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Archives pour 27 février, 2018

La bonne année – Claude Lelouch – 1973

15. La bonne année - Claude Lelouch - 1973L’amour dérobé.

   8.0   Brillant. Le plus beau film de Lelouch, en ce qui me concerne, sur la dizaine vue à ce jour. C’est une sorte d’état de grâce permanent, miraculeux. Une histoire de vol et une histoire d’amour en symbiose totale, qui se dévorent tour à tour l’une et l’autre, sans jamais vraiment se déliter ni l’une ni l’autre. Parait que Friedkin adore. Et que Kubrick le passait souvent à ses acteurs avant ses tournages. La classe.

     L’ouverture fait pourtant craindre le pire puisque La bonne année s’ouvre sur le final d’Un homme et une femme, sur le quai de gare, recrachée telle quelle. Shabadabada compris. C’était presque éliminatoire d’entrée mais Lelouch se rattrape aussitôt : Générique, le film était en réalité projeté dans une prison où il y est copieusement sifflé. Sur ce, Lino Ventura apparait. On oublie Anouk Aimée et Jean-Louis Trintignant, c’est une nouvelle histoire qui démarre.

     Le premier quart d’heure est en noir et blanc. On est en 1973 et Lino écope d’une remise de peine maquillée. On apprendra plus tard qu’on le laissait sortir en espérant qu’il retrouve son complice toujours en fuite. Il ira rejoindre sa bien-aimée mais verra qu’un autre homme a pris sa place. C’est alors que la couleur fait son apparition. On est en 1966 et on comprend qu’on va assister aux préparatifs du casse qui fera très probablement arrêter Lino.

     Lelouch filme ça avec rigueur et minutie. Il prend son temps, on a presque la sensation d’être dans un Melville. Mais il va très vite troquer le dispositif du braquage pour tenter une embardée romantique, entre Lino Ventura et Françoise Fabian (au sommet de sa beauté) qui joue l’antiquaire voisine de la bijouterie visée. Je te vois venir. Tu penses que l’histoire d’amour va contaminer la réussite du casse et condamner Lino. Bah même pas. Si ce n’est que ça humanise le personnage, le détache de son objectif, le rend soudain vulnérable alors qu’il paraissait méthodique, l’idylle n’est pas l’argument du fiasco. Dans le récit tout du moins. Mais elle l’est d’un point de vue théorique : C’est le polar qui perd, l’histoire d’amour qui gagne. On est bien chez Lelouch.

     Obnubilé par le fait de ne pas quitter le bijoutier pendant deux minutes et treize secondes (tandis que son complice file diamants en mains pour San Remo) Lino oublie que les issues de l’établissement se bloquent dès l’instant que le coffre-fort reste ouvert plus de deux minutes. Ça se joue sur rien. Et Lino joue magnifiquement la résignation. Autant que le bijoutier est merveilleux d’opportunisme glaçant, dans un premier temps, de sadisme gêné (un mélange de peur et d’admiration) à l’instant du fiasco de son agresseur. Tous les acteurs sont extraordinaires ici, de toute façon.

     Il y a tout un tas de moments géniaux, à l’image de ce plan (hélico, on suppose) qui suit l’itinéraire des braqueurs en bagnole de la bijouterie au port. Plan d’autant plus beau et osé qu’il met en scène une simple répétition. C’est l’unique scène d’action du film et ce n’est qu’un entrainement. J’adore quand on filme les répétitions de casse dans les films, je m’en rends compte. J’ai un super souvenir du film de Leconte, avec Lanvin et Giraudeau, Les spécialistes, notamment cette scène où ils tentent de passer, en voiture, entre deux bidons pour simuler les étroites cloisons d’une ruelle.

     Il y a plein d’autres trouvailles comme ces cartons faisant défiler les années sur fond noir avec en fond sonore les conversations parloir de Ventura et Fabian. Des ruptures de rythme hyper casse-gueule – Il y a mille façons de sortir du film, mais on ne veut pourtant pas en sortir. Ainsi que de nombreuses versions mentales alternatives de certaines scènes : Belles car Lelouch n’en abuse pas. Il y a aussi ces trois superbes plans de bascule sur l’attente d’un taxi. Ainsi qu’un bouleversant échange de regards final. Et trois dialogues, immenses, merveilleux, quasi hors du récit, entre elle et lui, au restaurant, dans la rue, au lit. Dotés chaque fois de plans à rallonge, comme pour les unir contre tout.

Les quatre soeurs – Claude Lanzmann – 2018

16. Les quatre soeurs - Claude Lanzmann - 2018« Le soleil brillera sur moi »

   7.5   Il s’agit d’un cinquième complément de programme à son Shoah (1985) Lanzmann ayant choisi de monter quatre témoignages de rescapées des camps, comme il l’avait fait avec Maurice Rossel dans Un vivant qui passe (1997), avec Yehuda Lerner dans Sobibor, 14 octobre 1943, 16 heures (2001), avec Jan Karski dans Le rapport Karski (2010) et celui que je n’ai pas encore vu : avec Benjamin Murmelstein, dans Le dernier des injustes (2013).

