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Archives pour novembre 2018

First man – Damien Chazelle – 2018

25. First man - Damien Chazelle - 2018The lost girl of moon.

   9.0   Comme dans La La Land, la première séquence de First man donne le La. On est dans la carlingue d’un avion-fusée avec Neil Armstrong lors de l’une de ses missions de pilote d’essai, en l’occurrence une sortie de l’atmosphère. Il va traverser la couche gazeuse avant de rebondir dessus, puis il va plonger à une vitesse fulgurante et se poser, tandis qu’on le croyait parti pour se crasher – Il faut dire que ces avions expérimentaux étaient davantage dédiés à établir des records qu’à faire figure de véhicules confortables. La dimension sonore de cette introduction est donc essentielle et permet de rappeler l’aspect ô combien rudimentaire de ces engins, dont on comprend pourquoi les accidents étaient si réguliers. On entend bien les moteurs, la ferraille, les grincements, le bruit des écrous. Tout est fait de vibrations, pression, cadrans en plastique. On y est. Dans l’habitacle d’un avion-fusée. Dans les années 60.

     C’est un prologue à l’image du film, qui ne cessera de montrer les ratés, les failles, avant la réussite miraculeuse – premier amarrage dans l’espace en 1966, puis premier alunissage en 1969 – au moyen d’enchainements pas toujours subtils ni parfaitement agencés : Le film parfois s’essouffle, puis l’instant suivant redécolle, touche puis indiffère, comme ce personnage face à la vie ou face à son voyage, quelque part. Difficile de savoir s’il veut trouver sa fille sur la lune (comme Joe retrouve sa mère dans le monstre dans Super8 ou Ryan Stone trouve un élan de survie après le deuil de sa défunte fille dans Gravity) ou s’il souhaite y mourir. Parfois il semble être du côté de la vie, de sa femme, de ses garçons, parfois davantage du côté du rêve, avec ses plans, sa lunette astronomique, sa lune, sur laquelle il voudrait y laisser son deuil.

     Neil Armstrong est l’une des plus grandes figures héroïque de l’histoire, la plus grande d’un point de vue spatial, mais Damien Chazelle préfère s’intéresser à l’homme derrière le héros, le garçon paumé, le père meurtri. Un biopic sur Armstrong qui s’ouvre (presque) sur la mort d’un enfant, c’est osé, quand même. On pourrait d’abord penser que c’est une entrée passe-partout, que celle du trauma introductif, mais ça l’est moins si tout le récit tourne autour de ce trauma, si chacune des missions d’Armstrong se voit habitée par la mort de cet enfant, si le quotidien de cet homme est autant jonché de cadavres, de manière générale. L’univers de First man est terrien – On ira finalement peu dans l’espace – et rythmé par la mort, puisque nombres des « collègues » d’Armstrong, à l’image de la mission Apollo 1, ne reviendront pas, laissant derrière eux des quartiers résidentiels de veuves et d’enfants sans père. Difficile d’imaginer un film si sombre à l’évocation d’une histoire (celle d’Armstrong) aussi héroïque, non ? Quoiqu’en un sens, il était déjà inédit de voir en La La Land une comédie musicale aussi triste, malgré sa légèreté, ses couleurs, ses musiques. Si Chazelle aime ses héros, un jazzman ici, un astronaute là, il les adore surtout paumés et/ou torturés et pas vraiment en adéquation avec le monde : En un sens, Buzz Aldrin remplace Keith ici avec cette conscience (que n’ont ni Sebastian ni Armstrong) d’être dans le sens du vent.

     Une fois encore, Damien Chazelle fait briller le film de sa mise en scène. Aux sorties spatiales orchestrées à merveille autant qu’elles révèlent leur dangerosité répond ces séquences familiales dont la plupart copie le filmage et l’imagerie malickienne. C’est comme si s’en échappait parfois des plans de The tree of life. Ce qui n’est pas pour me déplaire, aussi parce que Chazelle n’en abuse pas. Lors d’une séance d’entrainement d’Armstrong, qui se solda par son éjection in-extremis, Chazelle saisit à la fois l’absurdité de ce danger, avec cette machine aussi incontrôlable que les supers pouvoirs d’un super héros se les découvrant, et surtout effectue un brillant montage alternant la vision subjective de Neil Armstrong (comme au tout début du film) et une caméra qui colle au plus près de lui, notamment lorsqu’il chute au sol avec son parachute le trainant sur quelques dizaines de mètres. Il me semble qu’on a rarement offert ça au cinéma, cette impression que le personnage, ce héros absolu, est un pantin, tourné en bourrique par les machines et trainé dans un champ par une toile de parachute. C’est très beau, très brut. C’est comme lorsqu’Emma Stone & Ryan Gosling dansent dans son précédent film : Il y a quelque chose de vrai, qui ne triche ni avec le cinéma, ni le genre, ni l’époque.

     En fin de compte, avec le recul, la partie que j’aime le moins, et c’est paradoxal car c’est aussi celle qui m’a réveillé, angoissé, celle qui extirpe le film d’une léthargie un peu dangereuse, c’est la partie obligée du film, le voyage vers la lune et l’attendu « One small step for man, one giant leap for mankind ». Disons qu’on retrouve les rails. Ce sont de beaux rails, hein, il faut voir le génie de la mise en scène notamment lors de l’alunissage, la maitrise du montage alterné, la séquence du bracelet dans le cratère, la musique de Justin Hurwitz, qui trouve l’équilibre parfait entre pompière et élégante. Sans oublier que le final, le vrai, le retour en quarantaine, offre un échange de regards presque aussi déroutant, triste et intense que celui qui scellait La La Land. Bref c’est une merveille. Je rêve déjà de le revoir.

