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Archives pour 30 mars, 2018

Les garçons sauvages – Bertrand Mandico – 2018

17. Les garçons sauvages - Bertrand Mandico - 2018Masculin féminin.

   9.5   Les garçons sauvages renoue avec l’intense plaisir de la surprise, de l’inattendu. Le fait de l’avoir appréhendé vierge d’avis ou d’images (Pas lu de critique, pas vu de bande-annonce) m’a permis, je crois, de m’y abandonner pleinement. Et d’être surpris, en continu. Autant par son foisonnant régime d’images que par ses multiples autres partis pris, à l’image de celui, essentiel, aussi troublant que magnifique, de confier le rôle de ces cinq garçons à cinq actrices, qui sont pourtant bien des garçons devant nos yeux, avant de devenir des filles par les forces du récit. C’est une idée lumineuse qui plus qu’ériger le film en manifeste féministe crée une passerelle vers une parité androgyne, transformiste, sexuelle, qui ne m’avait jamais semblé si moderne, car tout autant politique que poétique.

     Le plaisir de la surprise c’est aussi de constater que ce sont, pour trois d’entre elles, des visages que je suis persuadé avoir déjà croisé quelque part, sans toutefois pouvoir leur accoler de scène ou titre de film. C’est très déstabilisant. Inévitablement, puisque dans mon esprit ce sont des acteurs. Des garçons. Sauvages, certes, comme peut l’être Vimala Pons qui incarne le plus mâle d’entre toutes. Lorsque j’ai su, quand je l’ai reconnu, c’est comme si le film avait soudainement pactisé avec moi. J’avais encore des doutes à cet instant, mais ils se sont aussitôt envolés. Tout se justifiait soudainement sous mes yeux et dans mon esprit. A l’image de la séquence de dispute dans Phantom Thread. Il y a un avant et un après. Mais chez Mandico c’est plus insaisissable, c’est une plongée, un abandon, une récompense pour avoir accepté sa démesure.

     C’est un film complètement fou. Sensuel, sauvage, luxuriant. C’est un carrefour d’influences très variées d’Un chant d’amour, de Jean Genet, à Querelle de Fassbinder, en passant par les expérimentations de Jean Cocteau et les délires giallo. Il y a cette plage rocheuse et ce voilier qui semblent échappées des Naufragés de l’île de la tortue, de Rozier. Il y a ces nuages de plumes sur la plage qui évoquent forcément celles du dortoir dans Zéro de conduite, de Vigo. Il y a cette aventure dans les entrailles d’une jungle grandiose comme si un roman de Jules Verne prenait soudain vie, sous nos yeux. Il y a une puissance érogène, ouvertement androgyne comme rarement nous avions pu croiser si ce n’est dans Sense8 des sœurs Wachowski.

     Influences collées de façon disparates, et pourtant on n’a jamais vu un truc pareil. C’est un voyage hallucinogène sans précédent. Un bain de jouvence. J’imagine qu’on peut n’y voir qu’un catalogue de références éparpillées, ou un gigantesque clip post punk – Car il y a de la musique quasi tout le temps. C’est quitte ou double. Et on le sait très vite, dès les premières images. C’est oui ou c’est non. Si c’est non, mieux vaut s’enfuir. Si c’est oui c’est un déluge. Et pourtant ça tient à peu de choses de basculer vers le trip Maddin / Cattet & Forzani mais par on ne sait quel miracle, ça tient, ça gicle de partout, tant c’est un univers graphique hyper riche, un conte transformiste magnifique, à la fois tragique et moderne. Les garçons sauvages est sans cesse traversé de visions hallucinantes.

     Ça s’ouvre sur Orange Mécanique mais on s’en détache très vite. L’ultra violence n’a plus le goût de Moloko ni l’apparence de droogies, c’est un groupe de gamins de bonnes familles, en pantalons cigarette et bretelles, possédés par le Trevor, mystérieuse incarnation du mal, symbolisé par un masque de diamants, sur lequel ils rejettent l’entière responsabilité de leurs méfaits. Point de système Ludovico pour réhabiliter les jeunes délinquants mais une croisière pénitentiaire sur un bateau de pêche accompagné d’un capitaine tortionnaire. En échappant à son sadisme réglé à coup de pièges cordés et voile teintés de cheveux de ses précédents pensionnaires, la bande s’échoue sur une ile mystérieuse, non répertoriée sur la carte, comme si nos droogies lostiens avaient brutalement rencontrés l’univers de Jules Verne. Cinq personnages magnifiques, que l’on distingue aisément puisque chacun a son caractère à part entière.