     La première partie, intitulée Le serment d’Hippocrate, la plus longue des quatre (90 minutes) s’intéresse au récit de Ruth Elias, jeune tchécoslovaque de 17 ans, déportée à Theresienstadt, survivante par somme de coïncidences, ayant perdu toute sa famille à Auschwitz. Lanzmann lui laisse entièrement la parole, c’est à peine s’il intervient pour poser des questions comme il le faisait régulièrement, parfois durement et crûment, lors des nombreux témoignages moins imposants de Shoah. C’est que Ruth Elias a jadis écrit dans ses mémoires « Triumph of Hope » ce qu’elle raconte ici, face caméra. Car écrire, c’est ce qui lui a permis de survivre, dit-elle. Et il est évident qu’il faut beaucoup de recul et d’habitude à retranscrire ses souvenirs pour ne pas se laisser submerger tant c’est souvent insoutenable et raconté dans les moindres détails. La carte du père, les autres femmes enceintes à ses côtés, son bébé – le seul moment où elle ne parviendra pas à retenir ses larmes. Ce témoignage est surtout l’occasion de raconter ce qu’on a peu entendu : Ruth Elias a d’abord été heureuse de sa déportation puisqu’elle y retrouvait son amoureux. Avant les issues que l’on sait, évidemment. C’est donc un témoignage fort, qui permet une fois de plus de constater qu’il était impossible de s’attendre à ça. Elle raconte aussi combien la musique (l’accordéon, surtout, dont elle rejouera pour l’interview l’une des chansons qu’elle entonnait dans les camps) et la cuisine l’ont sauvée.

     Le deuxième segment se penche sur le récit d’Ada Lichtman, cracovienne déportée dans le camp de Sobibor, dans lequel elle perdra son père et son mari, avant d’en réchapper dans l’évasion d’Octobre 1943. On peut déjà faire des ponts avec le récit précédent : Le fétichisme de l’accordéon, déjà, qu’on remplace ici par des poupées. Dans les deux cas, c’est une obsession née des camps de la mort, la matérialisation du souvenir, dont on ne peut se défaire. Ada raconte avoir été tourmenté par la vision de ces poupées par centaines qui étaient arrachées aux mains des enfants juifs et qu’elle devait, avec d’autres femmes, remettre en état et vêtir de vêtements retrouvés, pour les progénitures des soldats SS. Impensable, lui lâche Lanzmann. Aussi impensable que d’être dans un camp de la mort, lui répond t-elle. Quant à la terreur Josef Mengele (qui intervenait dans presque chacun des souvenirs de Ruth Elias) c’est ici un certain Wagner qui le remplace. Welfen (Le loup) comme les déportés le surnommaient entre eux, avoue Ada Lichtman. Ils n’étaient pas tous méchants, il y avait même des gentils, reconnaît-elle, mais il y avait des Wagner. La puce joyeuse du titre de cette seconde partie fait référence à l’écriteau qui surplombait la maison des allemands dans le camp de Sobibor.

     Le troisième segment donne la parole à une polonaise de Lodz, Paula Biren, parquée dans le ghetto Baluty, l’un des trois quartiers délabrés de la ville, avant sa déportation à Auschwitz. Contrairement aux deux autres parties, Lanzmann entretient un vrai dialogue avec elle, d’abord sur une plage puis chez elle, la poussant parfois dans ses retranchements (comme il lui arrivait de le faire dans Shoah) tant il sent de la gêne et de la retenue à raconter ce qu’elle a vu, vécu, ou entendu. Il interroge aussi sa propre culpabilité dans la mesure où c’est sans doute d’avoir « travaillé » pour les allemands (elle y faisait des manteaux pour les soldats de la Wehrmacht) qui permet sa présence aujourd’hui. Elle avouera qu’elle s’est longtemps sentie coupable de vivre au détriment des autres, sa famille comprise. Avant d’admettre qu’elle n’avait d’autre choix que celui de se suicider, ce que beaucoup faisaient. Ce segment a la particularité d’être accompagné de photos d’archives du ghetto de Lodz.

     Enfin, Lanzmann écoute Hanna Marton, transylvanienne de Cluj, qui fit partie d’un convoi sauvage de 1684 juifs vers la Suisse, qui devait échapper à une mort certaine grâce aux tractations financières menées par le président du Comité de sauvetage, Rudolf Kastner. Improbable Arche de Noé qui ne relevait finalement que d’une négociation d’argent avec Adolf Eichmann, haut fonctionnaire nazi. 1684 juifs allaient être savamment répertoriés dans des listes et sauvés quand 450.000 autres seraient gazés à Birkenau. Le début de ce témoignage est entrecoupé d’images de la ville de Cluj.

     Quatre témoignages essentiels, donc. Mais je continue de me poser des questions. Non pas sur l’utilité de la retranscription, mais sur le pourquoi de ces retranscriptions aujourd’hui, en 2018, puisque ce sont clairement des « chutes » de Shoah, non montées à l’époque du fait de leur longueur. Comment des témoignages aussi importants ont-ils pu rester dans l’ombre depuis plus de trente ans ?


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