Le jeune Ahmed – Luc & Jean-Pierre Dardenne – 2019

16. Le jeune Ahmed - Luc & Jean-Pierre Dardenne - 2019Le gamin au couteau.

   8.0   Au sortir du dernier cru des frères Dardenne – Cinéastes dont j’aime absolument tous les films, les huit réalisés entre La promesse et La fille inconnue – la première impression qui vient à l’esprit est la suivante : Difficile de faire plus légitime, plus indiscutable que ce prix de la mise en scène décerné cette année au festival de Cannes aux frangins belges pour Le jeune Ahmed. Dieu sait que la virtuosité absolue du Parasite, de Bong Joon Ho aurait aussi mérité ce prix-là, mais s’il fallait l’offrir à un film qui aurait peut-être moins mérité les autres récompenses, c’était bien pour celui-ci, tant Le jeune Ahmed brille entièrement par la seule puissance de sa mise en scène, épurée comme jamais.

     Le cinéma des frères Dardenne a rarement été à ce point un cinéma de gestes. C’est à un tel degré que les exigences de scénario s’en trouvent dynamitées : Il ne sera donc pas question de pourquoi ni de comment un enfant se radicalise. Quand le film s’ouvre Ahmed n’est pas entrainé pour mais il est déjà du côté du djihad. On comprend vite qu’il a deux modèles : Un cousin sacrifié et un imam endoctrineur. Son background intervient ci et là par fines couches. On apprend que sa prof l’a jadis extirpé d’un échec scolaire, on apprend aussi que son papa, qui n’est plus, n’était pas un islamiste radical. Si l’on ajoute l’alcoolisme de sa mère, qui par ailleurs ne porte pas le voile, ses copains qui serrent la main aux femmes, c’est une somme d’évènements qu’Ahmed vit comme des échecs et qui le pousse à se rapprocher d’Allah dans une complaisance pour le martyr. Traiter d’un sujet comme celui-ci, aujourd’hui, quand on (les Dardenne) pratique d’ordinaire un cinéma physique, sec et dénudé, quasi anti-théorique, franchement c’est aussi excitant que flippant.

     Et ce nouveau film est tellement puissant, intelligent, qu’il réussit tout ce qu’il tente, qu’il réussit à se situer dans la continuité d’une œuvre (Il me semble évident qu’il se pointe là, après Deux jours, une nuit puis La fille inconnue) tout en lui retrouvant ses premiers éclats plus sales, plus dépouillés qui faisaient la beauté rude de Rosetta, de L’enfant. Bref, une mise en scène qui n’a pas perdu de sa superbe, jamais, tant cette filmographie est d’une cohérence exemplaire. Et ce d’autant plus que Le jeune Ahmed est un vrai film d’aujourd’hui. Un film ramassé et puissant là-dessus justement puisque le scénario est aussi rachitique que les détails sont nombreux, les nuances multiples. Il n’y a pas de petits personnages autour d’Ahmed, tous existent et ne sont pas que des pantins au service d’un personnage plus fort. Ce n’est jamais un film exclusif et surtout pas contre les femmes, les quatre rôles féminins (la mère, la prof, la psy, la jeune fermière) ont toute une histoire à défendre et la possibilité ici ou là d’interférer dans les certitudes du garçon, cette petite bouille potelé, ornée de petite lunettes rondes, dans lequel le Mal vient subrepticement se loger.

     Il y a cette maman, dépassée, imparfaite, qui tente de combattre sa tentation de l’alcool, qui dit qu’elle aimerait voir son fils jouer aux jeux vidéo comme les autres, qui s’inquiète de ne plus voir de posters dans sa chambre. Il y a cette jeune fermière, au doux regard gorgé d’envie, de tendresse, qui ne portera de jugement sur les choix d’Ahmed uniquement quand ils condamnent leur possibilité de s’aimer et de consommer pleinement cet amour. Il y a cette professeure qui voudrait mieux faire que bien faire, vante l’harmonie du vivre-ensemble, la richesse du mélange des cultures et des religions et refuse de se plier aux endoctrineurs qui interprètent le Coran par la haine. Il y a cette psychologue, qui tente de percer la carapace du garçon, de faire s’exprimer le bien en lui, de faire naître le désir de se mettre un peu à la place des autres. Vraiment, ce sont quatre personnages magnifiques.

     Si l’on suit régulièrement le protocole répété d’Ahmed effectuant ses prières, ablutions comprises, il est aussi question de le suivre dans son quotidien, faisant ses devoirs, lisant ses versets, dissimulant un couteau d’abord, une brosse à dent ensuite, courant à travers bois. Lorsqu’il doit escalader le mur d’enceinte de son école puis grimper sur les toits afin d’atteindre une fenêtre ouverte, tout le processus est filmé en temps réel, ou presque. C’est la durée de la scène qui crée de l’urgence, de l’incarnation, de l’intensité, de la tension, chose qui fonctionne aussi merveilleusement lorsqu’Ahmed s’apprête à s’entretenir avec « sa victime » (comme elle est appelé dans le processus judiciaire) mais aussi dans des espaces de temps plus courts, à l’image de la scène de réunion prof/parents/élèves, plus calmes, à la ferme notamment, puisqu’on essaie de capter les éventuelles prémisses de sa rédemption. Et ce suspense-là fonctionne à bloc, justement parce qu’on ne voit pas vraiment comment le film va sortir son personnage de cette spirale.

     C’est un cinéma avec lequel je me sens en symbiose totale. Un cinéma que j’ai découvert deux ans après la sortie de L’enfant, quand Cinéart eut la bonne idée d’éditer un coffret regroupant leurs quatre premiers films, un truc sans bonus, aussi dégraissé que chacun de leurs films. C’est l’un des premiers coffrets DVD que j’ai acheté, en somme. Et je me souviens avoir pris quatre uppercuts comme jamais le cinéma n’était parvenu à m’en décocher. Dès lors, j’attendais chaque nouvelle sortie au moins autant qu’un nouveau Gus Van sant, un nouveau Laurent Cantet, un nouveau Hong Sang soo. La grande différence avec ces auteurs, c’est que je ne me suis, jusqu’à maintenant, jamais lassé du cinéma des Dardenne. Ils ne m’ont jamais déçu. J’aime certains films plus que d’autres, bien sûr, mais je les aime tous. Et Le jeune Ahmed n’y fera pas exception : C’est un film magnifique.

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