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Archives pour novembre 2016

Stranger Things – Saison 1 – Netflix – 2016

15128938_10154162217732106_65614552398095762_oL’esprit d’équipe.

   8.0   C’est typiquement le genre de projet excitant autant qu’il rend sceptique. A dire vrai je la sentais moyen cette affaire. J’aurais entendu de tout à son égard, un enthousiasme absolu et des déceptions pures et simples. J’ai donc fait confiance à mon instinct, attendu le moment propice sans me jeter dans la gueule du loup. J’ai bien fait. Toutes mes premières réticences se sont vite envolées. Tous mes doutes (du premier épisode) se sont transformés en jubilation. Cette peur de la compilation de gimmicks et citations pour flatter le chaland en quête de l’hommage ultime a trouvé son écho hypnotique : le plaisir de la reconquête 80’s, assumée.

     Il faut pourtant un certain temps à Stranger things pour se trouver une véritable identité. Trop obsédée par ses références qu’elle assène dans chacun de ses plans, elle en oublie ce qui faisait la marque de ces nombreuses productions Amblin et dérivés : Nous faire croire en ses personnages avant tout, accepter leur aventure comme si c’était la nôtre, puis naturellement nous faire entrer dans son univers ordinaire chamboulé brutalement par l’extraordinaire.

     Le temps d’un épisode pilot aussi agaçant que prometteur, un garçon disparaît et une étrange fillette apparait. L’agacement provient de cette réactivation forcée, non pas des codes du film fantastique familial mais de cette obsession à lui rendre hommage partout, via des affiches de films (Evil Dead, Jaws, The Thing) ou quelques séquences, situations, personnages identiques à celle de nos films chouchou : Mike chauffant le thermomètre sous sa lampe comme Eliott le faisait dans E.T. ; L’édenté Dustin, projection geek du gros Choco des Goonies ; Les BMX, les talkies-walkies. La panoplie complète. La promesse vient d’une idée forte : Ce voile de l’ombre, mystérieux, qui crée une passerelle avec le réel via une présence monstrueuse d’abord hors champ.

     La série va véritablement décoller dans l’épisode suivant avec l’arrivée d’Eleven, merveilleuse Milly Bobby Brown (L’actrice et Le personnage du show, indiscutablement) qui va agrémenter l’univers et lui offrir un visage et un pouvoir de fascination. Dès lors, moi aussi j’allais être upside down, progressivement. Il faudra tout de même passer outre le jeu cocaïné de Winona Ryder (Très gênant au début puis on s’y fait), le dessin grossier des ados et le manque de substance dans l’écriture des dialogues. Pourtant oui, on les oublie ces défauts, on les accepte, surtout parce que le rythme lui, ne faiblit jamais et le double monde prend des tournures horrifiques (C’est parfois hyper flippant pour un produit à la Amblin) et tragiques (notamment grâce au shérif, l’autre personnage fort). Et puis il y a Jonathan Buyers, le grand frère du garçon disparu, amoureux d’une fille amoureuse d’un beau gosse, que la quête commune (lui son frère, elle sa meilleure amie, qui disparaît à son tour au cours du deuxième épisode) va rapprocher. Ce côté revanche du looser me plait bien. Et c’est finalement ce qu’on va retenir de cette aventure : Tous ensemble contre le monstre, qui à l’instar d’E.T. se révèle surtout être une secte scientifique. Ce qui occasionne de nombreux bouleversements chez les personnages : les petits (Plongés dans un Donjons et Dragons géant à ciel ouvert), les moyens (Les clans finissent par disparaître) comme les grands (l’équipée sauvage du shérif et de la mère Buyers) évoluent en fonction de leur croyance en cet extraordinaire envoûtant et terrifiant. Comme le spectateur, en somme.

     Au final, aussi décalque soit-elle, la série ne vise jamais le sensationnel ni ne tombe dans la démonstration de force. Le monde de l’ombre en est l’exemple parfait tant il est dépeint comme espace abstrait, dont on n’explique d’ailleurs jamais le véritable fonctionnement, ni même le pourquoi de sa texture cotonneuse. Et puis niveau réalisation, c’est vraiment très beau. On sent qu’il y a du boulot, dans les intérieurs notamment, mais aussi la forêt, l’autre monde. On ressent beaucoup les influences d’Alien (dans l’autre monde) et Rencontres du 3e type (dans les maisons) mais elles sont parfaitement digérées.

