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Archives pour 21 décembre, 2018

High Life – Claire Denis – 2018

3. High life, Claire DenisUn condamné à mort s’est envolé.

   9.0   Ce soir-là je n’étais pas si loin de sortir de la salle, en voyant l’immonde bande annonce du sans aucun doute non moins immonde dernier bousin de Paolo Sorrentino, Silvio et les autres. Mais je suis resté. Heureusement, je suis resté. Car je me suis réconcilié avec Claire Denis – qui m’avait tellement déçu avec Un beau soleil intérieur – devant ce très beau film, qui rivalise peut-être avec ses meilleurs. Avant de pouvoir le revoir – Ses films sont meilleurs à la revoyure – je n’ai qu’une certitude : C’est le plus beau film de Claire Denis depuis 35 rhums. Mais j’ai préféré attendre quelques semaines pour en parler.

     Il me semble que les films comme High life sont rares, donc précieux, ceux dont le sens nous échappe quasi complètement, je veux dire, ceux pour qui l’existence (et notre fascination à son égard) naît essentiellement d’un désir d’images. High life me rappelle combien j’aime le cinéma pour sa dose de mystère et d’impondérable. Il me rappelle combien j’aime recevoir des ondes de chocs, de pures éclats de sidération, à quel point j’aime être convié à de si imposants voyages parallèles – Sortir de la salle fut un moment très bizarre, flottant, anormalement doux, comme si le film, aussi implicite fusse t-il en apparence, révélait quelque chose d’inexplicable mais d’extra-lucide sur notre existence et notre condition : Je n’avais pas ressenti cela depuis Under the skin, je crois. Sans pour autant qu’il ne demande à ce qu’on le conseille, à ce que l’on le partage – Difficile de savoir qui acceptera l’expérience, qui y restera à quai. Sans pour autant qu’il faille à tout prix le disséquer afin qu’on puisse le laisser s’échapper. Souvent, quand un film me marque de la sorte, j’ai besoin d’aussitôt en parler afin de passer à autre chose. Pas avec High life, que je garderais bien pour moi. Si j’en parle seulement maintenant, avec un peu de recul, c’est aussi pour tenter de percer ce mystère.

     A l’instar des garçons sauvages, de Bertrand Mandico, le film impressionne puis disparaît vite, donc ; Son sens s’évapore mais ses images, elles, restent, s’installent durablement. Il est clair que les images, chez Claire Denis, sont souvent plus fortes que le récit qu’elles illustrent ou accompagnent. Dans High life, il y a nombreuses de ces images que je n’oublierais pas de sitôt. Il y a cette cette ouverture incroyable, où dans un silence spatial absolu, Monte, un détenu/spationaute, effectue en extérieur et en apesanteur, une opération de maintenance sur un élément du vaisseau tout en entendant, dans son casque, son bébé pleurer à l’intérieur, alors qu’il est en train de regarder des images venues de la Terre – In the land of the head hunters (1914) un film d’Edward S.Curtis, semble t-il. On sait déjà qu’on va voir un film qui ne ressemble à aucun autre. Et bien plus loin il y a cette approche de trou noir, une plongée vertigineuse d’une violence sèche, effrayante : Un visage qui se déforme puis explose, net, dans son scaphandre. Il y a aussi ces corps que Monte envoient dans le vide sidéral : On les verra même flotter quelques instants dans ce silence éternel. Bref, c’est avant tout une magnifique expérience sensorielle, que vient renforcer le travail plastique d’Olafur Eliassion et la musique de Stuart Staples, des Tindersticks, habitué du cinéma de Claire Denis. J’avais besoin cette année d’une expérience comme celle offerte par High life. De sortir du système solaire.

     High life suit un groupe de condamnés à mort qu’on a envoyés dans l’espace, recyclés aux abords d’un trou noir, pour servir de cobayes à des fins scientifiques, essentiellement concentrées sur des sources d’énergie alternative et de nouveaux moyens de reproduction. Difficile d’en dire davantage : Autant je serais bien incapable de dire ce que le film raconte en profondeur, si toutefois on me le demandait, autant je pourrais aisément dire que ce sont les images les plus stimulantes vues sur un écran de cinéma cette année. Et ce n’est pas une question d’effets spéciaux. Au contraire, de ce point de vue, le film est très rudimentaire : Un vaisseau qui ressemble à une boite d’allumettes, mais surtout on en sort quasi jamais, ce n’est que du huis clos. Et pourtant Claire Denis a fait appel à un spécialiste des trous noirs. En fait c’est surtout une question de visages. Ce qu’ils renvoient, ce qu’on y projette. Leur tristesse, leur peur, leur solitude. Aussi bien celui de Mia Goth, celui de Juliette Binoche, que ceux de Robert Pattison, Lars Eidinger, André Benjamin. Des visages, des voix, deux mots « shall we ? », un seul « tabou » comme aspirés dans les gouffres de la mélancolie.