     Romuald, Tanguy, Hubert, Jean-Louis et Sloan. Pour le personnage incarné par Vimala Pons, Mandico raconte s’être inspiré d’Alain Delon et Patrick Dewaere et c’est vrai qu’on peut y voir un étrange croisement entre le Delon de Plein Soleil et le Dewaere de Série noire. Mandico donna à chacune des idées de duos d’acteurs et de duos de films. Bowie dans Furyo et O’Toole dans Lord Jim pour l’une ; Paul Dano dans There Will be blood et Nicolas Cage dans Rusty James pour une autre. Le plus dingue c’est de constater que le mélange et l’incarnation fonctionnent. Cinq gueules, cinq démarches, cinq voix très différentes que je ne suis pas prêt d’oublier. Et puis pour Elina Lowensohn, électron-libre qui débarque au milieu du film en reine-sorcière, ça devient Klaus Kinski dans Fitzcarraldo. Les références masculines qui appuient l’interprétation de chacune contaminent ainsi leur apparence. Ce sont à la fois des garçons et des filles sans qu’on en force leur masculinité d’entrée ni leur féminité finale. C’est très beau.

     Cette ile érogène (Le tournage s’est effectué sur l’ile de la Réunion) dont s’accapare Mandico dans un vertigineux dédale formel, au point qu’elle devient à l’écran une véritable terre vierge, recèle de pouvoirs luxuriants aussi bien sur sa plage de sable noir, où s’échouent les marins ou le corps du capitaine transpercé de branches comme sorti tout d’un rite à la Cannibal Hollocaust, que dans ses contrées forestières cernés de plantes-monstres dévoreuses à moins qu’elles ne s’offrent en nymphe dans une fluide généreux giclant de ses bourgeons phalliques. Ile-huitre, qui sent l’huitre et ressemble à une huitre géante, offrant un imaginaire fou que la bande son, démesurée, qui l’accompagne judicieusement mais qui pourrait tout autant être autonome, renforce à merveille. Ça pourrait être un cauchemar, c’est un rêve érotique, dont la naïveté n’a d’égal que sa puissance d’ensorcellement.

     Mandico ose tout. Le film ne craint pas le grotesque. Et surtout pas l’érotisme grotesque. Il ose un long voyage mental dans un bateau de pêche, pourtant recrée en studio, tandis qu’on a le sentiment de traverser la houle et les tempêtes à leurs côtés. Il ose une totale hybridation des formes. De brutaux changements de colorimétrie avec ici des contre-plongées couleurs vers les cieux lumineux de l’aube, là des plongées noir et blanc dans le sable ténébreux. Des incrustations folles dans la jungle grouillante, façon Méliès mais au moyen d’apparitions ensorcelées comme rescapées du Sorcerer, de Friedkin, voire de son prologue de L’exorciste. Il veut du sexe. Il veut de la violence. Ce sera un voyage halluciné autant qu’hyper sexué. Filmer la beauté et la monstruosité, et les faire se chevaucher, fusionner dans le magma. On vise la marge, plus du tout l’universalité. Le film échappe à toute définition. On ne le retranche pas dans un genre. Ça devient la chose la plus folle vue depuis l’épisode 8 de la saison 3 de Twin Peaks.

     Au départ il y a des masques, il y a un meurtre. Avant, un  garçon se fendait la tête sur la roche avant de se faire violer par des marins. Puis, une femme, ligotée nue sur un cheval, s’en allait mourir quelque part. Puis un procès. Une scène de procès qui ne ressemble plus à une scène de procès comme on se la représente, c’est Tetro de Coppola tombé dans un film de Jean Epstein. Puis c’est un bateau. Un voyage en mer n’est plus un simple voyage en mer, on n’avait pas vu un truc aussi déstabilisant que magnétique depuis le Leviathan de Castaing-Taylor et Véréna Paravel. On rêve de s’échouer mais pourtant, on en redemande. On y respirait les embruns et le poisson dans ce chalutier bercé par l’océan. Ici on est d’abord agressé par la tempête avant de respirer des odeurs d’huitre. Difficile de faire voyage au centre de la terre plus déconcertant.