     A l’heure où l’on est abreuvé de suites / reboots / remakes de nos madeleines (Faits : Halloween, Poltergeist, The Thing. A venir : Gremlins, Les Goonies) il est plutôt agréable de voir un produit de réactivation avec sa personnalité, comme avaient pu l’être pour le meilleur Super 8 au cinéma il y a cinq ans et pour le pire Midnight special cette année. Bref, je comprends tous les griefs, je les partage même à certains instants, mais j’ai marché. Comme un dingue. Je ne sais pas trop à partir de quel moment je ne pouvais plus m’en passer. Je pourrais m’y replonger illico volontiers.

Sherlock Jr. – Buster Keaton & John G. Blystone – 1924

15110958_10154138761577106_6922411264192518395_oEcran libre.

   8.0   Ça commence comme les Keaton de la première époque. Le personnage travaille dans un cinéma, il s’y occupe des projections et fait le ménage, tout en aspirant d’une part à devenir un grand détective (Il étudie les us à l’aide d’un bouquin plutôt que de balayer les pop-corn sous les sièges) et d’autre part à épouser une jeune femme convoitée par un riche rival. Une affaire de vol de montre avec ce dernier va précipiter Keaton, qui n’y est évidemment pour rien, dans le rejet de la demoiselle déçue et dans l’enquête sur cet homme dont il est persuadé de la culpabilité. Fiasco absolu. Keaton rentre dans son cinéma et projette le film à venir. Mais épuisé il s’endort. 15/20 minutes très chouettes, du Keaton pur jus, ça aurait pu suffire. Alors, le film s’embrase, brutalement. A tel point qu’on peut le voir comme précurseur burlesque autant de La rose pourpre du Caire que de Last Action Hero. Le réel et l’écran de cinéma se mélangent, se dédoublent. Keaton y voit sa promise et l’homme malveillant s’embrasser, il entre alors dans le film, s’immisce dans le plan mais celui-ci change puis change à nouveau, perturbant ses allers et venues, se retrouvant ici en posture délicate sur le haut d’une falaise alors qu’il marchait sur un chemin, avant d’arriver là sur un rocher au beau milieu de l’océan. On est dans le rêve donc tout est permis. Sans transition, Keaton incarne alors un grand détective, le fameux Sherlock du titre. Il échappe à une multitude d’attentats, s’en va résoudre un vol de collier et une affaire de kidnapping. Puis Keaton, projectionniste se réveille. Et le film se permet une dernière inspiration de génie : Il plonge en pleine comédie de remariage dans une séquence aussi drôle qu’émouvante, où Keaton observe le film projeté pour s’inspirer de la séquence séduction et reproduire les gestes avec son amoureuse de retour. C’est magnifique. L’un de ses plus beaux films.

Sur écoute (The Wire) – Saison 3 – HBO – 2004

14890358_10154101660922106_8180726246062779831_oAu-delà des règles.

   9.0   J’ai mis le temps avant de me décider à poursuivre (Presque un an) c’est qu’à mon avis j’ai reçu la saison précédente comme électron presque libre, certes dans la continuité de la première mais sans véritable appel à être succédée. C’était une parenthèse Docks et famille Sobotka, parasitée par quelques séquences quartiers et prisons qu’avec le recul je trouve un peu foutraque dans son ensemble. En fait, la vraie suite de la saison Une c’est la Trois. Puisqu’on y retrouve notre équipe sur écoute dans le West Side ainsi que le duo Stringer Bell (plus businessman que jamais) & Avon Barksdale (qui sort de taule), les guerres de territoires, les aléas de la rue, les luttes entre polices. Plus encore qu’avant, la série est tentaculaire à souhait, ouvre des parcelles d’enquêtes superposées à d’autres (L’interférence de l’arme d’officier que Bunk doit retrouver, l’inutile travail de fond de Jimmy pour débusquer les dessous du suicide/assassinat de D’Angelo Barksdale, vu dans la saison précédente), approfondit les hiérarchies et l’histoire des corners (Avec Marlo, Omar, Cutty essentiellement), se penche sur de grands personnages en apparence secondaires : Tommy Carcetti, l’outsider politique (Qu’on pourrait rapprocher de Nick Wasicsko dans la dernière création série de David Simon, Show me a hero) ainsi que le Major Colvin, qui tente son va-tout juste avant la retraite et Cutty, l’ancien homme de main de Barksdale partagé entre le retour dans le milieu et sa réinsertion. Tous trois sont plus que de simples sidekicks. Surtout, cette saison devient brillamment politique (Dans sa bataille pour le leadership municipal, les interactions entre institutions, la création du quartier secret Hamsterdam, véritable junkie town pour contrer la hausse du crime). Saison hors norme donc,  pleine comme un œuf, avec des montées inoubliables autant qu’elles sont discrètes. Parmi d’autres : La scène de la terrasse entre Avon & Bell, les deux enfants du ghetto plongés en pleine impasse tragique du fait de leur opposition dans leur vision du gangstérisme ; Avec, forcément, ce qui suit dans l’immeuble en construction. Marqué aussi par l’épisode qui s’ouvre sur la bavure de Prez, la discussion entre Burk et Omar. Le duo Kima / McNulty. Le duo en friche Bubbs / Weeks. Avec cette saison The Wire gagne en amplitude et en complexité. Et The Wire, plus c’est dense et complexe plus c’est passionnant. L’ouverture sur la destruction des tours de Baltimore Ouest annonçait déjà tout : Les lieux sont les mêmes mais tout va changer. Bref, une saison 3 comme la saison 1, mais qui ne lui ressemble finalement pas tant que ça. Chef d’œuvre absolu.

