The Lost City of Z – James Gray – 2017

LCOZ_5066.CR2The dreams hunter.

   8.5   Les films de James Gray ont toujours eu des allures de fresques opératiques, aussi intimistes soient-elles. D’abord au cours de ces grands mélos familiaux saisis sous l’angle du polar, puis dans ce virage romance avec Two lovers ou cette apparente parenthèse historique que constitua The immigrant. Doux virage et imposante parenthèse qui se lovaient déjà idéalement dans la filmographie d’un cinéaste aussi méticuleux que solitaire.

     Avec The Lost City of Z, dont on entend parler depuis près de dix ans, Gray aurait-il changé vraiment de cap ? En racontant le destin d’un officier britannique (Percy Fawcett) chargé de cartographier les frontières entre la Bolivie et le Brésil dans la jungle amazonienne du début du XXe siècle, qui se prend de passion pour l’exploration en découvrant les vestiges d’une civilisation perdue, tous les curseurs du film d’aventures, du voyage mental ou du trip fiévreux semblaient au vert. Gray étant un auteur difficile à identifier, à mettre dans une case, on pouvait donc s’attendre à tout. Et l’obsession de Percy Fawcett correspond assez bien au cinéma de l’auteur : Complexe et raisonné, classique et torturé.

     Point de récit à la Indiana Jones, pourtant, ni de trip à la Aguirre ou de cauchemar à la Apocalypse now, The Lost City of Z ressemble davantage à un croisement batard, bancal et merveilleux entre The thin red line, Tess et Heaven’s gate. De Cimino j’aurais même tendance à le rapprocher, dans son étonnante construction, de Voyage au bout de l’enfer. Le film s’ouvre d’ailleurs sur une séquence de chasse au cerf – Qui peut tout aussi bien rappeler deux autres ouvertures de films aussi épiques qu’intimes : Apocalypto (Le tapir) ou Le dernier des mohicans (Le wapiti).

     Il y a cet élan incroyablement romanesque là-dedans, notamment de par sa temporalité puisque le récit occupe deux décennies et est entrecoupé d’ellipses tonitruantes qui giclent quand on les attend le moins. Et si la jungle est l’élément moteur, c’est l’ambivalence du récit qui surprend, jonglant entre l’Amazonie et l’Angleterre, dans une esthétique de la continuité, comme pour faire résonner l’un dans l’autre et vice-versa, puisque c’est aussi ce qui anime en continu le personnage : La famille et le rêve. Et le terrible choix qui en découle.

     Parfaitement ancré dans la thématique du cinéma Gray, Percy Fawcett est ce fils dont le nom est sali par un paternel déchu dont la faute restera mystérieuse, mais aussi ce père qui ne verra pas grandir (voire naître) ses enfants pour préserver sa cause, ses convictions, son rêve : La quête d’une civilisation perdue entre la Bolivie et le Brésil, cette fameuse cité Z. Jusqu’à ce que père et fils, vieilli et grandi, soient réunis dans un dernier voyage, somptueux, ultime aux confins d’un enfer convoité.

     Il serait tentant et d’aucuns l’ont très bien signalé, d’évoquer la dimension méta qui règne dans ce voyage chaotique, tout en va-et-vient informes, qui pourrait bien entendu se rapprocher du rapport qu’entretient James Gray avec le cinéma, ses difficultés de production et de tournage, lui qui a toujours œuvré loin des grands studios formatés. C’est ainsi que The Lost City of Z peut être envisagé : Un film malade, mais grand, instable mais fascinant, en tout cas nettement plus stimulant que Silence, le gros machin de Scorsese sorti quelques semaines avant lui.

     Le crescendo est la force du film. Mais ce n’est pas un crescendo ordinaire, qui serait guidé par l’action, l’outrance des rebondissements et un scénario en entonnoir, c’est un crescendo émotionnel, à la fois immobile et indiscernable. Difficile de se rappeler si telle séquence est longue ou trop courte, si un voyage est plus imposant qu’un autre, si une ellipse est plus brutale, difficile aussi de relier une scène en particulier à une temporalité distincte. Le grand tour de force du film est d’avoir rendu passionnant ces séquences d’entre-deux voyages, aussi bien celles qui relèvent de l’intimité du couple que les discussions d’assemblée.

     Une chose est certaine, que l’on soit ou non dans la jungle, tout converge vers la jungle. La brillante séquence dans les tranchées de la Somme aurait pu être un banal passage obligé scénaristique pour comprendre la transition, marquer la durée qui sépare les deux voyages, mais elle existe simplement pour faire éclater une rencontre magique avec une voyante, qui nous ramène avec Percy dans la forêt. Plus le film avance plus cette convergence devient abstraite pour culminer dans un ultime plan absolument incroyable. Darius Khondji et son image (trop ?) dorée aura su conférer une teinte cotonneuse, proche du rêve, au voyage mental de Percy et à la réalisation magistral de James Gray.

