Archives pour mai 2019



Mouk 3 !

338472744_1280x720La loi des séries.

     Toujours en référence à ce petit personnage globe-trotter qui découvre les cultures du monde entier, je repars pour ce que j’appelle maintenant « mon festival de Mouk ». Comme chaque année, l’annonce de la sélection cannoise – magnifique cette fois surtout depuis que Kechiche & Tarantino s’y sont greffés à la dernière minute – m’invite à faire mon propre petit festival maison, avec tout plein de curiosités et rattrapages.

     Cette année je m’y suis pris très tôt pour établir ma liste donc au lieu d’avoir une quinzaine de films – comme lors de mes deux premiers voyages – me voici avec le double. Trente films. Va pas falloir chômer si je ne veux pas encore y être au mois de juillet. L’avantage cette année, il est conséquent : Pas de coupe du monde. Pour moi, tout du moins.

     Il s’agit donc d’une sélection de films sortis uniquement dans le courant de ces quinze dernières années. Des films que j’avais ratés en salle ou d’autres qui végètent sur mes étagères / dans mon ordinateur ou des films dont j’avais à peine entendu parler. Dans ce lot hétéroclite, j’attends beaucoup du dernier film du défunt Kiarostami, mais aussi du second film live de l’auteur du super Dernier train pour Busan. Je trépigne à l’idée de retrouver des films de Naomi Kawase et Tsai Ming-Liang que je n’ai jamais vus. Sans attente particulière, je suis curieux de voir ceux de Joao Nicolau ou Pawel Pawlikovski, qui ont tous deux fait un film que j’apprécie. J’attends moins Amat Escalante, Nabil Ayouch, Gustavo Hernandez ou Alex de la Iglesia, mais sait-on jamais.

     Du docu italien au film d’animation émiratis, des 13 minutes du Nemes aux 4h11 du Diaz, les genres et durées varient. Il y a du  long, du très long, du court, du très (très) court. J’essaierai d’en voir un (ou deux) par jour et d’en parler rapidement. Et à l’issue je ferai mon palmarès.

     Comme d’habitude, le choix du film à voir sera déterminé par tirage au sort, effectué très sérieusement par mes deux petits garnements.

Voici donc la sélection complète :

  1. ALLEMAGNE : Sophie Scholl les derniers jours, Marc Rothemund, 2005, 116min
  2. ANGLETERRE : 2 years at sea, Ben Rivers, 2015, 88min
  3. ARGENTINE : Historia del miedo, Benjamin Naishtat, 2014, 85min
  4. AUSTRALIE : Cargo, Ben Howling & Yolanda Ramke, 2018, 104min
  5. CANADA : Starbuck, Ken Scott, 2012, 108min
  6. CHILI : Le bouton de nacre, Patricio Guzman, 2015, 82min
  7. COREE DU SUD : Psychokinesis, Yeong Sang-Ho, 2018, 101min
  8. DANEMARK : Hijacking, Tobias Lindholm, 2013, 110min
  9. EMIRATS ARABES UNIS : Bilal, Khurram Alavi & Ayman Jamal, 2018, 105min
  10. ESPAGNE : El bar, Alex de la Iglesia, 2017, 102min
  11. GRECE : Limbo, Konstantina Kotzamani, 2016, 30min
  12. GUATEMALA : Ixcanul, Jayro Bustamente, 2015, 100min
  13. HONGRIE : With a little patience, Laszlo Nemes, 2007, 13min
  14. INDE : B.A.Pass, Ajay Bahl, 2013, 99min
  15. IRAN : 24 frames, Abbas Kiarostami, 2017, 114min
  16. ITALIE : Fuocoammare, Gianfanco Rosi, 2016, 114min
  17. JAPON : Still the water, Naomi Kawase, 2014, 121min
  18. MAROC : Razzia, Nabil Ayouch, 2018, 119min
  19. MEXIQUE : Heli, Amat Escalante, 2014, 105min
  20. NORVEGE : Headhunters, Morten Tyldum, 2013, 100min
  21. PAKISTAN : Dukhtar, Afia Nathaniel, 2014, 93min
  22. PHILIPPINES : Norte, Lav Diaz, 2014, 251min
  23. POLOGNE : Cold war, Pawel Pawlikovski, 2018, 88min
  24. PORTUGAL : L’épée et la rose, João Nicolau, 2011, 130min
  25. RUSSIE : Les nuits blanches du facteur, Andreï Kontchalovski, 2015, 101min
  26. SRI LANKA : Let her cry, Asoka Handagama, 2016, 104min
  27. SUISSE : La belle affaire, Constance Meyer, 2018, 22min
  28. TAIWAN : La saveur de la pastèque, Tsai Ming Liang, 2005, 114min
  29. TUNISIE : L’amour des hommes, Mehdi Ben Attia, 2018, 105min
  30. URUGUAY : No dormiras, Gustavo Hernandez, 2018, 106min

Au boulot !

El reino – Rodrigo Sorogoyen – 2019

08. El reino - Rodrigo Sorogoyen - 2019Regarde un homme tomber.

   8.5   Nul besoin d’avoir grande connaissance de la politique espagnole actuelle pour être happé par El reino. En effet, tout se vit de l’intérieur, aux crochets d’un éminent secrétaire de parti (Lequel ? On ne sait pas) plongé dans une telle affaire de corruption (Laquelle ? On ne sait pas vraiment non plus, on entend des noms, affaires, sociétés récurrentes mais c’est globalement flou) qu’il va lui falloir songer à oublier les sympathiques virées en yacht.