Le troisième homme (The Third Man) – Carol Reed – 1949

15003343_10154124914777106_7827644354158908412_oHoly Lime.

   8.6   Découvert, enfin, ce classique absolu dans des conditions pas vraiment optimales puisqu’il était tard, j’étais crevé mais je me suis accroché car je trouvais ça génial, mais je me suis endormi bêtement aux deux/tiers, juste après la mort du concierge. Le boulet. Du coup je n’ai pas vu la scène emblématique pivot du sourire d’Orson Welles, mais plus débile encore, lorsque je me suis réveillé à dix minutes de la fin, j’ai regardé, pensant ne pas avoir loupé grand-chose et évidemment je n’ai rien compris. Enfin j’ai compris que j’avais dû manquer un tournant important. Bref, je l’ai revu le lendemain en entier, dans de biens meilleures dispositions et c’était fabuleux. J’appréhende toujours de me lancer dans la découverte de ces films hyper côtés mais là je suis tombé sur un truc qui mérite absolument sa réputation, qui annonce à la fois la grande période hitchcockienne, les labyrinthes parano polanskiens et les grands récits politiques du Nouvel Hollywood type Pakula ou Schlesinger. Le tout dans une photo noir & blanc ahurissante et une construction brillamment orchestrée, avec l’atout Vienne, personnage à part entière. Et j’aime beaucoup tout le côté absurde de la situation initiale : Holly Martins débarque à Vienne pour revoir Harry Lime, un ami qui dit lui avoir trouvé un job mais il apprend à son arrivée que son ami est mort et qu’on est sur le point de lui célébrer ses funérailles. Situation qui s’envenime à l’extrême dès l’instant que le personnage décide de mener sa petite enquête, tel un parfait inconnu, dans un Vienne d’après-guerre divisée en quatre secteurs d’Occupation alliés. Il doit répéter systématiquement son nom à tout le monde (La maîtresse du défunt l’appelant même Harry au lieu d’Holly à plusieurs reprises) et trouver des interprètes pour se faire comprendre en allemand et en russe. La boucle absurde se ferme (presque) sur ce plan (identique au premier) de cette femme revenant des obsèques de son homme, pour la seconde fois. Il y a une douce cruauté, qui est à l’image du personnage de Lime (Un trafiquant de Pénicilline) et permet au film de trouver une dimension singulière où les personnages semblent parfois réversibles, sympathiques et dangereux et où chaque rue renferme sa part d’ombre. La séquence de la grande roue, pour ne citer qu’elle, est un modèle du genre, à la fois posée et extrêmement tendue. A part ça, on ne parle jamais des menus DVD mais celui-ci est sublime, l’un des plus beaux que j’ai pu voir, il annonce tout le film tout en en préservant le mystère et graphiquement c’est une merveille. Comme le film. Bref, claque en deux temps, mais grosse claque quand même. Hâte de me payer le blu ray.

Lost – ABC (2004/2010)

l1L’appel de l’île.