     Puisque c’est Nina, la femme de Percy, qui habite ce dernier plan qui l’engloutit ou plutôt l’accueille miraculeusement de façon à créer une sublime réunion poétique, il faut dire combien c’est un beau personnage qui accompagne sans cesse son homme, dans ses voyages malgré les années qui vont le tenir éloigné d’elle et de sa famille. J’en profite pour dire que je trouve chacun des acteurs épatants, autant Charlie Hunnam et Sienna Miller dans les rôles titres, que les plus secondaires, à l’image d’un Robert Pattinson méconnaissable et hyper convaincant.

     Si l’on est loin des délires Herzogien on peut en retrouver certains motifs, dans l’engloutissement comme dans sa dimension quasi anti-naturaliste (à aucun moment il ne s’agit, sans doute aussi par faute de moyens, de retranscrire une certaine idée de l’attente ou l’épuisement) mais surtout de faire évoluer ce déplacement sous le seul angle du regard de Percy, que plus rien n’arrête, pas même le départ de son guide indien dont il préférera se réjouir qu’il les a mené jusque là. Toutefois, cette séquence d’opéra amazonien évoque largement Fitzcarraldo.

     The Lost City of Z est un film dense, une épopée incroyable qui aurait sûrement mérité une ou deux heures supplémentaires, ce même si la frustration qu’elle exhale quasi en permanence joue en sa faveur. J’étais méfiant pourtant. J’avais l’impression que le projet était trop grand pour Gray, lui qui m’avait déjà semblé un peu sage dans son précédent film, qui embrassait plus large. Quel bonheur de le retrouver à ce niveau d’inspiration.

4 commentaires à “The Lost City of Z – James Gray – 2017”


  1. 0 Nikola 3 avr 2017 à 19:14

    Comme toujours, le film de Gray est passionnant dans ses thématiques, dans son approche à contre courant (de la rivière ?) du genre… et pourtant je trouve la mise en scène tellement amidonnée. C’est un film sur le choix entre la vocation, la passion, et les responsabilités de la paternité. Et l’impression qu’en fait Gray a choisi son camp. Je ne peux m’empêcher que son film a quelque chose de pantouflard. Les scènes avec son fils sont terriblement lourdes alors que j’ai le sentiment qu’elles devraient être le coeur du film. Le dernier plan est génial, mais encore faut il que Gray succombe comme les autres aux cartons explicatifs qui ruinent sa force. Bref, très déçu, mais ce n’est pas rien non plus.

  2. 1 silencio 4 avr 2017 à 11:50

    Je ne suis pas d’accord mais je comprends. Aussi car c’est quelque chose (cette idée de choix) qui parcours tout le cinéma de Gray depuis Little Odessa, autant de manière diégétique que dans son approche formelle, et que du coup je trouve extrêmement passionnante. On peut même dire que The Lost city of Z est un peu l’antithèse de fond, de Two Lovers et We own the night, au niveau de sa fin surtout. J’ai l’impression que Gray est un grand cinéaste classique mais qui n’est pas « né » dans la meilleure époque pour être compris et/ou partagé, un peu comme Cimino et Friedkin n’étaient eux pas assez classiques pour être reconnu à leur juste valeur à l’époque où ils se sont englués dans des projets fous.
    Après il faut aussi prendre en compte le fait que Gray n’a sans doute pas eu toutes les cartes et tout le budjet en main pour faire excactement ce qu’il voulait faire – Le film parait vraiment tronqué ou bizarrement découpé parfois. Une sorte de chef d’œuvre raté à mes yeux. Ce qui est déjà archi énorme, bien entendu.
    En tout cas, ça fait plaisir d’échanger de la sorte avec vous.

  3. 2 Nikola 4 avr 2017 à 12:13

    Oui j’aimerais être d’accord avec vous… Mais pour moi ce n’est pas tant une question de classicisme vs académisme. Je trouve tjrs le cinéaste très surconscient de ce qu’il trouve et le résultat m’a semblé être anesthésié par les intentions louables. Oui, il y a un problème de production manifeste. J’ai bizarrement l’impression que le film aurait du être plus gros pour être au final plus intime. Là c’est un film « du milieu » où tout est moyen… j »exagère le score est superbe et la fin très émouvante (mais je ne supporte plus les films photographiés par Darius Khondji, la première séquence,n la chasse à cour – est ignoble à mes yeux). A revoir ceci dit tant le film me semble riche.
    Merci .-)

  4. 3 silencio 5 avr 2017 à 13:03

    Je me répète, mais je comprends. Et d’autant plus sur le grief Darius Khondji, on est d’accord ce n’est plus possible. Enfin disons que la photo moutarde inutile c’était chez Jeunet y a 20 ans, ça e fait mal de retrouver ça chez Gray, qui n’en a absolument pas besoin : J’ai revu La nuit nous appartient la semaine dernière, la photo est sublime. Pour le reste, oui, le film aurait mérité une heure de plus, minimum, pour ne serait-ce que tutoyer les chefs d’œuvres auxquels on le compare. Il lui manque du gras, de la folie, même si je le répète je trouve que ça sied bien à Gray, in fine, cette retenue.

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