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Archives pour 31 août, 2018

Paul Sanchez est revenu ! – Patricia Mazuy – 2018

22. Paul Sanchez est revenu ! - Patricia Mazuy - 2018Je fuis donc je suis.

   8.0   Difficile de parler du film sans dévoiler les trajectoires et motivations de son personnage et donc sa véritable identité. Et en disant cela on en a déjà trop dit. J’ai à ce jour vu trois films de Patricia Mazuy et j’aurais tendance à dire que c’est son plus beau, à égalité avec Travolta & moi, qui m’a laissé une trace indélébile – Je pense à ce film chaque jour ou presque depuis que je l’ai découvert il y a deux ans. Pas sûr que Paul Sanchez est revenu ! s’installe autant dans ma tête, on verra. En attendant, c’est une petite claque, inattendue. Quelle belle proposition de cinéma quoiqu’il en soit. Surtout, le film trouve un équilibre improbable entre le nihilisme de son (anti)héros et la bienveillance quasi-totale avec laquelle Mazuy filme chacun de ses personnages.

     Je n’ai pas le souvenir au cinéma d’une boulangerie et d’une patinoire filmées avec autant de passion, amour et cruauté que dans Travolta & moi. C’est d’autant plus beau que ce sont à priori deux espaces bien distincts, même plutôt très distincts, qui révèlent forcément de la nature du personnage principal, de son évolution, son glissement et pourtant c’est filmé par Mazuy, on reconnaît sa patte, au milieu des viennoiseries ou sur la glace, comme on la reconnaît aussi dans les différents lieux qu’elle filme dans Paul Sanchez. Et ça ne tient pas à grand-chose car on est loin d’avoir affaire à une cinéaste de l’épate. Mais c’est un cinéma avec une forte personnalité. Qu’on accepte ou qu’on rejette. J’avais détesté Sport de fillesPaul Sanchez est revenu ! n’a strictement rien à voir avec Sport de filles, à mon avis. C’est un film complètement fou, qui évoque plein d’univers mais qui ne ressemble qu’à lui-même. C’est drôle puis terrassant l’instant suivant.

     On va d’abord passer un peu de temps dans un commissariat. Aux côtés de la jeune Marion qui se retrouve sur une affaire pas vraiment excitante après que son commandant lui ait interdit de s’intéresser au scoop nocturne qui aurait vu Johnny Depp se faire arrêter dans le coin pour fellation au volant de sa voiture de sport. Sauf que cette affaire de mœurs avec le héros de Pirates des caraïbes est aussitôt balayée par l’évocation d’un nom sorti d’outre-tombe, qui s’il n’évoque rien pour nous, semble cristalliser toutes les angoisses du patelin : Paul Sanchez. S’il ne nous dit rien c’est qu’en réalité, Mazuy s’inspire de Xavier Dupont de Ligonnès pour son personnage de Paul Sanchez et lui écrira une histoire similaire à savoir qu’il est un père de famille ayant assassiné sa femme et ses enfants avant de s’évaporer. On part d’un truc absurde et loufoque pour arriver sur un terrain plus fragile, plus lourd.

     Il y a quelque chose d’en apparence hirsute dans ce mélange des formes et des genres qu’en propose la réalisatrice. L’impression d’une part de plonger dans un téléfilm très français, dans une enquête menée par une jeune femme fonceuse autant qu’elle est un peu maladroite, plus humaine que la norme humaine de l’enquêtrice de base – C’est Tintin qui rencontre le Commissaire Marleau, en gros. Mais déjà il y a cet étrange commissariat et ces étranges personnages qu’il abrite, échappés d’un Guiraudie voire des Gendarmes de Jean Girault. Pire, le temps passé aux crochets du chassé offre au film des airs de western puisqu’on l’accompagne en bordure de nationale jusque sur le Rocher de Roquebrune, d’un rouge étourdissant. Paul Sanchez c’est ce hors-la-loi légendaire qu’on rêve d’attraper mort ou vif si l’on en croit les dires de la police locale de Roquebrune-sur-Argens.