   9.5   Cette nuit, j’ai rêvé de Lost. Ce n’est évidemment pas une première, mais c’est la première fois que ça me réveille (Mon souvenir est trop flou pour en parler, désolé) puis m’empêche de me rendormir. Du coup, j’y repensais, éveillé. Lost a changé ma vie. Elle a fait naître mon amour des séries. Elle m’a fait aimer le surnaturel, au sens large du terme. Elle est parvenue à combiner sans m’ennuyer ce que ne se combine pas : Flashbacks, flashforwards, flashsideways. Passé, futur, présent. On vibre Lost ou on ne vibre pas Lost, c’est aussi simple que cela. C’est probablement la seule chose aujourd’hui que je ne j’ai jamais revue et que je rêve de revoir, depuis qu’elle s’en est allé il y a sept ans. Et d’un autre côté, je ne suis pas certain que je refranchirai le pas un jour. Peur de l’addiction foudroyante. Crainte de me perdre à nouveau dans ses méandres émotionnels desquelles rien ne peut oser troubler. Je sais qu’avec n’importe quelle autre série il est possible de maîtriser son rythme de visionnage, mais pas Lost. Si j’étais sûr de pouvoir revoir ne serait-ce que deux/trois épisodes par semaine je m’y replongerai illico mais je suis persuadé que c’est impossible. Pas en ayant les 121 épisodes sous la main. On a trop souffert jadis pour réitérer l’exploit de la dégustation. Bref j’ai l’impression qu’écrire sur Lost c’est déjà braver le col d’une montagne, ne serait-ce que dans les apparences pompières que chaque mot semble acquérir. Mais écrire sur Lost c’est comme se lancer sur Mozart, Bergman, Proust ou Delacroix, c’est délicat. Et je suis très sérieux. Lost, c’est l’œuvre-monde qui ne laisse place à rien d’autre. Possessive, libératoire, maternelle. La routine, la passion, le refuge. On s’y sent bien, on y souffre, on en rêve, on en tremble, on s’en rend malade. S’y côtoient génie pur et maladresses, sidération et ridicule, envolées stratosphériques et embourbements emphatiques. C’est une série qui tente constamment. Qui est en perpétuelle évolution d’un épisode à l’autre, d’une saison à l’autre. La mécanique de l’île comme il existe la mécanique des roches. Une série qui a fait de son médium une quête méta qu’on ne pourra jamais égaler. C’est la naissance et la mort ; Toute une vie et l’expérimentation du néant. L’île-monde au sein de laquelle Jack, Kate, John, Sawyer, Juliette, Charly, Sun, mais aussi Desmond, Ben, Sayid et tant d’autres ont échoué, vécu, péri. Six années durant. Notre famille, soudée, disloquée. Un début, une fin. Des questions, des larmes. J’ai bien conscience de l’ahurissement que doit provoquer chez certain cet élan mélancolico-enthousiaste et pourtant je suis loin d’être le plus dingue de Lost, puisque j’en ai oublié nombre de ses tiroirs, je ne l’ai jamais revu, encore moins décortiqué. Un jour promis, j’y reviendrai de façon plus exhaustive. Qui sait, peut-être que je me relancerai dans cette folle aventure. On n’a pas fini de se perdre dans le labyrinthe lostien.

Ten Skies – James Benning – 2004

coloriage-vice-versa-13819Là-haut.

   8.3   Le dernier ciel s’ouvre dans une semi pénombre, on ne sait pas s’il s’agit du soir ou de l’aube. Mais le bleu s’en va, les nuages de la nuit prennent le pouvoir, les sons de la nuit aussi. Le ciel de jour devient ciel de nuit. Mieux, ce ciel saisi dans son accablante réalité devient pictural, une toile qui serait peinte au fusain. On ne voit bientôt plus le plan d’un ciel mais une peinture de ciel. Comme un océan dans l’obscurité, qui dévoilerait dans l’ombre ses ondulations, son ressac, immobiles. C’est Van Gogh qui croise Turner. Ce dernier plan m’a achevé. D’autant plus qu’il s’agit du plus « statique » à l’œil nu, celui qui semble s’étirer à l’infini pour lequel rien hormis la nuit semble perturber. C’est celui devant lequel on pourrait s’endormir, rêver, croiser le jour et la nuit, nuages et vagues, aube et tombée de la nuit, photo et peinture, vrai et faux puis se réveiller dans l’éternité. Mais c’est aussi l’un des seuls ciels où la présence humaine est mise entre parenthèses.