Nos batailles – Guillaume Senez – 2018

15. Nos batailles - Guillaume Senez - 2018Dans l’attente et la tourmente.

   9.0   C’est très difficile pour moi de parler de ce film, qui m’a transpercé comme peu de films ont su le faire. En remuant tout un tas de choses en moi, doutes, peurs et certitudes, comme il est rare d’y être aussi frontalement confronté. Aussi parce que j’étais dans une phase d’hyper-sensibilité à cet instant-là. Il me faudrait le revoir, l’apprécier avec plus de recul. En seaux de larmes, en gros, pour donner une idée, c’est Kramer vs Kramer, de Robert Benton + Ressources humaines, de Laurent Cantet + A bout de course, de Sidney Lumet + Coco, de Pixar. En seaux de larmes mais pas seulement : je pense que ce sont des films cousins, des films où le rôle du père y est prépondérant, essentiel, des films qui racontent des moments charnières où les vies de famille sont grandement chamboulées, où les enfants, quelque soient leurs âges, prennent tout de plein fouet.

     Bref, délicat de se lancer. Je tenais d’abord à dire que le mieux est d’en connaître le moins possible à son sujet. Je l’ai découvert ainsi, pour ma part et j’en suis ravi. Ravi notamment d’avoir été surpris de voir « disparaître » Laura. Ravi d’avoir cru, même un temps relativement bref, qu’elle serait le personnage central du film, visible s’entend, et non son étoile absente. En tout cas, c’est peut-être un détail pour vous, mais pour moi, d’emblée, ça veut dire beaucoup : Nos batailles s’ouvre sur Oh baby, de LCD Soundsystem, mon « tube fétiche » de l’année dernière. Un morceau qui fait danser, aimer, pleurer : Le film livre déjà son leitmotiv à travers sa chanson d’ouverture.

     Olivier travaille en tant que chef d’équipe dans une usine de commerce électronique dans laquelle il est activement impliqué en tant que syndicaliste. Deux événements, deux disparitions (plutôt deux façons de disparaître), l’une au travail, l’autre à la maison, vont ébranler son quotidien et mettre à mal son équilibre déjà bien précaire. Lorsqu’il doit annoncer son licenciement à un employé, il hésite puis se dérobe, témoin de sa fragilité : La direction s’en charge, l’homme se suicide. Dans la foulée (mettons le lendemain) Olivier est appelé d’urgence sur son lieu de travail pour aller chercher les enfants à l’école : Sa femme est partie, brutalement, sans une note. Le voilà qu’il doit composer avec les exigences de productivité d’un côté, les exigences affectives et quotidiennes de l’autre, et bien entendu avec ce départ incompréhensible ; Asphyxié par ses responsabilités, ses batailles.

     Laura est partie, certes – et d’ailleurs nous ne la reverrons pas – mais le film lui laisse le temps de prendre de l’espace, d’exister brièvement dans son inquiétant mutisme – qu’elle soit devant le miroir de la salle de bain, avec ses mômes ou en tant que vendeuse dans une boutique de prêt-à-porter, on comprend qu’elle est au bout du rouleau – de façon à exister aussi pleinement lors de son absence. Robert Benton avait su insuffler ça aussi dans Kramer contre Kramer, auquel on pense énormément ici, aussi bien dans la douceur qu’on offre à un tel départ qu’ailleurs on aurait incriminé, que dans la charge mentale qui accule ce père de plus en plus paumé de chaque côté. Chez Benton, il y avait une autre femme qui déjà, venait à la rescousse, c’était une voisine qui venait aussi de traverser une délicate période conjugale. Dans Nos batailles, la providence c’est une petite sœur qui incarne le miroir déformant d’Olivier : Elle a apparemment choisi beaucoup plus de liberté que son frère, un métier en apparence plus passionnant (elle travaille d’ailleurs dans une troupe de théâtre) et elle n’a pas d’enfants. Pourtant, le temps d’une scène magnifique, le film éclate sa carapace, cette femme n’est pas qu’une bouée de sauvetage, elle existe aussi avec sa propre douleur. Il faut dire que Laetitia Dosch incarne le personnage de Betty à merveille, au moins autant que Jane Alexander incarnait Margaret dans Kramer contre Kramer.

     Devant Keeper, je savais qu’un cinéaste était né. Je n’avais pas soupçonné à quel point. Avec ce que le genre impose, Guillaume Senez tente beaucoup et réussit à peu près tout. Il y a cette scène de caresse sur la jambe, par exemple, rituel prodigué par leur maman pour les rassurer avant de s’endormir, que les enfants tentent d’initier à leur tante. Avec toute la bonne volonté, il lui est évidemment impossible d’imiter le rythme et la manière. Ça pourrait être une scène un peu lourde, une métaphore grossière, mais ça devient un moment bouleversant, que Betty accompagne de son humour, Olivier de son retrait, les enfants de leurs sourires. Guillaume Senez parvient même à injecter plus tard une scène de « danse » qui se transforme en « étreinte » entre un frère et une sœur sur « Paradis banc » de Michel Bergé. Ça aussi ça devrait peser trois tonnes, pourtant non, c’est simple, discret et déchirant une fois de plus. C’est dire le talent de ce cinéaste.

     C’est vertigineux de justesse et de sobriété. Il suffit de voir comment Laetitia Dosch entre dans le récit, de voir comment Lucie Debay en sort, d’apprécier la drôle de relation entre Olivier et Claire (Laure Callamy) qui sont collègues mais qui dans une autre vie auraient peut-être pu être davantage, de voir des enfants incroyables, de voir cet homme s’effondrer contre un mur, de voir des échanges avec une thérapeute, ce soutien d’une fille pour son frère, cette mère qui avoue à son fils qu’elle est resté mais qu’elle a aussi jadis eu envie de se barrer. C’est un film qui plonge dans une crise trop souvent occultée. Nos batailles rappelle aussi que Romain Duris est un comédien magnifique. Trop souvent cantonné dans des rôles plus ingrats où il se livre à de grossiers élans de cabotinage, on a pu récemment constaté qu’il cartonnait dans des rôles plus étonnants (Une nouvelle amie, d’Ozon) voire carrément décalés (Madame Hyde, de Bozon). Cette espèce d’état naturel mi ahuri mi colérique, il ne l’aura jamais aussi bien canalisé que sous la caméra de Guillaume Senez. Il faudrait d’ailleurs parler de sa méthode d’écriture des dialogues, tout simplement car ils ne sont pas écrit mais improvisés/concertés avec les comédiens sur le tas. Si la quête c’est le naturalisme, alors c’est tout à fait réussi. Et aussi bien chez Duris que chez Dosch ou Callamy : Pourtant trois façons bien différentes d’incarner le naturalisme cinématographique.