     Sur le papier je ne veux surtout pas voir ça : Je crains de me farcir un truc pénible et sentencieux genre Le caïman, La conquête ou Il divo. Mais quand on te vent la chose comme héritière de Pakula, Lumet ou Friedkin, moi forcément je fonce. Et c’est exactement ça. J’ai aussi pensé à L’exercice de l’Etat ou L’enquête (le film sur Clearstream), deux récents bons films français, mais j’ai la sensation qu’on est au-delà, ne serait-ce que du seul point de vue mise en scène.

     Dès le premier plan – qui s’ouvre sur une plage dans une composition à la Michael Mann, mais sous un soleil de plomb bien ibérique, puis suit un personnage, le pas déterminé, jusqu’à la table d’un restaurant – le film te chope et annonce la couleur : Il prend le parti de nous imposer ce personnage (Il tiendra cela jusqu’au bout) ainsi que celui d’accompagner les déplacements avec de la musique techno.

     Parlons-en de la musique. A la fois j’ai trouvé que ça collait bien au film, à la fois ça m’a d’abord un peu gêné. Mais les réticences quant à sa prépondérance s’effacent à mesure tant elle fait partie intégrante du récit, devient une sorte de métronome de l’action, de l’angoisse de son personnage. En un sens, son utilisation m’évoque celle de Rob, dans Le bureau des légendes. Partout mais discrète malgré tout, puisqu’elle ne brise jamais ce qui se déroule dans l’image.

     Le personnage, lui, c’est une autre gageure, la plus fascinante puisqu’on a le sentiment que le film – et c’est tout à son honneur – se pose sans cesse la question de la bonne distance pour le filmer, l’appréhender, à la fois pour ne pas trop rentrer en empathie avec lui mais pour ne pas trop le détester non plus. Ne pas le sauver mais ne pas s’en foutre. Trembler pour lui tout en n’oubliant jamais que c’est une pourriture. Il me semble qu’El reino réussit cela à merveille.

     Je me suis par ailleurs rendu compte que j’ai très vite lâché prise avec « le récit » car je me fichais pas mal de savoir le pourquoi du comment de cette corruption, ni de connaître les tenants et aboutissants de l’affaire, lui préférant le thriller pur, en collant ce personnage, immense connard dans un monde de connard, ballotté dans tous les sens, essayant bientôt par tous les moyens de ne pas tomber seul et campé par un acteur en état de grâce, Antonio de la Torre, qui est de chaque plan.

     J’aimais bien cette plongée aussi énigmatique que sur-vitaminé dans le monde hypocrite des escrocs de politiciens, jusqu’à la scène pivot de la perquisition. Scène géniale car elle dure et on ne sait d’abord pas pourquoi elle dure. C’est donc sa durée qui fait croire que le personnage va tenter une évasion, avant qu’on comprenne qu’il tente de dissimuler quelque chose. Là tu te dis : Le mec (Rodrigo Sorogoyen, il faut absolument que je voie Que dios nos perdone) peut te coller à ton siège avec trois fois rien.

     Dès lors, je trouve le film absolument fou et brillant. Surtout qu’il accumule alors les prouesses, mais parfaitement intégrées dans le récit, jamais gratuites. Avec l’incroyable plan-séquence sur le balcon – Pour fuir les micros – ou l’interminable autant qu’elle est géniale scène dans la villa en Andorre, puis celle nocturne de la station essence, sont parmi les trucs les plus puissants vus sur un écran de cinéma ces dernières années.

Avengers, Endgame – Joe & Anthony Russo – 2019

avengers-4-endgameSnap to the past.

   8.0   Je poursuis mon voyage à travers le cinéma des Studios Marvel, je fais des ponts, découvre de beaux échos, butte sur un détail avant d’en apprécier pleinement un autre. La vue d’ensemble est de plus en plus nette, les pièces du puzzle s’imbriquent et la grosse machinerie apparemment sans âme, parfois grossière, révèle ici un troublant vertige. En allant voir Endgame, je savais qu’il me manquerait encore quelques pièces, tant pis, c’est le jeu, apprécier l’univers de façon non linéaire est un fonctionnement comme un autre.

     A l’heure où j’écris, le film vient de passer devant Titanic dans l’histoire du box-office mondial. En gros il a franchi la barre des 2 milliards de recettes. En seulement douze jours d’exploitation. Record absolu, évidemment. Si je serais toujours plus admiratif de la double anomalie réalisée par James Cameron puisqu’il n’a pas eu besoin de 21 films pour tout péter avec le 22e, je dois avouer que ce colossal succès m’impressionne beaucoup et curieusement me réjouit bien plus qu’il ne me terrifie : Au moins, les gens continue d’aller au cinéma. A l’heure où tu me lis il a probablement battu Avatar. Qu’importe ce qu’on pense du film, de cette saga et du box-office en général, le raz-de-marée que le film provoque est inédit, fascinant, flippant. Mais que reste-t-il du film lui-même après la démesure de son plan marketing ? Attention, spoilers en veux-tu en voilà.