     Ten Skies c’est donc dix ciels, dix minutes chacun – Procédé similaire à celui opéré pour 13 Lakes, réalisé par James Benning la même année. Dans chacun de ces ciels l’Homme n’est jamais loin, au détour d’un bruit, d’une fumée, d’une trace. Un avion peut ici s’en aller sortir par la gauche du cadre de manière aussi fugitive et mystérieuse qu’on ne l’a pas vu entrer – Chez Benning chacun voit ce qu’il veut/peut voir donc le On a forcément valeur de Je. Un moment, une épaisse fumée de cheminée s’échappe violemment du bas du cadre, accompagné par un tonitruant bruit de machines – Une centrale nucléaire ? Le ciel est contaminé. Les gigantesques volutes emplissent le cadre, sans la pause qui créait le rythme de celle qui fermera plus tard Ruhr. Il n’y a d’autre bruit que le vacarme, d’autre image que cette terrifiante fumée blanche. Le ciel bleu au fond n’est plus qu’un souvenir.

     C’est dans les ciels les plus neutres qu’on entend parfois des voix, discussions lointaines ou cris indistincts. Les plus impressionnants sont ceux entendu ici, dans la continuité de coups de feu qui se répètent sans cesse. Des cris d’enfants probablement, qui jouent à faire la guerre avec des pétards à moins que ce soit une véritable apocalypse qui surgit hors-champ. Le ciel, lui, est gris, figé, imperturbable et donc hyper angoissant, il participe à ce doute, ce jeu d’enfants ou cette odeur de jugement dernier. Un moment donné, le soleil creuse sa présence au travers d’épais nuages. Il veut se montrer, s’immiscer entre eux, c’est une bagarre. On décèle parmi cet amas informe la figure d’un ourson qui disparait aussitôt qu’il passe devant l’astre lumineux. L’ours s’est fait dévorer. Vengeance du soleil, éphémère, puisque peu à peu les nuages se noircissent, se durcissent. Le soleil à son tour s’est fait manger. Dix minutes pour tout transformer. C’est l’impression que laisse chacun de ces plans fixes qui paraissent parfois mobiles, l’image est remplacée par une autre en une fraction comme une éternité sans cesse renouvelée. C’est beau et terrifiant. Hypnotique et troublant. 

Apnée – Jean-Christophe Meurisse – 2016

30Quand je pense qu’on va vieillir ensemble.