     Bien que les deux films aient si peu en commun dans leur propos, Nos batailles reprend la logique instaurée avec Keeper, le déjà très beau premier film de Guillaume Senez. Comme dans le cinéma de Loach ou des Dardenne, c’est la dimension sociale et le drame familial qui dominent, que l’on se penche sur le quotidien d’ados en passe d’être parents ou sur celui d’un père tentant de joindre les bouts entre son boulot et ses deux enfants ; La tyrannie d’une direction sans états d’âme et l’énergie d’enfants qui ne comprennent simplement pas pourquoi ils doivent désormais tout faire avec papa ; Ou parfois Joëlle, leur mamie, puis Betty, leur tante. S’il y a bien une chose que le film réussit de façon surprenante c’est à ne jamais stigmatiser le départ de la mère, d’en faire un monstre égoïste et irréfléchi – Sentiments qui traversent évidemment Olivier, mais qui doit composer avec ceux de ses enfants. Laura, même absente, reste le cœur battant du film. Celle pour laquelle on continue de se battre, c’est tout le propos de ce final déchirant. Parlons-en de cette fin.

     Je me suis d’ailleurs demandé comment le film allait finir sans tout casser. Et pourtant. Très franchement, je pense qu’il est très difficile d’offrir une fin plus lumineuse à un tel récit – Quelque part ça m’évoque celui de Deux jours, une nuit, des frères Dardenne. Ça relève du miracle. Et c’est justement parce que ça semble miraculeux que c’est magnifique. C’est l’espoir, c’est l’humain qui gagne. A cet instant, voilà des mois qu’Olivier attend le retour de Laura. On pense que le film jouera de l’ellipse soit pour nous faire comprendre qu’il l’a oublié, soit pour la faire revenir in-extrémis. Voilà un moment qu’il est convoité professionnellement par la direction pour une place aux ressources humaines, tandis qu’un poste à la direction des syndicats lui tend les bras sur Toulouse. Rester et se fourvoyer éthiquement ou partir et prendre le risque que Laura ne les retrouvera pas. Dilemme qui semble insoluble. C’est alors qu’Heaven, de The Blaze, devient carrément une hymne finale, terrassante, lorsqu’elle accompagne cet ultime plan d’un mur sur lequel un père et ses deux enfants ont écrit une adresse à Toulouse. Suivi d’un « On t’attend » ô combien déchirant.

Gremlins – Joe Dante – 1984

04. Gremlins - Joe Dante - 1984Panique sur Kingston Falls.

   9.0   Après Piranhas & Hurlements, Joe Dante est convoité par la maison Amblin  qu’il va pervertir gentiment à renfort de petits monstres qui sont le double reflet de l’être humain : d’abord de gentilles boules de poil douces et fragiles, aux grands yeux ronds, qui poussent la chansonnette, font du bruit en clignant des yeux et baragouinent un langage proche du nôtre étouffé sous un oreiller. Avant qu’ils ne deviennent, à la faveur d’une malédiction nocturne, d’horribles bestioles fripées, féroces, dentées, vulgaires qui sèment le chaos. T’as un gentil koala au coucher, un reptile maléfique en te réveillant, en gros.

     D’emblée on est surpris et séduit par la qualité de l’image – L’ouverture de Piranhas, bien que citant outrageusement Citizen Kane, peinait à s’extirper du noir. Dante s’est vu gratifié d’un budget conséquent, ça se ressent. Le premier plan dans les rues de Chinatown est déjà une petite tuerie. Pareil pour la séquence suivante dans le magasin d’antiquités et pour celle qui suit et son matin enneigé dans une bourgade la veille de noël – Ce sont des plans, des scènes, qui ne me quitteront jamais, je connais ce film tellement par cœur. Entendre le Christmas de Darlene Love à ce moment-là me file autant de frissons que lorsqu’on entend, plus tard, Do you hear what I hear, de Johnny Mathis s’échapper (pas vraiment) seul, du tourne-disque.

     Une fois encore c’est un puits de référence, Dante s’en donne à cœur joie. D’autant que les écrans sont partout dans le film. La vie est belle, de Capra passe sur la télé d’une cuisine ; Orphée, de Cocteau sur celle d’un salon ; L’invasion des profanateurs de sépultures, de Siegel sur celle de la chambre de Billy, quand les mogwais s’empiffrent de cuisses de poulet, après minuit ; Blanche neige et les sept nains, dans un cinéma, bien sûr, pour ce qui restera comme la séquence apothéose du film, à la fois dans son émouvante folie (la centaine de bêtes maléfiques qui va buguer devant Disney) et sa dimension apocalyptique – Pour s’en débarrasser il faut faire sauter le cinéma !

     Mais on pourrait très bien s’arrêter sur de simples détails, comme dans toute la filmographie de Joe Dante. Ici, c’est un panneau publicitaire qui renvoie directement à Indiana Jones. Là une peluche E.T. qui convoque la scène des peluches dans le film de Spielberg. Il y a aussi celle où Mme Peltzer est avec son mari au téléphone, alors qu’il participe au salon de l’invention. Le temps d’un plan, on peut apercevoir derrière lui la même machine à explorer le temps que dans le film éponyme de George Pal, avant de découvrir après le contre-champ, que la machine a disparu, comme elle disparaissait dans le film. Plus loin c’est un gremlin déguisé en danseuse qui va imiter Jennifer Beals dans Flashdance. Plus loin encore, c’est le gremlin à la mèche qui attaque Billy à la tronçonneuse, façon Leatherface.