     Le film se découpe clairement en trois parties. Il sera d’abord question de deuil puis il faudra élaborer la solution avant de filer vers le grand affrontement. La partie centrale est un pur délice. On traverse le temps et on retourne dans les films précédents afin d’aller chercher les pierres et faire en sorte que Thanos ne les récupère pas. Et c’est assez jubilatoire. On retourne dans la temporalité du premier Avengers mais aussi dans celle de Captain America 2 et le film a l’audace de rejouer une scène de Thor 2, le plus mauvais épisode de la série et d’en faire une scène très belle, entre Thor et sa mère. Sur Morag, il faut devancer Quill, toujours en train d’écouter Come and get your love. Steve Rogers se bat contre son lui-même de 2012 et Tony Stark retourne chercher le Tesseract en 1970 et y fait la rencontre de son propre père. Mais avant cela, le film tente déjà beaucoup, autrement.

     L’ouverture d’Endgame prolonge la cruauté sur laquelle se fermait brutalement Infinity war et demande à partager les derniers instants de bonheur familial de Clint Barton – qui était oublié, absent de ce final tétanisant – avant que sa femme et ses trois enfants ne s’évaporent en poussière. La séquence n’est pas très longue pour un « film normal » mais pour un blockbuster, c’est tout de même un étirement surprenant – que le film se permet, comme toute sa première heure de deuil, parce qu’il dure trois heures. C’est une grâce bucolique quotidienne qui soudain vire à la quadruple disparition, qui n’est pas sans rappeler la séquence introductive de The leftovers, voire celle, moins anonyme, qui touche le personnage incarné par Carrie Coon dans la série de Damon Lindelof. Comme elle, Barton perd tout. En un claquement de doigts, c’est le cas de le dire. Pas autour d’une table de cuisine mais en plein pique-nique dominical. Dans la séquence suivante, le récit fait un bond de cinq ans. La table rase n’est donc pas encore au programme.

     En parcourant les papiers qui fleurissent autour du film, je remarque en priorité un nombre conséquent de déception vis-à-vis de l’abandon du radicalisme qui parcourait le final du film précédent. Curieux reproche tant je ne vois pas ce qu’il y a de si inattendu dans ce déroulement ? Je veux dire, on savait bien que « ceux qui restent » trouveraient un moyen de faire revenir « ceux qui sont partis », évaporés parmi la moitié des êtres humains évaporés de la planète. On savait bien que le génocide serait effacé. Que Thanos finirait par perdre. Restait plus qu’à savoir comment ? Le « comment » peut être déceptif, oui. Mais il ne tombe pas comme un cheveu sur la soupe non plus, nous étions un peu prévenu. Avant de laisser la dernière pierre à Thanos, Dr Strange avait clairement annoncé à Tony Stark que son rôle serait prépondérant. Ant-man nous avait familiarisé avec la physique quantique – Et Ragnarok et son bifrost avait un peu joué là-dessus aussi. La scène post-générique d’Infinity war montrait que Nick Fury avait envoyé un SOS à Captain Marvel juste avant de se volatiliser. Et si je ne l’ai pas vu, comme par hasard quel film sort avant Endgame ? Captain Marvel, évidemment. Si l’on a appris un truc avec le MCU et sa façon d’écrire une saga de cinéma, c’est que tout s’imbrique, tout est toujours utile, il n’y a que des pistes, jamais de fausses pistes. Et tout cela, en effet, nous le verrons dans Endgame. Ça peut être déceptif mais c’est aussi un vrai tour de force, ainsi qu’un plaisir de fan service, cet opus agira en opposition au précédent : Retrouver l’humour de nos héros et retrouver nos héros. Alors si en plus tout ça s’opère en faisant du pied à Retour vers le futur, hein, allons-y gaiement. C’est un film qui semble sans cesse récompenser ses fans, leur offre pile (ou presque) ce qu’ils souhaitent. Un film qui se fait ses propres clins d’œil et revisite sa propre légende. Au moins autant que lorsque Spielberg revisite dans Ready player one, ce qu’il a en grande partie engendré. Quant aux reproches focalisés sur l’impossibilité au film de montrer le chaos que ce claquement de doigts a généré, oui, en effet, c’est pas The Leftovers. Mais bon, cette saga n’a jamais eu cette prétention, elle n’a jamais filmé le Monde. La population a toujours été réduite à de la simple figuration abstraite. Donc ce chaos ne s’incarne pas dans une dimension globale et mondiale mais uniquement via ses personnages, fortement touchés (Barton) ou non (Stark).

     Cinématographiquement, le film ne tente aucun vrai pas de côté, mais ce n’est pas nouveau, c’est comme ça depuis le premier Iron man, tous les films se ressemblent plus ou moins dans cette écurie, il ne faut surtout pas prendre le risque de briser la fidélité de la clientèle. Avec un tel marché financier et de tels chiffres, on les comprend. Il y aura parfois eu de ridicules déraillements – Thor 2, évidemment – mais aussi d’agréables interférences – l’ovni Ragnarok – mais rien qui n’entache l’univers produit par Disney. C’est donc majoritairement du fond vert dans chaque séquence d’action. Et majoritairement du plan télévisuel durant les dialogues, dont on désamorce systématiquement le sérieux, l’aigreur et/ou la lourdeur par une petite vanne, efficace, bien placée comme un produit. Thor est encore un peu dans Ragnarok, apparemment, puisque c’est lui, panse pendante et joues boursouflées, grimé en The Dude (The Big Lebowski cité ouvertement, trop, puisqu’on le voit et que les personnages le disent, deux fois ! On préfèrera, plus loin, la subtilité de son clin d’œil à l’ouverture des Aventuriers de l’arche perdue) sur qui reposera l’essentiel du potentiel comique d’Endgame. La fourmi aura aussi son rôle à jouer là-dedans. Ainsi que Le cul de l’Amérique.