   5.6   Histoire de citer à foison, on pourrait grossièrement dire qu’Apnée est un croisement improbable entre La fille du 14 juillet, Du soleil pour les gueux, Near death experience et Buffet froid. On y ressent l’élan joyeusement anar d’un Peretjatko, la poésie solaire et ses grands espaces d’un Guiraudie, le voyage politico-burlesque façon Délépine & Kervern, l’absurde sous saynètes de road-movie d’un Blier. Dans la première scène, trois larrons déterminés – Une femme et deux hommes – débarquent dans une mairie vêtus chacun d’une robe de mariée, avec la volonté… de se marier. Tous les trois. Le dialogue avec le maire, qui va littéralement péter un câble, est hilarant. La séquence suivante et son générique d’ouverture nous propulse sur la glace : Trois patineurs nus et masqués enchainent les figures acrobatiques sous les violons tonitruants du Presto de L’été de Vivaldi – Le générique final nous apprendra qu’ils étaient toutefois doublés, dommage, j’ai cru en leur talent de danseurs sur glace, d’autant qu’on les retrouve avec les mêmes masques un peu plus tard lors d’un braquage aussi nul que génial. Plus tard, ils dévaleront les routes corses à bord de quads, feront le portrait d’un postier rondouillard, délivreront le Christ de sa croix, croiseront une autruche dans un supermarché, danseront sur La Compagnie Créole et feront du catch nus. Avant cela ils auront tenté de s’accommoder à la société : Rdv chez le banquier pour présenter leur projet de création d’un parc d’attraction (à Marnes-La-Vallée!), visite d’un 18m² étouffant et cours d’entretien à l’embauche (La meilleure scène du film, qui semble s’étirer à l’infini, Thomas Scimeca y est prodigieux). Vers le milieu, il y a cette séquence anthologique de repas chez des vieux qu’ils choisissent pour être leurs parents. Trop longue mais tellement folle, convoquant aussi bien Les valseuses, Le charme discret de la bourgeoisie ou C’est arrivé près de chez vous. On passe donc du coq à l’âne en permanence, pour le meilleur (le bain commun dans une baignoire de magasin donnant sur la rue, dans laquelle ils évoquent leurs positions sexuelles préférées) et pour le pire (L’enfant à l’école, grand moment de gêne) donc du rire franc à l’ennui poli. C’est osé jusque dans cette fin qui semble reprendre Electroma et Le sacrifice. C’est bancal comme souvent avec ces films à saynètes/sketchs, pas toujours très inspiré (On sent qu’ils capitalisent des choses déjà tournées sur les planches) et même si ce n’est pas le désir des personnages, il manque un fil conducteur, aussi bien esthétique que romanesque, ce que parvient si bien à faire Tati. Ou Guiraudie, mais en moins abouti, fascinant et jubilatoire, malgré cette volonté de créer des personnages faire-valoir aux allures mythologiques (par leur verbe, leur nom, leur profession, leur simple posture, leur silence, un vêtement) qui permet de dépasser le strict cadre du road-movie égocentrique. Après, je pense qu’on peut adorer ou détester selon l’humeur. Personnellement, j’aime l’élan global tout en trouvant le film un peu raté dans l’ensemble. Mais ça fait vraiment plaisir de voir un objet aussi libre et givré, même si je retiens moins le film que le geste. Je ne connaissais pas la troupe des Chiens de Navarre (enfin seulement de nom) donc je découvre un humour bien particulier, qui semble en parti basé sur l’improvisation. Et tous trois ont une vraie personnalité, une gestuelle, un décalage à part entière. Ils m’ont bien fait marrer, Thomas Scimeca en tête, que j’avais déjà trouvé génial dans Inupiluk, de Sébastien Betbéder.

Moi, Daniel Blake (I, Daniel Blake) – Ken Loach – 2016

23Society Life.

   5.9   Ravi de revoir Loach, 80 printemps au compteur, revenir à un cinéma plus incisif (Que les récents plus légers et anecdotiques Jimmy’s hall et La part des anges) dans la veine de Sweet sixteen (son dernier beau film ?) avec un film dépouillé, éminemment actuel et totalement à charge du système administratif anglais – mais en fait européen. Le récit d’un charpentier, veuf, qui suite à un récent AVC doit batailler (contre un ennemi numérique) pour toucher ses indemnités d’invalidité puisque les médecins lui interdisent, dans l’immédiat, de retourner travailler. Le film est une succession de rencontres, agaçantes et salvatrices, d’absurdités en tout genre, pas toujours fait avec grande subtilité (mais l’ambiguïté, Loach, connait pas vraiment) mais avec une force de l’irritation qu’il est l’un des seuls à si bien maîtriser. Surtout, il me semble que le film, aussi chargé soit-il, fait toujours les bons choix, de distance, de durée, à l’image de cette fin qui aurait été atroce ailleurs et qui chez lui s’avère simple, brutale et entièrement dans la dynamique du reste de son film. De la même manière Moi, Daniel Blake n’aurait pu être qu’un catalogue de toutes les merdes qui peut t’arriver quand tu te bats avec Pole Emploi – Ou Job Center, en l’occurrence – mais Loach y insuffle des moments d’intimité d’une pureté sidérante (Tous les passages avec les enfants, notamment). Après, est-ce que le film méritait la palme ? Je n’en sais rien. Moi je lui aurais préféré plein d’autres trucs (Aquarius eut été un représentant plus adéquat, Elle un choix plus rock’n roll) mais je ne trouve pas scandaleux d’offrir la récompense à Loach pour le film qui représente le mieux son cinéma depuis Family Life. En tout cas, je préfère nettement cette palme aux deux dernières.

La fille inconnue – Luc & Jean-Pierre Dardenne – 2016

28L’invraisemblable vérité.