     Si Dante quitte les rivières et lac artificiel du Texas (Piranhas) et les forêts de Hurlements, pour ce petit village de Kingston Falls – entièrement tourné dans les studios Universal, qui n’est autre que le même qu’utilisera Zemeckis l’année suivante pour créer Hill Valley, dans Retour vers le futur – qui respire la période de noël, c’est moins pour s’assagir que pour pervertir noël. Se la jouer sale gosse. Le père-noël du film – celui qui offre Gizmo à Billy donc au spectateur – c’est un vieux brocanteur de Chinatown. Sauf qu’il viendra reprendre le jouet à la toute fin du film avec ces mots qui m’ont toujours fait beaucoup de peine, gamin : « Tu n’es pas encore prêt ». La violence. Un peu comme si on nous offrait la VHS d’un film interdit au moins de douze ans mais qu’on n’a pas encore l’âge pour le voir. C’est évidemment ce que Dante cherche à dire. En même temps c’est un pur film de monstres, c’est pas vraiment pour les gamins.

     D’autant que les monstres du film, les vrais Freaks de cette monstrueuse parade, ce sont surtout des êtres humains. C’est madame Deagle, cette veuve d’escroc qui voudrait liquider les chiens de son voisinage. C’est Mr Peltzer cet inventeur inconscient n’ayant d’intérêt que pour ses cendriers sans fumée et sa salle de bain de poche. C’est ce collègue opportuniste, sosie physique et idéologique d’Emmanuel Macron. C’est ce garçon (qu’on verra ensuite dans Les goonies) qui a une drôle de façon de livrer des sapins de noël. C’est ce duo de flics sinon défoncés complètement décérébrés. Et c’est évidemment Mr Futterman, vieux briscard rescapé de Saigon, persuadé de se faire dévorer au quotidien par des saloperies étrangères mais invisibles, qu’il nomme « Gremlins ».

     Gremlins est marqué par la fin de l’innocence, de manière générale. C’est Gizmo et ce qui découle de Gizmo, pour Billy – les gremlins lui feront vite oublier la douce (Son papa, son pote) et grande bêtise (Deagle, Futterman) de son entourage. Et cette sordide histoire de papa / père-noël tombé dans la cheminée, pour Kate, la petite-amie de Billy. C’est une séquence qui m’a toujours marqué à la fois par sa cruauté et son honnêteté envers son spectateur : On peut faire une comédie de monstres et une comédie de noël, il n’empêche qu’on va y glisser d’une part que le père-noël n’existe pas, d’autres part que pour certains ça peut être le moment le plus sinistre de l’année. Sans parler de la violence brute de certaines « exécutions ». Une scène cruelle résume tout : Deux policiers apeurés refusent d’apporter leur aide à un homme déguisé en père-noël violement attaqués par des monstres. Si j’aime autant le cinéma de Joe Dante, c’est pour ce type d’audace.

Une histoire simple – Claude Sautet – 1978

21. Une histoire simple - Claude Sautet - 1978« C’est pas aussi simple »

   9.5   Ce soir-là j’avais prévu de me faire la soirée Romy Schneider sur ARTE et donc de poursuivre sur Portrait de groupe avec dame, d’Aleksandar Petrovic, que je ne connaissais pas, mais je n’ai pas eu la force : Petrovic attendra, Une histoire simple m’a dévasté.

     J’étais persuadé de l’aimer moins que les autres, celui-là. Moins que d’autres Sautet, je veux dire. Sans doute est-ce parce que je ne l’avais pas revu car c’est immense. Immense. Une claque. Sautet dans les années 70 c’est un sans-faute, c’est vertigineux. Si on y compte Les choses de la vie (1970) et qu’on y glisse Un mauvais fils (1980) ça fait sept merveilles. Sept !

     Je me demande même si Une histoire simple n’est pas son plus beau film, en fait, tant il condense à la fois la complexité, la mélancolie, la puissance de chacun de ses films, mais avec une dimension nettement plus féminine/féministe, lui qui était plus un adepte de la psychologie masculine. Cependant, il faut voir comment il filme Claude Brasseur et Bruno Cremer là-dedans, ils sont magnifiques, c’est à chialer.

     Il y a beaucoup d’impalpable dans Une histoire simple. Les couples sont fragiles quand les amitiés, elles, semblent plus invulnérables, capables de traverser des obstacles qui sont parfois des gouffres. « J’aimerais que tu me prennes dans tes bras. Et que tu me sers, fort » demande Marie à Georges, son ami, alors qu’il était jadis son mari, qu’il est le père de son enfant, un garçon aujourd’hui adolescent, et qu’il sera plus tard le père de son deuxième enfant, qu’elle prendra cette fois l’initiative d’assumer pleinement seule. Toutes les séquences entre Romy Schneider et Bruno Cremer sont bouleversantes tant il s’y joue quelque chose qui nous dépasse, nous, spectateurs n’ayant aucune image, certitude de leur passé. On imagine, on rafistole et grâce à la mise en scène de Sautet et au jeu magnétique de ses deux magnifiques comédiens, on comprend l’intensité de leur relation.

     C’est terrible car c’est un doux miroir de ce qui se joue entre Marie et Serge, entre Romy Schneider et Claude Brasseur, notamment cette séquence d’aveu et d’affrontement, avec cette dose de désespoir et de frustration que chacun renferme, dans son détachement, sa tristesse, son mutisme. Même Sautet dont c’était la spécialité, n’avait pas écrit de si beaux personnages pour ses acteurs, il me semble. Le « Je sais que c’est fini mais j’y arrive pas » de Brasseur, avant qu’il n’entre dans la comédie, qu’il ne se donne en spectacle, pour se protéger, c’est bouleversant.

