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Archives pour 22 mars, 2017

American Honey – Andrea Arnold – 2017

33Les herbes folles.

   7.5   Après un rdv manqué avec l’adaptation littéraire, sa version aussi soignée qu’elle était hermétique du roman d’Emily Brontë, Les hauts de Hurlevent, on retrouve Andrea Arnold à ses premières amours, entre Wasp et Fish Tank. Le premier était un implacable court métrage dans la veine du cinéma de Ken Loach à son plus incisif, une bombe dont American Honey, dans ses premiers instants, pourrait être le hors champ (de cette mère qui laisse ses gosses sur le trottoir pour aller draguer dans les cafés) avec ces enfants délaissés par des parents préférant passer leur temps à danser dans une fête champêtre. Et le second, Fish Tank, son chef d’œuvre, qui racontait l’émancipation d’une adolescente (par le hip-hop et son pincement pour le boyfiend de sa mère) dans une banlieue londonienne, où le chic de ces petites maisons résidentielles s’opposait à ces grands immeubles informes aux appartements miteux.

     American Honey se situe ouvertement dans la lignée de ces deux films, pourtant Andrea Arnold surprend encore : Elle s’en va tourner, pour la première fois, sur le sol américain, un road-movie au sens pur dans la mesure où l’on ne peut faire plus road-movie que ce voyage ininterrompu, d’un Etat vers un autre, dans une Amérique profonde, composite, bourgeoise ou white trash. Si American Honey suit essentiellement une jeune femme, Star (Prénom trouvé par ses vieux pour qui elle symbolisait l’étoile de la mort) c’est aussi pour permettre à la réalisatrice de faire ce voyage de découverte par procuration, d’être à la fois ce personnage puis tous les autres, une étrangère sur une terre à conquérir, aux richesses insondables. On y traverse des champs, des villes, des chemins de terre, des voies rapides, on fait escale dans des motels, une maison isolée, des quartiers résidentiels, un gisement pétrolier. Il y a un côté The Swimmer sur le bitume. Voire un côté RR, de Benning moins les trains. Ce qui n’est pas tout a fait vrai d’ailleurs puisqu’on en voit beaucoup, ces immenses trains de marchandises qui comme ce van bondé, serpentent et sillonnent le pays.

     Depuis sa sortie cannoise, où le film fut auréolé d’un Prix du jury, on a beaucoup craché sur sa longueur (2h42) et sur l’indigestion que provoquait cette fuite bruyante, répétitive aux élans scénaristiques un peu mince. C’est justement ce qui me fait l’adorer. Car il fallait que ça dure pour qu’en sorte étourdi, assourdi. Et il fallait qu’il y ait des trous, des embrasures qui s’ouvrent sur d’autres sans vraiment se fermer, des envolées hypnotiques pour que le film donne l’impression d’être en train de se faire, de voyager lui aussi, aux côtés de sa bande de désœuvrés. Si bien qu’on voudrait qu’il ne s’arrête plus. J’imagine que ça peut très vite pour certains devenir une épreuve mais si l’on accepte son tempo et sa démesure c’est un film dans lequel on se sent bien, aussi âpre et trash soit-il.

     Etrange donc comme la presse peut aduler un film et en rejeter un autre qui navigue pourtant dans les mêmes eaux. Cette même frange qui jubilait pour Kids ou Spring Breakers et qui va repousser en bloc American Honey. Alors oui, on peut se dire qu’il lorgne aussi du côté de Divines, mais son dessein n’est pas le même, il ne s’agit plus de créer une virtuosité factice, certes le film est virtuose, à sa manière, mais toujours au profit de ses personnages, sa façon de les filmer, de les caresser du regard – chère au cinéma Clarkien. On verra ce qu’on en retiendra dans quelques années, s’il était une parenthèse audacieuse mais un peu solitaire, ou s’il laissera l’empreinte que peuvent avoir laissé les films de Larry Clark et Harmony Korine.

     Quoiqu’il en soit, j’aime qu’American Honey ne tombe jamais dans les pièges qui sont ouvertement dressés devant lui mais se renouvelle constamment, avance au rythme de cette petite bande, aux libertés de façade, entravées par une sorte de maquerelle assez difficile à identifier. Le film ne plonge aucunement dans une facilité médiocre et évite tous les écueils possibles, notamment scénaristiques, que l’association road-movie/love story convoque forcément. A vouloir capter le moindre mouvement jusqu’à l’épuisement, American Honey me rappelle aussi beaucoup le superbe Victoria, de Sébastien Schipper. Car si le film aime ses personnages, il en fait des portraits passagers, éphémères. Ils sont brossés relativement superficiellement, puisque c’est leur corps qui raconte plus que leur passé, leur histoire. On finit par connaitre chacun par leurs mouvements, la façon qu’ils ont d’investir le cadre, ainsi que dans leurs petites manies qui leur permet d’exister uniquement dans l’énergie (tous très différente) qu’ils projettent.

     Je n’ai qu’un regret : Ce qui manque à American Honey pour être le grand film qu’il aurait mérité d’être c’est son refus du film communiste – Ce qu’un film comme Wassup rockers réussissait à merveille. A trop vouloir suivre le récit initiatique (Star est quasi de chaque plan) le film oubli que son atout primordial c’est le groupe. American Honey aurait dû utiliser ce glissement parfait, de l’individu vers le collectif, qu’il trouve parfois (trop brièvement) à l’intérieur du van ou lors du feu de camp final. D’autant qu’il se ferme sur un générique merveilleux et inédit puisqu’on cite les noms de ceux qui ont fait le film (Acteurs et techniciens) sans citer ce qu’ils sont dedans, comme s’ils étaient tous à égalité. Andrea Arnold comprise, puisque son nom se perd au sein des autres. Très belle idée qui aurait mérité d’être illustrée dans le film tout entier.