     La tension sexuelle s’invite dans le film comme rarement elle s’était invitée dans le cinéma de Claire Denis jusqu’alors. En s’ouvrant sur le mot « tabou » qu’un père fredonne à son bébé, High life annonce un peu de son programme. Si son sens reste d’abord assez flou, le mot résonne de façon autrement plus incestueuse dès l’instant que la fille a grandi et qu’elle dérive avec son père dans le vide sidéral. Afin de pallier aux pulsions du désir, une mystérieuse pièce permettait à chacun d’aller chercher sa jouissance, quand il s’agissait encore d’une dérive groupée. S’il semble être le souvenir de Monte, le film s’intéresse aussi beaucoup à Dibs, aux expériences de cette sorcière récupératrice de fluide, qui projette de créer le bébé astral. Claire Denis lui permet d’exister, dans sa douleur, son passif : Si elle veut tant faire naître un bébé c’est aussi probablement parce que c’est le sujet de sa condamnation sur Terre. Si Monte s’y refuse, lui, à ce désir, c’est peut-être inconsciemment pour se préparer à ce nouvel univers carcéral qui l’attend, seul avec sa fille, dont il fera la femme parfaite, en somme.

     Mais c’est dans son étrange structure temporelle qu’High life sème un trouble insistant, plus insoluble encore. Se déployant sur trois arcs, trois temporalités bien distinctes (le groupe, le père et le bébé, le père et sa fille adolescente) le film choisit de tout enchevêtrer, à renfort d’ellipses brutales, de transitions en tout genre (une image, un plan ou la voix off) et de rares flashbacks nous renvoyant de brefs instant sur Terre. Claire Denis préfère la suspension d’une mission-suicide à la banalité d’une conquête spatiale. Une suite de trouées plutôt qu’une odyssée toute tracée. Ici c’est la longue chevelure noire de Binoche prenant l’air aux abords d’une canalisation qui trouble, là plutôt cette disparition dans un fondu du corps d’un détenu dans le jardin du vaisseau tombeau. Ici ce sont les premiers pas d’un enfant dans le corridor d’un vaisseau qui foudroient, là ce morceau « Willow » chanté par Robert Pattinson, composé par Stuart Staples, accompagnant le générique final. Et pourquoi Monte se retrouve t-il confronté à une meute de chiens errants lorsqu’il accoste un vaisseau abandonné ? Une vision indélébile et énigmatique parmi d’autres.

     Il y a aussi de belles correspondances, notamment à l’intérieur même du cinéma de Claire Denis, puisque Willow adolescente, joué par Jessie Ross rappelle forcément Lola Creton dans Les salauds, dans son regard et cette manière si singulière de s’ériger en statut de la nuit – Le travail de Yorick Le Saux, en tant que chef opérateur y est sans doute pour beaucoup, puisque déjà il avait remplacé Agnès Godard sur le tournage des Salauds. Quant au personnage de Robert Pattinson il évoque beaucoup celui de Grégoire Colin, dans Beau travail, autour duquel tourne Juliette Binoche qui pourrait, elle, être l’alter ego de Denis Lavant – Sa danse à elle, ce sont ses marches nocturnes, transportant entre ses mains la semence providentielle. Légionnaires et prisonniers traversent le même combat, dans la cinéma de Claire Denis. Pour le reste, difficile de ne pas penser au cinéma de Sharunas Bartas, quand le film dévoile des souvenirs de Monte sur Terre – Images qu’on jurerait échappées d’un Few of us ou d’un Trys dienos.

     Il y a presque vingt ans, Claire Denis avait électrisé le cinéma français en nous crachant un film-monstre, romantico-gore, sur le cannibalisme. Cette année, elle opte pour le film de prison, en le doublant d’un voyage spatial à la rencontre d’un trou noir. Qui fait ça, aujourd’hui ? Initiative que je salue avant même de voir le résultat, alors quand en plus le film est si puissant. C’est comme lorsque Dominique Rocher s’attaque au film de zombies. Merci ! Le cinéma français se porte très, très bien et dans tous les genres.

     En fin de compte, je me demande aujourd’hui, six semaines après en avoir fait sa découverte, si ce n’est pas le film que j’ai le plus envie de revoir cette année et ce d’autant plus qu’il m’a beaucoup échappé, tant il me parait aussi brillant qu’il est raté, abstrait et radical, hyper maîtrisé ici et complètement malade l’instant suivant. Tant pis je le redis : Quel bonheur de retrouver Claire Denis à un tel niveau d’inspiration, avec un film aussi énigmatique, aussi beau.

Les aventuriers – Robert Enrico – 1967

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Treasure Buddies. 

