Frankie – Ira Sachs – 2019

16. Frankie - Ira Sachs - 2019Togetherness.

   7.5   Quatrième film que je voie d’Ira Sachs, cinéaste essentiel à mes yeux. J’en avais peur pour plein de raisons : Isabelle Hupert d’abord, qui est tellement partout qu’on a peur de ne plus voir le personnage qu’elle incarne mais Hupert elle-même, et c’est justement là-dessus que va jouer Sachs, non pas en la faisant jouer madame-tout-le-monde mais sur le fait qu’elle est une star mondiale française (une variation d’elle-même en somme) dans un moment crucial de son existence, en allant gratter la surface, briser son statut et trouver une gravité que pour être honnête je n’avais jamais vu chez Hupert. C’est très fort. L’autre crainte majeure c’était de voir Sachs quitter New York et choisir le Portugal. Mais là aussi ça rend son film puissant puisqu’il choisit Sintra, autrement un lieu hors du temps, il filme Sintra, ses rues piétonnes, sa forêt, ses plages, ses collines, un peu comme Rohmer filmait Annecy dans Le genou de Claire, ou plus récemment comme Mia Hansen-Love filmait Bombay dans Maya – Et là je me souviens que la dernière fois que j’ai adoré Hupert, c’était dans L’avenir, de Mia Hansen-Love. Sintra devient un lieu de vie et de mort, de rencontres et de souvenirs, dans un conte de marivaudages multigénérationnels. Et là il y a autre chose qui moi me rappelle le Guédiguian des Neiges du Kilimandjaro, c’est sa faculté à filmer chaque personnage, dans cette famille mais aussi ceux qui gravitent autour, ce guide, cet adolescent, cette vieille femme, la douceur avec laquelle il leur dresse un portrait bref mais ample, c’est très émouvant. Bref c’est un beau film, d’une délicatesse infinie, un beau portrait de famille disloquée, famille de sang, famille par alliance, famille de cinéma, réunie par l’imminence de la mort. C’est tellement beau à en pleurer qu’on en oublie la dimension bourgeoise de ses intrigues de petites vanités et d’héritage. Cet écrin gentiment snob me pose un peu problème, quand même. Me touche moins que ceux dans lesquels évoluaient Keep the lights on, Love is strange ou Brooklyn village, disons. Quelque chose s’est un peu perdu en route, j’ai l’impression : sans doute qu’Ira Sachs s’est lui-même un peu embourgeoisé. Qu’importe, c’est bouleversant quand même, parce que les dialogues sont puissants, l’interprétation irréprochable (Marisa Tomei en tête, déjà géniale dans Love is strange), sa tendresse globale pour les vieux, les jeunes (Ces merveilleuses séquences dans le tramway), les amoureux déçus et les ambitions nouvelles est contagieuse, les échos et variations d’un « couple » à l’autre hyper subtiles, et chaque plan est à sa place, à la bonne distance. C’est un Cemetery of splendour bourgeois et à l’américaine certes, mais c’est déjà beaucoup. Et puis le dernier plan est l’un des plus beaux « plans suspendus » vus depuis longtemps.

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