     C’est curieux car l’univers de la pop culture est un peu chamboulé ces temps-ci, puisque le calendrier superpose la sortie du dernier volet d’Avengers avec la diffusion de l’ultime saison de Game of thrones. D’autant que c’était le 8.03 de GoT cette semaine-là. Loin de moi l’idée de les comparer, mais vivre cet épisode dingue et Endgame à quelques heures d’intervalle c’est l’assurance d’avoir vécu un truc à part, dans « l’histoire de la pop culture » si j’ose dire, d’être dans le vent, quoi, c’est très bizarre. Si j’ai suivi la série de Weiss & Benioff depuis ses quasi faits d’arme – J’avais rattrapé les wagons au moment de la diffusion de la quatrième saison, il y a cinq ans donc, je m’en souviens bien puisque le season finale tombait pile avec le début de la coupe du monde au Brésil – je recolle les morceaux avec la saga produite par Kevin Feige seulement depuis le mois dernier. Pourtant, je ressens des frissons similaires, quand je vois une discussion au coin du feu d’un côté, dans un bureau de l’autre, une bataille face aux marcheurs blancs ici, face à Thanos là : L’ambition n’est pas la même, la qualité d’écriture et de réalisation non plus, mais il y a le parfum de la mélancolie qui s’en dégage, une volonté de dire adieu aux personnages, qu’ils survivent ou bien qu’ils meurent. Cette même sensation de frissons s’exprime aussi via l’utilisation musicale : Dans l’un c’est au retentissement de son générique d’intro, dans l’autre c’est au moment d’une réunion dans la bataille. Deux thèmes bien bourrins comme il faut, mais qui te collent à ton siège.

     Il y a l’idée du « endgame » puisque le titre le revendique. C’est la fin d’un jeu. Evidemment le jeu s’est un peu durci, s’est un peu fait avaler par la mort à l’image du vaisseau de Thanos débarquant à la toute fin de Ragnarok et bien entendu à l’image de cet impressionnant goût de cendres que l’on respire depuis Infinity war, mais malgré tout il y a toujours l’idée du jeu et il reprend le dessus ici, très clairement, d’une part dans ses velléités comiques – la saga n’avait jamais été aussi drôle – et d’autre part dans sa volonté de tout faire péter dans un gigantesque feu d’artifice et l’idée du voyage temporel est une partie de ce feu d’artifice. Alors oui il y a une mélancolie quasi permanente parce qu’on prend le « risque » de perdre un présent parfois convenable (Les moments de complicité entre Stark et sa fille sont par ailleurs très beaux) pour revoir ceux qui se sont évaporés. Mais il y a le jeu. Et le film ira ouvertement là-dedans en citant d’abord Fortnite puis Retour vers le futur. Ce n’est pas faire offense au film de Zemeckis je crois, même si Endgame va gentiment s’en moquer, puisqu’il s’amusait déjà de ces ascenseurs émotionnels.

     Je pense, malgré tout un tas de défauts évidents – Punaise, le vrai héros du film c’est un RAT, quoi. C’est Rémy qui fait revenir Scott Lang, on croit rêver – qu’il est le plus stimulant, avec Infinity war, des films du MCU. Mais contrairement aux opus de Captain America, je ne crois pas que ces deux films s’apprécient indépendamment du reste, tant ils fonctionnent dans un ensemble, ils fonctionnent parce qu’ils sont la convergence de cet ensemble et sont donc touchants – vraiment, moi ça m’a collé un tas de frissons à plusieurs reprises voire quelques larmichettes, mais chut – si l’on a quelque atome crochu avec cet ensemble, cet univers, cette galerie de personnages.

     Il est possible que mon enthousiasme soit provoqué par le fait que je sois plongé à fond dans l’univers depuis peu – et qu’il retombe vite comme un soufflé mais qu’importe – ou bien c’est simplement le fait d’y être allé en Day2, de le voir en Imax 3D dans une salle blindée, aux côtés de ma femme et mon fils, tous deux aussi enthousiastes que moi, mais en l’état, j’ai pris un pied monstrueux. Un plaisir de divertissement idéal doublé d’une vraie mélancolie. Si on m’avait dit, il y a encore un mois, que je pourrais être ému par un film de super-héros, punaise. J’ai presque envie d’y retourner, tant ça m’a semblé aussi jubilatoire qu’astucieux. Le film réussissant aussi l’exploit d’être une belle conclusion pour les fans mais aussi de ne pas être réfractaire quant à l’idée de séduire les néophytes – Et j’en suis donc la preuve.