   8.5  Le 08/02/2013,

     C’est un film intéressant par bien des aspects puisqu’il est hybride, paradoxal. On ressentait déjà cela dans le précédent film de Enrico, Les grandes gueules, qui avait tout pour se fondre dans un moule populaire mais était construit un peu bizarrement, autour d’une hystérie maladroite mais aussi d’une curieuse gestion spatiale. C’est un film d’homme, Les grandes gueules, il faut que ça castagne, c’est un western étrange, dans les Vosges où les cow-boys sont remplacés par des bûcherons. C’est un film qui j’aime bien parce qu’il joue sur deux tableaux, il met en scène de l’acteur mais n’oublie pas de saisir l’espace dans lequel il se trouve. Je me souviendrais de cette immense forêt, ces longs troncs d’arbres et ce circuit boisé sur lequel les bûcherons font descendre une voiture brouette remplie de bois. Je retrouve cette attention et cette singularité dans Les aventuriers. Mais c’est un film qui me touche infiniment plus, aussi bien dans ses défauts que dans ce qu’il réussit le mieux. C’est un film scindé. Trois parties, mais on pourrait en distinguer davantage. Ou qu’une seule. En ce sens c’est un cinéma qui m’évoque celui de Rozier, toute proportion gardée. Cette capacité à aller de l’avant, pas forcément où on l’attend, saisir l’instinct des personnages, capter l’aventure, la suspension. Mais Enrico a le cul entre deux chaises, il n’a pas confiance en son cinéma, à l’exaltation de ses mouvements, ou alors il n’a pas eu le droit d’aller plus loin. Il orne de convenu, dérape mais se replace, joue sur du velours alors que l’on aimerait le voir sur du fin linon. Stévenin le faisait aussi très bien, lui. Le choix d’utiliser ces deux acteurs en vogue pose d’emblée un facteur succès obligatoire. Privilégier l’aventure ou le narratif. Faire du Rozier ou du Rappeneau. Enrico hésite. Le film me touche aussi pour ça. Trois destins en marge se rencontrent et vivent l’échec en même temps ce qui les amènent à chercher un trésor au large du Congo avant que le film ne s’achève dans un vieux fort en pleine mer, très connu aujourd’hui pour d’autres raisons. J’ai adoré partager l’aventure de ce trio Truffaldien (on pense à Jules et Jim) surtout avec la magnifique Joanna Shimkus, qui me rappelle Ana Karina chez Godard, folie en moins – folie de mise en scène.

Le 21/11/2018,

      Je suis ravi de l’avoir revu : c’était mon Enrico préféré, très largement et ça l’est toujours. Et si j’y vois toujours plein de défauts, sensiblement les mêmes qu’à l’époque où je l’ai découvert (progression trop saccadée, musique de De Roubaix top mais omniprésente, partie Congo trop expédiée à mon goût) ce sont des défauts qui renforcent son humilité. S’il évoque donc parfois le « cinéma de papa » (au sens où l’entendait Truffaut), parfois plutôt le cinéma d’aventures des années 50, souvent l’esprit Tintin, il respire aussi les prémisses d’un Rozier (la partie africaine prépare Les naufragés de l’ile de la tortue) ou d’un Stevenin (Notre duo évoque celui de Passe-montagne). C’est cette incertitude qui le rend si touchant. Cette hybridité qui en fait un magma. C’est aussi de voir Delon & Ventura comme finalement on ne les avait jamais vus, qu’ils soient dans le cockpit d’un Cessna, pilote d’un dragster, pilier de casino, plongeurs en quête de trésor ou voyageurs endeuillés. Pourtant c’est bien le sort réservé au personnage campé par la belle Joanna Shimkus qui fascine tant. C’est simple, elle est le cœur battant du film. C’est d’ailleurs elle qui l’ouvre puisque le film démarre au moment où elle cherche une vieille hélice pour son vernissage puis rencontre nos deux aventuriers, nos deux rêveurs encore simples mécaniciens jouant avec la vitesse de leurs bolides, l’un sur les pistes, l’autre dans les airs. Si elle disparaît aux deux tiers c’est elle qui continue d’être au cœur du récit, à travers cet enfant, son cousin germain et guide dans un musée africain, et à travers ce vieux fort, qu’elle voulait habiter et qui sera le théâtre tragique de la séquence finale. « Je me demandais lequel de nous deux avait eu cette idée de l’emmener là-bas ? » demande Delon, inconsolable à un Ventura, plus réservé dans son chagrin, qui lui répond « Je crois que cette idée on devrait la partager tu crois pas ? ». On a surtout envie de croire qu’elle est leur détonateur, que cette quête au trésor est née de son apparition. Les aventuriers c’est aussi et surtout un film sur deux amis inséparables. Je l’aime tellement, ce film. Et avant tout parce que c’est un beau film populaire, d’autant plus attachant qu’il est bancal, foutraque, un peu raté.


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