     Il y a une vraie dissonance. Justement parce qu’on est à la lisière d’un épisode de Corinne Touzet (la presse n’a d’ailleurs pas manqué de pointer du doigt l’objet comme un revival de téléfilm policier) mais que par d’infimes décalages et une mise en scène qui colle parfaitement à ce décalage, le film devient complètement fou, bizarre, à la fois anachronique et dans l’air du temps. Après c’est vrai que la musique (géniale) de John Cale joue beaucoup dans sa volonté d’imposer son décalage. Ce serait mon seul reproche au film je crois : le décalage musicale est trop marqué. Quand bien même, quelle superbe partition, loufoque et flippante. C’est tellement rare d’avoir une musique originale aussi originale justement dans le « cinéma de genre » en France. Ne boudons pas.

     Un moment donné, il faut y aller, tant pis pour les spoiler. J’ai adoré être trimbalé dans tous les sens dans cet univers nettement plus retors que ce qu’il laisse paraître de domestique, confortable. Habituellement, c’est un parti pris qui peut me gêner (le côté fabriqué, malin) mais là pas du tout. Prenons par exemple le moment où Laffitte brule ses papiers d’identités. Ce n’est pas une fausse piste : Didier Gérard brûle vraiment ses papiers d’identités. Sauf que c’est amené de façon à ce que l’on croit que Paul Sanchez brûle ses propres papiers, ceux de sa nouvelle identité, celle qui lui a permis de ne plus être Paul Sanchez depuis dix ans. Mazuy installe un doute. C’est un doute qui relève de la croyance : Sommes-nous prêt à penser qu’il s’agit de Paul Sanchez malgré ce doute ? Moi j’y ai cru. Et c’est d’autant plus beau qu’il est Paul Sanchez. A sa manière. Car « On est tous Paul Sanchez ». Ce personnage-là, Didier Gérard (quel personnage somptueux, tragique, lucide, dur) raconte tout de la vision qu’à Mazuy du monde et du cinéma il me semble.

     J’ai beaucoup pensé au « nouveau cinéma de Bruno Dumont » devant Paul Sanchez est revenu ! et je me disais que Mazuy réussissait tout ce que lui ratait. J’ai beaucoup ri devant Paul Sanchez, notamment avec le personnage du commandant, mais aussi avec des à-côtés plus discrets, avec la rencontre Hanrot/Laffitte, les mensonges qui s’annulent, le fusil, la voiture, le hamac, la pom-potes… Enfin bref je ris avec le film constamment, il me semble alors que chez Dumont, je ris contre lui, je ris de malaise. Pour moi, tous les personnages du Mazuy sont très beaux mais justement ils ne sont pas tirés à fond dans l’absurde. Et puis la gendarmerie n’est pas rabaissée. Ou alors ça revient à dire qu’elle est rabaissée aussi dans Le roi de l’évasion. Mazuy et Guiraudie filment les flics de la même manière. Le Gign est naze ça oui, mais ça rejoins l’idée que Mazuy n’est pas du côté des puissants. C’est trop facile chez Dumont de jouer sur un pseudo gag de glycine, un duo de Dupont ou avec les tripailles d’une famille de paysans. Chez Mazuy c’est pas si absurde, parfois même hyper flippant, mais du coup c’est d’autant plus absurde. Par exemple, le personnage de la femme de Didier Gérard, je l’ai trouvé bouleversant, elle transporte une douleur terrible.

     C’est un film qui donne envie de devenir gendarme. Comme Guiraudie donne envie d’être pd. Je plaisante qu’à moitié bien sûr, c’est vraiment le regard humain qui me plait dans les films de ces cinéastes, le petit décalage que chacun arbore, leur propre personnalité plus ou moins fantasque. Je cite beaucoup Guiraudie car il me semble qu’il y a une vraie parenté mais on pourrait tout aussi bien pensé à Twin Peaks. Franchement, y a tout un tas de personnages du Mazuy qu’on ne serait pas gêné de croiser chez Lynch. Mais la grande réussite du film, je pense, c’est d’en avoir fait à la fois une franche comédie insolite et un drame universel terrible. Une histoire d’équilibre, en somme. Et cette fin est incroyable : il faut oser pondre un dernier plan pareil, dans un train, avec un tel regard en fuite, en quête de liberté, en totale contradiction avec ce que le cinéma réserve habituellement aux héros.