The hole – Joe Dante – 2012

03. The hole - Joe Dante - 2012The fears under the stairs.

   6.0   Dante c’est un peu comme Carpenter, il y a peu d’espoir de les retrouver aujourd’hui au dixième de leur meilleur niveau. Si je les compare c’est bien entendu par ce qu’ils sont de la même génération, que j’ai grandi avec leurs films, qu’ils ont offert leurs meilleurs au même moment (Entre 1978 et 1987, en gros) avec de beaux sursauts dans la décennie suivante avant d’entrer dans un triste désert artistique.

     Au moment où l’un pondait le très dispensable The ward, l’autre faisait The hole, ce petit film d’abord à mi-chemin entre l’épouvante, le récit d’aventure de petits banlieusards et le teen-movie – Il les rate un peu tous les trois, je crois – avant de basculer dans quelque chose à la fois de plus direct (Une trappe qui renferme un monstre qui s’incarne différemment suivant les peurs de chacun) et de plus abstrait, tant le film vire au cauchemar polymorphe et labyrinthique.

     Si Dante ne parvient guère à nous attacher à ce trio de personnages – Aussi parce que soyons honnêtes, leurs interprètes ne sont pas très bons – il canalise notre fascination sur leurs peurs : Une fillette, un père, un clown. Pas d’élément traumatique concernant le clown, puisque le jeune Lucas en est seulement terrifié, basiquement, comme on pourrait l’être par les araignées ou les fantômes, en revanche Dante s’amuse autant avec cette apparition qu’il le faisait par le passé avec ses Gremlins. La dimension cartoonesque effleure ci et là. Bref, on le retrouve un peu.

     Chez les deux autres, c’est une peur bien plus enfouie, bien plus écrite. La fillette (et ses déambulations syncopées) n’est autre que le fantôme de la meilleure amie de Julie, disparue dans des circonstances opaques (suicide ?) : La séquence miroir sur les montagnes russes est la première belle idée visuelle du film : Dante capte une ambiance à la fois de fête foraine nocturne mais aussi de climat post-apocalyptique, avec ici les vestiges d’une grande roue et là les planches en bois du grand huit qui semblent s’effriter sous les pieds.

     Quant à Dane, le plus âgé, il est hanté par les violences de son père. Tous trois affronteront leurs monstres, mais lui, sa plongée cauchemardesque se déroule dans une réplique de sa maison d’enfance. C’est la deuxième grande idée visuelle, aux relents expressionnistes du Lang du Secret derrière la porte dans des brumes quasi surréalistes : Sol, plafond, cloisons sont déformés et les meubles sont gigantesques, comme si Dane retrouvait son plus jeune âge, courrait se cacher sous la table de salon, derrière le canapé puis dans le dressing.

     Le film prend beaucoup trop de temps pour atteindre cela – L’image est beaucoup trop lisse avant le basculement volontiers fantastique – mais au moins il l’atteint. Ajoutez à cela des éclats référentiels qui rappelle qu’on est bien chez Dante, de façon plutôt rigolote quand un personnage lit La Divine comédie, merveilleuse quand le sifflement d’un père convoque La nuit du chasseur ou Le labyrinthe de Pan, voire de façon fourre-tout puisqu’on pense tour à tour à The ring, aux livres Chair de poule voire à Poltergeist. Et comme c’est une habitude, on a droit à un cameo de Dick Miller, ici en livreur de pizza. Ça reste tout à fait mineur dans la filmographie de Joe Dante mais carrément charmant.

Synonymes – Nadav Lapid – 2019

08. Synonymes - Nadav Lapid - 2019Paris est à lui.

   7.5   C’est Paris qui inspire tant Nadav Lapid ? Car si L’institutrice et surtout Le policier étaient des films plutôt intéressants, ils ne parvenaient jamais à s’affranchir d’une pose embarrassante et d’une roublardise d’auteur séducteur. Ça faisait films de festival. Et c’est pourtant Synonymes qu’on coiffe d’un Ours d’or. Pourtant c’est un film qui me parait plus brinquebalant et dispersé pour marquer dans les festivals. Enfin tant mieux.

     Dans la séquence d’ouverture, on suit Yoav, jeune israélien, dans son arrivée parisienne. Il découvre l’appartement aussi immense qu’il est gelé – ça raconte déjà tout le film – dans lequel il va provisoirement loger. Mais il se retrouve nu après qu’un mystérieux voleur lui ait dilapidé ses vêtements quand il prenait sa douche. Il faut voir l’énergie et la magie de la réalisation, cette manière d’utiliser cet appartement, les sons de cet appartement, la façon de filmer le corps du garçon, de l’entendre crier, sangloter. Alors, Yoav s’en va mourir de froid dans la baignoire. Sa résurrection nait d’une rencontre, avec ses voisins, poètes aussi libres que tristes, qui lui offriront de l’argent et un incroyable manteau orange (que Yoav ne quittera pas) en échange de ses mots et de sa présence.