Loin du paradis (Far from heaven) – Todd Haynes – 2003

24Vernis craquelé.

   9.0   Je n’ai à ce jour vu que trois films de Todd Haynes, trois joyaux qui me certifient qu’il fait partie de mes cinéastes en activité préférés. A l’instar d’Ira Sachs, Richard Linklater, Kelly Reichardt ou James Gray (Pour ne citer qu’une tranche américaine) j’ai la sensation qu’il ne pourra jamais me décevoir. Faudrait tout de même que je jette un œil du côté de ses biopic musicaux.

     De ces trois merveilles, qui chacune à leur rythme et selon leurs codes, revisitent le mélo hollywoodien, Far from heaven est sans doute le plus riche esthétiquement, le plus abouti dans ses contrastes, le plus structuré dans son approche fond et forme : Mise en scène quasi autiste calquée sur le monde qu’elle dépeint, dont les insolentes perfections symbolisent déjà son effondrement. A ce titre, la partition de Bernstein (Assez semblable à celle qui ornera Mildred Pierce et Carol, sous le génie de Burwell) épouse le film comme si elle en était un rouage fondamental.

     Si on devait garder une image de Loin du paradis, une fulgurance lumineuse au sein de cet environnement aliéné, ce serait ces superbes couleurs offertes par ce firmament automnal. Au cinéma, nous n’avions jamais vu un tel éclat – Des arbres d’un rouge si vif, autant de feuilles mortes, un ciel aussi pesant puisque invisible. Espace hors du temps que chaque costume vient célébrer comme un écrin tout à tour doux et menaçant. Visuellement, le film est étourdissant.

     Une maison résidentielle parmi mille autre sera le témoin jusqu’au-boutiste de cette façade qui se fissure, de ce dérèglement méprisé et condamné : Un père de famille lutte contre des pulsions homosexuelles quand son épouse, parfaite femme au foyer, fait la rencontre d’un jardinier noir (Le fils de celui dont ils s’étaient attitrés les services depuis plusieurs années) jusqu’à éprouver des désirs semblables à ses premiers émois adolescents. Dans une Amérique puritaine et raciste, avouons que ça dénote.

     Il y a déjà quelque chose de plutôt insolite dans ce portrait de femme, sa manière de concevoir le monde, qui va autant à l’encontre de ses collègues housewifes, qui racontent leur vie sexuelle quand elle ne fait que les écouter, que d’un mode de vie unilatéralement retranché – On sent une force invisible qui essaie d’extirper Cathy Whitaker de sa condition, jusque dans cette scène pivot où au lieu d’attendre le retour de son mari, elle décide de lui apporter son dîner au travail.

     Lors d’une balade dans une exposition, Cathy peut aborder sans à priori l’homme noir qu’elle avait croisé quelques jours plus tôt, ce bien qu’il ne s’érige plus devant elle en qualité de jardinier. Son obsession des apparences est moins développée que celle de ces femmes qui dès lors la regarderont comme étant celle qui adresse la parole aux noirs. Elle peut s’extasier devant une toile de Miro sans trop savoir pourquoi elle l’aime tant. Ce sur quoi lui répond que l’art abstrait prend le relais de l’art religieux en ce sens que la quête divine ne s’incarne plus qu’en formes et en couleurs. Tout le film pourrait se résumer dans cet échange.

     Malgré son apparente maitrise quasi autiste, Loin du paradis émerveille dans chacune de ses trajectoires, un dialogue, une confession, un regard. Les nombreux enchainements en fondus eux-mêmes sont somptueux. On se croirait chez Douglas Sirk et si l’hommage est assez évident (Jusqu’au titre qui rappelle celui de l’un de ses plus beaux films : All that heaven allows) il y a dedans ainsi que dans les deux autres films suscités une respiration qui tient entièrement aux choix de Todd Haynes.

     Au départ, pourtant, on doute. Les intentions sont un peu trop claires, mais imperceptiblement le film s’emballe, chaque séquence outre sa parfaite construction dévoile ses richesses, les couleurs, la lumière, le jeu des acteurs. Cathy et son mari, Cathy et le jardinier, Cathy et sa meilleure amie, chaque scène est un tableau, minutieux et complexe, en intérieur comme en extérieur. Et le film s’offre parfois entièrement : Des instants déchirants comme ce mari s’effondrant devant ses enfants, cette femme dévasté sur son lit subissant probablement le chagrin d’amour de sa vie.

     C’est que le film n’est pas tendre avec les portraits de son entourage, de ce monde recroquevillé dans le culte des apparences, refusant les écarts marginaux, crachant sur les envolées instinctives et passionnelles des autres. Il fait un bien fou de voir ces deux êtres s’ériger contre cette vie réglée sans désir, malgré les embuches qui se dressent sur leur parcours et dans leur conscience que ce monde froid a déjà souillé, mais pas suffisamment pour qu’ils ne s’animent plus d’un feu ardent, dans la fuite et l’affirmation ou le simple espoir d’une vie plus juste.


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