     C’est peut-être le film de Sautet le plus proche de la vie, en fin de compte, d’une forme d’authenticité – au sens large – des relations, des fragilités, de la façon dont on appréhende une douleur. Il y a Jérôme, cet homme (apparemment pas un personnage important du récit, mais il devient pivot, parce que seule Marie est confrontée à l’entièreté de son désespoir : la scène des médicaments, évidemment) qui s’engouffre dans des pulsions suicidaires après un licenciement sous prétexte qu’il était moins performant. Il y a ce couple séparé qui continue de se voir comme des amants. Cette femme qui choisit d’avorter et de se séparer dans la foulée de l’homme qui l’a mise enceinte parce qu’elle ne l’aime plus. Il y a la mort qui surgit comme un coup de hache. Il y a la vie qui reprend son cours, imperturbable malgré la montagne de fêlures. Il y a une réunion dans une maison de campagne – de celles que Sautet aimait tant filmer : la douceur d’une baignade ou d’un diner guetté par la dépression d’un homme et les accrochages idéologiques de quatre femmes. Il y a une discussion entre amies dans une cuisine qui se poursuit sur une dispute et s’achève dans les larmes puis une crise de fou rire. Il y a cette nouvelle grossesse qui débarque là de façon aussi inattendue que la discussion sur l’avortement nous happait en introduction – Trois ans seulement après le vote de la Loi Veil, hein, quand même.

     C’est un film pour Romy Schneider mais c’est surtout un nouveau  Vincent, François, Paul et les autres dans lequel on aurait remplacé ces quatre prénoms masculins par quatre prénoms féminins. C’est comme si Sautet nous donnait à observer davantage les compagnes, maintenant. On retrouve beaucoup de ce film dans Une histoire simple. Mais à la profonde mélancolie des garçons répond la robuste solidarité des filles.

     Et puis il y a cette fin, incroyable, dans laquelle Marie rayonne sur une chaise longue, en plein soleil, maitresse de son destin. D’une part car elle répond évidemment à la scène d’ouverture dans laquelle on la découvre lors d’un entretien avec un médecin, juste avant de se faire avorter. D’autre part car elle offre une nouvelle décision pour Marie, une nouvelle prise de pouvoir, d’indépendance. C’est un grand film sur le choix (de la femme). Sur l’émancipation. Et c’est d’une limpidité, d’une intensité et d’une beauté, c’est déconcertant.

     Bref, ça m’avait échappé jusqu’à maintenant : c’est un chef d’œuvre, déchirant.

Ad Vitam – Saison 1 – Arte – 2018

14. Ad Vitam - Saison 1 - Arte - 2018Conte cruel de la jeunesse.

   6.5   Très sceptique au départ – Le temps d’un épisode fastidieux, qui peine à nous faire entrer dans le riche univers de la série, en multipliant les zones d’ombre et le parti-pris esthétiques pas forcément reluisants – mais je suis plutôt convaincu sur l’ensemble et sur la durée. D’abord parce qu’il y a de beaux personnages pour lesquels je me passionne (même certains, grandement secondaires : Notamment les brèves apparitions d’Hanna Schygulla ou Philippe Laudenbach, oracle et réceptacle de fortune), je m’attache à des lieux forts – La fin de l’épisode 4 c’est génial cet endroit, c’est où ? On se croirait soudainement plongé dans True détective avec ce dôme abandonné qui ressemble à cette église en ruines que foulent Rust & Marty à la fin de l’épisode 2 – et des plans hyper travaillés – Difficile de ne pas penser à Michael Mann, dès l’instant qu’on a Yvan Attal seul chez lui, face à l’océan, dans un cadre on ne peut plus bleu. Et puis il y a une dynamique inédite, il me semble, intense ici avant d’être engourdie là, qui rappelle les plus belles heures des Revenants.

     Dans le monde d’Ad Vitam, il est tout à fait possible de ne plus mourir puisqu’un sérum-miracle inventé par la science nous permet de stopper le vieillissement de nos cellules, en nous régénérant à l’infini, si d’aventure on le souhaite – Et on vous y pousse, comme dans n’importe quelle société de consommation. On apprend par ailleurs que la majorité a été repoussé à trente ans (impossible de se régénérer avant cet âge, donc), aussi que le monde est surpeuplé et que le pays s’apprête à voter une loi visant à limiter le nombre d’enfants par foyer. La série va principalement nous convier à suivre Darius Asram (Yvan Attal, parfait) flic centenaire, trois fois régénéré, traumatisé par la perte de son fils il y a des décennies de cela (du temps où il était encore impossible d’avoir accès à « ces doses d’immortalité ») et Christa (Garance Marillier, la révélation de Grave) cette rescapée d’une vague de suicides d’adolescents rebelles il y a dix ans, enfermée depuis dans un centre pour mineurs perturbés, que le flic va choisir pour avancer dans son enquête sur la nouvelle affaire des suicides de la plage.

     Il y a des images fortes qui restent, comme ces déguisements de méduses lors de la commémoration de l’anniversaire de la doyenne de l’humanité. On sait rapidement que la méduse – et une espèce en particulier a le pouvoir de se régénérer – est devenu le symbole de ce nouveau monde où l’on ne meurt plus. Jusqu’à même remplacer les enfants dans certains foyers – Les parents de Christa en ont une dans un aquarium. Ainsi comment ne pas songer deux secondes au Do androids dream of electric sheep, de Philip K.Dick ? Il y a aussi cette grande fête où des jeunes célèbrent la jeunesse, le fait d’être encore épargné par les dérives du système, bref ce qu’il leur reste de choix – Ce lieu est filmé comme étant le cœur battant de ce monde et Virgile comme un héros – Belle idée que d’en faire une figure paradoxale, monstrueuse jadis, devenue providentielle. Il y a aussi ce duo de flics, le vieux briscard épaulé d’un tout jeune régénéré, qui occasionne des moments de buddy movie très drôles, donc un penchant paradoxal (le sujet reste lourd) vers le comique.