     Si je suis sorti de Synonymes avec un sentiment aussi mitigé qu’impressionné, cette scène me hante depuis plusieurs semaines, j’aimerais revoir le film ne serait-ce que pour son premier quart d’heure. Pour le reste, j’y vois plein de défauts, de gras, de choses qu’on aurait préférées voir traiter autrement, mais il y a surtout milles idées, c’est un film qui fourmille dans chacun de ses plans. C’est à la fois l’essai du cinéaste israélien le plus facile d’accès mais aussi son plus radical, c’est très fort ça. Et le personnage participe de ce paradoxe, il est à la fois très proche et très antipathique, son regard fascine et terrifie, ses palabres sont risibles ou géniales, sa silhouette se perd dans le monde mais sature chacun des plans. Quand il débarque, il achète des cartes postales de Bonaparte, Paul Pogba et Kurt Cobain. C’est le parfait électron libre. Et Tom Mercier, l’acteur qui l’incarne, est d’ores et déjà inoubliable. La forme du film se cale sur lui, sur ce personnage, chaque plan, chaque mouvement de caméra, en permanence.

     Pour moi il y a la même urgence, le même désir de cinéma fou que dans Holy motors, de Carax, c’est pourquoi il divise tant (Le caissier m’a d’ailleurs souhaité « Bon courage » appuyant sur le fait que les gens sortent des salles par wagons, parfois en colère. Je note que lors de ma séance, nous étions cinq et nous sommes tous restés) et c’est pourquoi il me divise aussi. Mais tant mieux, ça change. J’adore les films qui m’agrippent émotionnellement de la première à la dernière image, là je me retrouve face à complètement autre chose, un film qui me chope puis me perd, me sidère puis m’embarrasse, me passionne puis m’ennuie. Mais avec une telle envie de cinéma partout qu’on vit cela comme une expérience insolite. Pas certain d’aimer ça entièrement donc, mais ce que j’aime dedans je l’aime beaucoup, beaucoup.

Thor, Ragnarok – Taika Waititi – 2017

29. Thor, Ragnarok - Taika Waititi - 2017« Je ne fais que passer »

   7.0   Suivant mon humeur, ce sera mon épisode préféré. En effet, si on apprivoise d’emblée le ton du film, volontiers facétieux, c’est un régal. On comprend rapidement que le film tourne le dos à Thor 2, on le comprend dès l’entame, quand Thor est enfermé dans une cage et discute avec un squelette, puis lorsqu’il est enchaîné au-dessus de la lave, face au grand méchant Surtur, qui lui explique son dessein d’anéantir Asgard : Le discours du démon du feu est sans cesse interrompu par le dieu du tonnerre, qui toujours suspendu, pivotant sur lui-même, lui demande d’attendre qu’il n’ait plus le dos tourné. Il faut entendre la désinvolture de Thor, apprécier le génie comique de Chris Hemsworth. Et ce dès les présentations puisqu’au très solennel « Thor, son of Odin » de Surtur, Thor répond « Surtur, son of…a bitch » ! Il faut aussi voir le combat qui s’ensuit, complètement bourrin mais complètement abstrait, sous Immigrant song, de Led Zeppelin. C’est Sucker punch. En drôle.

     Et l’ambiance continue ainsi lorsque Thor débarque sur Asgard, en vainqueur, arborant les cornes de Surtur derrière le dos. Il parle comme OSS 117. Mais c’est Loki le roi ici, statufié et héroïsé dans une comédie relatant son sacrifice : Matt Damon joue l’acteur qui joue Loki, Sam Neil l’acteur qui joue Odin et le frère de Chris Hemsworth prend le rôle de Thor. Ils apparaissent quelques secondes, puis on ne les reverra plus. Mais c’est dire la générosité du délire. Et tout est ainsi dans Thor, Ragnarok. Le film va à cent à l’heure mais il est rempli de petites surprises de ce genre, de subtiles apparitions, de superbes situations comiques (la rencontre avec Dr Strange, absolument géniale) et graphiquement il ne ressemble pas vraiment au style du MCU. Il est plus coloré, plus kitch encore que Les gardiens de la Galaxie. C’est d’un mauvais goût assumé, toujours amusant. A l’image d’Hela, déesse de la mort et sœur de Thor & Loki, grande méchante de cet opus et incarnée par une Cate Blanchett méga badass. Qui fou une pichenette au faux gant de Thanos, dans la pièce aux trésors d’Odin. C’est le WTF complet ce film, c’est impressionnant.

     Et là ce n’est que le début. Car Thor, Ragnarok trouvera ses meilleures inspirations sur Sakaar, une gigantesque décharge sur laquelle règne Le Grand-maître – dictateur magnifiquement campé par Jeff Goldblum – qui organise des combats dans une arène où il faut se battre jusqu’à la mort. L’arrivée de Thor, déjà, qui échoue ici grâce à l’un des nombreux portails cosmiques qui entourent cette planète, est super drôle. Il chute dans les poubelles, littéralement. On tombe beaucoup comme de la merde dans Thor, Ragnarok. Ce sera aussi le cas pour Valkyrie, une guerrière un brin alcoolique, mais aussi de Banner plus loin, qui s’écrase à l’entrée du bifröst avant de redevenir Hulk et affronter Fenris, le loup géant d’Hela. Cette planète permet en outre la rencontre d’un chouette personnage tout en pierres (Korg et sa réplique géniale : « Another day, another Doug ») et bien entendu permet de construire un groupe, façon Les gardiens de la galaxie, afin d’aller affronter la grande méchante. Et ce trio qui devient quatuor quand le caméléon Loki les rejoint, fonctionne à merveille, je trouve.