     On est dans le fantasme en permanence. Tout est érotisé. On y déguste des fruits juteux et poilus. On se sustente de giclées aux cactus phalliques. On étreint des plantes mouvantes aux apparences humaines. Quoi de plus total, comme fantasme, que de baiser avec le nature ? Ici avec une ile, donc. Où pouvoirs du végétal et du sexe se côtoient. Avant la révélation. C’est beau ce contagieux volume de féminité. Qui plus est de la voir ainsi s’ériger contre la domination masculine comme il était jouissif et subversif de voir Alex gagner contre l’absurde société et ses thérapies punitives à la fin du film de Stanley Kubrick.

     Pourtant, j’y allais un peu avec le couteau entre les dents, sans doute car Mandico m’évoquait de loin donc sans trop que je sache pourquoi le cinéma de Yann Gonzalez, dont j’étais resté pour le moins « sur la touche » devant ses Rencontres d’après minuit, mais aussi car sa compagne Elina Lowensohn était au centre de Laissez bronzer les cadavres, que j’avais détesté. Maintenant, je rêve de voir ses innombrables courts. Je rêve de comprendre comment il est possible d’accoucher d’une merveille pareille.

     Finalement, j’aime surtout beaucoup le film pour ce qu’il génère d’exploration, au moins autant que m’avait transporté The lost city of Z, de James Gray l’an dernier. C’est quasi un poème à la Rimbaud. Un film-monde sur lequel on greffe le sien de monde, un film multigenre et multiaxe où chacun y donnera son interprétation, où l’émotion sera différente pour chacun. En l’état, c’est peut-être bien la séance de cinéma la plus stimulante, perturbante, sidérante vécue depuis le Tabou, de Miguel Gomes.

Call me by your name – Luca Guadagnino – 2018

11. Call me by your name - Luca Guadagnino - 2018Un amour de jeunesse.

   8.5   C’est une splendeur, un émerveillement permanent à tel point que j’en aurais bien repris une heure supplémentaire. C’est le film le plus solaire et sensuel vu depuis très longtemps. Une sorte de croisement plastique entre le Conte d’été, d’Eric Rohmer, Bonjour tristesse d’Otto Preminger et Le jardin des Finzi-Contini de Vittorio De Sica, le tout bien ancré dans une texture très 80′s – magnifique reconstitution par ailleurs, discrète, effacée.

     Je ne connaissais pas Luca Guadagnino. J’ai appris au sortir de la séance qu’il avait réalisé Amore (je me souviens uniquement de la bande-annonce et de la présence de Tilda Swinton, je crois) et A bigger splash dont j’apprends l’existence tandis qu’il est un remake semble-t-il assumé de La Piscine, film que j’aime passionnément, ce qui en fait pour moi un must see instantané. Il y a dans Call me by your name une sensualité, solaire et corporelle, un rythme endolori, qui m’a souvent fait penser au film de Jacques Deray. Pas étonnant que Guadagnino se l’ait réapproprié tant ils respirent pareil, sans pour autant avoir le même objectif puisqu’il y a le thriller d’un côté et la chronique estivale de l’autre. Plus étonnant en revanche de le voir lancer dans un projet de remake de 3h de Suspiria. Je préfère pas trop y penser car le film d’Argento est l’un de mes préférés du monde mais ça m’intrigue. Et même beaucoup pour être honnête, qui plus est après Call me by your name, qui semble à priori aux antipodes.

     Le film se déroule à Créma, dans une immense propriété. Si la villa tient une place importante, le film ne mise pourtant pas son va-tout autour de cet unique lieu de convergence. Il y a en effet cette immense villa – dans laquelle on voudrait passer tous nos étés et avec les mêmes personnes, c’est dire si le film est doux, accueillant – mais il y a aussi beaucoup de déplacements, en ville, en forêt, dans les parcs. Il y a l’immense jardin de cette propriété, terrain majestueux aux contours invisibles, sa piscine, ses arbres fruitiers, pourtant Guadagnino filme beaucoup les intérieurs de cette demeure et un peu à la manière d’Ozu, dans ses perspectives, ses pièces et couloirs. Ça ne tourne pas autour d’un lieu dans le lieu, c’est plus impénétrable.

