scène de la découpe géométrique consistant à ne cadrer que des visages, illuminés, dans l’ombre, à travers une embrasure, tout y passe. On étouffe. Il y a néanmoins deux idées/séquences qui ont un peu agrippé un truc en moi : Le close-up mère fils, très beau et le long échange de regard entre Ulliel et Cotilard. Là il se passe un truc. Mais aussitôt on replonge, systématiquement. Il y avait aussi cette idée de canicule qui plane sur cette journée mais dont on ne ressent jamais le poids sinon qu’il se traduit en cris, nerfs à fleur de peau et perles de sueurs sur les nuques. Les mots qui reviennent le plus souvent sont ceux que chacun va lâcher à tour de rôle : « Pourquoi t’es revenu ? ». Je me pose toujours la question de pourquoi je suis resté jusqu’au bout, moi.

     Je ne connais pas la pièce de Lagarce mais l’idée (que Dolan a réussi à vraiment traduire dans les deux belles scènes suscitées, avec la mère et avant avec la belle-sœur) d’un retour en famille pour annoncer sa mort (et voir les réactions que suscitent cette annonce) qui se heurte au souhait de chacun, sans le dire, que le garçon annonce qu’il va rester, je trouve ça vraiment très beau. Dolan, qui a sans doute pris pas mal de libertés vis-à-vis du texte, crée à mes yeux beaucoup plus d’empathie pour Ulliel que pour sa famille (qui ont chacun leur partition caricaturale à jouer, à tour de rôle, avec des infimes transformations entre le premier tiers et le dernier) alors que sa démarche est roublarde – Ce même s’il est vrai qu’on ne connaît pas les raisons de son départ, 12 années plus tôt. Cette impossibilité d’être ensemble, cette famille brisée par la distance, l’absence et les non-dits est assez déchirante. Sur le papier. Donc le mérite revient davantage à Lagarce, j’imagine.

     Je préfère le Dolan un peu plus fou dans ses enjeux et sa mise en scène que le Tout pour les acteurs que je vois dans celui-là. Dans un registre différent, Ma Loute m’avait laissé de côté en partie pour ces mêmes raisons. La séquence en voiture entre Ulliel et Cassel je la trouve très intéressante sur le papier mais à l’écran ça se traduit trop lourdement à mes yeux, comme la plupart de ce que l’on  peut trouver dans le dernier Dumont. Et la mécanique du renversement me gêne : Je sais que si Cassel est dans l’excès au départ c’est pour atteindre un autre excès, contradictoire, à la fin. Pareil pour Baye, je sens la séquence pivot/émotion arriver. Reste que ça ne m’a pas vacciné pour autant, je le vois vraiment comme un cas isolé dans sa filmo, d’où les réceptions extrêmes qu’il peut provoquer. En tout cas, j’ai très envie de découvrir Mommy.

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