     L’épisode 5 marque lui un tournant décisif évident puisqu’il brise l’élan initié, tout d’abord en reculant de dix années (Pour évoquer les évènements du stade) ensuite parce qu’il va suivre Virgile Caron, soit le garçon à l’origine de ce suicide collectif dont on entend tant parler depuis le début, évènement qui pourrait en avoir enclenché d’autres du même ordre, notamment celui sur lequel se ferme cette journée de commémoration en ouverture, brillante idée qui déploie un grand paradoxe : Dans ce monde on ne meurt plus, mais certains se suicident. La première moitié d’épisode, impressionnante (bien qu’on en connaisse la tournure) laisse sur le carreau. C’est le moment qu’a choisi le générique pour se pointer : On comprend que la seconde moitié évoluera elle dans le présent. Que l’on y suive à nouveau Virgile est une bonne initiative. Ce qui l’est moins c’est de voir comment tout est laborieux pour raccrocher les wagons (revoir des scènes sous un autre angle, bof) et le faire entrer en collision, comme attendu, avec Christa – qui profite de sa sortie provisoire pour élaborer sa vengeance : Il y a dix ans, Nahel, son petit ami, faisait partie des victimes du stade.

     Il me semble que la série avait été plus inspirée précédemment pour construire du trouble et faire naître de la fascination, avec notamment les entrées en scène de Virgile, le personnage incarné par Niels Schneider, à la tête de cette association pour les jeunes et l’avenir des jeunes. Elle reprend du poil de la bête dans l’ultime épisode mais subit un défaut de taille : Le personnage incarné par Ariane Labed est arrivé beaucoup trop tard dans le récit. Du coup, cette réunion au sommet d’ancêtres – Yvan Attal a 119 ans, elle en a 158 – aurait pu convoquer celle de Heat, et c’est peut-être bien ce qui est recherché, dans son étirement et sa tonalité impromptue. C’est un peu raté, c’est dommage. Tout simplement parce que le cœur de la série ce sont les jeunes, et non ces immortels desquels émanent bien plus de mort que de vie.

    Le final, avec son ambiance Martyrs / Under the skin – L’observation des corps débranchés en train de se putréfier en accéléré – efface presque toutes les baisses de régime. Belle surprise, globalement, donc. Même si l’on reste mitigé + comme on l’était face au premier long métrage de son auteur, ultra encensé il y a quatre ans : Les combattants. On verra ce qu’il nous restera d’Ad Vitam, en l’état ça ne révolutionne pas grand-chose mais c’est un beau récit d’anticipation, ni hermétique ni débile, doté de belles zones de fulgurances. Alors c’est pas The Leftovers ni True detective, c’est sûr, mais il y a une vraie ambition, rare en France, de mêler science-fiction et enquête policière, réflexion sur la mortalité et sur une jeunesse paumée, volonté de relier tragédie du récit et comédie des contrastes. Comme dans Les combattants, Thomas Cailley mélange les genres. Je salue peut-être davantage la tentative que le résultat, qu’importe, c’est déjà énorme d’essayer et de ne pas royalement se vautrer.

Better Call Saul – Saison 4 – AMC – 2018

13. Better Call Saul - Saison 4 - AMC - 2018The winner takes it all.

   8.5   Difficile de ne pas en parler à chaque nouvelle salve de Better Call Saul mais autant Breaking Bad avait le mérite de s’améliorer de saison en saison, jusqu’aux seize épisodes magistraux que forment l’ultime baroud, autant le mérite non moins négligeable de Better Call Saul aura été de s’ouvrir si haut puis de tenir cette qualité exceptionnelle sur toute la durée – Comme si, finalement, Breaking Bad avait été son (sublimissime) brouillon, comme si Gould & Gilligan avait su tirer les meilleurs enseignements de ces six années aux crochets de Walter White et les autres. Evidemment qu’on s’avance, puisque la série n’est pas terminée – Il resterait deux saisons dans les tiroirs – mais c’est ce que je retiens en priorité : L’exemplarité et la cohérence, esthétique et dramaturgique,  de chacune de ces quatre saisons. En espérant qu’AMC continue de renouveler la série selon les souhaits de nos auteurs, cela va de soi.

     Les rebondissements de la fin de la saison précédente sont vite confirmés : Le frère de Jimmy s’en est allé, Salamanca est dans le coma. Kim échappe de son accident de voiture, Nacho, lui s’extirpe in-extrémis de ce brasier ardent. Pourtant, cette saison nous apprend qu’il va falloir les oublier aussi, Kim et Nacho, avec le temps. Kim aura été une pierre angulaire dans la renaissance de Jimmy, avant la mort de son frère comme après, mais d’abord elle fait peu à peu cavalier seul (plutôt que d’attendre Jimmy pour ouvrir un cabinet commun (Il faut rappeler qu’il est provisoirement interdit de pratiquer) elle choisit cette super place d’avocate pour le compte de Mesa Verde) et on imagine qu’elle va être déçu (le final de cette saison le prouve déjà) des penchants amoraux de Jimmy. Quant à Nacho, s’il fait partie intégrante de la première moitié de saison, en échappant encore de peu à un règlement de compte fomenté par Gus Fring, jusqu’à se faire trainer dans le désert avec une blessure par balle dans la panse, pour faire croire à son innocence aux yeux des frères Salamanca, il sera bientôt quasi hors-jeu de toutes les oppositions, relégué dans ce restaurant à collecter l’argent des deals.

     Alors, est-ce que la saison 4 achève de transformer Jimmy McGill en Saul Goodman, comme il est de bon ton de le lire dans de nombreux papiers / comme le revendique cette dernière réplique (qui rappelle ces bombes verbales parfois lâchées par Walter White )? Ou bien est-ce une nouvelle étape de cette transformation lente, comme le furent la suspension de Jimmy du barreau ou plus tard le décès de son frère ? Honnêtement, ça pourrait filer dix saisons encore sur ce rythme, je signe tout de suite. Toujours est-il que cette conclusion, un peu trop lisse pour du Better Call Saul (Jimmy annonce qu’il devient Saul ; Mike exécute son premier meurtre) agit plus qu’en clin d’œil : Tendons-nous à sinon l’imiter, ressembler à Breaking bad, afin de montrer qu’on s’en rapproche inéluctablement ? L’intrigue parallèle dédiée à Nacho, Hector, Gus & Mike n’aura jamais été si proche de ce qu’on connait déjà : Rien que dans la symbolique avec la construction du labo de meth, qui verra évidemment passer quelques années plus tard Walt & Jesse.