     Sans mentir, j’ai pris un pied phénoménal, à tel point que j’ai revu le film une semaine plus tard tant sa mécanique comique me manquait. Tant je voulais revoir Skurge répondre à Héla qui vient de buter tous les autres sbires « Je ne suis que le concierge ». Tant je voulais revoir le cri de soulagement neuneu lâché par Thor quand il découvre qu’il va affronter Hulk. Ça reste un film du MCU, hein, avec une construction attendue, des rebondissements prévisibles, mais le ton est différent, les curseurs déplacés, on a l’impression qu’il a été piraté par un gamin insolent. Ça fait plaisir. D’ailleurs c’est dans celui-ci que Stan Lee fait la meilleure apparition. C’est la seule fois où c’est vraiment drôle, en fait, puisqu’il sera le coiffeur de Thor, qui perd donc sa crinière dorée. « Un vieillard répugnant m’a coupé les cheveux » lâchera-t-il à un Banner surpris de le voir cheveux courts. Bref, Thor Ragnarok est un film hilarant et récréatif, qui a conscience d’être récréatif, vain, d’être consommable comme on consomme du popcorn. C’est un film qui ne fait que passer. Moi ça me va.

Thor, Le monde des ténèbres (Thor, The dark world) – Alan Taylor – 2013

25. Thor, Le monde des ténèbres - Thor, The dark world - Alan Taylor - 2013Il n’y a pire eau que Loki-Thor.

   2.5   Si je suis globalement satisfait de ma session de rattrapages Marvel, là en revanche, j’aurais mieux fait de m’abstenir. Purée, la purge. Autant le premier, dispensable mais pas désagréable, masquait parfois sa lourde relecture shakespearienne et son immonde esthétique branaghienne par son attachant esprit « Les Visiteurs » avec tout ce qui se joue dans la collision entre Thor et la Terre. Il y avait des instants rigolos, notamment parce que le duo Hemsworth / Portman fonctionne pas trop mal ; Et des trucs presque aussi lourds que la réalisation de Jean-Marie Poiré. Là c’est une catastrophe à tous niveaux : Graphique, narratif, interprétatif, rythmique. Les décors sont laids. Les scènes d’action sont laides. Et trop de portails, trop de Bifröst. Un peu à l’image de la scène qui semble reproduire le pire du pire de Star Wars, avec Padmée / Jane Foster et Anakin / Thor sur les bords du Lac de Côme, c’est ni fait ni à faire.

Ant-man – Peyton Reed – 2015

21. Ant-man - Peyton Reed - 2015Nano war.

    7.0   Le douzième film du MCU, qui clôt la phase II, est né d’une désillusion terrible pour la geekosphère. Leur incompréhensible héros – Franchement j’ai de la sympathie pour Hot Fuzz et Shaun of the Dead, mais ça s’arrête là, quoi, je ne comprends pas trop la hype autour de ce bonhomme – s’est fait débarquer d’un projet qu’il chérissait. Qu’il chérissait au point de trop se l’approprier, sans doute. Remplacer Edgar Wright par Peyton Reed, réalisateur plus passe-partout, capable du meilleur (Le chouette Yes man, avec Jim Carrey) comme du pire (La rupture, avec Jennifer Aniston) c’était se garantir une certaine transparence mise en scénique. C’est pas plus mal. Au moins, on n’a pas eu à se farcir une scène avec un Cornetto, c’est toujours ça de gagner. C’est un beau film de casse, une chouette comédie romantique et s’il est aussi attachant c’est probablement parce qu’il semble en apparence plus anecdotique que les autres.

     Si plus tard, Spiderman, Homecoming amorce un virage dans le capital sympathie de la Marvel Cinematic Universe qui visait plus jeune et davantage l’esprit geek que celui de la vanne formatée dessinée par Iron Man et consorts, Ant-Man bâtit une pierre supplémentaire, réjouissante tant il pourrait être le crossover idéal entre l’univers comique de Wright, la délicate approche super-héroïque de l’homme araignée qu’en avait fait Sam Raimi et L’homme qui rétrécit. Film ouvertement cité et pas seulement parce qu’on y rapetisse un homme, mais aussi par l’évocation d’abord puis la traversée bientôt de l’infra-moléculaire, véritable trouée bouleversante sur laquelle s’achève le chef d’œuvre absolu de Jack Arnold, et qui sera aussi un haut fait dans le dernier quart d’Ant-Man, réduit pour s’en tirer à passer en taille subatomique. Et puis quand on parle de capital sympathie, difficile de ne pas mentionner Paul Rudd, acteur toujours génial partout où il passe : Difficile de trouver quelqu’un de plus cool pour camper ce rôle aussi cool.

     C’est d’ores et déjà l’un de mes films préférés de la saga. Sans doute parce que ça me parle complètement, à moi qui aime d’amour L’homme qui rétrécit et bien entendu Chérie j’ai rétréci les gosses. Si on m’offrait de choisir un pouvoir, ce serait celui de pouvoir rétrécir, « sauver le monde » dans une cave ou un jardin. Sans compter que je trouve ça hyper cinématographique, faire croire qu’un jardin est une jungle, une cave un monde tout entier, c’est rappeler qu’on peut croire à l’aventure dans un studio. A ce titre, l’affrontement final entre Ant-man et Yellowjacket, dans la maison de Scott, enfin surtout dans la chambre de Cassie, que l’on suit parfois du point de vue de Scott en Ant-man parfois du point de vue de sa fille de sept ans, qui voit un combat au sein de ses jouets, est absolument réjouissant en ce sens qu’il exploite à merveille les variations d’échelles et utilise des inserts comiques hilarantes, qui rappelle les plongées au sein de l’imaginaire de l’enfant – avec les jouets qui s’animent – dans Toy Story.