   7.2   Excellent cru Dardennien, comme souvent. Quelques réserves ci et là, notamment dans sa vocation à lester le récit donc les rebondissements, mais dans l’ensemble c’est vraiment beau et fort. Sans compter que La fille inconnue semble capitaliser sur la réussite du précédent, en cumulant les entrevues au pas de porte, les coups de téléphone, les déplacements circulaires. Si la quête s’en éloigne, les trajets opérés par Jenny ressemblent fortement (au moins dans l’intensité de leur combat) à ceux de Sandra, dans Deux jours, une nuit. J’aime beaucoup l’évolution de leur cinéma qu’on reconnait entre mille, depuis La promesse, alors qu’il a tendance d’une part à davantage jouer sur la parole mais aussi depuis trois films à centrer le récit sur une héroïne star. Adèle Haenel y est merveilleuse, comme Cotillard dans le précédent elle apporte son univers tout en campant l’héroïne dardenienne habituelle. J’aime aussi beaucoup l’idée que la fille inconnue du titre soit celle qui aurait été au premier plan chez eux il y a quinze ou vingt ans : ça crée une passerelle passionnante sur la mue de leur cinéma par la conscience de leur embourgeoisement, aussi guidé par ce glissement bankable que leurs nombreux prix ont précipité. Ce personnage, une jeune immigrée noire, n’est qu’un personnage hors champ, qu’on entend sonner avant de découvrir son visage sur des bandes d’enregistrement – elles-mêmes muettes. Cette culpabilité dans le déplacement de focalisation va donc intégrer le film dans sa diégèse puisqu’il sera question d’une jeune généraliste, récemment diplômée, qui ayant respecté le protocole à la lettre (et aussi pour donner l’exemple et/ou contredire le stagiaire qui l’accompagne) refuse d’ouvrir à cette fille inconnue après l’heure de fermeture. L’annonce de sa mort, le lendemain, crée un espace de trouble émotionnel, où la culpabilité rencontre la honte, où les remords enclenchent un processus de réparation (de son erreur) comme unique indicateur de pérennité ontologique autant que de restitution identitaire : Comme le titre l’indique, personne ne connaît le nom de cette demoiselle. Si à la fin, Jenny Davin reste le médecin qu’elle rêvait de devenir (Dont rien ne peut barrer la route tant ses journées, sa vie se résument en consultations répétées, jour et nuit, en cabinet et à domicile) c’est moins pour avoir rétabli l’ordre des choses (Et le meurtre en question est un véritable concours de circonstances malheureuses) que mis à profit son propre code d’honneur. Si les frères Dardenne s’acceptent aujourd’hui dans leur condition de cinéastes confortables, leur idéal se devait de tenter de donner vie au plus grand des laissés pour compte : Un personnage qui meurt sans qu’on l’ait vu. Ce n’était pas gagné. Et pourtant c’est magistralement réussi. Sans parler de la séquence « aveu » qui est, n’ayons pas peur des mots, un sommet déchirant dans leur œuvre tout entière, ni plus ni moins.

La rupture – Claude Chabrol – 1970

29Le monstre familial.

   6.0   Je ne suis pas un grand admirateur de Chabrol mais s’il y a bien une période durant laquelle je le trouve au meilleur de son inspiration, c’est bien celle couvrant la fin des années 60 et le début des années 70, de La femme infidèle aux Noces rouges, en gros. La rupture est le film qu’il réalise dans la foulée de son chef d’œuvre, Le boucher. Et c’est un film passionnant autant qu’il est un peu raté dans sa mécanique. Trop froid, trop à distance de ses personnages alors que le film a tout pour être franchement bouleversant : L’histoire d’une femme qui souhaite récupérer la garde absolue de son enfant face à un mari toxicomane et violent, protégé par sa famille, de riches bourgeois qui pensent avoir leur droit sur tout. Tout le début est fort, autant l’introduction d’une violence inouïe que la discussion, très belle, entre Stéphane Audran et son avocat dans un tram. Quand le film se permet de s’étirer de la sorte c’est très beau. Dès que Jean-Pierre Cassel entre en scène, l’espèce de machination qui l’accompagne (Il est engagé par les riches beaux-parents pour trouver La preuve qui permettra à la mère de se faire rejeter la garde par le juge) prend trop de place et brise l’élan dramatique en déroulant les coutures d’un scénario aussi visible qu’alambiqué. Et puis j’ai un problème avec certains points de l’interprétation, notamment le mari (Drouot) ou les vieilles joueuses de tarot. Ça pourrait parfois donner un truc barré à la Polanski mais ça ne prend vraiment jamais. Reste quelques belles séquences malgré tout. Et Michel Bouquet, toujours impeccable quand il s’agit de camper le monstre haut de gamme.

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