Un couteau dans le coeur – Yann Gonzalez – 2018

27. Un couteau dans le coeur - Yann Gonzalez - 2018Suce parias.

   6.5   Si l’on devait donner un nom à celui qui porte au cinéma tous les stigmates du fétichisme, on pourrait citer sans rougir Yann Gonzalez. Et un film : Un couteau dans le cœur. Qui plus que ses Rencontres d’après minuit, fait renaître tout un pan cinéphile, tout un pan de sa propre cinéphilie – giallo & porno gay 70’s – dans un élan romantico-punk assez stimulant il faut bien l’avouer. Le fétichisme c’est quitte ou double. Le premier essai de Gonzalez m’avait semblé laborieux d’un point de vue formel en plus de faire clignoter lourdement ses élans fétichistes. Ici il s’incarne pleinement dans l’espace que le film offre à la pellicule, sa dimension érotique, son existence en tant que matière. La nostalgie disparait aussi : On sait que l’action se déroule dans les années 70 mais on l’oublie aussitôt car ce sont les personnages qui l’emportent, leur innocence, leur folie, leur douleur.

     Gonzalez a besoin d’espace, il doit vagabonder dans des ruelles, des forêts, des entrepôts à tiroirs secrets pour faire jaillir la chair et faire que la démesure de son cinéma devienne beauté. Le huis clos des Rencontres après minuit l’emprisonnait, étouffait sa folie. Vanessa Paradis joue Anne, une réalisatrice de films porno et s’en trouve comme métamorphosée là-dedans. Amoureuse délaissée par sa monteuse qu’elle croise chaque jour sur le plateau de tournage, l’ivresse d’alcool et de chagrin qui chaque jour la porte ne lui fait pourtant pas oublier son objectif qui serait de faire (sur)vivre sa troupe, les idées de scènes, les tournages. Lorsque peu à peu sa famille de cinéma est prise pour cible par un tueur, Anne va adapter version porno les meurtres qui les agitent. Si Cruising n’est en effet pas loin (l’assassin d’homosexuels) c’est le giallo qui gagne par KO ne serait-ce que dans l’évocation du fétiche qui rattache Anne au meurtrier : Ce n’est plus L’oiseau au plumage de cristal mais le plumage d’un corbeau aveugle.

     Aussi, Un couteau dans le cœur dialogue avec Les garçons sauvages, le même désir les habite, cet appétit multiforme, cette folle ambition plastique, ces trouées, ces sorties de route permanentes. Pas étonnant que Mandico joue un rôle (celui du caméraman) ici de même qu’Elina Löwensohn dont l’apparition, recroquevillée dans un cimetière dévoré par la forêt, de mère noyée dans le chagrin s’avère aussi brève que puissante. Tous deux (Mandico et Gonzalez) viennent de la même planète cinéphile, romantique et androgyne, c’est évident. Il y a aussi Nicolas Maury, qu’on aime tant voir partout, qui cadre tellement bien avec le cinéma de Gonzalez, tout en restant sur un équilibre d’exubérance bluffant. Disons qu’il pourrait en faire trop, ça tomberait dans le rôle de grande folle ridicule voire vulgaire, mais il est magnifique, d’une grâce incroyable.

     Le film ne tient pourtant pas sur toute la durée, il rate certains de ses traits d’union, il est parfois un peu trop brutal dans ses enchainements et transitions. Enfin disons que c’est un peu trop multiforme, il manque au film un point d’inertie, un équilibre. Mais sinon ça fait tellement plaisir de voir un cinéaste y aller à fond dans ce qu’il entreprend, en étant à la fois relecture de De Palma, de Friedkin et d’Argento, tout en creusant le mélodrame (le glissement final et la révélation en flashback, c’est magnifique) tout en jouant sur des motifs qui tirent davantage vers l’ultra-bis du giallo érotique. C’est un cinéma qui pourrait exploser en vol mais qui s’avère plus réjouissant qu’autre chose. Et c’est d’autant plus cool que je n’avais pas du tout aimé le premier film de Yann Gonzalez.


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