     Si cette intrigue grignote de plus en plus celle liée à Jimmy c’est sans doute pour montrer, de façon certes impalpable (Jimmy n’a même aucun lien avec eux durant cette saison, aucun) qu’elle va le contaminer, le faire disparaître pour en faire éclore Saul Goodman. Toujours est-il que tout ce qui tourne autour de Jimmy, Kim, feu Chuck, HHM, Mesa Verde, CC Mobile pourrait tellement suffire. Je me suis rendu compte à quel point Better Call Saul m’était cher aussi pour sa façon de mélanger aussi brillamment ces deux mondes (de ne pas faire un épisode ici, un épisode là, mais quelques minutes ici, quelques minutes là, pour relier leur temporalité) : Une saison sur l’intrigue de Jimmy, affecté par la mort de son frangin, galérant dans une boutique de téléphonie à finir par faire de menues combines comme il les affectionne, puis cherchant à récupérer sa licence, ça m’aurait suffi. Une saison sur l’intrigue de Mike se retrouvant chef d’un chantier de Gus Fring, qui doit, lui, surveiller les Salamanca, ça m’aurait suffi aussi. Alors une saison reliant ces deux intrigues, punaise. Très franchement et même si je n’ai pas une vue d’ensemble, je ne vois pas trop ce qui rivalise avec Better call Saul aujourd’hui.

La colle – Alexandre Castagnetti – 2017

05. La colle - Alexandre Castagnetti - 2017Happy love day.

   6.5   Voilà un film qui me disait sans trop me dire, sur le papier. En fait, je savais seulement que ça se déroulait dans un lycée, le temps d’une retenue, qu’on y voyait le mec (Arthur Mazet) de Nos jours heureux / Simon Werner a disparu et la fille (Karidja Touré) de Bande de filles. Et surtout que le peu que j’avais entendu à son égard, une seule personne en fait, mais de goût, évoquait un truc chouette. Par un double étrange concours de circonstance – 1, Se retrouver à chercher le nom du réalisateur de Tamara, avec Héloise Martin (oui je regarde Danse avec les Stars) et découvrir qu’il est aussi l’auteur de La colle, ce film que je gardais sous le coude depuis un an ; 2, Revoir Breakfast club la veille et faire le lien avec ce film se déroulant aussi durant une parenthèse colle – je me suis retrouvé, un dimanche soir, devant La colle, d’Alexandre Castagnetti, sorti la même année que Happy death day, autre film prenant Un jour sans fin comme modèle. Et c’est en effet un chouette film. Qui ne manque ni d’idées ni d’énergie.

     Au début, Benjamin se voit collé, bêtement, un peu comme il m’arrivait à moi aussi à l’époque d’être collé, à la place d’un autre, quoi, à cause de l’imparable wrong place, wrong time : because la chèvre, François Perrin, tout ça. Bref, entre-temps Benjamin se retrouve sur une sorte d’application chelou, Akinator, à faire le vœu d’être pour toujours aux côtés de son amoureuse secrète, la belle Leila. C’est le jour J, un bon vieux samedi de colle, comme chez John Hugues. Le concierge, un hippie drogué à l’électro des dancefloor lui annonce qu’il va passer la journée la plus interminable de sa vie. Et quand il entre dans la salle, il pense sans doute comme nous : ça risque d’être encore plus interminable que ce que laissait croire le concierge : Surveillant relou, élèves insupportables. Sauf que là-dessus se pointe Leila. On est comme lui, désemparé face au pathétique spectacle offert par ses collègues de colle, mais aussi un peu chamboulé par la belle Leila qui finit par se mettre à ses côtés afin de partager un livre de cours. On se demande alors si le film ne va pas tourner en rond, d’autant que les vannes sont un peu trop écrites, les acteurs un peu trop dans l’emphase. Sans raconter en détails le déroulement de ce qui va suivre, Benjamin va découvrir qu’il est coincé dans une boucle temporelle : Chaque fois qu’il s’éloigne de Leila (Ici il va à l’infirmerie, là la colle arrive à son terme tout simplement) il reprend son heure de retenue au moment où Leila fait son entrée dans la salle. Akinator a exaucé son vœu. Mais le concierge aussi : ça va être une journée interminable.

     On se dit bientôt, encore une fois, que le film va tourner en rond d’autant qu’on a déjà vu ça quelque part. Mais le film a plein d’idées. Il est très drôle, déjà, c’est une donnée importante. Et il va rebondir sans cesse. Avec deux idées majeures : tout d’abord l’utilisation élégante de la bande-dessinée (Benjamin aime dessiner) puisque le film est construit quasi en cases, déploie même une esthétique proche de la bd parfois, jusqu’aux dessins qui accompagnent chacun des chapitres mais surtout il va choisir de faire « gagner/sortir » Benjamin par le dessin puisque le seul moyen qu’il a trouvé c’est de faire en sorte que Leila tombe amoureuse de lui. L’autre idée, carrément méta, donc carrément passionnante et jubilatoire c’est de développer les personnages secondaires : Afin que sa bande-dessinée ait du sens, donc séduise Leila, il faut qu’il crée de beaux personnages, donc que le film crée de beaux personnages. Donc, tout ce qui semblait raté à savoir tous ces personnages dessinés à la truelle en un tic, une vanne, un trait de caractère, deviennent de beaux personnages étoffés, plus profonds que la carapace de vulgarité qu’ils offraient jusqu’alors. Pour moi c’est la très grande idée du film. Ça le fait passer de simplement sympathique à carrément intelligent. Après on pourra toujours trouver ça trop survolté dans l’ensemble puis trop bisounours sur la fin (c’est mon cas) on ne pourra pas dire que c’est pas raccord avec ce que le récit raconte. C’est une belle comédie romantique.

