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Archives pour 14 mai, 2019

Razzia – Nabil Ayouch – 2018

14. Razzia - Nabil Ayouch - 2018Les uns hèlent les autres.

   3.0   C’est un film sans cesse dans la démonstration, ça pèse une tonne, c’est terrible. Il y avait déjà cela dans Much loved, aucune subtilité et des poncifs énormes, mais son interdiction au Maroc et la violence collective qu’il engendra, firent du film un évènement sociétal, qui n’a certes rien à voir avec le cinéma, la mise en scène, mais qui existe bel et bien. Mais Nabil Ayouch n’est de toute façon pas un grand auteur, il a davantage un point de vue – sur le monde, sur son pays, sur les oppressions, sur les révolutions – qu’un regard de cinéaste.

     Si Razzia semble plus ambitieux en étant ancré dans les fortes manifestations de 2015 au Maroc, Ayouch est paradoxalement plus sage. Pour retrouver sa lourdeur, il ajoute une dimension chorale façon Babel. C’est le bouquet. Pourtant, c’est ce qui permet au film de tenir et d’exister, au moins durant une heure, puisque le récit choral se déploie sur plusieurs temporalités, le petit garçon fragile ici devient serveur dans un restaurant là-bas, l’instituteur dont on suit les déboires avec les réformes éducatives existe dans les souvenirs de sa voisine d’antan, trente-cinq plus tard, etc. Il y a de belles résonnances, on a envie d’y croire. D’autant que le film pourrait tout miser là-dessus, sur l’entrechoquement des destins, mais il n’est pas écrasant, au contraire. Sauf vers la fin.

     Sa priorité ce sont toujours ses personnages, qu’importe la ou les temporalités dans lesquelles ils évoluent. La première partie est plutôt attachante, justement parce qu’il existe encore un peu de mystère, de promesses. Mais déjà on perçoit des lourdeurs, à l’image de l’écriture laborieuse du personnage du chanteur / videur gay forcément fan de Freddie Mercury : Le voir d’abord déambuler sur I want to break free, puis soigner sa moustache comme son idole, puis entrer dans sa chambre maculée de posters à son effigie, c’est pas possible ça. Même chose lorsque une demoiselle prie dans son salon devant des clips de RnB où l’on voit des nanas dénudées. Sans parler de cette petite friandise cinéphile autour du Casablanca, de Curtiz, déployant un mensonge lourdingue, qui par ailleurs gène par son paternalisme masqué en anoblissant le restaurateur bourgeois et infantilisant le petit serveur.

     Razzia suit donc cinq personnages, tous avec un fort désir de liberté, au centre d’un pays en pleine révolte sociale. Je sais être friand du cinéma choral. Je ne vais pas citer d’exemples mais je pense que c’est un exercice périlleux qui peut aussi bien être très émouvant qu’il peut très vite s’avérer indigeste, qui plus est lorsqu’il est croisé avec l’Histoire. Et Ayouch rate l’essai, tant son film d’abord prometteur, se vautre dans une guimauve digne d’un mauvais Lelouch, type Il y a des jours… et des lunes : Le grandiloquent final se termine d’ailleurs sur le plan non moins grandiloquent et gratuit d’une pleine lune. Mais s’il n’y avait que ça. Il faut sans cesse se farcir une musique sirupeuse surdramatisant chaque scène. Et le clou c’est la scène qui semble vouloir relier tout le monde un peu comme le faisait Sense8 sur What’s going on. Chez les Wacho c’était absolument vertigineux, ça redéfinissait tout. Ici ça n’a aucune intérêt, et puis c’est nul, c’est We are the champions. Faire ça en 2018, sérieusement ? Plus loin il y a aussi la séquence d’insurrection où l’on voir la foule de manifestants progresser vers la caméra. C’est trop faux. On ne voit que la multitude de figurants. Sans doute parce qu’il s’agit du seul plan long du film et qu’il faut capitaliser un peu dessus. Et c’est comme ça pour tout, durant la seconde partie du film. Une heure à lever les yeux, une heure de frissons de la honte.

     Le seul personnage et du même coup l’unique récit qui nous intéresse, c’est celui qui se déroule dans les montagnes, au cours des années 80, avec cet instituteur aux prises avec des types aussi bienveillants que les agents de La matrice, véhiculant leurs absurdes réformes consistant à obliger les établissements scolaires à faire cours en arabe et non plus en berbère, seule langue que la plupart des enfants comprenne. Quelque chose de très beau et dur se joue dans cette classe et aux alentours de cette classe, une violence entre les enfants et des embryons de relations, de poésies, dans ce village cernés par ces impressionnantes montagnes de terre. Il aurait fallu un film sur cet homme. Sur sa relation avec l’enfant qui bégaie. Qu’il s’agisse des autres personnages ou tout simplement de Casablanca, où se déroule l’intégralité du reste du récit, Razzia perd en intérêt et en intensité. Mais au moins on pourra toujours retenir cette fine parcelle et espérer qu’un jour, Ayouch fera un film entier aussi beau que ce segment.


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