     J’entend dire ci et là que c’est un cinéma bourgeois, mais il ne faut pas confondre entre filmer la bourgeoisie et faire un film bourgeois. Certes le récit se déroule essentiellement dans cet écrin mais il est tout sauf lisse, cadenassé, tout sauf embourgeoisé dans ses choix formels et sa construction. Ou bien ce serait comme dire que Chabrol faisait du cinéma bourgeois dans La cérémonie et Que la bête meure, ou Buňuel dans Le charme discret de la bourgeoisie et L’ange exterminateur. Ça n’a pas de sens. Ce sont des films qui bousculent et s’aventurent sans cesse.

     De toute façon, les films se déroulant dans un cadre volontiers aisé ne m’ont jamais posé problème, au contraire. Quand Sofia Coppola fait Somewhere, c’est elle que l’on voyait à travers ce double portrait de fille et père cinéaste, c’était très émouvant. Ça me semble même infiniment plus honnête que le riche qui s’en va filmer le pauvre par plaisir exotique autant que par bienséance politique. Guadagnino filme chez lui, déjà, à Créma, en Lombardie. Et la grande demeure dans laquelle la quasi intégralité du film est tourné pourrait être la sienne ou celle de sa famille. C’est un scénario de James Ivory mais ça prend tous les attributs d’un récit autobiographique tant on ressent l’amour pour chaque personnage, chaque situation.

     Le film fascine dans sa façon de raconter cet amour de jeunesse puisque c’est un amour en marge (homosexuel) mais jamais traité comme tel, c’est-à-dire que le film s’aligne sur l’ouverture d’esprit de cette famille. Cet amour-là est traité de la même manière que l’on raconte celui entre Elio et Marzia, son amour d’enfance, incarnée par une sublime Esther Garrel ou celui plus diaphane entre les parents d’Elio, toujours aussi amoureux, tactiles, volubiles, bienveillants, qualités que les années ne semblent avoir nullement entravées. A ce titre, la discussion père/fils finale – pourtant très simple car ça ne clignote pas, et tout ce qu’on a vu/vécu précédemment n’existe aucunement pour converger vers ce dialogue / cet aveu miraculeux – est un moment absolument bouleversant. Michael Stuhlbarg (A serious man, Fargo) m’avait toujours semblé hermétique mais là il m’a arraché les larmes.

     Rohmer – puisque j’ai aussi beaucoup pensé à Rohmer, sans doute parce que les cadres sont très doux, les dialogues sont brillants et les personnages sont terriblement beaux – délimitait lui, souvent, ses aventures saisonnières au moyen d’un journal intime organisé dans sa temporalité puisque les jours ou les mois étaient comme des chapitres. Dans Call me by your name, la temporalité est nettement plus impalpable. Aucun indice ne sera offert si ce n’est cette précision initiale qui situe le récit quelque part en Italie, durant l’été 1983. Cette intemporalité choisie crée moins de l’universalité (Ce n’est pas Une histoire d’amour mais L’histoire d’amour entre Elio & Oliver voire, pourrait-on dire, L’amour d’Elio) qu’elle ne fige le récit dans une bulle, qui voltigera longtemps (le film dure 2h15 mais on ne les voit pas) avant d’éclater dans les flammes, hors-champ, de ce salvateur feu de cheminée, dans un dernier plan bouleversant, où brille de mille larmes Timothée Chalamet.

     C’est simple je ne vois pas cinéma plus délicat aujourd’hui hormis si on pioche dans la filmographie d’Ira Sachs. Immense compliment tant ce dernier représente énormément pour moi. Déjà envie de le revoir. De retrouver la passion d’Elio & Oliver, la bienveillance de la famille Perlman, l’écrin solaire de cette villa ainsi que les doux morceaux de Sufjan Stevens (Trois sont utilisés) qui parsèment un film déjà très riche musicalement (notamment le beau All my way des Psychedelic Furs lors d’une fête, mais aussi Bach lors des saillies piano d’Elio) en lui offrant un supplément d’âme.


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