Casque d’or – Jacques Becker – 1952

10. Casque d'or - Jacques Becker - 1952Un menuisier dansait.

   6.5   Je tenais à revoir ce classique absolu, réputé pour être l’un des plus beaux films sinon le plus beau de Jacques Becker, justement parce que je l’aime nettement moins que d’autres. En le revoyant, j’ai compris pourquoi je l’aime moins. Il y a pourtant tout dans ce mélodrame pour que j’en sorte en miettes : Une histoire d’amour, une belle histoire d’amitié, un affrontement pour une femme, une crapule véreuse, lâche, dégueulasse (Félix Leca personnage mauvais jusqu’à l’os) mais aussi une parenthèse rêvée ( ?) au bord d’un fleuve, des danses endiablées dans des guinguettes effervescentes, la terrible sentence finale de l’échafaud. Becker maitrise totalement son dispositif, l’imbrication de son récit et la progression tragique. Quand Signoret & Reggiani croisent leurs regards pour la première fois on sait qu’ils courent au drame. Il y a dans Casque d’or une chape de plomb permanente, parfois nette, parfois invisible, qui empêche d’apprécier l’amourette bucolique. Même sur les bords de l’eau, on sait que tout cela ne tient qu’à un fil. C’est beau, souvent très beau, même. Mais je pense que ce couple de cinéma me pose problème. Je n’y crois pas. Ensemble, se donnant la réplique, la passion, la tragédie l’un à l’autre, ils font trop acteurs de la comédie française, pas suffisamment prostituée et charpentier de banlieue parisienne, en gros. Alors je sais qu’on pourrait dire ça de n’importe quel film, n’importe quel couple de cinéma, c’est un grief qui ne tient qu’à moi. J’y crois moins que disons, un Antoine & Antoinette où l’interprétation n’échoie pas à des monstres sacrés trop envahissants pour des personnages aussi lambda. Signoret & Reggiani sont bons, mais je vois trop leur jeu, je les préfère dans, au pif, Les diaboliques ou Le doulos. Je suis d’ailleurs nettement plus impressionné par le méchant du film, campé ici par un magistral Claude Dauphin, super flippant.

Mademoiselle Vendredi (Teresa Venerdi) – Vittorio De Sica – 1943

08. Mademoiselle Vendredi - Teresa Venerdi - Vittorio De Sica - 1943L’orphelinat providentiel.

   5.0   Pas certain que la comédie romantique soit le terrain qui sied le mieux à Vittorio de Sica. Alors certes, le film est un peu plus qu’une simple comédie romantique dans la mesure où il y a une gravité qui le replace dans un contexte social : Ce n’est pas Le voleur de bicyclette mais il est aussi largement question d’argent. Ici c’est un pédiatre criblé de dettes qui se voit contraint d’accepter ce qu’on lui propose, en l’occurrence un poste d’inspecteur sanitaire dans un orphelinat afin de rembourser ses créanciers. Vittorio de Sica, qui s’est offert d’incarner le personnage central, n’a pas vraiment l’envergure pour ce rôle, il est trop pudique, je pense. En revanche, la belle Adriana Benetti (qui incarne Teresa Venerdi, une jeune dispensaire, aide infirmière dont il va tomber amoureux) l’illumine littéralement. Très dispensable, néanmoins. Il faut attendre un peu avant de voir l’auteur entrer dans le monde du néoréalisme.

The house that Jack built – Lars von Trier – 2018

28. The house that Jack built - Lars von Trier - 2018The nothingness of crime.

   2.5   Difficile de savoir ce que j’ai trouvé le plus navrant là-dedans. Voir Uma Thurman se faire défoncer la tronche à coup de cric ; Et voir la scène plusieurs fois, sous plusieurs angles ? Ou voir des gamins se prendre des coups de chevrotine ; Et voir les impacts, dans le crâne, les rotules ? Ou voir un caneton se faire cisailler la patte par un gosse ? Voir Matt Dillon découper le sein de Riley Keough ou le voir plus tard sortir son porte-monnaie en peau de nichon découpé pour payer ses balles blindées qui lui permettront peut-être de réaliser un rêve nazi ? Voir une maison dont les fondations seraient un empilement de cadavres ? Voir des femmes toutes plus débiles et/ou apathiques les unes que les autres ? Entendre sept fois « Fame » de David Bowie ? Se coltiner une séquence mixant des extraits de l’intégralité des films de LVT ? Mon cœur balance.

     Bref, j’ai trouvé ça absolument CONSTERNANT. Et complètement con.

     Ça a beau convoqué Goethe, Dante, Blake, Delacroix, que sais-je encore, qu’importe puisque ce n’est pas intéressant, c’est laid et c’est chiant comme la pluie. Pire, on me dit que c’est drôle. Bah punaise. Quand Buñuel filme un diner qui n’a jamais lieu, c’est drôle. Quand LVT filme une maison qu’on n’arrive pas à bâtir, ça l’est moins.

     The House that Jack built c’est tout le contraire de Nymphomaniac, pour moi. Jusque dans leur découpe chapitrale, brillante d’un côté, racoleuse de l’autre. Ainsi que dans leur esthétique, ambivalente ici, répétitive là. Comme pour l’utilisation musicale : Il y a avait plein de morceaux différents dans Nymphomaniac. Là il y a sept fois le même morceau de Bowie et neuf fois Glenn Gould jouant Bach.

     Ceci dit c’est Lars Von Trier. Je sais qu’il est systématiquement sur la corde, qu’il fasse Melancholia ou Dogville (Mes deux préférés) ou Antichrist et Element of crime (que je n’aime pas). Quand je repense à Nymphomaniac, je me demande encore si je l’aime ou si je le déteste. D’ailleurs, je n’ai jamais revu de Lars Von Trier, je me rends compte, hormis Breaking the waves, probablement son plus irréprochable. C’est juste que là il a rompu la corde, pour moi. Il s’est moins infligé les enfers que gaufré dans le néant.

     La fin aurait pourtant tendance à éclairer le film et donner du sens à ce qu’on vient de s’infliger. Mais c’est un peu tard. Ça devrait être génialement décalé, magnifiquement grotesque, c’est juste ridicule.

     Ce qui nous offre la branlette cinématographique la plus insupportable depuis The square. Alors je sais pas si j’ai un problème avec l’humour, mais je sais que j’ai un problème avec l’humour de Lars Von Trier.

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