     Parmi les bonnes idées qui jalonnent le film, mention spéciale à l’une de mes séquences préférés de l’intégralité des films du MCU lorsque Ant-man et Yellowjacket s’affronte dans un hélicoptère puis dans une mallette tombant d’un avion, entre multiples objets – Piles, écouteurs, boutons, clé USB, carte bleue – accompagnés par « Plainsong » que Scott a accidentellement (pour se propulser) déclenché en appuyant sur l’I phone et criant : « I’m gonna disintegrate you » ! Entendre l’Iphone répondre : « Playing « Disintegration » by the Cure » est un pur moment de grâce, tellement en phase avec la situation. Voilà, ca dure à peine trente secondes, mais c’est une belle surprise, et d’un point de vue graphique c’est fabuleux. Et puis comme la plupart des scènes d’action du film, on retrouve finalement notre échelle et cette chute de mallette s’achève modestement dans la piscine d’un quartier résidentiel.

Les Plages d’Agnès – Agnès Varda – 2008

18. Les Plages d'Agnès - Agnès Varda - 2008Les quatre-vingt balais.

   7.0   C’est par ce film – découvert en salle à l’époque de sa sortie – que j’avais fait connaissance avec le cinéma d’Agnès Varda. Fallait bien commencer quelque part. Mais ça n’avait pas grand sens puisque Les plages d’Agnès est un retour kaléidoscopique sur l’ensemble de son œuvre. Pourtant ça m’avait beaucoup plu. J’aimais son énergie, son ton, son égocentrisme attachant, son côté bricolé, sa manière de sauter d’une anecdote à l’autre, sa façon de danser avec le passé. J’en gardais un excellent souvenir et je suis ravi de l’avoir revu, là dans la foulée de la causerie Varda par Agnès, tant il représente son miroir déformé. Déformé par le temps.

     On y parle du mouvement des femmes et de L’une chante, l’autre pas. De son passage aux Etats-Unis (Pour suivre Demy qui y tournait Model shop) et donc de son film sur les Black panthers. De son installation sur les patates et bien entendu de son film Les glaneurs et la glaneuse. De son désir de revenir à la fiction (Sans toit ni loi) et de s’imposer le travelling comme elle s’était jadis imposé le temps réel dans Cléo de 5 à 7. D’évoquer Jacques, son Sida et faire Jacquot de Nantes qui sortira pile au moment de sa mort. De son état de veuve en évoquant ces Quelques veuves de Noirmoutier. De sa rue, avec Daguerréotypes. C’est un film qui se souvient. Tant qu’il est encore temps. « Je me souviens pendant que je vis » dit Varda, un moment donné.

     Si le plus émouvant c’est de constater combien c’est un film qui parle de Jacques Demy, qui se souvient de lui, en permanence, c’est très étrange de le revoir aujourd’hui après le départ de Varda. Demy et Varda ne sont plus. C’est ce lourd sentiment qui s’impose brutalement, lors du générique final. L’impression que la dernière page d’un livre magnifique, riche, aventureux, moderne et bouleversant, se ferme, avant les deux beaux épilogues que seront Visages, villages et Varda par Agnès.

Varda par Agnès – Agnès Varda – 2019

14. Varda par Agnès - Agnès Varda - 2019« J’ai quatre-vingt-dix ans et je m’en fiche »

   6.0   « Je disparais dans le flou, je vous quitte » resteront comme les derniers mots sur pellicule de la grande Agnès Varda. Varda par Agnès, énième film-portrait, a ceci de troublant qu’il revisite tellement toute son œuvre, de long en large, de courts en longs, qu’il est impossible de ne pas le percevoir comme un film-testament. Evidemment, on pouvait déjà en dire autant il y a onze ans avec Les plages d’Agnès, qui passait aussi en revue, dans un désordre joyeux, son parcours, mais il y avait encore un désir intact de créer, de continuer, qui semble s’être éteint ici. Varda répète qu’elle a quatre-vingt-dix ans, qu’elle a mal partout. Il s’agit donc d’une causerie, plutôt de deux causeries montées dans un film, sorte de leçon de cinéma entrecoupée d’images de ses propres films. Ça pourrait être un syndrome La mort en fuite s’il n’y avait cette approche légère et ludique, ainsi que ce concert d’anecdotes qui vise justement moins la leçon magistrale que le touchant dernier autoportrait. Certes on peut se dire que Varda radote et refait ses Plages, d’autant que de nombreuses anecdotes sont mentionnées de la même manière, montées pareilles, mais l’esprit, lui, a changé, ce n’est plus le film d’une femme voguant assurément vers ses quatre-vingt printemps mais la causerie d’adieu d’une sereine nonagénaire. Et ça se sent en permanence, c’est évidemment très émouvant.

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